AU POINT DE VUB CHRETIEN
qui n'a pas laisse de produire, dans plusieurs esprits, une im* pression profonde, maigre rextravn{];ance de ses doctrines el les ëcaris d'imagination de ses principaux écrivains. Il nous semble^ en particulier, qu'il y aurait un grand intérêt a développer une considération que nous indiquions plus haut, et à montrer que^ bien qu*en fait les nations chrétiennes s'écartent énormément des maximes de TËvangile à l'égard du mariage, néanmoins 1e christianisme, maintenant en droit l'autorité de ces maximes, et les pressentant constamment comme des règlea immuables contre lesquelles aucun abus ne saurait prescrire, rend par là, même dans l'ordre extérieur et matériel, un im« mense service à la société. Si l'on a pu montrer, avec tant de violence, de si affreux malheurs dérivant de la manière dont on entend quelquefois le mariage, il serait aisé de prouver que ces malheurs plus ou moins imaginaires, dont on nous a présenté des peintures émouvantes, tiennent à la violation de ces règles mêmes de la morale chrétienne qu'on voulait ébranler. Cesl parce que ces immuables principes sont violés dans la pratique, qu'il peut se rtaliser des positions aussi déplorables que celles que le roman moderne s'est efforcé de revêtir du plus grand intérêt. Mats, en dépit de ces violations tristement fréquentes, les ordres de l'Evangile sont toujours proclamés comme des devoirs sacrés , ils sont constamment rappelés aux hommes plus ou moins égarés, ils forment, en un mot, le droit consacré et reconnu ; cl c'est pour cela que la famille, chex les nations de l'Europe, sans répondre complètement à la perfection du type idéal de la famille chrétienne, est cependant un foyer fécond de moralité et de vertu. Or c'est là ce que nous regardons comme une condition essentielle et nécessaire, non-seulement des progrès, mais du maintien et de la durée même de la civilisation moderne.
Celte considération, nou« l'avouons, ne rentrait point directement dans le cadre de M"** de Gasparin ; mais, d'un c6té, eik est fort utile pour réfuter les doctrines erronées auxquelles son
210 LE BIARIAGB
ouYrage est éviclemmenl destiné à servir d\in(i(Jole ; et d'autre pari, si elle se fût prësenlée à Fauteur^ elle aurait probablement servi à tempérer ce qu'il y a d'un peu trop marqué dans Tindignation que lui ciiuse le spectacle d'une réalité si inférieure à l'idéal dont elle voudrait voir partout la réalisation complète.
Mais probablement aussi, en se plaçant à un point de vue plus compréhensif, fauteur aurait perdu cette vivacité d'im* pressions qui se réfléchit sur le coloris de son ouvrage, et qui lui donne un attrait spécial. S'il eût été moins ému par son sujet, moins passionné pour le bien tel qu'il le conçoit, nous eussions certainement perdu des pa^jes fort belles et fort attachantes, à travers lesquelles on sent une âme éprouvant ce mélange d'enthousiasme et de candeur, qui prête tant de charme à la jeunesse.
Peut-être alors l'ouvrage, sous le rapport philosophique et doctrinal, eût été plus profond, mais il aurait été tout autre ; or nous regretterions beaucoup de ne point posséder le livre même qui nous occupe, et qui, a l'avantage de présenter de saines maximes et d'excellents conseils, joint encore celui d'être une expression intéressante de la pensée intime d'un esprit distingué.
Ce caractère spécial de l'ouvrage en restreint certainement beaucoup l'utilité pratique, et a certainement empêché bien des lecteurs de saisir la pensée de fauteur, et de sympathiser avec lui. Un livre écrit sous l'impression d'un sentiment vif et profond ne peut être goùlé, ni même bien compris, par un lecteur qui ne partage point à un certain degré ce sentiment, ou qui du moins ne peut pas se le représenter vivement. Or les sentiments, comme les goûts, sont des faits primitifs et irréductibles delà nature humaine^ que Ton peut rappeler et réveiller jusqu'à un certain point dans les âmes qui les ont une fois ressentis, mais qu'on ne saurait faire comprendre aux hommes qui n'ont point été instruits, à cet égard, par leur propre e^pé-r rience.
