DE A. -P. DE CANDOLLE
rbistohre des sciences» un Mémoire sur l'influence de iâ Inmîère sur la direction des liges des végétaux^ et des recherches étendues de géographie botanique.
Mais je m'aperçois que j'anticipe ; je reviens donc en arrière, et je signale en passant quelques expériences tr^s-bien dirigées» faites à Plorabière par De Candolle pendant un voyage^ en Tue de dissiper ilerreur généralement répandue que les eaux chaudes naturelles se refroidissent moins vile dans les mêmes circonstances que les eaux chauffées artificiellement.
Je dois mentionner également la part qu'il prit à un travail (ait en commun avec Mr. Biol sur la conductibilité des différents gaz pour la chaleur. Ces expériences appelaient ceux qui les suivaient à passer tout d^un coup d'une température très* basse, de 0^ environ^ à une température Irès-élevëe^ de 60^ i peu près. Il fallait toute la vigueur et Tentrain de la jeunesse pour ne pas souffrir de ces brusques transitions; les précautions mêmes que prenaient les jeunes physiciens pour en éviter les fâcheux effets» contribuaient à kh soutenir dans leur travail par la gatté qu'elles excitaient citez eux. C'est en leur servant d'aide dans leurs expériences que De la Roche, jeune étudiant en médecine à cette époque, prit un goût tellement prononcé pour ce genre de recherches» qu'il continua plut fard à s'en occuper seul» et fut amené ainsi à faire ses beaux travaux sur le calorique rayonnant. Mr. Biot, en exposant dans son Traité de Physique mathématique les recherches qu'il avait faites avec De Candolle» rend pleine justice à son collaborateur» dont la sagacité et le talent d'observation Tavaienl frappé. De li l'origine des regrets qu'il exprimait souvent» et auxquels nous avons déjà fait allusion » de ce que le botaniste genevois n'avait pas pris la physique, au lieu de l'histoire naturelle» pour but de ses travaux.
La principale circonstance qui détermina le refour définitif de De Candolle ii ses études de botanique» auxquelles la nature de son génie le ramenait d'ailleurs constamment, et qui l'éloigna
96 NOTICE SUR LA VIE ST tiBS OUVRAGES
pour toujours des recherches physiques, ne parait être intimement lic^e à rëy^nement le plus inléressant de sa TÎe, à celui qui décida de son bonheur et fixa d^finitÎTement sa carrière^ en un moi^ i son mariage.
Au milieu du mouvement du monde dans lequel il était lancé, le jeune savant aimait à. venir se reposer au sein de quel* ques familles genevoises établies è Paris. Un genre de vie plus simple^ un accueil plein de cordialité, Tabsence de gène et d'étiquette qui régnait daps ces réunions^ dont la plupart avaient lieu à la campagne. Taisaient pour lui une diversion agréa» ble à la fatigante agitation de la société du grand monde. Il trouvait là des compatriotes , des personncs^ qui le comprenaient, auxquelles il pouvait communiquer ses impressions, et qui les partageaient. Une famille surtout, la famille Torras^ et dans cette famille une personne^ M^^® Torras^ avait pour lui un charme particulier. Une inclination mutuelle fut, après quelques obstacles, couronnée par le mariage^ et, en 1802^ De Candolle âgé de vingt^quatre ans épousa M^^* Torras. Avec une jolie figure, de la grâce et de l'esprit^ une jeune fille à dixhuit ans est toujours sûre de plaire ; mais pour qu'elle fixe le goût d'un jeune homme aimable^ spirituel, habitué, au grand monde, vivant au milieu des savants et des philosophes, il faut que les dehors flatteurs dont je viens de parler recouvrent chez elle un caractère distingué et une intelligence peu commune. De Candolle trouvait chez M^^^ Torras ces qualités à la fois briilantes.el solides; il en ressentait Tinfluence^ et il y cédait avec d'autant plus de douceur que son attachement était partagé. Il s'établit entre ces deux jeunes gens une affection vive et profondcj fondée sur un mérite réel et non sur des avantages frivoles et passagers. Aussi leur mariage fut-ilj pour tous deux, l'événement le plus heureux de leur vie et la source de ce qu'il 7 eut de plus réel et de plus constant dans leur bonheur.
