‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 6 sur 93 · LIVRES POUR LES ENFAITTS · texte numérisé non relu

LIVRES POUR LES ENFAITTS

1er aussi qu'autre choteeit de meubler l'esprit cooime on meuble une chambre qui se laisse fiiire ei reçoit passivement tout ce qu'on Teut y mettre^ ou de dionner è ce même esprit Tenvie et la capaicilë de fourrager par lui-même : un effort de TintelK** (yence, de quelque nature qu'il puisse étre^ pourvu qu'if soit Tolonlaire et spontanëi est mille fois plus utile à renfant que fa connaissance d'une centaine de faife re^us sans examen^ et d'une manière toute passive^ Encore^ si Kon pouvait croire que les fiicultes de relève restent senlemeni iilaciives où endormies derrière ce système d^instruction ; mais bien au contraire^ la mécanique intellectuelle est exercée avec excès par cette niétfaode^ et le résultat en est la plupart du temps le même que celui qui e9î dû h l'enseignement moderne de la musique^ c'est*k-dire que Yinitrument accomplit des merveilles^ mais que le véritable sentiment de l'harmonie est sacrifié. Il est un fait confirmé tout à la fois par hi raison et par l'expérience^ et qui seul peut expliquer l'absence affligeante de ces capacités natives et spontanées que Pon appelle génies, absence qui se fait sentir soit en Angleterre^ soit aiHeUrs^ dans les coH^es oà ce mode d'instruction est mis en usage. Le fait ddnt nous voulons parler , c'est que l'art méme^ avec lequel on enseigne les enfents , étouffe cbet ces derniers l'étincelle dirine qu'aucun art au monde ne saurait allumer.

Quant à cette excessive clarté d'explication sur laquelle on insiste aojoMd^hui^ comme sur le moyen le plus efficace de faire comprendre de que Ton enseigne, nous pensons qu'elle aussi doit avoir ses 'limites. En tbèse générale, il est bon qu'un enfant saisisse le sens de ce qu'il apprend ; mats la nature , peu désireuse sans doute de laisser jouir les instituteurs d'un pouvoir sans bornes, a décrété dans sa sagesse que tant que l'intelligence d'un élève sera contenue dans les bornes de ce qu'elle peut absolument comprendre^ ses progrès, si elle en fait , seront lents. Walter Scott dit avec beaucoup de raison^ dans son excellente préface aux Contes d'un grand-fapa sur l'histoire

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d'Ecûssê : « Non-ieuleOMni il n'y t aucuD mal, mais il ; a soui^enl un Téritable avantage à occuper un enfant d'idées qui soill un peu au-dessus de celles que son intelligenoe lui permet de saisir sans peine : les difficultés qu'on lui présente, pourvu qu'elles ne soient ni trop fréqiiontesj ni trop ardues, stimulent sa cu-^ dosité et Texcitent h des efforts. » En effet, nous sommes constitués de telle manière que, même à l'époque où notre intelligence a acquis toute sa maturité, quand une longue expérience nous a anuméa h regarder certaines erreurs de Tesprit comme des ridicules,, nous cédons encore malgré nous à Tadmiration spontanée que nous iaspireiit d#s choses que nous ne connaissons, ni ne comprenons pas encore ; et l'intérêt qu'elles excitent en nous semble plutôt diminuer ques'accrokre, quand nous les avons approfondies. Mais si cette dispositioa existe cbei Fhomm^ bit, elle est bien plus frappante encore chex les enfants,^ qui vivent par anticipation, et dont on peut affirmer avec certitude qu'ils ne jouissent de rien tant que de ce qu'ils ne comprennent pas encore. Ceux donc qui veulent priver ces jeunes têtes du sentiment de la jouissance , pour renforcer pkis efficacement la faculté de raisonner , ceux qui établissent qu'en éducation il ne iaut satisfaire le besoin d'admirer qu'après avoir éteint la soif de comprendre, ne font que retarder le résultat auquel ils tendent : ils amènent la prostration de l'intdligenoe au lieu de son déveioppemeot. En un mot, l'enfant ainsi dirigé soumet son jugement au lieu de l'exercer, et c'est Ik un déplorable échange.