AU POINT D£ VUE CHRETIEN. 21 l
Voilà pourquoi une foule de lecteurs^ quoique forl intclli- {jenls et instruits^ n'ont pas compris l'ouvrage de M"* de Gasparin. Ce livre esl ëorit sous l'impression profonde du sentiment de la grandeur et de la sainteté du type chrétien de runioii' conjugale^ ainsi que du droit souverain et absolu du christianisme à la domination complète sur les sentiments les plus intimes du cœur humain. L'absence d'un pareil sentiment nonseulement rend impossible toute sympathie avec Tauteur^ mais enlève même la faculté de bien saisir et de pénétrer la pensée dont les trois volumes de son ouvrage ne sont qu'un riche développement.
Or, il n'est que trop vrai qu'un sentiment pareil h celui que nous venons d'indiquer n'est jamais que l'apanage du petit nombre. La majorité des lecteurs ne saurait comprendre ce q^ui a été écrit de manière à n'être goûté que par quelques esprits privilégiés. De là dérive l'injuste sévérité d'une partie des jugements qui ont été portés^ dans le monde, sur cet ouvrage. De là aussi le peu d'utilité pratique qu*aura , nous le craignons bien, un livre d'autant de mérite. Son esprit ne sera saisi que par les personnes déjà assez bien disposées pour que ses conseils leur soient peu nécessaires.
Tel est, en général, le défaut et l'écueil des ouvrages dictés par un sentiment profond, mais qui n'est pas communément partagé par la foule. En s'adrcssant à i*inteHigencc, on parle à tous les hommes, et chacun peut au moins nous comprendre, bien qu'il ne le veuille pas toujours. En s'adressant au senti* ment, on restreint forcément le cercle du public qui s'intéresse à nos discours, et ceux qu'on voudrait le plus persuader et ramener sont précisément ceux qui ne sauraient nous prêter attention.
Plus un moraliste est sous l'empire de l'enthousiasme, plus il doit se tenir à cet égard en garde contre lui-même ; car en se livrant à un entraînement naturel , il court le risque de paraître à beaucoup de ses lecteurs un utopiste développant le
212 LR HAniAGE
révc (l'un hoinroe de bien. La disposition spéciale exigée pour le suivre réduit à un petit cercle le nombre des lecteurs sur qui il produit une impression réelle^ et pour dernier résultat îf se trouve avoir^ comme on dit vulgairement, prêché des con* vcriis.
Pour échapper à cet inconvénient pratique , il faut néces* sairement renfermer dans son cœur une partie des sentiments qu'on éprouve soi-même , mais que le lecteur ordinaire ne saurait partager. Une ardente conviction, un sincère enthousiasme ont certainement quelque chose de contagieux ; mais c'est a la condition que le contraste ne sera pas trop fort entre la disposition intérieure de celui qui les éprouve, et celle des personnes auxquelles il voudrait les communiquer. Si le contraste dépasse une certaine limite, il se produit un eifet contraire : le sentiment trop vivement exprimé non^sculemenl ne se communique pas^ mais il met en défiance ; il cabre, il révolte celui à qui on voulait l'inspirer.
Il faut donc souvent que, pour réussir, le moraliste affaiblisse l'expression de ses sentiments intimes ; qu'il se montre calme> tandis que son cœur est ému ; et qu*il abaisse, non pas sa doctrine, mais le ton sur lequel il Texpose, jusqu'au niveau de» lecteurs sur lesquels il veut agir.
Mais pour pouvoir se posséder ainsi, il faut avoir soi-même sur ses propres impressions un contrôle et un empire qui exercent sur l'ouvrage même une irrésistible influence. Il n'y a plus alors entre l'écrivain et le lecteur celte sorte d'intimité qui résulte de ce que le premier ouvre son cœur sans restriction, exprime évidemment tout ce qu'il sent , et montre au second le fond, pour ainsi dire, de sa pensée.
Or, cette naïveté de sentiment , cette expansion complète d'un cœur vivement impressionné forment , à notre avis , un des principaux mérites de l'ouvrage de M°*^de Gasparin, et en rendent la lecture plus attachante que ne serait celle d'un livre or(hnaire renfermant d'excellentes maximes morales.