En se mariant. De Candolle sentit qu'il fallait désormais songer à son avenir, d'autant plus que son père avait, comme la
DB A. -P. I)E CANDOLLS. 07
plupart dçs opiulUtes genevois, perdu une grande partie de sa fortune par Tefifet de la révolution française. Il comprit que ce n'était plus à des recherches dictées par la seule im« pulsion du rooroent, mais i un travail suivi et lucratif, qu'il devait maintenant se livrer. Au milieu des distractions de plus d'un genre dont il avait été entouré , il n'avait point cependant négligé la botanique. Il avait Tu à la Société Philomatique un rapport ayant pour objet l'examen comparatif det recherches sur les conferves de Mr. Vaucher et de ceUes d'un Mr. Girod de Chantrans, dans lequel, tant par la précision et l-exnctitude que par le nombre des observations, il faisait ressortir la supériorité du travail de Mr. Vaucher , jugement que le monde savant a pleinement ratifié» Il avait également communiqué à la même Société une découverte qu'il avait faite en étudiant la graine des Nymphéacées^ savoir que cette famille, placée h tort dans la classe des Monocotylédones, appartientà celle des Dicotylédones. Cette opinion^ qui fut contestée aasex vivement par quelques botanistes, a été dès lors confirmée par son premier défenseur, et établie par lui sur des preuves irréfragables, dans un mémoire publié en 1824 dans les Mémoires de la Société de Physique et d^ Histoire na* tureiie de Genève.
Mais tout cela n'était encore que des travaux accidentel», intéressants sans doute pour la science, mais peu propres à répondre au but que se proposait De Candolle et que sa nouvelle position lui faisait un devoir de poursuivre. II se décida donc à accepter une proposition qui lui avait dt^jà été ' faite plus d'une fois, mais qu'il avait toujours éludée pour se livrer à d'autres recherches moins assujettissantes et peutêtre plus originales. Cette proposition était celle que lui faisait avec instance Mr. de Lamarck, l'auteur de la Flore fr<inçaise, de publier une nouvelle édition de cet ouvrage important^ en le ipettant au niveau de la science. Il entreprit cet immense travail avec une ardeur dont on peut se faire une idée^ LIV 7
9S NOTICE sua LA vil ET LES OUVRAGES
quand on en voil les résultats et qu'on les compare au peu de temps qu'il employa à les obtenir. De Candolle fit de la Flore Trançaîse un ouvrage tout nouveau ; il sulTil^ pour s'en convaincre, de lire la dédicace à Mr.de Lamarck, qu'il mit en tête de cette nouvelle édition. En même temps qu'il rappelle, avec une scrupuleuse exactitude, ce qui appartient à Mr. de Lamarck dans cette œuvre considérable, il se contente d'énumérer les additions et les modifications qu'il y a apportées, et cette simple énumération, qu'il a cherché à rendre aussi modeste que possi* ble, ressort comme l'expression d'un esprit supérieur qui s'empare d'un ancien titre pour faire un ouvrage tout nouveau.
De Candolle utilisa, pour son entreprise, des ressources considérables qu'il parvint à se procurer : d'abord i'Iierbier de THéritier, riche de huit mille espèces, qu'il avait acquis et déjà passablement augmenté ; puis Pherbier de Lan>arck qui naturellement fut entièrement à sa disposition ; celui de Mr. Benjamin Delessert , déjà très-remarquable à cette époque tant par le choix que par le nombre des espèces, et qu'il mit à (contribution comme il l'aurait fait du sien propre ; et beaucoup d'autres encore dont l'accès lui fut immédiatement ouvert. Il organisa des correspondances dans toutes les parties de la France et des pays avoisinants qui étaient alors réunis à l'empire français. M sut tirer parti des relations qu'il avait dans différentes villes, à Turin, à Genève, à Neuchàtel, à Montpellier. Il reprit, dans ses précédents travaux, tous ceux qui pouvaient lui être de quelque utilité, tels, en particulier, que les Recherches sur les champignons qu'il avait faites avec beaucoup de soin, et son étude des algues marines, qu'un séjour au bord de la mer lui permit de compléter. Il se mit en rapport avec fledwig fils, pour avoir sur la famille des mousses, rrès-négligée jusqu'alors en France, des renseignements que personne n'était mieux à même de lui fournir que le fils du botaniste qui s'était rendu célèbre par l'élude approfondie de cette famille du règne végétal. Il obtint de Ramond communication de sa Flore des Pyrénées, de
OB A.-P. DE CANDOLLB. 99
Mr. Scbleiober sa colleclion des plantes des Alpes^ et d*iiti grand Dombre d*atitres botanistes des documents spéciaux^ qui avaient tous pour lui une grande valeur en regard de Tusage auquel il les destinait. La vue seule de tous ces matériaux accumulés aurait effrayé un autre que De Candolle ; mais ce fut pour lui, au contraire, Toccasion de développer dans toute leur puissance cet esprit d'ordre, ce coup d'œil prompt et juste, cette force d'analyse, qui, une fois constatés par celte grande épreuve, déterminèrent pour toujours le caractère spécial de sa supériorité, en le mettant hors de ligne pour le talent de la classification et de la description des espèces.