^ La loi immuable de la nature, dit Coleridge , a décrété que la route de la science serait longue, sujette à bien des détours» et retournant souvent en arrière sur elle-même. » Il résulte de ce principe que , tandis qu'un esprit peu observateur s'afflige en croyant voir l'intelligence d'un enfant s'éloigner du but qu'on s'eforce de lui faire atteindre^ l'enfant au contraire 's'y dirige à sa manière, c'est-à-dire en suivant un chemin détourné, mais sûr. De toutes les erreurs qui se commettent en

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éducation, l'une des plus ilcheuses est de mettre trop de con^* fiance dans l'enseignement proprement dit, parce qu'elle est la plus difficile à rectifier ; aussi voit-on fréquemment des sériel de leçons régulières , données par des maîtres habiles autant que judicieux , porter moins de fruits pour l'enfant qui les re^ çoity qu'un intervalle momentané pendant lequel sa téle^ oisive en apparence seulement^ travaille à sa manière. Le développe^ ment moral et intellectuel amené par une étude si (nvole qu'elle pu'isse étre^ à laquelle on s'est adonné par choix^ a besoin sans doute pour être complet des habitudes d'ordre et de méthode que donne un enseignement régulier ; mais qu'on ne s'y trompe pas, le développement dont nous parlons ne sera jamais le résultai de renseignement tout seul. Il y a un avantage précieux pour une jeune tête à découvrir par elle-même jusqu^où il lui esc donné d'arriver sans aide, et quel secours elle doit attendre des aulreïB. Or, une série continue de leçons peut contribuer 2^ cet avantage, mais elle ne saurait le donner entièrement ; aussi, ceux qui ont des idées justes en fait d'éducation, et qui ont observé l'enfance^ n'hésiteront jamais à conyenir que de tout ce qu'ils font pour le développement de ces jeunes intelligences, le point le plus délicat^ et peut-être le plus important, est de savoir à propos les laisser apprendre par elles-mêmes.

Des considérations comme celles que nous venons d'exposer sont, il faut en convenir, trop humiliantes pour trouver beaucoup de faveur à une époque oA l'on professe la foi la plus implicite et la plus présomptueuse aux miracles de renseignement pédagogique ; à une époque où les avantages du savoir se calculent d'après te nombre des choses apprises, non d'après leur influence sur l'esprit et le caractère; dans un moment enfin où l'éducation néglige, pour ne s'occuper que de Tinstructioni la culture de certaines facultés morales d'un ordre supérieur, dont l'importance devrait être plus grande et plus sentie à melore que rintelligence fait plus de progrès. Sous l'empire de ces influences, il ne faut pas s'étonner si bon nombre de

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Menlors apprécient à faux le rAle que doit jouer dapit Tédueatien l'enseignement positif; s'ils le prodiguent souvent là où il serait le moins nécessaire^ potu* le suspendre quelquefois au moment où rélèye en aurait le plus besoin. Aussi les ouvrages destinés à la jeunesse nous présentent-ils^ ici^ une série de livres dans lesquels tout Fart imaginable est employé à changer les plus belles facultés de l'intelligence en une sorte de machine purement passive^ destinée à recevoir ce qu'on y case; li, une classe non moins volumineuse d'écrits dont le but est d'encourager le développement de la volonté^ à un âge où aucun perfectionnement moral n'en saurait être la conséquence. Une émancipation aussi déplacée toutefois ne peut manquer de tourner souvent à piège à ceux qui l'ont accordée ; il est tels moments où la soumission de ces petits indépendants à une autorité quelconque doit être assez désirable ; et le cas échéant^ il est vraiment curieux d'examiner quels moyens les instituteurs de la jeunesse ont inventés pour parer aux inconvénients de leur propre doctrine. Ainsi qu'on doit s'y attendre^ des théoriciens aussi éclairés regarderaient comme indigne d'eux de recourir aux vieux principes de la soumission absolue et de l'obéissance implicite^ ils rougiraient à la seule pensée de réclamer cette autorité tyrannique reléguée dans nos temps modernes parmi le rococo; mais qu'ont-ils mis à la place de ces antiques moyens ? Une armée nombreuse d'arguments^ les plus subtils du monde, est employée à faire comprendre aux enfants la nécessité de soumettre quelquefois leur volonté à celle d'un autre; puis, inquiets sans doute de l'effet qu'ils vont produire, les auteurs s'empressent de recourir à toutes sortes d'apologies pour faire excuser la liberté inouïe qu'ils osent prendre d'imposer à ces jeunes créatures une chose aussi humiliante pour leur dignité enfantine que l'est celle d'obéir

