COURS D AGRICULTURE
soufflent plus souvent que les froids. La température des Tents n'est pas toujours en rapport avec la latitude des points d'où ils Tiennent^ et elle est souvent modifiée par des circonstances locales. Ainsi en hiver^ le vent du sud*est est le plus froid à Paris , parce qu'il arrive après avoir traversé les montagnes couvertes de neige de la Bourgogne ; il est le plus chaud dans les autres saisons , parce que ces plateaux arides et découverts rayonnent la chaleur qu'ils ont reçue du soleil. Ainsi en Lomhardie^ le vent d'ouest est le plus froid , parce qu'il a traversé les Alpes, et pour la même cause^ c'est le vent d'est qui est réputé froid en Provence. Il y a de l'importance à observer la direction moyenne des vents dans chaque localité , et leur fréquence mensuelle , soit pour la construction des abris , soit pour certains services agricoles qu'ils rendent dans plusieurs pays, comme de vanner et de cribler le blé. On a cru reconnaître un changement régulier dans la direction moyenne des vents 9 comme dans celle de l'aiguille Aimantée. Mr. Césaris a trouvé qu'elle avait marché à Milan d'un degré de l'est au nord par année moyenne. Mr. Schouw rapporte que la direction moyenne des vents a viré de l'ouest au sud de 1765 à 1800. A Paris elle aurait marché de l'ouest au nord de 1763 à 1797» et de 1803 à 1817 aurait rétrogradé du nord à l'ouest.
Les effets des vents sur la végétation sont nombreux et variés. Ils fortifient les arbres et les plantes par l'agitation qu'ils leur donnent, ils épandent le pollen des fleurs, ils augmentent Tenracinement des végétant qui semblent ainsi chercher à i*ésister à leur pression. Aussi , dans les pays très-exposés aux vents , les arbres résistent très-bien à des ouragans beaucoup plus violents que ceux qui renversent les arbres des contrées où l'atmosphère est ordinairement plus calme. Dans quelques cas la vigueur que le vent donne aux fibres est désavantageuse i l'agriculture ; ainsi dans la vallée du Rhône, la filasse du chanvre est très-grossière , tandis qu'elle est très-fine dans la plaine de Grenoble et autres vallées abritées par les Alpes. Les
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¥ent8 sont nuisibles aux plantes à tige molle, comnie les pois, à celles dont les graines s'échappent aisément, comme le pavot , etc.
Quoiqu'on admette dans le langage ordinaire Yinfluence générale des saisons sur les produits de Tagricullure , et que Ton attribue sans hésiter telle mauraise récolte à un printemps pluvieux^ i un été froid, etc.^ il est i^re que ces appréciations puissent recevoir une précision scientifique suflis%inte. Duhamel avait bien remarqué que les printemps froids et humides, ou secs et chauds , donnaient de mauvaises récoltes , et que les printemps froids ou tempérés et secs en donnaient de bonne» ; mais il reconnaissait qu'il était impossible d'obtenir des résultats agronomiques certains, d'après le caractère général des saisons. De grandes diflTérences se font, en effet, remarquer selon la nature du sol ou des cultures; Tépoque des pluies, indépendamment de leur quantité , etc. Les saisons les plus propices seront celles qui présentent une bonne température et suffisance d'humidité pendant le développement de la plante , puis une augmentation constante de chaleur et diminution d'humidilé, jusqu'à sa maturité , sans atteindre pourtant la sécheresse.
L'ensemble des caractères météorologiques qui constituent un climat, permet seul de voir d'avance la possibilité d'y introduire de nouvelles productions. Les climats qui se ressemblent le plus peuvent être réunis en groupes, et former des ré« gions agricoles que l'on peut distinguer par le* nom de leur principale production. Cette étude devrait précéder toute tentative coûteuse pour naturaliser de nouveaux végétaux dans une contrée ; et l'on peut craindre que faute de l'avoir faite, plusieurs des essais récemment entrepris sur une grande échelle dans un grand nombre de localités, pour l'élève des mûriers et l'éducation des vers à soie , ne soient une cause de perte , ou tout au moins de désappointement.
Si la chaleur moyenne de l'année a peu d'importance pour l'agriculteur, il n'en est pas de même .de la connaissance des éléments qui la composent, en particulier des températures LVl 18
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moyennes de l'biver et de l'été. Les faiveri ont d'autant plus d^intensité de froid , que sous le méiDe parallèle on avancera pfus de l'ouest à Test, sur notre continent. Ainsi la ligne de froid moyen pendant l'biver de — t° à +1% passe par Uléaborg en Norwége à 60sl9 iai. N., Berlin 52S31 lat. N., Sébastopol 44<>,36, Pékin 39%54^ descendant ainsi de 21 degrés de la Norwége à la Cbine. Tous les pays au nord de celle ligne sont sujets à des froids de — 25% et ni le mûrier^ ni le châtaignier ne peuvent y vivre. L'olivier ne peut vivre au deLn de la ligne d'bivers ayant une moyenne inrérieure à -|~ 5^. Le nombre des jours de gelée est loin d*étre en rapport avec la rigueur des bivers^ un air pur pouvant favoriser la gelée la nuit sans pourtant beaucoup abaisser le tbermomèlre ; ainsi on compte au Saint-Gotbard, 208 jours de gelée pour— 0%8 de température bibemale moyenne, 186 pour— -8^ à Nijni-Tagilsk (Durais), 95 pour — 0^,8 à Berlin, 79 pour + lo,2 à Genève, 64 pour ^ V,\ ^ Garlsrube, etc.
Les chaleurs de Télé dépendent, pour leur disiribution, de la position des lieux relatirement aux réservoirs de vapeurs et è la direction des vents qui rendeni l'air plus ou moins transparent. Sous le même parallète, la chaleur moyenne de Tété aug* mente de l'ouest à l'est, ce qut fait que la différence entre Télé et Tbiver est de plus en plus considérable dans Cftte direction. Ainsi s elle eat de 14% 5 à La Rochelle^ de 20%6 à Paris , de 2r,7 à Bude, de 25%2 à Nicolaîer (Crimée), etc. Comme c'est, en général , la chaleur qui peut assurer et augmenler le succès des récoltes , le climat est d'autant plus favoraUe q#ie les éiés^ sont plus chauds, poui*vu que Ton puisse obtenir d'ailleurs une humidité suffisante.
La température de l'été est puissamment modifiée par te nom^ bre relatif des jours clairs, où le soleil brille de tout sou éclai et par suite donne la plus ^vtnàù chaleur possible. L'aoreur, malgré l'incertitude des documents météorologiques, a donné un tableau du nombre des jours éclaires par le soleil dans ua
Gouas o'agbiculturb. 283
g^and nombre de Tilles d'Europe. Il résulterait de ce tableau que Genève serait la localité qui verrait le minimum de jours éclairés par le soleil^ soit 80 par année; après quoi viendrait Toulouse et Middelbourg90, et à l'autre extrémité de l'échelle Florence et Orange en auraient 523, Vérone 235, et Spydcrberg 236. Le tableau présente une zone nébuleuse sur la c6te occidentale de l'Europe due au voisinage de TOcéan, une autre partageant l'Europe du AT" au 52** latitude N., et les jours clairs augmentant au delà des Alpes jusque vers les bords de la Méditerranée. Si l'on prend la moyenne des jours clairs pendant les trois mois d'été seulement, on en trouve 31,2 pour les cdies occidentales, 39,3 pour les pays continentaux du Nord et 61 ,4 pour ceux du Midi. Or la chaleur solaire des jours clairs a été trouvée par l'auteur IS"", 3 et celle des jours couverts 1^3; il a pu en déduire la chaleur que le soleil ajoute en été à la température atmosphérique de chaque contrée, et il en a dressé le tableau. Le minimum est à Hambourg, où cette chaleur n'est que de 393% 6, et le maximum à Florence, où elle serait de 1090% 9 C. C'est ainsi à la pâleur du soleil d'été, que les cdtes de l'Océan et le nord de l'Europe doivent essentiellement la conservation de leurs beaux pâturages.
En parlant des orages, l'auteur rappelle qu'ils servent probablement à rendre au sol une partie de la fertilité qu'il a perdue, en arrosant la terre de produits azotés formés par leur entremise, tels que l'acide nitrique, l'ammoniaque, etc. Il voudrait que des expériences directes fussent faites en beaucoup de lieux divers, pour s'assurer, par l'analyse de l'eau de pluie, de la quantité d'azote ainsi restituée au sol. Si cette théorie se vérifiait, il en résulterait, en faveur des agriculteurs, une compensation pour les dangers que la multiplicité des orages fait courir à leurs récoltes. Il distingue lea orages en linéaires, qui, sur un espace circonscrit, parcourent, poussés par les vents, une certaine étendue de pays; et en rayonnants, qui s'étendent autour d'eui^ en tous sens et finissent par couvrir de vastes surfaces. L'auteur
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a recueilli, pour l'année 1 785^ le nombre de$ phénomènes électriques orageux^ des éclairs et des tonnerres qui ont eu lieu en Europe, arrangés mois par mois et jour par jour. Il y en a eu 1 en février, 1 en mars, 4 en avril, 44 en mai, 69 en juin , llOen juillel^ 103 en aoAt, 60 en septembre, 24 en octobre, 8 en novembre, 4 en décembre. Les orages ont lieu surtout dans la portion la plus nébuleuse de TEurope, et principalement Ters le sud-^est. Les villes qui en présentent le plus sont : Janina 45> Rome 42, Padoue 42; après quoi viennent Sagan sur rOder 30, Bude 28, Carisrube 25^ Genève 19, et le minimum est à Copenhague 2.