Quoiqu'il soit difficile de donner en peu de mois une idée exacte de tous les genres de mérite que présente la Flore française, il me parait cependant qu'on peut le faire en rappelant les trois ou quatre traits distinctifs de cet impoplant ouvrage. — De Candolle ajouta 2000 espèces aux 2700 que Lamarck avait déjà décrites comme croinsant naturellement en France. Voilà déjà un premier résultat saillant. — Les descriptions des espèces furent , pour quelques familles surtout j telles que les algues et les champignons , de véritables chefsd'œuvre qui , comme ouvrages spéciaux , auraient eu déjà à eux seuls une grande valeur. — La description des organes et leur action, en d'autres termes, le traité abrégé d'organograpbie et de physiologie végétale qu'il mit en tête de l'ouvrage, fut une idée des plus heureuses qu'il réalisa le premier , avec un succès qui tient à la manière claire et animée dont ce mor* ceau est écrit autant qu'à la nouveauté des vues qui y sont exposées. Il a repris plus lard ces deux sujets pour en faire deux ouvrages importants , sous le titre d'Organographie' végétale et de Physiologie végétale , en profitant de tous les progrès qu'avait faits la science, et des connaissances nombreuses qu'il avait lui-même acquises dans l'intervalle. Mais, quel que soit le mérite de ces deux Traités , je ne crois pas qu'ils .fassent oublier les deux chapitres mis^en tête de la Flore fran*
çaise , à cauie du charnoe lout particulier que prëaeDie celle exposition abrégée des principes généraux de la botanique à ceux qui en abordent pour la première fois Tétude : elle est écrite avec une verve et une netteté qui entraînent, et qui obKgent les plus rebelles à aimer une science si bien exposée.
Hais le mérite dominant de la Flore française , et ce qui en fait pour De Candolle l'un de ses titres scientifiques les plus marquants y c'est le judicieux emploi de la méthode naturelle dans la classification des espèces. — Deux méthodes divisaient à cette époque les botanistes. La première , due es* sentiellement à Linné ^ dite mélhode artificielle j avait surtout pour but de fournir les moyens les plus faciles de classer les végétaux et de les distinguer les uns des autres. La seconde ^ la méthode naturelle , due à Bernard de Jussieu , avait eo vue f dans la classification des végétaux , de rapprocher les unes des autres les plantes qui ^ par la coïncidence de leurs caractères les plus essentiels , ont le plus d'analogie entre elles , sans s'inquiéter si ces caractères sont faciles ou diffi* ciles à distinguer , mais en se préoccupant uniquement de leur importance relative dans l'organisation et la vie du végétal. Tout partisan que De Candolle était de la méthode naturelle qu'il a , sinon créée ^ du moins développée et appuyée sur des bases tellement solides qu'il l'a fait généralement adopter^ il ne méconnaissait pas certains avantages particuliers que pouvait présenter, au point de vue pratique, la méthode artificielle. Aussi essaya-t-il, dans la Flore française, d'employer les deux méthodes , mais en restreignant la seconde au but bien différent dans sa nature , et bien inférieur dans sa portée, qu'elle pouvait atteindre. De Candolle exprime si clairement cette différence et cette infériorité dans les lignes suivantes de sa dédicace à Mr. de Lamarck , que je ne puis m'empécber de les rappeler ici.
Après avoir dit qu'il s'occupera d'abord des principes généraux de la botanique , en décrivant les organes des végé-
DB A. -P. DE GAMOOLLB. 101
taux et leurs fonctions, et avoir rappelé qu'il existe, outre celte étude générale , une partie de la science au moins aussi importante, qui a pour objet Tétude spéciale des êtres et l'art de distinguer les végétaux les uns des autres , il ajoute :
<c Ici deux routes se sont offertes aux naturalistes : la œétbode naturelle , qui tend è placer chaque être au milieu da ceux avec lesquels i! a le plus grand nombre de ressemblances importantes ; la méthode artificielle , qui n'a d'autre but que de faire reconnaître chaque végétal et de Tisoler au milieu du règne. La première, qui est une véritable science , doit servir de base immuable à l'anatomie et h la physiologie ; la seconde, qui est un art d'empirique , peut bien avoir quelque commodité dans la pratique, mais ne saurait agrandir le domaine des sciences, et offre une multitude indéfinie de combinaisons arbitraires. La prenaière, ne visant qu'à la vérité, a établi ses bases sur les oi^anes les plus importants à la vie des végétaux, sans considérer si ces organes sont faciles ou difficiles à ob^ server ; la seconde , ne tendant qu'à la facilité ^ a établi ses divisions sur les organes les plus apparents et les pliH facile» à étudier. »
On comprend, d'après, cette citation, que si De Candolle fit usage , dans la Flore française , de la méthode artificielle aussi bien que de la méthode naturelle, il était loin de mettre ces deux méthodes sur la même ligne : la première n'était pour lui qu'un procédé , la seconde c'était la science. Aussi l'ouvrage, dans son ensemble, est-il complètement basé sur la méthode naturelle : c'est l'ordre naturel qui est suivi dans la description de la structure des plantes et dans l'exposition de leur histoire et des rapports qui régnent entre elles. La méthode artificielle a servi seuleinent à foriBer , sous le titre de fnélhode amdytique , un tableau de 400 pages qui renferme les noms de toutes les plantes décrites dans l'ouvrage ; ces noms sont groupés sous des divîstona et subdivisions combinées de façon à faire trouver facilement le nom de la plante
qu'on a sous les yeux ou dont on lit la description. Plusieurs m<?ibodes artificielles se présentaient h DeCandolle j>our dresser ce tableau* Il a prëfôrë la mëtbode dicbotomîque que Lamarck STatt employée déjà dans la Flore française ; elle consiste , comrae on le sait^ à conduire l'élève au nom de la plante, en le faisant toujours choisir entre deux caractères contradictoires. Le but de cette méibode est de faire distinguer les plantes par leurs caractères les plus faciles et les plus saillants , et arriver ainsi par voie d'analyse^ et toujours par la comparaison de deux caractères qui s'excluent dans la même espèce, à trouver le nom qui se rapporte à la plante qu'on a en vue.
