‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 77 sur 93 · VOYAGE EN PRUSSE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN PRUSSE

pant. Comme ^ dans ce mouTeroent général et piiiuant ^ beaucoup fie cbo»e9 portent le caractère d'une réiiciion , il s'y mêle nécessairement quelque peu d'aigreur^ de violence, de petitesse^ d'exagération. Des individus peuvent en souffrir; c'est I3cbeux, quoique inévitable^ mais au fond ce grand changement est juste ; il est bon dans son principe, il sera, je pense, durable dans le temps, et fécond dans les résultats.

On a dit souvent qu'il n'y a pas de classe moyenne en Russie. Rien au monde n'est plus faux. C'est, au contraire, en Russie, que le tiers-état , comme tel , subsiste de la manière la plus distincte , la mieux protégée par une législation spéciale , qui, prévenant l'assimilation des classes et le nivellement des rangs, laisse au progrès, dans les limites de la constitution générale de l'empire, un champ asses vaste pour que la classe moyenne soit actuellement prospère et satisfaite. Son adhésion à Tordre de choses existant est un des faits les plus clairs, les plus essentiels, et, hors de Russie, les moins appréciés qu'il y ait au monde. Ce qui fait la singulière vigueur du gouvernement russe au dedans , c'est qu'il s'appuie en réalité sur lès affections raisonnées des classes les plus industrieuses, lesquelles deviennent rapidement égales en richesse et en lumières à Tordre placé au*dessus d'elles dans la hiérarchie sociale. Si Ton demande où est ce tiers-état , je répondrai en montrant ces corps nombreux, opulents, influents, de la bourgeoisie de Saint-Pétersbourg, de Moscou , de Riga, de Kazan, d'Odessa, d'Arkhangelsk, de vingt autres villes marchandes; ces corps d'artisans régulièrement constitués dans plus de cinq cents municipalités ; ces masses de laboureurs libres de tout servage personnel dans les provinces allemandes et finnoises, libres même de toute redevance féodale dans les provinces du sud , dans celles du sud- est , et surtout dans les gouvernements de la Sibérie, destinés à un si grand avenir; ces territoires fertiles» agricoles , où la population double tous les cinquante ans , où jamais il n'y eut de servage héréditaire ni de noblesse non per-

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sonneiie; ces colonies traitées avec tant de ménagements par leur métropole, qu'à leur tour elles enrichissent par leur commerce , et dont elles font dominer la langue , la religion et les intérêts^ sur une surface de pays égale à la moitié de l'Europe, pays suspendus comme une citadelle > ou plutôt comme un camp immense , au-dessus du faible empire des Mandcboux , au-dessus de TArcbipel Japonais et des steppes d'où les tourbillons qui ont ravagé le monde sont sortis plus d'une fois.

L'ailacberoent profond ki raisonné au pouvoir suprême et central n*est point, en Russie, confiné aux classes intermédiaires. Il est ressenti d'une manière non raisonnée, mais plus ardente^ par les classes j)auvres et laborieuses; il est développé cbez elles par les enseignements du clergé , dont le crédit est presque illimité sur les esprits simples et les sentiments vigoureux de ces masses , où cbacun bénit le Tzar, non pas seulement comme le dépositaire des pouvoirs d*en-baut, mais comme la source des avantages sociaux qu'on possède, de ceux qu'on espère, comme la meilleure garantie contre l'oppression au dedans, et le déshonneur national au dehors.

Effectivement, il demeure dans le peuple russe une tradition douloureuse, irritante , de ce que les générations précédentes ont souflfert sous le fer des Suédois , sous le joug des Tatares , sous la prépondérance des Lithuaniens, sous la main oppressive et le dédain insultant des voiévodes polonais. Le sentiment de ces longues et profondes injures empoisonne encore aujourd'hui les relations des Russes avec la nation généreuse et infortunée dont la portion la plus considérable a passé sous le sceptre des empereurs. Mais pour me renfermer, une fois encore, dans la oc Vieille Russie », j*ajouterai que tous, depuis le gentilhomme et le marchand de la première ghilde , jusqu'au plus humble des artisans et des vassaux, savent que la résurrection de l'indépendance nationale , de l'honneur national , de l'église nationale, la recomposition du territoire national, le rétablissement de la Russie dans le rang qu'au dixième et au on-

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sième siècle elle tennit en Europe , que tout cela s'est opëri sous les auspices et par Taotion persëTérante des Tsars de Mos* cou. Sans doute les empereurs de Russie sont quelque chose de fort différent ; mais ils n'en sont pas moins la continuation et la reprësenimion des autres.