En traitant de la direction générale des vents, Tauleur trouve pour l'Europe deux causes principales qui tendent à modifier le mouvement de l'atmosphère, qui devrait, si la surface de la terre était uniforme, consister en un courant froid inférieur allant des pdies à l'équateur, et un courant chaud supérieur se dirigeant en sens contraire. Ces deux faits sont : un foyer spécial de chaleur entre réqualeur et le p6le nord, qu'il trouve dans le grand désert de Sahara au Nord de rAFrique, et un réfrigérant placé à peu de distance bien avant le pôle nord, savoir, les chaînes neigeuses des Alpes et des Pyrénées. La région entre les Alpes et le Sahara aura donc des vents du nord^ soit partis des Alpes; et l'air venant du désert, se refroidissant et s'abaissant en passant sur les Alpes, arrivant dans une atmosphère comparativement tranquille et où la vitesse de rotation de la terre va sans cesse en diminuant, prendra la direction S.-O. Près du pdie, le courant vient du N.-E. et entre les deux régions se trouve un espace à vents variables. Cette théorie explique assez bien la direction dominante, des vents d'Europe, dont l'auteur présente une carte et un tableau tirés soit de %es propres observations soit de celles de Ksemtx. Au reste, les saisons et même l'heure de la journée amènent comme on sait, selon la disposition topographique des localités, des variations dans la direction des vents, et c'est lu moyenne entre toutes celles qui sont observées dans un lieu
COURS d'agriculture. 28S
quelconque^ qui établit Taction gtSnérale des venu. Le vent dominant a aussi paru être celui qui avait le plus de force et la plus grande vitesse^ dans le petit nombre de localités où Von a fait des expériences pour mesurer l'action du vent.
La dislribiiUon des pluies est un sujet d^une baute impor*
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Norwt'ge, 60* lalilude N., où il tombe annuellement 2250"" d'eau. — Quant à la hauteur^ on sait que les udomètres reçoivent plus d'eau lorsqu'ils sont places dans un lieu plus bas du même bâtiment, mais la même différence ne sVst point observée entre les plaines et les montagnes ; ainsi il tombe au delà de deux fois plus de pluie au Grand Saint-Bernard qu'à Genève. L'auteur, en suivant les vallées des fleuves du bas en haut, a trouvé que la pluie augmentait avec la hnuteur dans les vallées du Rbin^du Pô, du Danube, du Rhdne, sauf une exception, mais non dans la vallée de la Saône. -—Quant aux circonstances locales, Tauteur a réuni en un tableau les villes d'Europe où il tombe plus d'un mètre de pluie par année, et il en conclut que les deux causes locales qui tendent à augmenter la proportion de.pluie annuelle, sont la position auprès d'une enceinte fermée du côté opposé aux vents humides, comme Chambéry, Bergen, Gènes, et le trajet des mêmes vents dans des gorges profondes dans un pays froid et éievé, comme le Saint-Bernard. En général, enEurope, les fortes pluies ont lieu au sud-ouest et au sud des grandes chaînes de montagnes, comme le prouvent les terribles inondations du nord de ritalie, dont nous venons encore de voir les effrayants ra* vages. Les pluies diminuent d'intensité dans les pays de grandes plaines, et d'autant plus que les localités sont plus loin des ré* servoirs d'humidité.
Dans toutes les régions de l'Europe situées sur les bords de la Méditerranée, et dans la partie occidentale du continent jusqu'à la hauteur de l'Angleterre, le maximum de pluie tombe en au« tomne ; au nord et à Test de cette bande, ce maximum a lieu en été. La quantité totale de pluie est plus forte dans la bande automnale que dans l'autre, dans le rapport de 1 00 à 64 . Quant à la distribution des pluies selon les divers mois de l'année, l'auteur en donne un tableau approximatif pour TEurope, d'où il résuite qu'il tombe plus de pluie dans les saisons chaudes que dans les froides, et que celte quantité augmente à mesure que la latitude diminue. La moyenne annuelle de l'Europe, est 649"°*
COURS d'aôrigultdrs. 287
lie plaie, formés de 790"'°' pour la bande h pluies autonmales^ et de 509 pour celle a pluies d'ëté. Le maiimum pour les reliions de la première bande a lieu en octobre et novembre^ 91 et 90"^"^ en moyenne; le minimum en juin et mars, 50 et 51"*"'* Dans la bande à pluies estivales, le maximum a lieu en août et juillet, 68 et 6P"™; le minimum en février el janvier, 24 */i ^ 25 7i™°*« ^e succès de la culture des céréales dépend en grande partie des pluies qui précèdent la floraison du blé, c'est-è-dire, le mois où la température moyenne est -f- 10^ C. ; et les pluie» trop abondantes au moment de la moisson la rendent difficile ou quelquefois impossible, comme cefa^est arrivé en 1816.
Le nombre des jours de pluie influe plus encore que la quantité totale annuelle sur la sécheresse ou Tbumidité d*un clîmat. Ce nombre va en Europe en augmentant du sud au nord, ^ Tex* ception des régions près du pôle où les nuages arrivent épui* ses d'humidité. Le nombre des jours de pluie augmente aussi^ sauf quelques exceptions locales, avec la hauteur des localités au-dessus du niveau de la mer. Enfin la position des lieux, en rapport avec les réfrigérants et avec la direction des vents humides, exerce une grande influence sur le nombre de» jours pluvieux.
Le nombre des jours pluvieux de chaque mois est te point le plus important pour l'i^riculteur ; it règle presque h lui seul la nature des récoltes. Ainsi, en Angleterre, à Touest du continent, la pluie se répartit sur tous les mois de Tannée, le moindre nombre de jours pluvieux étant 10,2, le maximum 16 : ce sera un pays à pâturages. Dans le midi de la France et de rilalie, le maximum est 10, les trois mois d'été n*ont chacun que cinq jours de pluie: ce sera un pays à arbustes, etc. La violence (les pluies qui versent beaucoup d'eau dans un temps court, comme celle de Gènes le 25 octobre 1822, qui donna 812"^"^ d eau en 24 heures, dérange les mofeones et est très-nuisible k Tagriculture. Le groupement des pluies , c'est-à-dire les intervalles qui s'écoulent entre les jours pluvieux, forme aussi. un élément important dans Tapprécialion des climats D'après^
288 COURS D*A6UCDLTUfUB.
trois séries d'observations, Tauteur conclut que les intenrallet entre les pluies deyiennent toujours plus grands en allant da nord au midi; le nombre des jours de pluie groupés diminue dans le même ordre. Ainsi ^ en moyenne^ à Nicolosi en Sicile 1^7 jour de pluie est suivi de 10,8 jours de sécheresse; i Orange, 1 ,7 jour de pluie de 4 , 6 de sécheresse ; à Paris 3 jours de pluie de 4 de sécheresse.
Dans un tableau^ Fauteur a rassemblé pour vingt et une localités en Europe, les chances de pluie qui accompagnent chacune des directious principales des vents. Il en résulte, par exemple pour Paris, que le v€nt du sud-ouest apporte la pluie 85 fois sur cent, le vent d'ouest 54 fois, le vent du sud 39, etc. On comprend combien il serait utile de pouvoir ainsi réduire en chiffres, pour chaque localité, les prévisions assez vagues que chacun est accoutumé à faire sur ce genre de pronostic.
La neige, dans les climats du nord, outre Thumidité qu'elle donne à la terre au printemps par sa fusion^ a l'avantage en hiver de former un écran qui s'oppose au rayonnement du sol dans les nuits claires, et partant à son refroidissement. Mr. Boussingault l'a prouvé par expérience. Le thermomètre ^ous la iiéige était toujours beaucoup plus élevé le matin que celui de la surface, et souvent même que celui placé à l'air libre. Le soir, il revenait à 0** par la fonte de la neige, et celui qui était placé sur la neige était au-dessous deO. Le malin, la différence étajtdeG à 8^C. La neige persiste en général pendant tout l'hiver, dans la portion de rEùrope qui présente en moyenne plus de 5 chutes de neige par mois^ et où les hivers ont plus de 80 jours de gelée. Dans le tableau qu'en donne l'auteur, on trouve pour Genève 9,6 jours de neige en moyenne par année, 13 à Paris, 9,8 à Milan, 32,2 à Vienne et 1 16,9 ag Saint-Gothard. Les mois les plus neigeux «ont à l'est de l'Europe, octobre et novembre; à Touest au contraire, février et mars.
Enfin, pour terminer ce qui concerne les météores aqueux, Tauteur présente un tableau des quantités d'évaporation an-
COOBS O* AGRICULTURE. 289
nuelle et mois par mou de Teau dans 34 Iocalité$ d'Europe^ duquel il résulte que Tévaporation a une tendance très-marquée à diminuer en quantité du nord au midi et de l'orient en occi* dent. Il y a nécessairement des Tariaiions locales ; ainsi à Orange^ les vents secs et violents deU vallée du RhAne amènent Tévapo* ration annuelle à ISTS"""" d'eau^ landis qu'elle n'est que de 1602 à Catane, où il Tait beaucoup plus chaud. L'évaporation annuelle à Genève est 1210"'"' d*eau el à Paris 590.
Plusieurs essais ont été tentés pour l'établissement de climats agricoles . Arthur Young en reconnaissait quatre pour la France: celui qui n'a ni vigne ni maïs, celui qui a la vigne sans lemals^ celui où Ton cultive ces deux plantes mais non l'olivier^ enfin la région des oliviers.
Humboldt a voulu établir les températures propres à chaque culture. Ainsi le cacao exige de 29"* à 23** C. de chaleur maximum annuelle^ la canne à sucre de 28"^ i 22^, le café de 27^ k 18% l'olivier de 19° à 13% la vigne 27* à 20% les céréales 25° à 15, etc.
Mr. Schouw a tracé les limites des principaux arbres forestiers de l'Europe depuis le liège jusqu'au bouleau, et des cultures depuis l'oranger jusqu'à Porge.
Mais, d'un cdté, des circonstances météorologiques locales viennent souvent modifier les lignes qui forment les limites des diverses cultures, et de Fautre des influences accessoires fiscales ou politiques viennent souvent aussi agrandir les régions agricoles au delà de leurs limites naturelles, comme on le voit, par exemple, pour la vigne. L'auteur reconnaît quatre causes agissantes pour la fixation des limites des cultures, dont les unes sont naturelles et invariables, et les autres tiennent aux institutions sociales; il les appelle météorologiques, économiques, statistiques et agricoles.