C'est à tort, à mon avis, que Mr. Daubeny regarde l'emploi que De Candolle fit de la métbode dicbolomique dans la Flore française, comme une concession à Lamarck. Sans doute c'eût été une concession , et une concession que De Candolle n'aurait jamais faite, s'il avait employé cette métbode h l'exclusion de la métbode naturelle ; mais il l'appliqua seulement à la construction de cette espèce de table analytique, mise en tête de l'ouvrage pour faciliter surtout aux commençants le moyen de trouver le nom des plantes. Ce n'est donc point, évidemment, comme système de classification qu'il faut considérer l'analyse dichotomique, dans les limites du moins où De Can* dolle en fit usage ; pas plus que, dans un ouvrage d'un autre genre , on ne doit regarder une table analytique des matières par ordre alphabétique, comme Teipression des principes fondamentaux qui ont dirigé fauteur.
La combinaison des deux méthodes , qui satisfaisait à la fois aux exigences de la science et ii celles de l'étude, contribua pour beaucoup au grand succès qu'obtint la Flore française ; succès tel que, malgré l'étendue et la spécialité de l'ouvrage et son prix élevé , l'édition tirée à 5000 exemplaires a été épuisée en vingt ans. Il faut même y ajouter 1500 exemplaires d'une Synopsis plantarum in Flord Gatlicd descriplarum , ex-
DK A. -P. DE GANDObLE.
trait abrégé de la Flore , que De Candolle fit paraître en vue de racililery pour les herborisations, l'usage des précieux documents réunis dans l'oufrage fondamental , trop Tolumineux pour être facilement transporté. Mais la cause principale de ce succès fut que la Flore française, nonobstant le but restreint qu'elle semblait avoir, présentart à tous ceux qui voulaient étudier la botanique, l'avantage d'être le -premier ouvrage élémentaire et pratiq'ue fondé sur la méthode des familles naturelles et la première Flore d^un grand pays.
Je me suis arrêté un peu longuement sur la Flore française, parce que cet ouvrage est le premier qui ait fait connaître ce qu'était réellement De Candolle et ce qu'il devait être dans l'avenir, parce qu'il résume en même temps d'une manière assez complète les divers genres de mérite de son auteur. Au reste, tous ceux qui ont écrit la biographie de De Candolle en ont jugé de même, et les botanistes étrangers à la France ont été les premiers à porter haut la valeur de la Flore française. Voici comment s'exprime à ce sujet Mr. Daubeny, Tun des plus justes appréciateurs du mérite scientifique de De Candolle :
et II n'aurait pu choisir une meilleure méthode pour généraliser ses vues et vérifier les idées qu'il avait préconçues. La compilation d'une flore locale est souvent utile pour donner à l'esprit l'habitude d'observations rigoureuses ; mais finvestigation botanique d'un pays aussi vaste que Tétait alors la France, qui comprenait un parcours géographique aussi considérable et une variété si grande de positions , devait naturell^ement étendre les idées, en présentant un grand nombre de formes végétales et d'échantillons qui appartiennent ordinairement à des pays diflérents. Ainsi , la flore de la Picardie et de la Normandie est analogue à celle des côtes voisines de l'Angleterre et des Pays-Bas ; celle du centre de la France se rapproche de celle du sud de TAIIemagne; celle du Languedoc a du rapport avec celle du nord de l'Espagne, tandis que les environs de Toulon et d'Hyères participent du climat du.
