DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES ÉTUDES CLASSIQUES. INTRODUCTION
C'est à la demande de mes amis, à la demande des bibliophiles intéressés aux livres américains, dans les deux mondes, que je me décide à publier le catalogue de cette portion de ma bibliothèque. Fruit de vingt-cinq années de voyages et de résidence au Mexique et dans l'Amérique centrale, cette collection a été formée insensiblement sans que je me sois donné d'autre peine, en quelque sorte, que celle de glaner à droite et à gauche les livres et les manuscrits ou de les recevoir des mains qui me les offraient. Je ne suis ni bibliophile, ni collectionneur, dans l'acception commune de ces mots. Ma bibliothèque n'a été réunie dans d'autre but que de m'instruire des langues et des traditions des régions que j'ai visitées et d'acquérir ainsi de nouvelles connaissances sur l'histoire et la philologie américaines. Je n'ai songé, en aucun temps, à posséder une bibliothèque spéciale et jamais il ne m'est venu, par anticipation, à l'esprit, que je pusse prétendre au titre de savant. L'un m'a été amené insensiblement avec l'autre. Après vingt-cinq ans de voyages et d'études variées, je me suis trouvé possesseur d'une petite collection, unique au monde, et, presque à mon insu, je suis arrivé, à
l'aide des documents qui s'y trouvent énumérés, à découvrir les my stères les plus cachés de la science et de la philosophie antiques.
Le lecteur ne se formalisera pas de mon assurance. N'est-il pas naturel qu'en parlant de mes livres et de mes documents, j'énonce sans détour les résultats que m'ont procurés leur investigation et leur étude? Ne convient-il pas que je mette le public au courant des questions que ces résultats ont soulevées et qu'ils sont destinés à soulever encore dans l'avenir ? Ceux qui me connaissent savent que je n'ai point d'arrière-pensée. C'est pour eux que j'écris ; c'est pour eux que je ferai connaître prochainement, s'il plaît à Dieu, l'ensemble des découvertes dont je suis redevable à ma bibliothèque. En attendant, je crois devoir informer les lecteurs qui ont eu la patience de me suivre, depuis dix-sept ans, dans les différentes phases de mes travaux scientifiques, que mes prévisions, relativement au double sens, enveloppé dans la lettre des livres anciens, se sont réalisées au delà de mes espérances. La critique atrabilaire de quelques savants de l'école germanique, pas plus que le silence significatif des académiciens qui ont « fait leur siège, » n'a réussi à me décourager. Je répète donc, hardiment, comme il y a cinq ans, dans mes Quatre Lettres sur le Mexique, que philologues et historiens font entièrement fausse route, en cherchant en Asie le berceau commun de la civilisation et des religions de l'antiquité.
Ce n'est pas sur des conjectures que je fonde cette assertion. Elle est basée entièrement sur des faits ; elle n'est que le résumé, en trois mots, de toute une série d'annales historiques, dont la mythologie orientale a gardé le secret et dont l'étude assidue des langues et de la mythologie américaines m'a ouvert et fait comprendre l'admirable ensemble. Quelques professeurs aux prétentions classiques diront encore une fois, sans doute, que mon livre n'est qu'un tissu de paradoxes. Je leur répondrai, comme il y a cinq ans,, que si, selon
le dictionnaire, le paradoxe est une « proposition contraire à l'opinion commune, » ils auront entièrement raison. J'ajouterai même l'exemple, fourni par le dictionnaire, et je dirai que si " le mouvement de la terre autour du soleil a été 5, regardé longtemps comme un paradoxe, » il en sera de même de la proposition que j'avançai, il y a cinq ans, sur les origines de la civilisation et des institutions antiques.
A partir d'Homère et d'Hésiode, une foule de textes grecs et latins, guides plus sûrs et surtout plus clairs que les idées de l'école germanique, font de l'Occident le point de départ des dieux et de la mythologie. Deux fois, Homère met dans la bouche de Junon (^) ces paroles remarquables : " Je vais r, visiter, aux confins de la terre féconde, l'Océan, père des » dieux, et la vénérable Téthys, qui m'ont élevée et nourrie » dans leurs demeures. » D'autres textes, non moins explicites et que je citerai à l'occasion, affirment la même idée. On la trouve dans les Védas, ainsi que dans la plupart des traditions antiques de l'Asie et jusque dans celles des Aryas, que l'on invoque si mal à propos en faveur d'une origine orientale; car leurs chants sont d'accord pour reléguer leur berceau dans une région du nord-ouest, dont la nature se serait refroidie subitement et dont nul orientaliste n'a été jusqu'ici capable de fixer la situation.