Les limites météorologiques dépendent de la possibilité d'existence d'une plante quelconque, eu égard à la température du sol et de l'air en hiver, i celle des mois de végétationet
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àrhiimiditë^ ou le rapport de la pluie avec révaporation. Outre ces causes générales^ il en est de spéciales , comme des vents frëquents et violents (ils empêchent^ par exemple, la culture du houblon), des gelëes printanières, etc.
Les limites économiques dépendent du résultat financier probable que donne, dans un lieu donné, une culture d'après les dépenses qu'elle entraîne, son produit, les frais de transport, etc., en le comparant à ceux d'autres cultures météorologiquement admissibles. Ainsi, le haut prix des frais de transport en France y a étendu les limites de la vigne au delà du point où Ton fabrique ai) bons vins.
Les limites statistiques tiennent à la nature de la population. Ainsi la culture des céréales exige, au moment de la récolte, des ouvriers additionnels à ceux qui peuvent suffire au labourage et aux semailles. En effet, la moisson, même à la faulx, exige deux hommes et deux femmes par hectare, et la culture peut se faire avec un homme par 20 hectares. Le défaut de densité dans la population, ou l'absence de bras supplémentaires à appeler au moment du besoin, s*opposeraient donc à la culture en grand des céréales. De même, au moment de la récolle des vers à soie, il faut que le département du Gard y emploie la moitié de sa population au-dessus de douze ans.
Les limites agricoles dépendent du mode dé fermage, du système d'agriculture, de la distribution des travaux. Ainsi , un fermier à courts baux ne plantera pas des mûriers, des oliviers, des vignes; un propriétaire, au contraire, s'y livrera volontiers. Ainsi, là où la récolte du foin coïncide avec le dernier âge des vers h soie, les semailles de blé avec Tarrachage de la garance, etc.^ Tune de ces cultures devra interdire Tautre. Les seules de ces limites qui soient immuables et générales, sont celles qui tiennent aux climats^ et ce sont en définitive celles qui doivent servir à fixer les régions culturales. La météorologie est trop peu avancée pour pouvoir, d'après ses résultats, assigner une place ;i ifllc ou telle culture; c'est, au contraire, d'après Texi-
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stence des cultures que Ton ëiabKt des régions agricoles. Bn examinant ensuite les caractères climatériques de ces régions^ on peut voir si Ton pourrait transporter ailleurs les plantes qui les caractérisent.
L*auteur fait^ en Europe et dans les pays voisins^ trois grandes divisions sous le rapport des cultures : celle au sud-est et au sud, où les artères et les arbustes, le mûrier, Tolivier, la vigne tiennent le premier rang ; celle au nord-est et au nord, région des plantes herbacées ; celle à l'extrême nord, des forêts. Du bas en haut des montagnes, le même ordre se fait apercevoir.
Dans la première division, il y a deux grandes régions agri* coles : celle que caractérise Tolivier ; celle où Tolivier n'est plus possible et où dominent la vigne et le mûrier. Dans la seconde, il y a la région des céréales et des herbages. Dans la troisième, on |>eut distinguer la région du mélange des arbres verts avec les arbres à feuilles caduques , et celle des arbres verts seuls. On forme ainsi cinq régions agricoles : oliviers^ vignes, céréales, herbages, forêts.
La première occupe le nord de T AA*ique, l'Espagne, la partie occidentale de ritalie, la Grèce et le midi de la France. On la divise en deux sous-régions : celle où l'olivier ne gèle jamais^ où le thermomètre ne descend pas au-dessous de — 5^; on y cultive le coton, le caroubier, Toranger, le cactus ; l'autre^ où l'olivier gèle quelquefois, où l'on ne voit plus les cultures ci*dessus, mais où vivent encore le pin h pignon^ celui d'AIep, le genévrier faux cèdre, caractéristiques de la région des oliviers. Il faut à ce dernier des hivers doux, pas plus de — 7** ou — 8*^ de froid et des froids de courte durée, et depuis le printemps, temps où Tarbre fleurit par 19* de chaleur moyenne, 3978** de chaleur pendant Tété, nécessaires ^ la maturité de son fruit. Le blé mûrit à la (in du printemps dans cette région^ mais l'huile et la soie sont ses productions principales. On y joint le 6guier„ l'amandier, la garance, lesafran^ le carthame, etc., enfin Torangerct le caroubier ou midi de la région. Si le sol est arrosé, après le
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blé on peut recueillir encore du mals^ des pommes de terre, du millet, etc. Les prairies y donnent trois à cinq coupes, les luzernes cinq a sept, elc.
La région des yignes s'arrête au nord sur une ligne passant par Paris et Berlin, et s'étend rers l'Orient jusqu'en Crimée, les plateaui élerés et montagneux seuls exceptés. Mais dans la portion septentrionale de ce rasle espace, on doit donner à la yigne une exposition spéciale; et si Ton bornait la région de la vigne aux terrains où elle peut fructifier sans abri, elle ne s'étendrait alors qu'à ceux où on peut la cultiver avec le maïs. La moindre quantité de chaleur qui permette la maturité du raisin rouge, depuis sa floraison, qui a lieu 2i 17^ ou 18^ de chaleur moyenne, doit être de 2676®. Le raisin blanc peut mûrir avec 2606^ de chaleur. Le mais eixige aussi 2600® pour sa maturité, mais il lui faut une humidité plus fréquente. Il remplace le blé comme nourriture de l'homme dans une partie de la région des vignes. Le blé s'y sème au printemps et en automne, et la culture de la vigne, qui exige beaucoup de bras, n'y occupe que les coteaux. Les vins qu'elle fournit, moins spiritueux que ceux qui proviennent de la région des oliviers, sont d'un autre côté les seuls qui se distinguent par cette saveur parfumée et éthérée qu'on appelle bouquet. C'est une région de transition^ à climat variable, et trop sujet aux sécheresses pour que les prairies y donnent un produit sur lequel on puisse toujours compter.
La région des céréales s'arrête au nord à la limite des pâturages qui occupent les provinces du nord de la France, la Hollande, le Danemarck, etc. Les pâturages devraient aussi^ selon l'auteur, envahir toutes les lies Britanniques, si la législation des céréales ne donnait une prime à cette culture sur l'éducation du bétail. Diaprés quelques rapprochements, Tauteur établit que la région des céréales passe à celle des pâturages, lorsque Tévaporation de l'eau devient moindre que la quantité de pluie tombée pendant l'été. H en est de même, lorsque, par le voisinage de grands amas d'eau, le sol se trouve constamment imprégné
coDRs d'agbicultdre. 293
d'humidilë^ comme les maremmes de Toscane^ les Marais Ponlins, etc. La région des céréales est la terre classique des assolements : le climat y est plus régulier^ les produits plus certains^ et cela a amené le système .de fermage et l'agriculture à préceptes fixes» moins applicables aux régions où les intempéries sont plus fréquentes^ et les insuccès plus nombreux.
La région des pâturages est celle où l'éducation du bétail donne les meilleurs produits^ soit à cause de l'abondance des herbages naturels Tenant sans frais^ soit parce que le manque de population ne permet pas la culture du sol, comme dans la campagne de Rome^ soit enfin parce que rhiver couvrant de neige le sol^ il n^y a de végétation qu'en été^ comme sur les montagnes et dans le Nord. On forme ainsi trois sous-sections: celle des pâturages permanents, celle des pâturages d'hiver, et celle des pâturages d/été. Il faut pour cette région une terre humide, c'e&t*à-dire ayant encore 0,23 d'eau trois jours après les pluies. Cette circonstance est, en Europe, caractéristique de l'Irlande, d^une partie de TAngleterre et de la Bavière, pays où probablement la culture des céréales a pris un développement artificiel, et qu'il aurait mieux valu consacrer entièrement à Téducation du bétail. Les pommes de terre réussissent en général dans cette région, et constituent le principal aliment des habitants.
La région des forêts occupe tous les terrains trop pauvres pour passer à l'état de pâturages. Elle se trouve surtout à l'extrême nord, et sur les portions élevées des montagnes.
Chacune de ces régions a sa spécialité de culture, et plus les relations de commerce établies entre les peuples qui les ha* bitent, leur permettront de s'y livrer uniquement, plus on verra s'accroître la masse des productions utiles, et partant Taisance et la prospérité des habitants.
La météorognosie, ou l'art de prévoir les événements météorologiques futurs, ne peut être fondée que sur la connaissance des faits antérieurs, et sur un calcul de la probabilité d'événements analogues. C'est la portion de la science la plus populaire, et
pourtant ta moins avancée. Néanmoins, comme il est probable qu'il existe une loi qui véfpt les phénomènes météorologiques^ de grands efforts ont déjà été faits pour arriver à la saisir. La température moyenne annuelle d'un grand nombre de localités a été fixée d'une manière assez certaine ; mais on est moins avancé pour prévoir le caractère météorologique d'un mois^ d'une année, d'un jour donné. Parmi les divers moyens employés pour prédire le temps^ on en a souvent tiré des êtres animés. Ainsi^ les sensations variées de l'homme, le vol des oiseaux, les mouvements des sangsues et des insectes ont été consultés, mais avec peu de succès. L'état du cicl^ la distribution des nuages, la transparence plus ou moins grande de l'atmosphère, la direction des vents, d'abondantes rosées présentent des pronostics bien plus certains. Enfin, les variations dans le poids de l'atmosphère, indiquées par le baromètre, ont été regardées comme presque toujours liées à la nature du temps. Ce qu'indiquent les variations barométriques n'est après tout qu'un changement de température dans la masse d*air superposer, car la dilatation de l'air échauffé peut seule diminuer sa pesanteur dans les proportions que nous observons dans les abaissements fréquents de la colonne mercurielle. Le baromètre csi donc surtout un thermomètre de Tétat de la chaleur dans la grande masse atmosphérique, tandis que le thermomètre proprement dit nous indique celle de la couche inférieure de l'atroosphère dans laquelle nous vivons. Mr. Hopkins' a fondé une explication des oscillations diurnes et irrégulières du baromètre sur de pareil» réchauffements et refroidissements alternatifs. Il attribue les réchauffements, lorsqu'ils sont considérables, à la condensation de la vapeur atmosphérique et à la subséquente formation de la pluie. Celte théorie expliquerait bien pourquoi il pleut lorsqu'il y a baisse dans le baromètre, mais non pourquoi il ne pleut pas toujours dans ce cas-là. Or, d'après les observations de Cotte, à Paris il y a eu 734 pluies avec le baromètre plus bas que
* Voyez Bibl. Uniç., octobre 1844, page 372.