104 NOTICE SUR XiA VIE ET LES OUVRAGES
midi de Tllalie, car l'oranger et le dattier, qui prospèreiil dans plusieurs points des rives du golfe de Gènes, ne «e retrouvent qu'à une latitude un peu plus roëridionale que celle de Rome. S\j d'une part, les Alpes du Dauphiné et les Pyrénées font voir l'influence qu'exercent sur la végétation une position élev^ et une atmosphère raréfiée, d'autre part la longue étendue de cotes que présente la France permet de comparer les productions d'un climat modifié par le voisinage de la mer, avec celles qui sont propies au sol dans Tintérieur des terres.»
Le grand travail de la Flore française, qui dura trois ans , n'absorbait ni tout le temps, ni toutes les facultés de De Candolle. En 1803, il remplaça momentanément Cuvier dans la chaire d'Histoire naturelle au Colite de France. C'était la première fois qu'il abordait renseignement public, et il faisait cet essai devant un auditoire imposant que l'habitude d'entendre Cuvier devait avoir rendu difficile. Cependant il réussit, grice à sa facilité d'élocution, à la clarté de son exposition et à la nature même de son cours, qui avait pour objet la Physiologie végétale, partie nouvelle de la science qu'on n'avait point en« core enseignée d'une manière explicite.
Le succès qu'obtint De Candolle le fit songera se vouer a renseignement, et il entrevit la possibilité d'obtenir une chaire de Botanique dans l'unQ des Facultés de Médecine de France. Cette perspective l'engagea à postuler le titre de Docteur en Médecine, nécessaire pour pouvoir enseigner, même en qua« lité de professeur d'Histoire naturelle, dans une école de mér decine. Il avait bien fait quelques études médicales au com* mencement de son séjour k Paris, mais nous avons vu qu'il s'en était vite dégoûté. Il ne lui était donc pas très -facile d'acquérir le titre qui lui était nécessaire ; cependant il y parvint en obtenant de n'être appelé, pour toute épreuve, qu'à publier et à soutenir une dissertation. Il avait déjà fait quelques re* cherches de botanique qui>se rattaoliaient à la médecine, telles qu'une comparaison des différentes racines connues sous le
BB A.*P. B£ CASDOIiUI. 10^
non à^lpecaeuanha, et un traTsil «ur les cfiTertes alguet conlonduee à doses dÎTcries dans la mointe de Corse. Mais il cboisil poar sa dissertation itn sujet beaucoup plus vaste, sa-> ▼oir*réiiHle des propriétés inédicales des plantes, faite en vue d'examiner si les plantés de la même famille ont en effet des propriétés analogues. Il fut bien vite frappé de l'analogie que présentaient les propriétés des plantes de chaque groupe dans tous les pays, et il découvrit les causes de plusieurs exceptions 4 L'ouvrage qu'il publia, à la fois savant et très-original, fut ac<» cueilli avec une grande faveur, soit au point de vue scientifique, comme appuyant la méthode naturelle d'un genre de preuves tout nouveau ; soit au poini de vue pratique, comme facilitant singulièrement l'étude de la botanique médicale, et même celle de la matière médicale en général , et comme donnant à cette étude un caractère théorique qu'elle n'avait point eu jusqu'alors. V Essai des piyfpriétés médicales des plantes fut bientôt géné«ralement répandu, et une seconde édition, que l'auteur enrichit lie développements intéressants, devint nécessaire. Ainsi cetle dissertation^ a laquelle De CandoUe n'avait travaillé qu'en vue du doctorat qu'elle devait lui faire obtenir, devint pour lui sinon le plus briibnt ou le plus important de ses titres comme botaniste, tout au moins l'un des fleurons les plus élégants et les plus estimés de sa couronne scientifique.
La nature du travail auquel la confection de la Flore française avait astreint DeCandolle, avait dirigé son attention d'une manière toute spéciale sur une partie de la botanique vers laquelle il s'était déjà senti attiré plus d'une fois : je veux {>arler de la Gèagrapkie botanique. En vue d'étendre ses connaissances sur c^tte partie nouvelle de la science, il avait déjii souvent quitté Paris pour faire seul, ou en société de quelques amis, des excursions botaniques. Les Alpes, le Jura^ les Pyréjnées avaient été alternativement l'objet de ses explorations. Il aimait ces voyages, dans lesquels la science et l'amitié le hi^ saient passer facilement par-dessus les petits événaments malen-
coniretix qui souvent les traversent. Airpable et facile voyageur, sa bonne humeur inaltérable savait résister aux con« trariétës les plus pénibles, qui devenaient souvent pour lui ou le sujet de plaisanteries propres h soutenir sa gaieté et oeHe de ses compagnons de voyage, ou l'occasion d'observations intéressantes et de réflexions sérieuses.