C'est dans ce nord-ouest lointain que les anciens s'accordent à placer les Champs-Élyséens, ainsi que les souvenirs d'une antique géographie océanique qui s'effacèrent de plus en plus, à mesure qu'on se rapprochait des temps modernes. Les Phéniciens et les Carthaginois, qui s'étaient réservé le monopole du commerce dans les îles de la mer Britannique, avaient poussé leur navigation dans les contrées les plus septentrionales, et l'on conjecture que c'était la route qu'ils suivaient pour se rendre aux côtes de l'Amérique ou plutôt pour
(») Iliade, ch. XIV.
en revenir. Car il est probable que, se laissant entraîner par les vents alizés, de l'Afrique au continent opposé, ils prenaient ensuite la direction du nord, en suivant, pour s'en retourner, le courant du Gulf-Stream, parfaitement connu des anciens, et partaient des Antilles, en touchant aux côtes de l'Islande et des autres îles de l'Atlantique du nord, aujourd'hui disparues sous les flots, avant d'atteindre les îles Britanniques.
On a trop longtemps relégué au rang des fables les idées que les anciens s'étaient faites sur l'existence de l'hémisphère occidental : il est, en effet, bien plus commode de traiter de fable ce que l'on ne comprend pas, que de se donner la peine d'aller au fond des choses pour en rechercher l'authenticité. C'est là une fin de non-recevoir que les adeptes français de l'école germanique ont mis en avant, depuis un demi-siècle, avec une pertinacité qui ne fait guère honneur à leur savoir.
" En soulevant des questions qui offriraient déjà de l'importance dans l'intérêt des études philologiques, dit à ce sujet Alexandre de Humboldt (0, je n'ai pu gagner sur moi de passer entièrement sous silence ce qui appartient moins à la description du monde réel qu'au cycle de la géographie mythique. Il en est de l'espace comme du temps : on ne saurait traiter l'histoire sous un point de vue philosophique, en ensevelissant dans un oubli absolu les temps héroïques. Les mythes des peuples, mêlés à l'histoire et à la géographie, ne sont pas en entier du domaine idéal : si le vague est un de leurs traits distinctifs, si le symbole y couvre la réalité d'un voile plus ou moins épais, les mythes, intimement liés entre eux, n'en révèlent pas moins la souche antique des premiers aperçus de cosmogonie et de physique. Les faits de l'histoire et de la géographie primitive ne sont pas seulement
(') Essai sur rhist. de la géographie du Nouveau-Continent, tome I, pag. 112 et suiv.
d'ingénieuses fictions ; les opinions qu'on s'est formées sur le monde idéal s'y reflètent.
» La grande terre, située vers le nord-ouest, indiquée comme Méropîs, dans les fragments de Théopompe et comme Continent Crânien dans deux passages de Plutarque, que nous examinerons plus tard, tient à un cercle de mythes (dont le voile en entier se lève dans les documents mexicains) qui, malgré les sarcasmes des pères de l'Église (*), remonte à une haute antiquité dans la sphère des opinions helléniques, comme tout ce qui a rapport, soit à Silène (^), devin et personnage cosmogonique, soit à cet empire des Titans et de Saturne, refoulé progressivement vers l'ouest et le nordouest ('). Le mythe de l'Atlantide ou d'un grand continent occidental, lors même qu'on ne le croirait pas importé d'Egypte et purement dû au génie poétique de Solon, date pour le moins du VI*^ siècle avant notre ère. Lorsque l'hypothèse de la sphéricité de la terre, sortie de l'école des Pythagoriciens, parvint à se répandre et à pénétrer dans les esprits, les discussions sur les zones habitables et la probabilité de l'existence d'autres terres, dont le climat était égal au nôtre, sous des parallèles hétéronymes et dans des saisons opposées, devinrent la matière d'un chapitre qui ne pouvait manquer dans aucun traité de la sphère ou de la cosmogonie. Ceux qui n'avaient pas entrevu, comme Polybe et Erathostène, que l'élévation des terres, le ralentissement de la marche apparente du soleil en approchant des tropiques et l'éloignement des deux passages du soleil par le zénith du lieu, rendaient, dans la zone
(1) Ou plutôt d'un père de l'église. Tertull. de Paiiîo, cap. 2. (0pp. éd. Paris, 1664, pag. 112.) Cf. aussi Tertull., Adversus Hermog., cap. 25. (0pp. pag. 242), sur " Silenum illum de aiio orbe obseverantem. „
(2) Creuzer, Symbol., tome II, pag. 213, 215, 225.