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la moyenne, et 346 avec le baromètre plus haut, <oit la propor^ tion 100 : 47. Mr. de Gasparin a trouve à Orange, en 29 ans, 100 : 32. Mr. Prévost a trouvé à Genève que la baisse du ba^ romètre annonçait environ 72 sur 1 00 des pluies initiales, c'està-dire tombant après quelques jours de beau temps. Mr. d'IIom* bres Firmas à Mais, trouve ce chiffre 69 pour 100. Si donc la baisse de la colonne mercurielle avait pour cause unique la formation de la pluie, il s'ensuivrait que chaque pluie initiale devrait élre précédée de cet abaissement ; mais les observations prouvent qu'il n'en est point ainsi,et que les '/, seulement de ces phénomènes météorologiques sont annoncés par le baromètre.
Lorsque la pluie initiale se prépare par une saturation progressive de Pair, sans mouvement sensible dans Tatmosphère, l'oscillation diurne du baromètre est ordinairement fort au-dessus de la moyenne^ et c'est un pronostic assez certain. Au contraire, de faibles marées barométriques ou leur renversement annoncent la pluie, s'il règne des vents amenant des nuages tout formés. L'accroissement ou le rétablissement des marées annonce la fin de la pluie. Ceci est le résultat des observations de l'auteur, qui croit que l'on trouvera dans l'étude des variations diurnes du baromètre des pronostics plus cej^tains du tempi^ futur, que dans les mouvements irréguliers de l'instrument^ à 24 heures de dislance, entre deux marées analogues.
Quant au thermomètre et à l'hygromètre, leurs indications nous éclairent seulement sur l'état de la couche d'air dont nous sommes immédiatement environnés, et elles n'ont de valeur, comme pronostic du temps futur, qu'autant qu^on y en ajoute d'autres, tirées de la direction des vents ou des mouvements du baromètre.
La prédiction du caractère météorologique des saisons cl des années futures serait d'un grand intérêt pour ragriculture et l'économie sociale. Les tentatives d'appliquer à cet» )% calcul des probabilités ont été peu nombreuses, et n'oui jusqu'ici guère réussi. Kirwan déduisait le caractère de l'étc.
296 couBs o'agricultubb.
en Angleterre, des lempéiet de l'équinaxe de printemps^ et prédisait quatre fois sur cinq un été sec, s'il y avait eu tempête par un vent d'est du 19 au 21 mars, ou, du 25 au 27 du même mois, par tout vent. Au contraire, l'été était humide cinq fois sur six, s'il y avait eu tempête du 1 9 au 22 mars par un vent du sud-ouest.
Giovene, supposant qu'il y a un nombre égal d'événements au-dessus ou au-dessous de la moyenne, en conclut que, si dans une année, il y a eu excès d'un côté, il est probable qne, dans la suivante, il y aura excès de l'autre. Ainsi, par exemples si le mois de juin a été plus pluvieux que la moyenne en 18-43^ il est probable qu*il sera moins pluvieux que la moyenne en 1844, et cela d'autant plus que la différence aura été plus grande. C'est sur une probabilité de ce genre que Mr. Huber- Bumand annonça pour 1 830 un hiver rigoureux, ce qui se vérifia. Le vent du sud avait régné pendant six mois, et il supposa que les vents du nord auraient leur tour, et l'automne ayant été très-pluvieux, il pensa que Thiver serait sec.
Hutchinson * a cru pouvoir trouver une correspondance en Ecosse entre la température des mois d'hiver et celle des mr/i* d'été, mais elle^ne s'est pas vérifiée ailleurs.
Lasalle croyait avoir découvert que les grands hivers trèsfroids analogues reviennent tous les cent ans. Il en a compté 116 en 543 ans depuis le quatorzième siècle, soit ua tous les quatre ou cinq ans ; mais quoiqu'on trouve de curieux rapprochements dans le tableau qu'il présente des mêmes années siècle par siècle, il manque trop de termes dans chaque série pour que l'on puisse regarder ce rapprochement comme une règle.
Enfin, Mr. Morin croit qu'il pourra prévoir l'état météorologique futur d'après le principe que l'air humide se porte vers les parties sèches du sol; mais ce principe est très-contestable. Nous avons vu qu'à Nice et au bord de la Méditerranée , pays très-secs, les vents secs régnent les deux tiers de l'année ; au
• Voyez BibL Univ., décembre 1840, page 403.
COURS o'agriculturb. 297
contraire f les côtes humides du nord de l'Europe reçoivent babiiiiellemcnt les vents de mer.
L'influence de la lune sur les mouvements de l'air et sur les phénomènes météorologiques est un point fort controversé. Les uns en nient entièrement l'existence , en faisant principale** ment valoir le fait qne^ sur différents points du globe et sous la même phase limaire, il fait au même moment des temps très* variés. Ainsi Mr. Bode ayant rassemblé les observations faites le 18 novembre 1816 pendant l'éclipsé de soleil qui eut lieu à cette époque, on y vit un curieux mélange de beau et de mauvais temps sur les divers points de l'Europe. D*autreSy au contraire, comme Evcrett aux Indes, L. Howard à Londres, Code à Paris, s'appuyant sur de longues séries d'observations^ ad* mettent l'influence lunaire sur le temps.
Les calculs de Bouvard et un travail plus complet encore entrepris par l'auteur ont prouvé qu'il y a une différence notable entre les hauteurs moyennes barométriques à Paris^ aux syzygies et aux quadratures. Le même calcul a été fait pour Carisruhe par Mr. Eisenlobr, et Mr. de G. en a représenta les résultats, ainsi que ceux de Paris^ par des courbes graphiques présentant deux maxima et deux minima, et dont le rapprochement tend à démontrer l'influence des phases lunaires sur le poids de l'atmosphère. Cet effet est d'ailleurs très-petit. Les mouvements diurnes du baromètre paraissent aussi, d'après Mr. de G.^ éprouver une infltience appréciable de l'action lunaire, et il a trouvé 0,31 4'"*" de différence dans- les moyennes barométriques à Paris pendant dix ans^ selon que la lune était à Thorison ou au méridien.
L'influence de la lune sur le temps a longtemps été hypoihétiquement admise. La période météorologique de 19 ans, si souvent rappelée à l'attention des physiciens, vient de ce qu'après ce nombre d*années les phases de la lune coïncident de nouveau aux mêmes jours solaires. Laissant ces suppositions pour l'observation des faits , l'auteur a eaknlé le nombre ùef LIY 19
298 COURS D*AGR1€ULTDRÏ.
jours de pluie à Paris, à CarUrube, à Orange, pour chaque jour des phases de la lune, et il en a donné le tableau, présenté aussi sous forme graphique. Sur mille observations pour chacun des jours lunaires, il a trouvé qu'il tombe du quatrième jour après la nouvelle au quatrième après la pleine lune : à Paris 612 pluies, à Carisruhe 674, à Orange 342; et du quatrième jour avant le dernier quartier, au quatrième avant le premier : à Paris, 578 pluies, à Carisruhe 630, à Orange 315.
L'influence lunaire stir la phiie est donc évidente, et si l'on s'en aperçoit peu dans les pays où la probabilité de pluie est pour chaque jour de 40 à 45 pour 100, comme à Paris ou à Carisruhe, elle est mieux appréciée là où la probabilité est moindre et reçoit des phases de U lune un plus notable accroissement.
Quant aux apsides de la lune, l'auteur a trouvé que^ dans le voisinage du périgée, le nombre des jours pluvieux est le plus grand soit à Paris, soit à Orange, dans la proportion de 9 à 6.
Pour ce qui concerne l'influence auribuéeàla lune sur la végétation, l'auteur, sans rejeter avec dédain cette opinion comme un préjugé populaire, a cru devoir l'examiner. On croit quelles bois coupés de la nouvelle à la pleine tune sont de moins bonne qualité que ceux qui sont coupés en décours. Duhamel, 'ayant pesé des bois de chêne coupés à ces deux époques, trouva qu'à même dessiccation et sous le même volume, le bois coupé en lune croissante pesait plus que le bois coupé en décours ; la différence entre le maximum et le minimum était 12,5 p'* 100. Après quatre ans d'exposition au hangar, les bois coupés^en décours étaient plus altérés, plus piqués, moins pesants que les autres. Cela serait-il ^ù à l'influonce de la lune sur le nombre des jours de pluie, ou Duhamel a-t-il, sans s'en douter, cédc|a un préjugé populaire? Il vaudrait bien la peine de reprendre cette question.
L'opinion de ceux qui sèment, taillent, greffent et récoltent en ayant égard aux phases de la lune, ne peut avoir de poids qu'autant que l'influence de ces phases sur le temps en général
COURS li* AGRICULTURE. 299
et par suite sur Tétai du terrain sera établie ; dans tous les cas, ce serait diaprés cet effet secondaire que les agriculteurs auraient à se décider. Par exemple, pour les récolles. Tau* leur trouve que,- sur mille jours, i\ ^ a en lune croissante à Paris 100 jours de pluie pour 96 en décours ; en juillet, époq^e de la moisson, ces chiffres sont comme 100 : 97. Il n'y-si donc presque aucune différence ; mais éfi^juin, époque des moissons pour ce pays, ces nombres sont à Orange comme tOO : 78. Il y a donc réel aTaniage à récoller en déc^urs, et probablement y en aurait-il encore davantage si Ton descendait plus au midi. Mais, comme Tobserve l'auteur, dans les propriétés étendues on sème, on récolte quand on peut, et quoiqu'il puisse y avoir quelque chose de vrai dans l'opinion si répandue de Tin-» fluence de la lune, les parli.san8 même les plus ardents de cette opinion n'en font pas moins comme les autres les travau.\ que leurs champs exigent, toutes les Tois que le temps le permet, et quelle que puisse être d'ailleurs la phase lunaire.