Dans le nombre des anecdotes auxquelles ces courses bo« taniques ont donné lieu, il en est une que je lui ai entendu raconter quelquefois , et qui m'avait frappé par la manière pittoresque et vive dont il rendait compte des sensations qu'il avait éprouvées. Elle n'a rien de plaisant ; loin de là , l'événement qui s'y rapporte aurait risqué de dégoûter tout autre que lui des herborisations dans les montagnes. De Candolle était allé avec Biol et Bonpiand visiter le Creux du Vent, escarpement demi - circulaire d'environ six cents pieds de hauteur, situé dans la partie du Jura la plus voisine de Neuchâtel. Pour retourner à la campagne de son père , où il demeurait, il se décida i gravir l'escarpement, entreprise très-difficile, mais qui épargnait un détour d'une journée et avait l'avantage de faire voir un très -beau pays. Distrait par le soin de recueillir les plantes remarquables que cette localité renferme, il manque la fissure qui, taillée dans le roc, sert de sentier; il en prend une autre, et bientôt ses deux compagnons et lui se trouvent devant une paroi verticale de rocher, ayant au-dessous d'eux un ahtme de plusieurs centaines de pieds de profondeur où le moindre faux pas peut les précipiter. Dans cette position périlleuse, ils n'ont^ plus qu'un parti à prendre, celui de gravir le rocher escarpé. Ils s'y décident, et les voilà s'aidant des pieds, des mains, des saillies du roc et de quelques plantes qui croissaient ci et là. Quel malheur de venir mourir sur cette taupinière du Jura, après avoir gravi le Chimborazo ! disait Bonpiand, pendant que Biot se plaignait avec chaleur à De Candolle de ce qu'il l'avait conduit dans un si mauvais pas. Et De Candolle,
Qigitized by VjOOQIC
OB A.*1^. DB CANDOUiB. 107
se reprochant en effet d'être la cause du danger dans lequel se irouvaient ses amis^ s'efforçait de les encourager. Enfin no» voyageurs parvinrent au sommet dans un ^tat pitoyable , leurs habits déchirés^ l'un sans souliers^ Tautre sans chapeau , mais tous trois sains et saufs ^ heureux et gais de la manière dont s'était terminée leur aventure.
Une autre fois c'est dans les Alpes^ qu'en traversant un col difficile De Candolle glisse sur une pente de neige ; il est sur le point de rouler au fond d'un précipice , lorsque , entre* voyant une fissure^ il y plante sa pique avec une présence d'esprit incroyable, et se trouve retenu^ par cet obstacle improvisé, jusqu'au moment où son guide effrayé vient enfin le rejoindre et l'aider à se tirer d'affaire.
Ces petites excursions avaient déjà développé son goût pour la géographie botanique, lorsque les études auxquelles l'appela son travail de la Flore française lui firent^ comme nous l'avons dit, sentir la nécessité de s'occuper sérieusement de celte branche spéciale. Aussi accepta-t-il avec joie la mission qui lui fut offerte par le gouvernement français de parcourir en six années toute la France, poiu* en étudier la botanique dans ses rapports avec la géographie et Tagricullure. Ces voyages formèrent la matière de six rapports, qui qui ont été imprimés dans les Mémoires de la Société d'jégri" culture de Paris; nous y reviendrons en nous occupant de quelques autres travaux de géographie botanique, qui ne paru* rent également qu'à une époque bien éloignée de celle dont nous parlons. Un événement important dans la vie de De Candolle et qui eut une grande influence sur son avenir, doit maintenant attirer notre attention ; je veux parler de son départ pour Montpellier et des circonstances qui l'amenèrent.
On se rappelle que De Candolle , présenté à l'Institut bien jeune encore, mais muni cependant d'un bagage scientifique considérable, n'avait pas été nommé ; il ne s'attendait nullement alors à une nomination, et il regarda comme un honneur
108 NOTICE SOR IiA. VIE BT VÊS OUVRAGES
le seul fait de sa candidature. Cëtaicen 1800. Mais une place ^tant de nouTcau derenue vacante en 1 806 dans la section de Botanique^ par la mort d'Adanson^ elle ëtait dévolue de droit -au botaniste qui, indépendamment de plusieurs travaux spéciaux/ avait fait les Recherches sur le sommeil des plantes, l'Essai sur leurs propriétés médicales, et, par-dessus tout, qui venait de mettre la dernière main à la publication de la Flore française. De Candolje, quoique appuyé par Cuvler, Desfontaines, Ghaptal, Laplace, Berthollet , Biot et d^autres sommités de rinstilut, ne fut pas nommé ; Palissot de Beauvois l'emporta sur lui de deux ou trois voix. Les causes de cette injustice manifeste n'étaient pas difficiles à découvrir : De Candolle, quoique jeune, avait inspiré déj^ des jalousies ; De Candolle, quoique naturalisé par Testime et l'affection de ses nombreux amis, avait une origine étrangère ; De Candolle avait volé de succès en succès, et les succès fatiguent les esprits étroits* et malheureusement il y a des esprits étroits partout. L^nstitut a noblement réparé plus tard son erreur en appelant le botaniste genevois à l'une des places réservées aux huit étrangers les plus éminents dans les sciences» hommage d'autant plus honorable que ce fut une démonstration toute spontanée de la haute estime qu'avait pour lui le premier corps savant de TEiirope.