à un ordre ! Les conséquences résultant de semblables méthodes sont aisées à prévpir. L'esprit auquel on s'adresse de celte roani^ro conserve le droit incontestable de ne pas se

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rendre s'il n'est pas convaincu ; et il faudrait que les enfants fussent bien sots pour ne pas deviner que^ quelque admirables que soient les arguments qu'ori emploie avec eux^ ils sont parfaitement libres d'y résister.

Mais pour en revenir à cette passion d'enseigner^ qui nous parait ^tre le trait distinctif des éducateurs modernes^ nousdevons d'abord jeter un coup d'œil sur les livres mi-partie d'instruction^ mi-partie d'amusement^ dans lesquels cette tendance est le plus évidente^ et dont nous blâmions déjà la nature multiple dans notre article sur les productions américaines desti-^ nées aux enfants. Bien qu'un examen plus approfondi de ce genre d'ouvrages nous ait mis à même d'apprécier l'habileté remarquable que l'on y déploie^ il nous a convaincus en même temps à quel point ce gaspillage de talent demeure loin de son but ; il nous a prouvé jusqu'à l'évidence que cette race amphibie de livres , préconisée p^r tant de personnes raisonnables , est dépourvue aux yeux de la jeunesse de l'intérêt et de l'amusement qu'on lui attribue. Il est sans doute difficile^ dans tous les cas» pour un esprit sérieux et parvenu à sa maturité, de se former une idée précise de ce qui peut intéresser un enfant ; il faudrait pour cela que l'homme fait pût recouvrer à volonté quelque peu de celte promptitude de coup d'œil, de celte vive et ardente curiosité qui permettent à ces jeunes intelligences de discerner rapidement le maître d'école sous le dégnisementxldnt on l'affuble^ et de pressentir à quel point ce rabat-joie va gâter leurs pfaiisirs. Mais il est cependant des cas où l'erreur ne aiii^ rait être admise comme excuse. C'est le roulant et le sacbftot bien, que l'on a composé certains livres dont il est impossible de parcourir trois pages sans prendre en pitié \e mafbeureni petit lecteur auquel ils s'adressent ; car ces livres semblent avoir pour mission de dessécher son cteur en ne s'adréssant qu'i sa tête ; et si parfois ils lui laissent entreroir un sentier agréable , le pauvre enfant n'y a pas plutôt mis un pied, que la science , placée en embuscade, vient le prendre au collet et changer ses

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joies en peines. Nous le demandons^ non point à la jeunesse^ mais à Vige mAr : esl-il une lectrice^ si raisonnable qu'elle puisse étre^ qui^ préoccupée de la lecture d'un beau poème ^ supportât sans impatience de Toir son plaisir interrompu par des questions sur la nature des vers qu'elle savoure , et par une longue explication sur Viambe, le trochée, le dactyle, ou Vanapeste? Lequel d'entre nous^ au moment où il dérore une intéressante (ietion^ souffrirait sans murmure de se voir arraché à celte vive jouissance par une pédantesque leçon destinée à lui expliquer différents fermes de rhétorique^ à lui apprendre que les supplications touchantes d'une héroïne infortunée» les exclamations entrecoupées d'un héros au désespoir^ sont d'excellents exemple d'exphonèse et d'apo$iopèse *. Les auteurs de semblables ouvrages ne peuvent assez nous répéter que leur enseignement est aussi simple que familier^ qu'il s'adapte merveilleusement aux besoins, aux goAts de l'enrance, qu'il a produit déjà les plus heureux résultats ; nous voudrions pouvoir les croire, mais dans combien d'occasions leurs petits lecteurs pourraient leur répondre avec les propres paroles du lion de la fable :

< Avec plus de raison nous aurions le dessus, < Si nos confrères savaient peindre ! •

Tous les eafiints lisent avec délices les aventures de Bobinson Crusoé ; pense-t-on qu'il y en ait beaucoup sur le nombre qui s'embarrassent de la position géographique de son Ue^ ou de la nomenclature linnéenne des végétaux qu'il y trouve?