(3) Voss, Krit. Blatter, tome II, pag. 364-366. Selon Théopompe, Saturne même est, chez les Occidentaux, une incarnation de l'hiver. (Plutar., de Iside et Osir., cap. 69).
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équinoxiale, l'équateur même moins chaud (*) que les régions plus voisines des tropiques; ceux-là submergeaient, par l'effet d'un courant équatorial, cette partie de la surface du globe qui, brûlée par le soleil, ne leur paraissait aucunement propre à être habitée ; c'était l'opinion répandue surtout par Cléanthe le Stoïcien et par le grammairien Cratès {^). Elle fut réfutée par Geminius, mais reparut dans toute sa force au commencement du V^ siècle, dans la théorie des impulsions océaniques, que Macrobe émit comme une théorie du flux et du reflux de la mer (^). Au delà de ce bras de l'Océan équatorial qui traverse la zone torride, au delà de notre masse de terres continentales, qui sont étendues, en forme de chlamyde (^) et isolées dans une partie de l'hémisphère boréal, on supposait d'autres masses de terres, dans lesquelles se répètent les mêmes phénomènes climatériques que nous observons chez nous. Il ne paraissait guère probable que la grande portion de la surface du globe, non occupée par notre oixoufxîvvî, fût uniquement couverte d'eau. Des idées d'équilibre et de symétrie, dont la fausse application a conduit jusque dans les temps modernes à de nombreux rêves géographiques, semblaient même s'y opposer.
« C'est sous l'empire de ces idées que prirent naissance les groupes isolés de continents dans l'hémisphère opposé, indiqués par Aristote et son école (^); les doubles Éthiopiens de Cratès, dont les uns habitaient au sud du bras de mer équa-
(1) Strab. Geogr. II, pag. 153-155. Alm. 97-98 cas. — Cleomed. I, 6, édit. Schmidt, 1832, pag. 25. — Gemin. Élément. Astron. cap. 13. — Petau, Uran. pag. 54. Comparez, pour prononcer sur la justesse de ces idées, les résultats des températures moyennes sous l'équateur, sous les tropiques et dans la zone sous-tropicale, consignés dans Humboldt, Relation historique, tome III, pag. 498-501.
(2) Strab. Geogr. pag. 56. Alm. pag. 31, cas. — Macrob. Sut., cap.23. (') In Somn. Scip. II, 9.
(«) Strab. Geogr. II, pag. 173, 179.
(^) Meteorolog. II, 5, de Mundo, cap. 3.
torial (^); Vautre monde, «.llv olxou^h-ï^, de Strabon(^), Valter orUs de Mêla ('), une véritable terre australe (*); les deux zones (cinguli) habitables de Cicéron, dont l'une est celle de nos antipodes insulaires; enfin, la terra quadrifîda ou les quatuor habitationes vel insulae (quatre masses de terres séparées les unes des autres) de Macrobe (^). Dans le système pythagoricien de Philolaus, d'après lequel le soleil n'était qu'un immense réflecteur recevant la lumière d'un corps central (Hestia), la terre et l'Antichthon d'Hicétas de Syracuse (Nicetas, selon quelques manuscrits de Ciceron) se mouvaient parallèlement dans leur orbite commun ; mais cet Antichthon n'était que l'hémisphère opposé au nôtre ("), hémisphère que les géographes peuplaient à leur gré ('). J'ai cru, ajoute Humboldt, devoir donner cet aperçu général des idées que les hommes se sont constamment formées, dès les temps les plus reculés, sur l'existence d'un autre monde ou de continents tr ans-océaniques.