L'issue malheureuse de sa candidature causa à De Candolle un désappointement sensible ; il tenait 6 cette nomination, nonseulement comme à une distinction honorable, mais parce que c'était un moyen de parvenir h quelque place élevée dans renseignement, but alors de son ambition. Dès qu'on put connaître son désir i cet égard, on s'empressa de lui offrir la plaee de professeur de botanique dans la Faculté de Médecine de Mont^ pellierc qui était devenue vacante par la mort de Broustonnet. H avait déjà entrevu la possibilité d'avoir cette place ; mais il ne s'était pas arrêté à cette idée, ayant l'espérance d'arriver à l'institut. Maintenant la position était changée ; il avait d'ail-
DE A**P. OB CAHDOLLK. 109
leurt ëlé très-bien aocueilK Ichts de «on passoge à MompeiKer, en foitant son second voyage botanique, et il avait conservé du court séjour qu'il y avait fait aloi^s, une impression des plus favorables. Il se décida donc à accepter la place qu^on lui offrait; mais ce ne fut qu'après s'être assuré que celte nouvelle fonction ne l'obligerait pas de renoncer à seê voyages annuels, auiquels il tenait d'autant plus que celui qu'il venait de faire dans les Pyrénées avait eu pour lui un grand intérêt. Le caractère con« sciencieui qu'il a toujours montré à. un si baut degré dans Tac* complissement de ses devoirs^ lui fiiisait craindre que Tune des fonctions ne fût incompatible avec Tautre, et que renseignement ne souffrit des longues absences qui résulteraient forcément chaque année de ses excursions scientiBques. H n'accepta que lorsque le ministre qui l'avait nommé, fim't par lui dire, pour lever ses scrupules : Choisissez ; vous Mire» les deux places, ou vous n* aurez ni Vune ni foutre.
L'année 1808 venait de commencer quand il partit pour Montpellier avec sa femme et son fils âgé de dix-buit mois ; il avait lui-même alors trente ans, et il y en avait dix qu'il était venu se fixer à Paris. Il emportait avec lui le souvenir des plus belles années de sa vie, le sentiment d*une position conquise dans la science par des travaux marqués au coiu de la persévérance et d'un vrai talent, une connaissance du monde basée sur les relations les plus intéressantes et les événements les plus curieux au milieu desquels il avait vécu, et par-dessus tout cela la certitude qu'il laissait à Paris des amis dont l'affiection et Testime lui étaient assurées pour jamais.
1808 — 1816 (hohtpkixier).
Après les dix années qu'il venait de passer à Paris , De Can* dolle trouva à Montpellier un genre de vie plus calme et plus propre à des études suivies. Il ne faut pas croire cependant
qu'il y licui isolé et en dehors de tout mouvement de société. Loin de là ; il sut bien vile se créer, dans cette ville, des relations agréables dont plusieurs ont duré jusqu'à la fin de ses jours. Sa femme et lui devinrent le centre d^une réunion d'amis intimes, dont ils faisaient le charme autant par la bienveillance du cœur, qui était chez eux une seconde nature , que par les ressources d'un esprit à la fois cultivé et plein de naturel. Les souvenirs que leur séjour a laissés à Montpellier sont encore vivants ; et quand en 1836, vingt ans après avoir quitté celte ville, De Candolle y retourna, la réception que ses amis lui firent lui montra d'une manière touchante combien élait réel et profond rattachement qu'il leur avait inspiré.
Des événements de divers genres venaient cependant apporter^ de temps à autre, quelque diversion à cette vie dont la douce uniformité aurait fini par fatiguer De Candolle. Indépendamment des voyages agronomiques et botaniques qu'il fil i cette époque, il se permettait quelques excursions tanlAt i Paris, tantôt à Genève; il recevait aussi, à Montpellier, des visites agréables et intéressantes. Enfin les secousses po-* litiques de 1814 et 1815 troublèrent plus qu'il ne l'aurait voulu la fin de cette période, si paisible d'abord, de Thistoirc de sa vie, et furent la cause déterminante de son retour à Genève.