L'auteur, en terminant ce travail remarquable t>ur la météorologie, et qui a dû lui coûter des recherches longues et laborieuses. Tait appel aux physiciens et aux propriétaires intelligents, pour que, par des observations météorologiques dirigées dans un sens agricole, ils fournissent des matériaux qui permettent de résoudre tant de questions de climatologie qu'il n'a pu encore qu'effleurer. Il est impossible de ne pas «^associer à ce vœu ; et lorsqu'on voit le parti que l'auteur a su tirer des documents encore si imparfaits qu*il a eus à sa portée, on peut espérer que des efforts concertés et mieux entendus qu'ils ne l'étaient autrefois , que les nombreuses et variées observations qui se font dans tant de localités du monde entier, donneront de plus en plus à la météorologie le caractère de certitude qui en rendrait utiles les applications à l'agricuhure.
Le dernier sujet, en quelque sorte préparatoire , sur lequel Tailleur ait jugé utile d'attirer Tattention de ses lecteurs , est la science des oonstructions propres aux exploitations agricoles,
300 COURS D*A61tICULTnRK.
OU rarchitecture rurale. Il le traite avec le même détail^ d^une manière aussi complète que tons les autres ; mais nous ne le sui'vrons pas dans tous ses développements. Quelque intéressants qu'ils puissent être pour ceux qui ont h établir une Terme, ils ne âauraient Télre au même degré pour le grand nombre des lecteurs ; nous nous contenterons de donner Une idée du plan eC de la marche de l'auteur. Après avoir examiné en détail les conditions que doit réunir un emplacement propre à recevoir un bâtiment de ferme, sous le rapport de la salubrité eu égard à I Vir et à Thumidilé , du voisinage des voies de communication, de l'existence des eaux, il arrive à la meilleure distribution à donner aux bâtiments mêmes. Ses conseils porieni sur la proportion des bâtiments et des cours, sur la distribution du logement du fermier et celle des constructions destinées aux animaux et aux récoltes , et il présente, à ces divers égards, différents plans utilisables selon -les diverses localités. Au sujet des écuries i cberaux, il rappelle que l'Académie des Sciences a fixé i 25 ou 30 mètres cubes par cbeval la quantité d'air nécessaire pour la respiration de ces animaux. Or, sous cette condition, d'après Mr. Boussingault, Tair des écuries contient 0,23 pour 100 d'acide carbonique, soit sept fois plus que Pair ordinaire, et il est clair qu'il y a toute convenance ï ne pas augmenter celte proportion par des dimensions plus restreintes. Pour les vaches, 24 mètres cubes d'air par Jndividu paraissent devoir suffire dans les étables fermées , et pour les "moulons 1 mètre carré par léte.
En ce qui concerne la préférence à donner aux meules on aux granges pour la conservation des gerbes jusqu'au battage^ l'auteur se prononce pour ce dernier parti, à tnoins que, comme dans le midi, te battage ne suive immédiatement la récolte. Il croit que les frais de meiiage en meule compensent Tintéréi du capital employé à la construction des granges qui offrent et meilleur abri et plus de sûreté contre les déprédations. Il en est de même pour les foins, selon lui, là où ils sont chers et de bonne qualité*
COURS d'aoricultubs. soi
Quani aux vers à soie, partout où leur éducation n'est pas le principal revenu d'une ferme, il regarde comme une mauvaise économie d'avoir un bAiiment qui leur soit exclusivement consacré, et croit qu'il vaut mieux profiler des greniers vides ou s'imposer une gène momentanée. Si l'on a un bâtiment distinct, il convient de lui donner 62 mètres cubes de capacité par 30 grammes de graines, pour une exploitation totale de 150 grammes.
La seconde partie de ce court traité d'architecture est consacrée à l'examen détaillé des divers matériaux employés aui constructions, depuis la pierre de taille jusqu'au pisé et aux diverses méibodes de les mettre en œuvre. On pourrait dire que ceci n'a qu'un rapport bien éloigné avec l'agriculture, et que Ton ne doit pas plus attendre d*un cultivateur qu^il connaisse l'art des constructions qui serviront à renfermer ses récoltes, que d'un négociant qui a aussi besoin de docks et de magasins pour contenir ses marchandises. Ce qui est , bien décidément, beaucoup plus du ressort de Pagriculteur, c'est ce qui concerne les chemins d'exploitation, sujet sur lequel l'auteur appelle avec raison l'attention dans son dernier chapitre. L'étal déplorable de ces chemins, comme de ceux de petite vicinalité, dans la plus grande partie de l'Europe et en particulier en France, entraîne une telle perte de temps, une telle destruction d'attelages eC tant de fatigue pour les animaux, que, dans une ferme de 100 hectares, on peut évaluera 6U0 francs par année la perle qui en résulte pour le fermier. L'auteur presse vivement tous les propriétaires et fermiers de suivre, à cet égard, l'exemple de quelques hommes éclairés qui ont cru placer avantageusement l'argent qu'ils ont consacré à l'amélioration de leurs chemins. La première et principale mesure à prendre dans ce but, c'est de pourvoir à l'écoulement des eaux, qui intéresse aussi et à un si haut degré l'assainissement des terres. Ces travaux doivent se correspondre et s'entr'aider, et une fois le nivellement établi, des (o$$és, quelques aqueducs rustiques feront tous les frai»
302 COURS d'agriculture.
du travail. Dans ce but, il ne faut pas hésiter à proscrire et à modlBer dans leur direction ces chemins encaissés et creux, si communs encore et qui ne présentent qu'un lit alternatif d'eau ou de boue f»endant la majeure partie de Tannée. Comme il se* rait impossible de les assainir, il est indispensable d*en tracer d'auti-es. Les chemins doivent avoir cinq mètres de largeur, ou tout au moins présenter de distance en dislance des élargissements. Cela est indispensable pour les chemins vieinaux, mais ceux dits de dépouille peuvent être de dimensions moins considérables. Les fossés doivent -avoir un mètre de largeur. Ces soins suffisent pour assurer, même sur la terre végétale, une viabilité suffisante dans les temps secs; mais partout pu l'on peut se procurer, sans trop de frais, du gravier ou des pierres cassées^ il y a véritable économie à en chausser les voies même de simple exploitation.
Nous avons rapiden^ent parcouru Tensemble des recherches accumulées par Mr. de Gasparin dans le second volume de son important ouvrage. Ce volume termine la série des connaissances accessoires, et l'auteur va entrer dans le domaine de l'agriculture proprement dite. C'est h peine, en effet, si ce qu'il a jusqu'ici présenté dans son cours d'agriculture est du domaine réel de cette science. Mais ce n'est pas nous qui pourrions reprocher à l'auteur d'avoir trop étendu le champ de ses recherches. Il serait sûrement exagéré de supposer que l'on ne peut se livrer utilement à la belle vocation de l'agriculture raisonnée , sans posséder toutes les connaissances préliminaires qu'a approfondies Mr. de Gasparin. Mais il est éminemment utile qu'il en ait présenté le tableau complet. On y verra combien toutes les «ciences, même les plus relevées, peuvent fournir à l'agriculture^ et combien aussi elles peuvent en retirer; et ces liens étroits qui les unissent tendent à rehausser encore dans l'estime des hommes la plus utile, la plus ancienne, et peut-être aussi la plus heureuse des professions. I. M.
NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE A.-P. DE CAIfDOLLE> par Mr. le Professeur A. de la Rive.
(Second oriîcle.)
1816—1841 (GENÈVE
Nous a¥Oiu suivi De Candolle à Paris et à Montpellier ; nous le retrouvons maintenant à Genève. C'est dans cette ville que son activité va prendre tout son essor et se développer sous les formes si variées qu'elle y a revêtues encore plus qu'ailleurs. Mais pour pouvoir la saisir dans toutes ses phases, pour pouvoir comprendre tout ce qu'elle a produit^ il est indispensable de connaître le milieu nouveau dans lequel elle va s'exercer. En d'autres termes, pour pouvoir raconter d'une manière intellir gible la, vie de De Candolle à Genève, il faut commencer par rappeler ce qu'était Genève à l'époque où il y vint et où il y vécut. Je l'ai déjà dit : l'histoire de De Candolle^ de 1816 à 1841, c'est presque l'histoire de Genève pendant ces vingticinq années, car il nfest pas dans cette histoire un événement important auquel il ait été étranger, un homme marquant avec lequel il n'ait eu des rapports plus ou moins intimes. Quelques mots sur les traits les plus saillants de cette époque et sur les hommes qui l'ont caractérisée^ forment donc une introduction toute naturelle et nécessaire à cette troisième et dernière pér lùode de la vie de De Candolle.
Le 30 décembre 1813, un détachement de la grande armée alliée^ qui envahissait la France, se présente devant Genève^.
30 l nOTICE 8DR LA. TIE ET LIS OUTRAGES
80U8 les ordres du général Bubna ; les portes de h Tille lui sont ouTertes. Le lendemain^ huit anciens magistrats , réunis à quatorze citoyens plus jeunes qu'ils aTaient choisis parmi les plus déTOués el les plus capables, procl^iment , aux acclamations unanimes de la population geneToise, la résurrection de l'ancienne République, dont ils se constituent le gouTcrnement proTisoire ; le chef-lieu du département du Léman est redevenu la TÎIIe et république de Genève. Les souverains alliés ne tardent pas à consacrer la nouTclle existence de Genève, la Suisse Tadmet dans son sein comme vingt-deuxième Canton , et le sort de ce petit pays est ainsi définitivement fixé.
N'est-ce pas un phénomène politique extraordinaire, une eiception remarquable au nouvel ordre de choses qui domine en Europe depuis le commencement de ce siècle , qu'une petite ville comme GenèTe, perdue au milieu du Taste empire français, ait pu retrouTcr une vie qui lui fût propre, tandis que Mulfaausen, Gènes, Venise et la plupart des républiques tombées à la fin du dernier siècle ne se sont point relevées ? Pour comprendre ce fait à la fois singulier et intéressant , il faut se reporter quelques instants aux années qui précédèrent la restauration de 1814.