En opposition avec les livres que nous venons d'indiquer, il en est d'autres dont le but principal sead>le être, non de mettre beaucoup de choses dans la tête des enfants, mais au contraire d'en exclure le plus possible, et dont les auteurs, s'eSorcant d'ékrigner ce qu'ils jugent pernicieux, sacrifient une bonne partie

* Voyez le Catéchisme de Rhétorique k Tusagedela jeunesse, par Pinnock.

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de oe qui est utile. Ces écrivains-là traitent leurs jeunes lecteurs plutAt en invalides doués de capacités faibles qu'il Taut ménager, qu'en enfants bien portants et avides d'apprendre ; on dirait qu'il n'existe à leurs yeux aucun terme moyen entre les liqueurs fortes et Teau de gruau, et qu*à force de redouter pour leurs élèves l'ivresse ou la pléthore, ils les mettent à un régime tout juste asseï solide pour les empêcher de mourir de faim. Dans la revue que nous avons faite de quelques petites bibliotlièques enfantines , rien ne nous a causé plus de surprise que de voir l'abondance de matériaux fades et insipides dont elles se composent , la mince dose d'idées sur laquelle s'édifie un conte ou un récit, et le bavardage inutile employé à remplir les ▼ides. Il y a des enfants sans doute qui aiment ce genre de lectures, de même qu'on en voit d'autres se nourrir avidement 4les romans les plus exagérés ; mais ces deux extrêmes ne sontils pas également à craindre, et devrait-on travailler à les favoriser ? Nous avons connu un jeune homme et une jeune fille dont l'intelligence et la curiosité avaient éié tellement étouffées par la niaiserie de leurs lectures enian(ines« qu'arrivés l'un à quinze ans, l'autre a sebe, ils étaient incapables de lire avec plaisir le Jtoi Lear et la Prison d* Edimbourg, et que ces ouvrages, si pleins d'intérêt pour tous les iges, leur tombaient des mains inacbcrvés. Pendant la première enfance surtout , le genre d'aliments donné à l'esprit peut détruire en lui toute capacité de s'intéresser h ce qui amuse les autres : les exemples de celte nature ne sont malheureusement point rares, et Ton rencontre plot d'une de ces jeunes créatures dont l'intelligence, l'activité ont été si mal dirigées, -qu'à Tépoque où ces facultés devraient être dans toute leur force, elles manquent également d'énergie pour le travail et pour le plaisir.

Il va sans dire que parmi cette espèce de livres, le talent de l'écrivain met une différence sensible dans l'exécution ; ainsi il s'en trouve, sur le nombre, quelques-uns dont la forme se distingue par une certaine vivacité de dialogue, capable de séduire un 3