La première visite que De Candolle reçut à Montpellier, dès qu'il y fut définitivement fixé, fut celle de son père qui, malgré son grand âge, voulut aller voir par lui-même l'établissement de son fils. Il eut la douceur de le rendre témoin du bonheur de son intérieur, et de la considération dont il était entouré. Plus tard il eut le plaisir de recevoir le D' Hooker, botaniste distingué, dont il apprécia bientôt le talent et le^ caractère , et avec lequel il commença alors une liaison qui n'a jamais été troublée par le plus léger nuage.
En 1813, De Candolle eut la visite de Davy. L'Empereur, malgré la guerre acharnée que se faisaient la France et l'An-
DK A. -P. DE €AHOOLLB. 111
glelerréj aTdit consenti, par é(prd pour la science^ à accorder au célèbre cbimîsle anglais la permission de venir à Paris; Davy profila de celle aulorisaiion pour parcourir le coniinem^ et fit un séjour de quelque durée à Montpellier. DeCandolle Taccueillit de son mieux ; mais la relation qui s'établit entre Davy et lui fut moins intime qu'on n'aurait pu s'y attendre. Homme d'impression plus que de raisonnement , plus habile peut-être à deviner la nature que disposé à l'étudier^ Davy ne devait guère bien s'entendre avec De Candolle, qui^ essentiellement logicien et observateur ^ n'admettait pas facilement les conceptions souvent admirables^ mais quelquefois aventureuses, de son bAle illustre, et avait peine à s'habituer aux boutades de cette imagination dont rien quelquefois ne pouvait réprimer les élans. Lady Davy^ qui accompagnait son mari, s'était concilié, par son esprit aimable et par son caractère bienveillant, toute la sympathie de De Candolle et de sa femme » qui seize ans plus lard , dans une triste circonstance, la mort de Davy, lui en donnèrent une preuve louchante par les soins dont ils. l'entoiM-èrent. Sans avoir pour Davy ce penchant que détermine moins l'analogie des positions qu'une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger. De Candotle professait cependant une grande admiration pour le savant dont les magnifiques découvertes avaient changé la face de la chimie. Aussi , quand en 1829 il fit rendre de la manière la plus solennelle les derniers devoirs à Davy, qui venait de mourir subitement a son passage à Genève, il montra d'une manière éclatante la haute considération qu'il avait pour l'un des représentants les plus brillants de la science.
Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps sur ces détails ; j'ai hâte d'arriver à la partie dominante de l'histoire de De Candolle dans cette période, je veux dire à sa vie scientifique. — Bile se manifeste sous deux formes distinctes, l'enseignement et les ouvrages.
112 NOTICS SDR LA VIS BT L«8 OUTRAGES
Jusqu'alors , sauf dans une seule occasion où il avait rem* placé Cuvier^ De Candolle n'avait point abordé renseignement. On peut donc dire que sa carrière de professeur commence à Montpellier, que c'est dans celte période de sa vie qu'il joint la qualité de maître i celle d'auteur, et que du rang de simple savant il passe à celui de cberd*école. Cette nouvelle Corme, sous laquelle se manifesta son activité scientifique, eut pour De Candolle une grande portée : elle révéla chez lui un talent d'exposition dont il n'avait eu l'occasion de donner que queir ques preuves ; elle fit voir son aptitude à exercer une influence heureuse sur les travaux de la jeunesse, et laissa dans ses ouvrages des traces remarquables du genre de travail auquel elle l'astreignit.
Cette liaison entre l'enseignement et la culture des sciences, qui caractérise émineromenl l'école française, est, je n'en doute pas. Tune des causes qui ont le plus contribué à lui assigner la haute position qu'elle occtipe. En groupant autour du savant un certain nombre d'élèves, le professorat augmente la puissance de ses moyens scientifiques, et lui periiiet souvent d'aborder des travaux que, réduit à ses seules forces, il n'aurait pas le temps d'achever dans le court intervalle d'une vie humaine^ et pour lesquels il faut cependant sinon unité d'action» du moins unité de direction et de pensée. L'enseignement, en appelant le pnaltre à exposer la science à ceux qui en commencent Tétude, l'habitue à un besoin de clarté et de rigueur qu'il porte également ensuite dans ses rechercnes originales, et qui tend h les rendre plus parfaites et plus populaires. L'obligation de revenir sur tout l'ensemble d'une science fournit souvent roccasion, à celui qui l'enseigne , d'apercevoir des points encore mal éclaircis , des lacunes qui ne sont pas comblées, et fait naître chez lui le désir d'éclaircir ces points , de combler ces lacunes ; plus d'une grande découverte a dû son origine a cette circonstance. Enfin , rien n'est plus doux pour celui qui aime une science, rien ne contribue davantage à la lui faire