Genève avait été réunie h la France le tl avril 1798. Cette réunion, que la fatigue des révolutions et les tracasseries de l'étranger n'avaient pu opérer, la violence avait fini par l'accomplir. Toutefois, dans ce moment critique, des citoyens prévoyants surent ménager, au moyen d'un traité de réunion, des garanties pour les intérêts genevois que le peu d'importance politique de Genève et les grandes préoccupations du gouvernement français laissèrent passer alors; garanties qui furent constamment respectées, malgré quelques velléités impériales que des amis généreux, tels que Genève a toujours eu le bonheur d'en compter parmi les notabilités françaises , eurent l'occasion et le courage de combattre souvent avec succès' .
* Genève ii*a point oublié radmiDistration toute bienveillante de
DB A.*P. DB CANDOLLK. 305
Elles §6 rapportaient au culte , h 1» bienfaisance et à Tinstruction publique; elles avaient pour objet de maintenir entre dea mains purement {genevoises l'administration des fonds destinas à subvenir à Teni retien de ces {grands intérêts. La patrie se rëfiijpa alors tcT^tt entière dans ces trois (éléments , le culie, la bienfaisance et Tinslruction publique, 4'léments éminemment propres à conserver et à rt?veiller le patriotisme, en associant les souvenirs du passe à dos consolations pour le temps présent et aux espérances pour l'avenir. Une élite d'bommes dévoués gardaient ces précieux dépôts, et le dépôt non moins précieux des traditions et des sentiments {j^enevois ; ils tenaient ainsi la république toute prête à recevoir, lorsque le jour de la déli* vrance serait venu, cette indépendance, objet de tous leurs vœux et dont ils n'avaient jamais désespéré. Je voudrais que la nature spéciale de cette notice me permit de rappeler plus en détail les services que rendir(*nt, |>endant les seize années de la domination française, ces Genevois pleins de cœur qui>
Mr. de Barante, îe père de Villuslre hi.^forien des Ducs de Boiirgo^e. Préfet du déparlemonl du Lém^iu pf^ndnul les premières iinnèes di* IVinpire, Mr. de Dorante nyn'u cliorcliè à concilier IVxigence sévère de ses fondions ave<r riniérêlle pîus vif et 'a protection In p'us ëcinirèe pour les «nciennes institutions du pays ; il y ay«il si bien réussi, quM fut trouvé par Teniperenr trop g»'nevois pour pouvoir rester a Genève ; son départ fut un vériiabîe deuil pour cette ville. Je ne veux pas non plus passer sous silence îa dcniofisinilion couiageuse que Mr. Pclel de la Lozère, âgé seutcmcni alors de ving^t et un ans, acuiellement pair de France, eut roccision de faire en favetir de la ville dans laquelle il avait passé son enfance et sa première jeunesse. Il s*agissait, dans une séance du Conseil d'Eial a laquelle assistait l'empereur, (Padopter une mesuic dont l'effet éiait de compromeilre l'existence d" la corporation qui, sous le nom de Société Economique, administrait les fonds laissés aux Genevoi-i pour subvenir aux frais de leur culte et de leur inslruclion. Mr. Pelei de la Lozère, quoique bien jeune et admis tout nouvellement dans le Conseil d'iital, osa, contrairement a l'avis de Tempereur, s'élever contre la mesure proposée, el faire sentir que ce serait une violalion manifeste du traité fait avec Genève à l'époque de sa réunion à la France. C-eci se passait es 1811, à lépoque de la toute-puissance de Napoléon.
306 NOTICE SUR LA VIK £T LES jOUTRAGES
chacun dans une sphère d'action différente^ tendaient au même but et travaillaient avec une même espérance. Mais ce n'est pas l'histoire de Genève que j'écris ^ c'est celle de De Candolle ; je ne dois pas l'oublier^ ni par conséquent me permettre d'élargir au gré de mes impressions le cadre de mon récit. Je me borne donc i signaler d'une manière générale la portée qu'eut pour l'avenir du pa^s le droit garanti aux Genevois d'administrer eux-mêmes leur culte ^ leur instruction et leur bienfaisance publique.
Le fait seul que ce droit maintenait un corps d'administrateurs exclusivement genevois, était par lui-même d'une grande importance , car îl semblait proclamer par son existence que le pays n'avait pas disparu complètement ; il conservait de plus, dans l'ensemble de la population, l'habitude et la no* tion d'une administration genevoise, et y familiarisait ceux qui, trop jeunes, n'avaient pas connu le temps de la République. En faisant dépendre de cette administration le culte et l'instruction publique , il influait d'une manière puissante sur leur personnel et sur la direction qui leur était imprimée ; il empêchait ainsi, dans les corps du clergé et de l'académie, toute altération qui aurait risqué de les dénaturer. Aussi cet ensemble d'institutions demeurées purement genevoises vivait de sa vie propre et indépendante , mais sans bruit et sans imprudence ; c'était une âme qui n'avait point péri, qui avait seulement été momentanément séparée de son corps, et qui était prêle à le ranimer dès qu'il lui serait rendu.
Pendant que des citoyens placés aux avant- postes gardaient la ruche pour la défendre contre l'invasion des frelons étrangers, d'autres cherchaient à l'enrichir et à la rendre digne de ses légitimes possesseurs. Les deux frères Pictet, les professeurs Prévost , Odier, de la Rive faisaient connaître honorablement Genève au dehors, en même temps qu'ils l'instruisaient au dedans par leur coopération à la BtbUolhèqne Britannique, fondée en 1796 par MM. Marc- Auguste et Charles Pictet, et par
DE A. -P. DE CANDOLLK. 307
Mr. Frédéric-Guillaume Maurice, et soutenue dès lors par le zèle infatigable de ses trois fondateurs au milieu des difficultés les plus grandes. Théodore de Saussure, digne successeur de son illustre père, Vaucber, Jurine, Maunoir et d'autres encore coniribuaient, arec les savants que je viens de nommer, à entretenir le feu sacré de la science et à conserver à leur pays, par leurs travaux, la position scientifique que lui avaient conquise les H.-B. de Saussure, les Bonnet, lesDeluc, les Trembley, les Senebier.
Des rapports fréquents avec TAngleterre, où un grand nom* bre de Genevois avaient trouvé un refuge et des ressources, tenaient Genève et, par Genève, le continent au courant du mouvement scientifique et littéraire de ce pays. La Bibliothèque Britannique, qui servait d'organe à ces communications, acquérait comme ouvrage périodique une importance réelle en Europe; elle imprimait, en outre, aux travaux littéraires et scientifiques du pays même une direction qui leur était propre, en les tenant, partiellement du moins^ à Tabri de Tinfluence toute-puissante de la France. IiC voisinage deCoppet contribuait , en même temps que les relations avec TAnglelerre, à entretenir à Genève une opposition d'idées^ sinon d'action, au système impérial^ ainsi que des tendances littéraires et philosophiques d*un ordre bien plus élevé et plus large que celles qui régnaient alors à Paris. Les noms des Sismondi, des Pictet - Diodati , des de Bonstetten, des Luilin de Gbateauvieux rappellent à eux seuls Finfluence qu'exerça M">*^ de Staël sur les hautes intelligences dont Genève s'honore, influence qui fut du reste générale sur toute la partie pensante de la population, comme le prouvent les traces qui en sont longtemps restées.
Parmi les causes qui facilitèrent la restauration de la République de Genève en 181 4, il en est encore une que je ne veux pas passer sous silence, c'est l'action extérieure de quelques citoyens à la fois dévoués aux intérêts de leur patrie et jouissant, hors de Genève^ d'une considération méritée. Croit-on
308 aoTicB SUE là tie bt lks outrages
qu'au milieu de cet immense rerociniement de 18149 on se fftt occupé de Genève autrement que pmir en faire iVppoint de quelque compte soldant en déficit ^ si des hommes à qui leurs talenlii, leur rëpulniion, leur position sociale permettaient dV Toir des relations, des amis même dans les hautes sphères politiques, n'eussent pas fait valoir les titres de Genève à revendiquer son indépendance ? Quel était donc le mobile qui les (disait agir, ces hon>mes qui n'avaient jamais cherché à utiliser pour eux celle influence qu'ils mettaient au service de leur pays? Un seul: un ardent amour pour ce pays qu'ils servaient si bien. Ils étaient, ne l'oublions pas, puissamment secondés par des citoyens qui, moins bien placés qu'eux pour se mettre en avant auprès des puissants de ce monde, ne leur cédaient en rien quant à la chaleur du patriotisme et aux sacrifices que ce patriotisme savait leur imposer. C'était Tunion des uns et des autres qui faisait la force et l'honneur du pays; ils n'i{>noraient pas, ceux qui, brillante avant-^arde, marchaient à la conquête de la liberté genevoise, qu'ils avaient derrière eux un corps d'armée qui ne leur ferait pas défaut, qui ne craindrait jamais de les proclamer hautement pour ses chefs , et de reconnaître qu'une intelligence élevée et des services rendus sont des titres à la confiance et à la reconnaissance publique.
Ce coup d'œil rapide que je viens de jeter sur les circonstances qui amenèrent et facilitèrent la resliiuration de Genève en 1814, sulYira, je l'espèro, pour faire bien saisir ce qu'était, à cette époque, la physionomie morale et intellectuelle de celte ville. Présentant quelques réputations européennes et une réunion d'hommes doués d*un esprit élevé et indépendant, possédant un culte et une instruction publique placés sous la sauvegarde des conservateurs de l'antique nalionalilé genevoise^ fière d'un passé qui n*éiait pas sans gloire, riche d*une jeune génération élevée au sein des anciennes traditions qui imprimaient eneore aux mœurs du pays un cachet particulier ; en un mot^
Dl A.*P. DC CANDOLLB, 309
pleine de souvenirs pï*éis à redevenir des rëaittës, voilà ce quVtait Genève à Id fin de 1813. Voilà pourquoi les vingt-deux magistrats courageux qui se mirent à la télé du mouvement du 31 décembre 1813, réussirent, avec le secours delà Providence et la coopération de leurs concitoyens, à rendre à leur patrie cette indépendance qui, pour les petits pays ^ ne se recouvre et ne se conserve que par le r«jpeci pour le passé uni au dévouement , à rinlelligence et à la moralité dans le présent.
