‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 80 sur 93 · DB A . -P . DR G AN DOLLB · texte numérisé non relu

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premières annexes de h Restauration, avaient momentanément laissées après elles. Doué d'une vive imagination et en même temps d*un sens parfaitement droit , d'un coup d'œil juste et prompt 9 il brillait dans la société par la verve et Toriginalité de son esprit , et par le choix heureux et souvent pittoresque de ses expressions. L'influence de de la Rive était moins peutêtre celle qui résulte d^une discussion suivie et d'un ensemble^ de raisonnements serrés^ qu'une influence de persuasion, due ii l'estime qu'inspirait son caractère , ainsi qu'au talent particulier avec lequel il savait résoudre une difficulté, ou désarçonner un antagoniste, par un trait d'esprit ou un simple appel au sentiment.

La société dont je viens de faire connaître les principaux éléments, se recrutait passagèrement d'étrangers de mérite qu'at« tiraient et retenaient à Genève la beauté du pays et la présence des hommes aimables et distingués qui s'y trouvaient alors réunis. Parmi les Genevois qui, en exerçant dignement les devoirs de Tbospitalité, cherchaient à rendre le séjour de leur patrie aussi agréable que possible aux nombreux visiteurs qui y affluaient alors, se trouvait au premier rang Marc-Auguste Pictet. La cordialité de son accueil , la facilité et la grâce de ses manière» exerçaient sur les étrangers, auxquels il savait si bien faire les honneurs de son pays, un attrait tout particulier. Et quand, en 1825, Genève eut à pleurer sa mort, elle ne perdit pas seulement un savant actif et ingénieux , qui l'honorait au dehors et hii était utile au dedans , mais elle eut a regretter en même temps le représentant le plus gracieux comme le plus empressé de Tbospitalité genevoise.

Ce n'est pas ici le lieu de rappeler les noms de ces étrangers dont plusieurs, illustres i divers titres, vinrent augmenter par leur présence l'agrément et les ressources de la société genevoise, et dont l'histoire se trouve ainsi plus ou moint liée à celle de Genève. Mais il en est un que j6 ne puis 'me résoudre à passer sous silence; il avait d'ailleurs trop de

tiirei à la qualité de Genevois, qui lui avait été confërëe à la suite des services importants qu'il avait rendus à Genève , pour que je puisse le consîdt^rer comme étranger : c'est Capo d'Istria. Personne n'ignore que c'est principalement à son influence que la Suisse, et Genève surtout , durent en 1814 et en 1815 la bienveillance que leur témoignèrent les puissances alliées. Capo d'Istria pensait h la Grèce en servant la Suisse; son cœur généreux et patriote comprenait les angoisses et sympathisait avec les espérances de citoyens qui redemandaient une patrie libre et indépendante. Et quand le temps fut venu, pour la Grèce, de secouer les chaînes de l'esclavage et d'aspirer h son tour à redevenir indépendante et libre , c'est à Genève, d'où étaient parties les inaniFestations les plus énergiques et les plus efficaces en faveur de ce pays, que Capo d'Istria vint établir son quattier-général , pour diriger de là les efforts de ses compatriotes. Les années qu'il passa à Genève sont gravées en souvenirs ineiïaçables dans la mémoire du petit nombre d'amis qu'il admit dans son intimité ; et tous ceux qui eurent à cette époque le bonheur de l'approcher, ne savaient s'ils devaient plus admirer en lui l'élévation du caractère ou la supériorité de l'intelligence. Aussi leur indignation est grande quand ils voient des écrivains, qui ont la dangereuse habitude de faire plier les faits à leurs idées préconçues et a leurs spéculations politiques, rabaisser au rÂle d'un simple agent de la Russie, celui qui en Russie n'a jamais vu que la Grèce, qui en Grèce n'a jamais vu que l'indépendance de son pays, et qui-, martyr de la cause à laquelle il avait voué sa vie, a comblé la mesure des sacrifices qu'il avait faits pour elle, en allant chercher une mort inévitable, comme d'autres seraient allés recevoir l'ovation décernée par la reconnaissance.