L'oeuvre de Tëmancipation des serfs présente dans la pratique des difficultés si grandes^ que la répugnance et la lenteur i s'en occuper sur un plan général n'a rien qui doive étonner. Le principe , néanmoins , me semble assez universellement admis . en Russie. Le fait serait si loin d'arriver sans précédents , que tous les modes possibles d affranchissement graduel ou si-* multané^ par séries, classes ou cantons» ont été pratiqués ûéjh^ et généralement avec succès, en différentes parties de l'empire. De 1815 à 1827, les serfs de quatre grandes provinces* ont été déclarés libres , et dix années de plus ont suffi pour leur faire acquérir la réalité de ce que ce titre doit signifier. Cea provinces, il est vrai , sont toutes quatre dans le nord ; mais à Touest, les paysans du royaume de Pologne sont libres ; au sud^ tes Cosaques forment une agglomération de 800 000 paysan» libres, et les colonies de la nouvelle Russie sont cultivées aux trois quarts par des mains libres ; à l'est enfin , sans parler de la Sibérie, cette grande « démocratie royale », dont l'influence morale rejaillit déjà sur la mère-patrie, la moitié au moins des cultivateurs, dans les anciens khanats de Kazan et d'Astrakhan,, jouissent de la liberté personnelle. Il est vrai de dire, dé» l'heure présente, qu'en Russie Torganisation libre entoure et presse de toutes parts l'organisation encore basée sur le servage. Au reste, dans le c vieux pays i, où deux tiers des cultivateurs du sol vivent encore sous les obligations du vasselage> aucune masse imposante d*opinions n'est disposée h solliciter Q'oserai même dire, à accepter) une transformation sociale,, brusque et tranchée. L'émancipation est hautement désirée

^ Les gourernements de Courlande, Livonie, Esthonle et Wiborg:.

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par les hommes dainroyanls , que la profonde tranquillité des esprits dans les conjonctures présentes ne rassure point sur les dan{][ers qu'une révulsion soudaine des sentiments populaires pourrait amener, surtout dans un temps de luttes au dehors. L'émancipation est dans les désirs du gouvemement qui , réellement, dans la carrière de Tintelligence, précède de beaucoup

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nécessité des réformes adminisCratîves , et qu'il est assuré de iappui cordial de Topinion publique^ toutes les fois qu'il veut en opérer. La preiDière condition de guérison est^ comme tous le savez , Monsieur, de connaître et d'avouer son mal ; la seconde est de souhaiter s'en défaire : toutes deux existent en Russie. Le remède est certainement difficile, et n'opérera que^ lentement ; mais avec un gouvernement ferme , et qui gardera fomnipotence pendant tout le temps nécessaire pour satisfaire les demandes légitimes de l'opinion ; avec un peuple sain et vigoureux comme celui qui couvre les provinces de l'empire ; avec l'aide d'une bonne éducation , dont les avantages se répandent de plus en plus dans les classes supérieures et moyennes ; avec le secours enfini d'un trésor dont les ressources augmentent de manière à permettre un accroissement graduel des petits traitements, on arrivera, je n'en doute point, à des améliorations considérables. Celles-ci sont commencées sur bien des points, et remarquablement en voie de progrès. Il se passera néanmoins bien du temps avant quç la machine adminisiiative puisse, en Russie, fonctionner avec l'admirable précision, la consciencieuse fermeté qu'on observe en Prusse ; peutiue nic^me, Tempire russe est-il destiné h porter toujours la peine de soil énorme extension , qui semble incompatible avec une entière régularité dans l'exercice des pouvoirs administratifs, avec un contrôle permanent et sévère sur les actes des magistrats.

La tendance présente de TEurope est partout de substituer les querelles religieuses aux querelles politiques. Dans la vieille et véritable Russie , il n'y a pas de lutte possible entre deux cultes opposés ; les sectaires * à part, dont le nombre (en dépit des assertions contraires) a diminué dans les derniers temps, la population entière appartient à l'église nationale. La réforme des abus qui s'étaient incontestablement glissés dans celle-ci , ramènerait graduellement les raskolniks à l'unité ecclésiasti*

• Raskolnikif littéralement separattstesi.

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que, car le «c seciarii^nisme » est bien opposé à Tesprit slare^ auquel convient à merveille la quiétude de Tég^Use grecque , avec M tendance au myslicisme^ et surtout sa compatissante charité.

Du reste, il n'est aucune branche de rétablissement social dans laquelle il se soit opéré, depuis dix ans, autant d*amélioralions partielles et de nature a porter fruit, que dans TBglise na-

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tbuanien n'éiait qu'importé par la oonquétOi superposé et non pas enraciné au sol , qu'il possédait par la tenure féodale ; cet élément, de moins en moins nombreux à mesure que de Touest on s'avance vers Torient , a subi les conséquences de la réaction , je dirais presque de la restauration qui a rendu Tautorité politique aux cbeb naturels des anciens habitants du pays. Cette considération explique bien des mesures , et surtout bien des agressions de Popinion publique russe contre les intérêts , et (ce qui est plus légitime) contre l'esprit polonais dans ce qui formait les « Terres Russiennes » de Tancienne république. Ce sont évidemment les fautes de cet esprit qui ont amené la ruine de l'établissement politique dominé jadis par lui. Mais j'ai blte d'abandonner un sujet où l'impartialité séTère dont l'économiste et Thistorien ne peuvent se départir en traitant des révolutions sociales, prendrait aisément un caractère de dureté. Les véritables amis de la Russie seront toujours ceux qui auront le courage de lui recommander en toute occasion l'intérêt pour les faibles et le respect pour les vaincus.

Je suis, etc. ^^

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