Genève, une fois la restauration accomplie, entra dans une nouvelle phase d'existence, La plupart des Genevois que les malheurs de la révolution et la domination française avaient éloignés de leurpatrie, ne tardèrent pas à y rentrer, apportant avec eux les fruits d'une expérience acquise par une vie laborieuse et les avantages d'une réputation due à des travaux sinon tous également brillants , du moins tous également honorables. Des étrangers de mérite , attirés par le concours remarquable jd'hommes distingués que présentait alors Genève, riche et de ceux de ses enfants qui ne Pavaient pas qbittée et de ceux qui étaient revenus dans ses murs, vinrent s'y fixer et lui offrir, en retour de l'hospitalité qu*ils en recevaient, le contingent de leurs lumières et de leurs services. Une auréole brilbmte entoura ainsi les prem*ères années de la renaissance de la République.
L'histoire de Genève est, à cette époque, tellement liée % celle des hommes qui y jouèrent un rôle, que la seule manière de s'en former une idée quelque peu exacte, c'est de faire connaissance avec ces hommes mêmes. Je vais donc rapi-., dément passer en i^vue les principaux personnages de cette période intéressante de notre histoire, en commençant par ceux dont Genève eut, en IÇN, la joie de saluer le retour*
Le premier qui reparut fut DUvernois. L'exil, pour lui, n'avait pas été volontaire; D*lvernois, Mallet->Dupan et Duroveray avaient été nominativement exclus, dans le traité de réunion de Genève à la France, de V honneur de devenir citojrem Français;
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310 HOnCK SUR LA TIK tLT LKS OUTRAGES
€6 sont les termes mêmes du traité. Les trois proscrits s'étatenl réfugiés en Angleterre, et ils furent, de 1798 i 1814, les seub qui fussent restés citoyens de la République de Genève , du moins Duroveray et D'Ifernois, car Hallet-Dupan était mort dans TinterTalle. Duroveray mourut au moment où il allait par^ tir, avec D'Ivernois, pour revenir à Genève ; il ne put revoir son pays natal, mais il eut la douceur, avant de mourir, de savoir que l'indépendance et la liberté lui avaient été rendues. D'Ive^fiois apporta à Genève la réputation d'un écrivain babile , d'un politique expérimenté, d'un homme de talent capable à la fois de servir et d'honorer son pays. Son retour (il grande sensation; il eut lieu très-peu de temps après le jour où la restauration de la République avait été proclamée; il sembla être un symbole d'espérance et de confiance pour l'avenir. Rapproché, en Angleterre, de Tillustre Pitt dont il avait admiré et partagé les principes, D'Ivernois revenait plein, contre la France^ de préventions qui trouvèrent de l'écho dans une ville que le joug impérial avait profondément irritée; grand partisan, en même temps, des idées anglaises, il contribua beaucoup à les naturaliser à Genève ; jusqu'à sa mort, ses écrits, comme sa conduite politique, portèrent l'empreinte de cette double tendance. Après avoir rendu des services importants dans le gouvernement, dont il fit partie pendant les premières années qui suivirent son retour, il consacra la fin de sa vie à des travaux sur différenies questions de politique et d'économie politique. Les lecteurs de la Bibliothèque Universelle n ont pas oublié ses recherches intéressantes sur laraorlalité et la vie moyenne; enfin les Genevois se rappellent les écrits que lui dictaient , dans certaines occasions, son ardent amour et sa vive susceptibilité pour l'indépendance et la dignité de son pays.
Un autre Genevois, pour lequeU'Angleterre, sans être un refuge obligé, avait été aussi un sol hospitalier, suivit de près D'Ivernois à Genève : ce fut Etienne Dumont. Formé à Técole de Mirabeau et des grands hommes de TAssémblée Constituante,
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lancé plus tard dans la soc'iëté anglaise des Wigbs , Domont apportait à Genève l'esprit de ce que^ dans les premières années de la Restauration , on appellait les idées libérales : mélange^ chez lui, des notions sur les libertés publiques et sur les garanties judiciaires qu'il avait puisées chez les Anglais, pour qui elles sont comme une seconde nature, et des principes sur les mêmes points qu'il avait vus sortir tout formulés des délibérations de la Constituante française. C'était itn libéralisme plein de bonne foi et d'espérance, qui ne croit pas aux mauvaises intentions, qui met sa confiance dans la puissance des principes et ne doute jamais de la perfectibilité humaine.
Dumont, comme Dlvernois , était fortement attaché aux idées anglaises , et contribua également à les populariser à Genève; mais c'était à un point de vue différent. Ce que D'ivernois admirait le plus chez les Anglais, c'était cet esprit national poussé même jusqu'à l'exelusisme ; c'était, en politique, cette persistance à tendre toujours au même but, celle énergie à sa poursuite; c'était enfin cet élément aristocratique, à la fois conservateur et libéral parce qu'il est éclairé. Dumont était . surtout frappé du caractère anglais au point de vue de la largeur des idées, du respect pour toutes les libertés, des égards pour les minorités, de ce sentiment du droit qu*expriment si bien les deux mots sacramentels my rtghi (mon droit). Pour expliquer nettement ma pensée, je dirai que Dumont apportait «1 Genève les idées anglaises des Wigbs, et D'Ivernois celles des Torys. Aussi étaient-ils rarement d'accord , quoiqu'ils se rencontrassent sur le terrain commun de leur admiration pour TAngleterre.
Indépendamment de son rAle politique , Dumont , dès son retour h Genève, occupa une place importante dans la société, à laqtielle il imprima un mouvement et une vie toute nouvelle. Causeur des plus aimables, doué de la mémoire la plus heureuse, d'une manière de parler pleine de grâce, il discutait avec chaleur, mais jamais avec passion ; il excellait surlout à conter
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ces nombreuses anecdotes que lui fournissaient les soufenirt d'une vie passée au milieu d'événemenis si varii^s et d'bommes presque tous historiques. Il trouva à Genève des amis dans toutes les sociétés ; les relations anciennes qu'il avait eues avec quelques-uns des membres du gouvernement nouveau, les rapports politiques qu'il avait soutenus avec une autre catégorie de citoyens, enfin rinlimité dans laquelle il avait vécu avec la plupart des hommes les plus distingués du pays , étaient autant de liens qui le rapprochaient également de personnes asseï différentes à tous égards les unesdes autres. Aussi son influence fut-elle grande et très-générale» quoiqn'elle ne fût pas toujours très-apparente» parce quVlle s'exerçait plus encore par les idées que par Taction. Elle se fit surtout sentir sur une partie àe la jeunesse, quMI attirait près de lui par le charme de sa parole» par la bienveillaiice de son accueil , par le plaisir même qu'il éprouvait à se trouver au milieu d'elle.
Dumont fut l'un des premiers à assigner au jurisconsulte Bellot» dont il se fit un ami dévoué» la place élevée dans l'estime publique que rassentimeni unanime ratifia bien vue et conserva toujours à cet homme aussi modeste qu'éminent. Il ne tarda pas non plus à distinguer, parmi les réfu^jiég politiques (|ui trouvèrent en 1815 un asile à Genève, ce météore naissant qui, après avoir brillé pendant quinze ans d'un vif éclat sur Thorizon genevois , a continué sa route vers Toue^^t , où il parait s'être (léfinitivcmeut iixé»
Deux hommes d'une grande portée, et dont l'un a, comme écrivain» un renom européen» étaient déjà à Genève quand Dumont y reparut/, c'étaient Pirlei-Diodati et de Sismondi. Tous les deux apparienaient à l'école française, comme D'ivernois et Dumont à l'école anglaise; je veux dire que par leur geni*e d'esprit, par la direction de leurs idées^ par leur manière d'envisager les questions» ils se rapprochaient beaucoup de ce qu'étaient en France, de 1814 à 1830» les hommes remarquables du parti libéral. Ils étaient l'un et l'autre des adversaires redoutables du
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nouveau gouvernement genevois^ dont ils n'approuvaient pas la marche. Le premier, remarquable par la finesse de son esprit^ lui faisait une opposition vive et souvent mordante. L'opposition du second, plus passionnée dans la forme, provenait plut du cœur que de l'esprit; la suite des événemenis en a fait voir clairement le véritable caractère. Jamais, en eflTct, de Sismondi n'avait attaqué les velléités aristocratiques avec l'énergie qu'il mit plus tard à combattre les tendances démagogiques. Qui pourrait douter que Pictet-Diodati, s'il avait vécu, n'en eût fait autant? Dumont, entraîné d^abord à partager, dans l'opposition qui était faite au gouvernement , la vivacité qu'y apportaient ses amis dont les opinions étaient, à quelques nuances près, identiques aux siennes, fut plus tard l'un des premiers à modérer, par sa sagesse et par son calme, ce que cette opposition pouvait avoir de trop ardent.
Il y avait déjà deux ans que Dumont était de retour h Genève, quand De Candolle s'y fixa. Ces deux hommes s'apprécièrent bientôt; ce qui les rapprocha, ce fut surtout la modération de leur caractère, ce besoin d'idées claires, cette logique rigou- . reusc de la science, que chacun d'eux portait au même degré dans des objets d'étude très -différents. Ce rapprochement de De Candolle et de Dumont , et la liaison qui en fut la conséquence, contribuèrent beaucoup à faire prévaloir à Genève, au bout de quelques années, l'opinion libérale modérée qui régna presque exclusivement, de 1820 à 1841, aussi bien dans le gouvernement du pays que dans l'ensemble de ses institutions.