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un moment le lecteur sërieux qui les parcourt. Mais qu'on ne s'y trompe pas, cette couche de crème fouettée est perdue pour les. enfants. La plupart ont un sentiment très-imparfait de ce que nous appelons de Tesprit et des reparties : ils s'amusent un instant du cliquetis d'un jeu de mots, mais ils n'en apprécient pas du tout la pointe. Pourquoi s'en étonnerait-on ? L'esprit, l'ironie puisent tout leur piquant dans la connaissance du monde y connaissance qui n'existe pas et ne doit point exister chei les enfants. Une plaisanterie, pourvu qu'elle ne soit pas trop fine , est le genre d'esprit qu'ils comprennent le mieux ^ celui dont ils s'accommodent' le plus généralement; aussi, en fait d'abstractions, il ne faut pas prétendre s'életer avec eux plus haut qu'à leur livre de fables. Un enfant s'amusera des discours que le fabuliste fait sortir du museau d'un renard ou du bec de maître Corbeau, tandis que Tesprit et les reparties attribuées à un autre enfant de son Age lui paraîtront tout à fait ridicules. Ces jeunes têtes sont d'assez bons juges de ce que Ton fait dire à leurs Sosies ; elles discernent à merveille ce qui est juste et vrai de ce qui est absurde ou faux, et si nous avions la faculté de lire plus complètement au fond de leurs âmes, nous y verrions sans doute la secrète aversion que leur cause parfois le petit pédant, dont les savantes péroraisons remplissent les trois quarts de certains volumes. Qu'il nous soit permis d'exprimer à ce sujet un doute inspiré par de fréquentes observations. Les jeunes garçons et les jeunes filles, quand ils ont dépassé la première enfance, sont-ils aussi charmés qu'on se le figure, de retrouver dans leurs livres la peinture de ce qu'ils font, de ce qu'ils disent, de s'y regarder, en un mot, comme dans un miroir ? Les scènes de l'enfance, retracées avec le talent de quelques-uns de nos écrivains modernes, ont pour nous, hommes faits, un charme indicible; mais il ne faut point oublier que nous occupons dans la vie une place toute différente de celle qu'y remplissent ces petits lecteurs. Nos yeux se reportent avec délices vers les années de notre jeunesse ; les en-

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bnU, au contraire, Youdraient anticiper sur Tâge mûr ; nous embdlissons comme k plaisir les souvenirs du temps qui n'est plus, eux ne voient en beau que le temps qui n'est pas encore. Pour eux, élrè un bomme^ une femme, c'est jouir des privilèges des dieux et des dresses ; et la description du paradis de l'enfiince, si belle et si vraie qu^elle puisse être, ne les intéresse pas la moitié autant qu'un coup d'œil furtif jeté sur cet Olympe viril qu'ils espèrent gravir un jour.

A côté de la série de petits livres dont nous venons de par* ier, peut se ranger une autre classe d'ouvrages médiocres qui^ s'ils ne réduisent pas aussi complètement Pintelligenoe du jeune Age à ne marcher qu*avec des lisières, ne manquent pas de lui rappeler sans cesse le peu d'espace qu'on lui permet de parcourir. Le but de ces écrivains est évidemment sage^ ils ne veulent que le bien, mais les moyens mêmes qu'ils emploient doivent en dégoûter la jeunesse. Le trait caractéristique qui les distingue est de se mettre constamipent en scène^ de sorte qu'il devient impossible de leur échapper. Depuis la première page du livre jusqu'à la dernière^ la morale est sur les talons du pauvre petit lecteur'; il la sent à chaque paragraphe, à chaque ligne : h peine commence-t-ii de jouir, qu'il faut, bon gré , mal gré, qu'il réfléchisse ; à peine a-t-il réussi à s'oublier un instant, qu'on lui rappelle bien vite non-seulement ce qu'il est, mais ce qu'il sera, ce qu'il faut qu'il devienne. En un mot, la pensée enfantine, l'impulsion naturelle de ces jeunes esprits , n'a pas im seul moment de liberté pour, se développer par elle-même ; Tauteur la poursuit, la taquine, la fatigue de reproches et de conseils, amalgamés avec tant d'art dans le tissu de l'historiette, qu'il derient extrêmement difficile de s'en secouer. En parcourant quelques-uns de ces petits livres, nous nous sommes pris à r^etter la rieille école qui n'y faisait pas tant de façons. Là, du moins, vous pouviei jouir du récit tout à votre aise, sans arrière-pensée, quitte à trouver la leçon et l'application à la 60 du conte, sous la forme de trois lignes bien sèches, précé-