Quand on achève cette revue de toutes les richesses intellectuelles que Genève a eu le bonheur de renfermer dans son sein pendant près d'un quart de siècle, on ne peut s'empêcher d'ad- ^)ircr rheurcux concours de circonstances qui les avait réunies

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dans la même petite ville. C'est d'abord une révolution qui^ en dispersant plusieurs des enfants de Genève dans divers pays^ les avait forratSs à une grande école^ celle de la nécessité de se Faire une position, et les avait ^ en même temps, mis en contact avec les hommes marquants et les grands événements de répoque. Puis une restauration qui, accomplie sous les auspices les plus favorables par les hommes de talent et de dévouement demeurés sur le sol natal, avait réuni, dans leur commune patrie, toutes ces intelligences développées dans des atmosphères si différentes. Enfin un gouvernement -vraiment libéral qui , tandis que tout semblait rétrograder autour de lui en fait d'idées larges et généreuses, savait^ par sa sagesse, se faire pardonner de ses puissants voisins la liberté dont on jouissait sous sa direction, liberté telle qu'on n'en trouvait nulle part alors une plus complète et plus réelle sur le continent.

Il ne faut pas croire cependant que Genève fût entrée de prime abord, après 1814, dans la voie de concorde et de prospérité qu'elle ne tarda pas, il est vrai, à suivre. 11 aurait été difficile que des hommes tels que ceux qui s'y trouvèrent tout d'un coup réunis, si différents par leurs antécédents, par leurs points de vue, par le genre même de leur mérite, eussent pu s'entendre immédiatement. Il n'en fut point -ainsi, en effet; c'est ce qu'il est facile de comprendre. D'un côté, ceux qui, en restaurant la République^ avaient voulu l'appuyer essentiellement sur la base des anciennes traditions, ne pouvaient prendre leur parti de la voir se lancer trop facilement dans la carrière des innovations ; d'un autre côté , ceux qui voulaient la transformer en une république tout à fait moderne, s'irritaient de la résistance qu'ils rencontraient à faire adopter leurs idées quelquefois plus théoriques qu'applicables à un petit pays. La lutte fut vive, pendant les quatre ou cinq premières années de ki Restauration, entre les partisans de ces deux systèmes contraires ; mais elle se ter** mina par une conciliation graduelle, dans laquelle les deux partis, abandonnant ce qu'il y avait de trop exclusif dans leur^i

prétentions respectives. Tinrent se fondre dans une seule prétention, celle de travailler, sans distinction d'opinions politiques, au bien commun du pays. C'est qu'au Tond tous ces hommes, qui à cette époque honorèrent Genève à divers titres, avaient plus d'un point conimun, quelque diversité qu'il y eût en* tre eux : c'était chez tous la même élévation de caractère et le même amour désintéressé pour Genève ; tous étaient également désireux de reconnaître le vrai mérite partout où il se trouvait, et de lut assigner la place qui devait lui revenir ; tous aimaient la jeunesse, cherchaient à la former, à l'intéresser au pays, el à l'encourager sans la flatter ; tous voulaient le développement moral , intellectuel et matériel de la patrie, et cherchaient h l'obtenir. Comment ne pas se comprendre , comment ne pas finir par travailler en commun, quand on n'a qu'un même but et qu'on est même d'accord sur les moyens pour l'atteindre ? Aussi , une fois qu'ils se furent mieux connus et par conséquent qu'ils se furent appréciés, ces hommes si différents les uns des autres marchèrent enaemble. Alors commença cette vie de prospérité, cette série d'institutions utiles, de bonnes lois, de sages mesures administratives qui donnèrent une direction commune, toute dans l'intérêt de Genève, aux talents qui, jusqu'alors, s'étaient exercés seulement sur la scène politique. Gardons-nous, toutefois, de regretter les luttes qui précédèrent cette époque, quelque vives et pénibles qu'elles aient pu être, car elles étaient nécessaires pour qu'une transaction véritable pût avoir lieu entre les principes opposés qui partageaient la République, et elles forment une période aussi brillante qu'honorable de son histoire. Ce devait être, en effet, un beau spectacle, quelque petit qu'en fût le théâtre, que ce combat entre les représentants des idées anciennes auxquels la puissance des souvenirs donnait une grande autorité, et les partisan^ des idées nouvelles auxquels la puissance de leurs noms. Jointe à l'attrait toujours séducteur de la nouveauté, donnait une autorité non moins grande. De part et d'autre de grands talents