Dumont , De Candolle, de Sismondi et Pictet-Diodati formèrent le noyau de la société nouvelle qui , commencée avec la Restauration , contribua pendant bien des années au lustre de Genève. M^is, pour la faire mieux connaître, j'ai encore à parler de quelques hoinmes qui en faisaient aussi partie, et qui, s'ils ne jouèrent pas en politique un rôle aussi actif que ceux que j*ai déjà nommés, n'eurent pas moins, a d'autres LIV 20
ëgards , une véritable influence. — Luilin de Châieauvieux^ le spîriluel auteur des Lettres sur ritalie^des Lettres de Saint-iames et du Manuscrit de Sainte-Hélène, adoucissait par famabilité et la grâce de son esprit , Tâpreté que les discussions politiques auraient risqué quelquefois d'introduire dans une société dont tous les membres^ étant journellement en contact les uns 'avec les antres, avaient besoin de bienveillance mutuelle. Tra* dition fidèle et intelligente du salon de M™' de Staël , où il avait fait ses premières armes, il savait allier une aimable et véritable bonhomie à cette finesse d'aperçus et à cette pénétration de vue dont ses écrits portent Tempreinie. De noéme que Pictet-Diodati et de Sismondi, il appartenait tout à fait à Técole française par la tournure de son esprit, et surtout à cette ancienne école si remarquable pour l'agrément des manières et le charme de la conversation.
Plus banhomme dans Tapparence que dans la réalité, de Bonstetten représentait l'esprit germanique assoupli parla grâce française , et offrait Toriginalilé piquante d*un esprit indépen* dant et quelque peu excentrique, adoucie par un fonds de bienveillance et de galté naturelles. Vrai poêle , l'auteur du Voyage dans le Laiium, de l'Homme du Nord et du Midi, jetait de temps à autre au milieu des élucubrations des penseurs et des disserlations des politiques , quelques-unes de ces idées prime-sautières qui effarouchaient quelquefois tout d^abord, mais charmaient bientôt par leur naïve fraîcheur et leur forme un peu agreste. C'était toujours avec lui de Timprévu, de l'extraordinaire, en un mot de la pot^sie.
Le nom de Bonstetten me rappelle celui d'un aulre étranger qui, comme lui, avait par choix adopté Genève pour le lieu de son domicile : c'est de Simond que je veux parler. Ami de l'Angleterre, qu'il avait représentée sous un jour si favorable dani son Voyage dans les Iles Britanniques , ouvrage qui eut dans le temps un grand succès., il avait trouvé à Genève une partie de ce qu'il appréciait chez les Anglais; et quoique son esprit na-
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(urellement un peu frondeur lui eût fait écrire clans son Voyage en Suisse quelques vërilës passablement dures sur les Genevois^ il laissait percer pour eux , soit dans sa conversation^ soit dans ses écrits f^ un fonds d*estiroe dont il montra la sincérité en adoptant leur pays pour le sien^ et en y passant le reste de ses jours. Réservé et sérieux, Simond apporta dans la société gtnevoise> avec toutes les ressources d'un eisprit cultivé et trèsobservateur, un élément bien caractérisé, je veux dire Tamour du vrai et une franchise dans ses jugements, basée sur une grande connaissance du cœur humain et sur une fine appréciation des mobiles qui le font agir. C'était le caractère anglais, dans ce qu'il présente à la fois de solide et de sév^ère.
En parlant des écrivains qui illustrèrent Genève à Tépo* que dont je m'occupe, il en est un dont le nom se présente des premiers, quand on a en vue d'énuroérer les éléments divers dont Tenscmble constituait alors sa position morale et intellectuelle : c'est celui de M"° Necker de Saussure. Personne n'a mieux que l'auteur du Traité sur l'Educalion, représenté au dehors ce qui, sous le rapport littérnire, peut seul faire l'honneur de Genève, savoir la puissance des idées sérieuses unie au mérite d'un style pur et sans recherche. A ce titre M™^ Necker, par Pappui que son talent a donné au caractère particulier qui doit distinguer l'école genevoise, occupe l'une des places les plus honorables dans le groupe d'intelligences supérieures qui en était alors la gloire.
Je serais loin d'avoir atteint le but que je me suis proposé, savoir de faire saisir aussi bien que possible la physionomie de Genève dans les années qui suivirent 1B14 , si je me bornais à faire connaître les personnes dont je viens d'esquisser rapidement le portrait. A côté de ce brillant assemblage de noms tous européens, était une société plus modeste, plus ancienne à Genève, composée essentiellement de ces hommes qui , sous le régime français, avaient continué la République en souvenirs et en espérances, Tavaient restaurée en 1814, et la dirigèrent
dans les premiers pas qu'elle fu( de nouveau appelée à faire sur la route delà liberté. Peu connus au dehors^ mais entourés au dedans d'une considération méritée^ ils représentaient Télémcnt historique de la République dans ce qu'il a d'intéressant pour le cœur et de séduisant pour Timagination. Genève seule a connu et n'a pas oublié l'éloquence pleine de chaleur et de dignité de Lullin^ ce type de l'ancien magistrat qui^ à la tête du premier gouvernement de Genève restaurée, apporta dans l'exercice de ses fonctions un dévouement antique^ un patriotisme aussi dé* sintéressé qu'il était ardent. Genève seule a connu la diction remplie de gr^e et de finesse d'un Des Arts, la parole grave, lucide et incisive d'un Schmidtmeyer. Leurs amis intimes savent seuls le charme que répandaient autour d'eux cet esprit parfaitement naturel, cette véritable noblesse de l'âme, qui étaient <;hez tous les deux comme une seconde nature. Bien d'autres noms viennent encore , quand je trace ces lignes, se placer naturellement sous ma plume ; mais, en nommant ici les citoyens respectables auxquels je fais allusion, je croirais presque blesser la modeste réserve qui les anima constamment durant leur vie, et qui les retenait sur l'arrière-plan , quoiqu'ils eussent été dignes a tous égards de figurer sur le premier. Hommes à la fois de cœur et d'esprit , mais peu jaloux de briller, ils n'aspiraient, pour récompense de leur dévouement à leur pays, qu'à le voir heureux, et à s'effacer derrière sa prospérité et sa gloire.
il est cependant encore trois hommes que j'ai cités en passant, qui ne rentrent précisément ni dans l'une ni dans l'autre des deux catégories donl je viens de parler, ou plutôt qui appartiennent également à toutes les deux, et sur lesquels je liens à revenir, parce qu'ils eurent, chacun, quoique d'une manière différente, une grande part au mouvement qui se manifesta à Genève à dater de 1814, et aux circonstances qui le préparèrent: ce sont Charles Piclet, Pierre Prévost et Gaspard de la Rive. — Charles Piclet de Rochemont, connu essentiellement par sa
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coopëration active à la Bibliothèque Britannique dans la partie liltëraire et pour Tagriculture^ joua un rôle politique important h Tëpoque de la Restauration. Doue d'un esprit (in et d'un tact remarquable, connu et estimé des souverains du Nord et particulièrement de l'empereur de Russie^ il se trouva placé de manière à pouvoir rendre à Genève et à la Suisse tout entière , des services éminents auprès des monarques qui disposaient alors du sort des nations. De 1814 à 1817^ il fut chargé de suivre toutes les négociations diplomatiques qui concernaient notre pays , et il reçut en retour, de ses. concitoyens, les témoignages de reconnaissance les plus flat-^ leurs. Il rentra ensuite jusqu'à sa mort^ qui eut lieu en 1824, dans la vie privée d*où il ne sortait que pour faire quelques apparitions dans le Conseil Représentatif de Genève, ou dans des réunions intimes dont il faisait l'agrément par son esprit piquant et par l'intérêt de ses récils. La correspond dance que son fils (Mr. Charles Piclel) a publiée dans la Bibl. Univ. S est de nature à donner une haute idée du talent d'observation et de l'élévation de vues^ qui distinguaient son père.
Pierre Prévost est plus connu par ses belles recherches scientifiques et par son talent remarquable dans l'enseignement, que comme homme politique et homme du monde. Cependant il fut loin de demeurer étranger à la politique genevoise pendant les premières années de la Restauration, et. jusqu'à l'époque où son âge l'obligea de renoncer à toute fonction publique. Après avoir soutenu avec vigueur, à son origine, le gouvernement de la République contre les partisans Irop ardents des idées nouvelles, il contribua ensuite, pour sa part, à la fusion qui s'opéra entre les hommes modérés des deux opinions opposées. Il avait déjà rendu, sous le régime français^ de grands services à l'instruction publique, en cherchant à lui conserver, à l'aide^
^ Voyez Bibl, Univ., nouv. série, mai, août et septembre 18iO.,
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de ia juste influence dont il jouissait, son caractère de nationalité genevoise ; il lui en rendit de non moins grands , après la Restauration, en appuyant et au besoin en provoquant les améliorations qu'elle réclamait. Pierre Prevos) aimait peu le monde ; mais quand il y paraissait , il se faisait remarquer par un esprit 6ny et par une bienveillance naturelle que n*altérait point une légère teinte d'ironie qui n'était qu'aimable et jamais blessante. Il avait vécu avant 1789, soit à Paris, soit à Berlin, au milieu des célébrités que renfermaient alors ces deux villes ; il avait conservé de ces deux séjours, surtout du second , des souvenirs pleins de vivacité qu'il retraçait d'une manière in* téressante. Apprécié comme il méritait de l'être par tous les hommes éminents que Genève possédait , Prévost occupait au milieu d'eux une place distinguée.
Gaspard de la Rive avait aussi la sienne, et cette place était bien caractérisée: il la devait moins peut-être à l'importance de quelques travaux scientifiques d'un vrai mérite, qu'aux qualités de son cœur et à la portée de sou esprit. Très-prononcé dans ses opinions , mais d'un caractère conciliant , il avait compris . que la restauration de Genève ne serait complète qu'autant que Genève restaurée réunirait dans son sein tous ceux de ses enfants qui, par leur mérite personnel, pouvaient lui être utiles et lui faire honneur. Ami de cœur de ces hommes avec lesquels, sous la domination française, il avait travaillé à la conservation de ce qui était resté de l'ancienne République et plus tard à sa restauration , il avait constamment cherché i unir dans une direction commune leur action et celle des l>ammes distingués qui étaient rentrés à Genève après 1814« lien entre ranciehne et la nouvelle Genève, il avait su, par la sincérité et la chaleur de son patriotisme, par les ressources d'un esprit aussi actif qu'ingénieux, par ramabilité et la rondeur de ses manières, par la loyauté de son caractère, faire disparaître bien des traces d'aigreur et bien des préventions que les luttes politiques qui accompagnèrent les