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déet, crainte d'erreur^ du mot morale imprimé en grotset let* très, il est Trai que cette morale était rarement lue par les enfants, encore tout préoccupés des charmes de la fiction ; il est Trai aussi que cette méthode avait pour inconvénient de présenter à ces jeunes intelligences le conte et sa moralité, comme deux choses tout à fait distinctes qu*il n'était pas nécessaire d'entendre Pune par Tautre ; et ceci nous rappelle une petite fille de dix ans qui» questionnée sur la morale d'une historiette qu'elle venait de (tre, répondit qu'il n'y en avait point, et couru! chercher son livre pour montrer qu'en effet le mot de mo^ ralUi ne se trouvait point au bout du conte. H est hors de doute que la morale d'une fiction doit arriver au cœur de l'enfaut à travers le récit lui-même, et que si elle ne se fait jour de cette manière, il est douteux qu'elle y parvienne sous une forme sèche et isolée ; cependant la manière dont la présentent certains ouvrages modernes nous semble plus mauvaise encore, parce qu'en interrompant à chaque instant les sympathies éveillées dans le cœur de Tenfant, vous affaiblissez l'intérêt qu*il éprouve, et avec lui la chance des bons mouvements. Nous ne devrions jamais perdre de vue, en nous occupant de la jeunesse, que pour lui donner quelque instruction, soit morale, soit intellectuelle, au moyen de lectures agréables, il faut la lui présenter d'une manière tout à fait accidentelle : il est inutile de donner des leçons aux enfants hors des heures qu'ils considèrent comme destinées au travail, car ils ne les reçoivent pas volontiers et n'en profitent que le moins qu'ils peuvent ; s'il en était autrement, ils cesseraient d*étre des enfants.

Après la série d'ouvrages que nous venons d'examiner, s'en présente une autre dont la tendance nous surprend par le con* traste. Dans les précédentes, l'intelligence et la curiosité des élèves sont tenues en bride ; on semble redouter, prévenir leur essor : dans celle-ci, on met sous leurs yeux une foule de choses fort inutiles à connaître, pour ne rien dire de plus. N'a-t-on pas lieu de s'étonner, quand on découvre que les mêmes pa«

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rents, si ennemis pour leurs enfants des contes roerveilleux et des éTénements sans Traisemblance d^une vie purement fictive, n*bésitent pas à les initier aux bassesses les plus affligeantes de la vie réelle ; quand on s'aperçoit qu'ils craignent moins d'occuper ces jeunes et fraîches imaginations des vulgaires frivolités de la mode, des niaiseries du bon ton ; de soulever, en un mot, pour elles , le rideau qui cache les roueries méprisables de la société, que de les laisser s'amuser un moment des sentiments exagérés, des atrocités impossibles d'un monde inventé à plaisir. Aux yeux d'une certaine classe d'écrivains, les faits sont la vérité, les fables sont l'erreur, quels que puissent être d*ailleur8 ces foits et ces fables. Selon la manière de voir de ces auteurs, rien de plus naturel que d'instruire un enfant des prétentions ridicules et des sottes intrigues d'un fat moderne , de le mettre au fait des vanités et des plans artificieux d'une de nos coquettes : mais que le ciel le préserve de la lecture des Mille et une nuîls , car il pourrait bien être tenté d'imiter un jour les cabales du grand visir, ou les amours romanesques du prince de Perse avec l'infortunée Shelsemnihar ! En conséquence, nous trouvons dans des livres destinés à la jeunesse, les petits calculs de certains manufacturiers en sous-ordre , les vilains tours joués par quelques hommes de loi , la peinture des animosités personnelles, le détail de certaines jalousies de famille et de tout^ les passions basses qu'elles mettent en jeu ; le tout illustré, vois en action par des scènes d'intérieur d'une dégradation affligeante, et exprimé dans un langage familier qui révolte d'autant plus qu'il rappelle l'Age auquel tout cela s'adresse. Qui ne sent à quel point les parents sont coupables d'initier de bonne heure leurs enfants h de semblables turpitudes ? N'est- U pas donné à tous de comprendre que l'expérience les en instruira t6t ou tard, et qu'il n'est pas nécessaire de la devancer ? De tous les degrés d'ignorance , il n'en est pas un dont le danger ^ale celui d'une connaissance trop précoce du mal. Ce que Ton peut dire de mieux en faveur de cette connaissance.

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