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se firent jour; et fi les noms des Dumont^ des De Candolle^ des Piciet-Diodati, des Sismondi^ des Bellot^ sont plus connus hors de Genève que ceux de leurs adTersaires politiques d'alors, les Genevois honorent encore el honoreront longtemps les noms des Lullin^ des Des Arts, des Schmidtmeyer^ des de la Rive, ainsi que ceux de tous les citoyens qui prêtaient un appui toujours ferme et ëclairë, souvent même éloquent, aux magistrats qu'ils avaient mis à leur tète e| avee lesquels ik avaient travaillé et espéré dans les mauvais jours. Mais, nous Tavons dit, ces luttes ne furent pas longues, et ne pouvaient Tétre entre des hommes faits pour se comprendre et s'apprécier ; elles eurent pour issue une paix qui ne devait point avoir de terme, parce qu'elle était fondée sur Testime réciproque que des adversaires loyaux, et animés au fond, des mêmes sentiments, ne manquent jamais, quand ils se sont mesurés sur le champ de bataille, de concevoir les uns pour les autres.

Le contre-coup de 1830 avait déjà un peu ébranlé cet heureux état de choses, résultat de l'esprit de conciliation qui depuis dix à douze ans avait constaminent dominé dans les Conseils genevois ; mais les hommes dont la sage prévoyance avait graduellement préparé Genàve à un régime plus démocratique , réunis i ceux qui s'étaient formés à leur école, surent alors la préserver des excès de la démocratie. Malheureusement ils disparaissaient peu à peu ; au commencement de 1841, De Candoile, Luilin de Châteauvieux et de Sismondi, seuls de tous ceux que nous avons nommés, vivaient encore, mais ils voyaient Thorizon de Genève se rembrunir tous les jours davantage^ et de sinistres pressentiments attristaient leurs derniers jours. De Candoile et Luilin de Châteauvieux ne virent pas ce jouPnéfaste où croula l'édifice constitutionnel établi et consolidé avec tant de soins par eux et leurs' amis ; ils moururent quelques semaines avant. De Sismondi le vit, et protesta contre l'envahissement de la démagogie, avec l'énergie du désespoir et l'autorité d'une parole qui ne fut jamais plus

éloquente et plus digne, au nom de toutes ces nobles intelligences dont il était denoeuré /;omine le fidèle représentant. Puis luiau^si mourut le 22 juin 1842, peu de jours après Tacceptation de la nouvelle constitution , disparaissant en même temps que ce régime sous lequel Genève avait vécu heureuse et honorée et qui mourait avec lui.

Ainsi, au même instant où le dernier astre de la belle pléiade qui avait brillé sur Genève s'éteignait pour jamais, on voyait périr cette constitution, œuvre de transaction et de conciliation entre des idées et des intérêts si divers. Singulière coïncidence; comme si, par une espèce de talisman, l'état politique de Genève eût été intimement lié à la conservation de ces hommes qui, ainsi que je fai déjà dit dans une autre occasion, avaient aimé la patrie qui leur avait donné le jour et qu'ils avaient Tait renaître à leur tour, à la fois comme on aime sa mère et comme on aime sa fille.

Heureusement qu'ils ne sont pas morts tout entiers; heureusement qu'ils n'ont pas emporté avec eux toutes les idées qu'ils avaient semées : la génération qu'ils ont formée ne sera pas, quelle que soit son infériorité à leur égard ,' tout à fait indigne de ses maîtres. Sans doute, elle ne peut offrir à Genève un avenir aussi brillant que l'a été son passé ; les circonstances et les hommes ne sont plus les mêmes; mais elle peut encore lui préparer un avenir honorable. Que tous ceux qui la composent et qu'animent les mêmes sentiments fassent comme leurs pères, qu'ils s'unissent pour travailler dans le même but, chacun dans la sphère qui lui est propre. Qu'ils aient toujours pour direction commune de conserver à Genève , dans le développement de sa vie intellectuelle comme dans celui de sa vie pratique, ce caractère de moralité sévère, ce respect pour le fond des choses qui, sans négliger la forme, se garde de jamais lui sacrifier le solide; ce caractère d'austérité, disons le mot, de puritanisme dans les idées , qui doit être le trait distinctif de notre ville. Ce sont des qualités rares et peu appréciées par le temps qui

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court , dont Texcès risque même quelquefois d'engendrer le ridicule^ mais dont Tcxcès est bien moins à craindre que Tabsence. il est du devoir, il est même de Tiniérét de Genève de les conserver précieusement , car^ à l'époque difficile où nous sommes, un petit pays ne peut subsister qu'à deux conditions : l'une, d'avoir foi aux principes et de les mettre en pratique, l'autre, d^avoir sa physionomie propre, de vouloir être soi et non pas comme tout le monde.

Je reviens à De Candolle ; il en est temps. Si, en abordant cette dernière phase de l'histoire de sa vie, je me suis permis une si longue digression, .c'est qu'au fond j'avais le sentiment que je ne le quittais pas tout à fait. Son nom, son souvenir étaient constamment dans ma pensée quand je revenais sur les vingt-cinq années pendant lesquelles il a vécu à Genève, parce qu'ils sont intimement liés à tout ce qui s'est fait d'utile et d'honorable dans notre pays pendant cette période. Je reviens donc exclusivement à lui, et il me sera plus facile de le suivre dans sa vie de Genève, maintenant que j'ai fait connaître l'atmosphère nouvelle dans laquelle il va respirer.

Un jour, c'était à la fin de septembre 18 1 6, les habitants de la Cour de Saint-Pierre, petite place où est située à Genève la maison de De Candolle, voient défiler sous leurs yeux quarante petits chars de roulage chargés de bagage. Ce jour-là, De Candolle était fixé à Genève, car ce bagage c'était son herbier, et rherbier une fois installé. De Candolle Tétait aussi. Ses premiers soins, à son arrivée, se concentrèrent sur son établissement et surtout sur l'arrangement de cet herbier devenu déjà si considérable. Ce fut un grand travail ; mais il y apporta un tel esprit d'ordre, que l'opération fut vile achevée cl parfaitement bien faite. Il disait souvent qu'il n'avait jamais mieux reconnu que dans cette occasion tous les avantages de l'habitude de méthode qu*il avait puisée dans ses études de

classification, et quià son tour réagissait d'une manière si heureuse sur ses travaux tnéines.

De Candolle, aussitôt qu'il fut arrivé, fut mis en possession de (a chaire d'Histoire Naturelle qu'on avait créée pour lui, et devint ainsi professeur effectif de TÀcadémie de Genève dont il était déjà, depuis 1800, professeur honoraire. Un enseignement de botanique institué à Genève, et De Candolle appelé à le donner, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire sentir la nécessité d'un Jardin botanique. Le gouvernement s'empressa de fournir, dans l'intérieur de la ville^ le terrain néces* saire pour l'établissement de ce Jardin ; les parliculicrs les plus riches se mirent à la tétc d'une souscription destinée à couvrir les frais considérables que devait nécessairement en* traîner un semblable établissement, et bientôt, grâce au zèle avec lequel chacun, dans la limite de ses moyens pécuniaires, concourut à celte nouvelle création. De Candolle put se retrouver au milieu des compagnes inséparables de ses travaux. Ce fut le 19 novembre 1817, que le Professeur Gaspard de la Rive, qui était alors le Premier Syndic, c'est-à-dire le premier magistrat de la République, inaugura le nouveau Jardin, avec quelques autres membres du gouvernement et de l'Âca* demie, en plantant lui-même les espèces qui, dans l'ordre méthodique adopté, se trouvaient les premières de l'école botanique. Cette inauguration solennelle était un hommage que le pays rendait, par l'organe de ses chefs, à la science et au digne représentant qu'elle venait d'acquérir à Genève. Ce fut également, envers De Candolle, l'occasion d'une manifestation générale de la haute considération dont il était entouré et de l'intérêt qu'inspiraient ses travaux et la gloire qui en devait rejaillir sur le pays tout entier; il en fut profondément touché, et le témoigna par le dévouement avec lequel il consacra une grande partie de son temps et de ses forces, soit au Jardin même, soit à d'autres institutions utiles dont il provoqua et Seconda plus tard la création.

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