« Les pères de l'Église, dont le moine Cosmas s'était fait l'interprète, ont travesti ces conceptions primitives de la manière la plus bizarre, en supposant une terra ultra oceanum (*), qui encadre le parallélogramme de leur mappemonde. Le moyen âge, ne vivant que de souvenirs qu'il supposait classiques et n'ayant foi dans ses propres découvertes qu'autant qu'il croyait en trouver des indices chez les an-
(») Strab. Geogr. 1, pag. 55.
(2) Ibid. II, pag. 179.
(3) Mêla, I, 9, 4.
(♦) " Quod si est aiter orbis sunt que oppositi nobis a meridie Antiohthones, etc. (Tzschucke, Ad Mei. Vol. II, part. I, pag. 226 et 334.)
(5) Comment, in Somn. Scip. 11, 9.
(«) Boeckh. Disp. de Plat. syst. Coel. glob., 1810, page 19; id. Philolaos, 1819, pag. 115, 117, etc.
{') Mêla I, pag. 1, 2.
(8) Cosmas Indicopl. Topogr, Christ, dans Montfaucon, Coll. Nov. Pat. tom. II, pag. 189.
ciens, a été agité jusqu'au temps de Colomb par tous les rêves cosmogoniques des siècles antérieurs. »
Je m'arrête ici avec Humboldt, dont la sagacité entrevoyait si bien la vérité, cachée sous le voile de ces rêves cosmogoniques, qu'il reconnaît, justement, en commençant n'être pas tellement du domaine idéal. Mais ce qu'il dit, en terminant, du moyen âge, n'est pas moins applicable aux nombreux écrivains latins et grecs qu'il cite partout, avec tant d'à propos. Ces écrivains ne vivaient non plus que de souvenirs, et si ceux du moyen âge en parlaient avec moins de clarté, c'est qu'ils étaient bien plus éloignés des origines, que ne l'étaient les philosophes et les géographes de l'époque grecque et romaine. Ces souvenirs, on y avait foi, parce qu'ils se rattachaient à toutes les traditions des peuples. Car ils rappelaient un passé, dont les mystères antiques avaient gardé le secret et dont ces souvenirs n'étaient plus que les pâles reflets. Mais les rares voyageurs de cette époque les retrouvaient vivants dans les ports de mer, sur toutes les côtes de l'Atlantique et jusque dans les villes maritimes de l'Inde : ces souvenirs s'y mêlaient à des souvenirs plus anciens, de prodiges effrayants, de montres surnaturels, de terres disparues sous les flots, et les légendes de la Bretagne, de l'Irlande et de la Norwége en sont encore remplies aujourd'hui. Les pêcheurs de nos côtes les racontaient à l'envie pour alimenter la curiosité et exciter dans la jeunesse le goût des navigations périlleuses. Ils servirent surtout à Colomb pour découvrir les terres trans-océaniques de l'Amérique. Ce qu'il y a, toutefois, d'étrange à cet égard et ce qui prouve bien la légèreté et l'inconstance des écoles modernes, c'est qu'on cessa d'y croire, précisément à l'époque où se vérifièrent, avec le plus d'éclat, les rêves du moyen âge.
Les rêveurs de l'école germanique sont pleins de contradictions de ce genre : mais à cette école tout est permis ; elle sait que ses théories, même les plus extravagantes, trouveront toujours chez nous de l'écho. Aussi, quand j'ai osé
ressusciter les rêves du moyen âge et les souvenirs cosmogoniques des anciens, ont-ils trouvé que je retournais de trois siècles en arrière. Ces souvenirs, les textes nombreux qui existent à leur appui dans les auteurs grecs et latins, dérangent leurs systèmes, bouleversent leur linguistique, écbafaudée à grands renforts de mots nouveaux et vides de sens. Les Grecs comme les Latins leur conviennent, quand ils y découvrent, par hasard, quelque chose qui semble leur prêter de l'appui; mais du moment que ces auteurs respectés paraissent contenir des témoignages comme ceux qu'invoqua Colomb, et que reproduit Humboldt, ce ne sont plus que des souvenirs mythiques, que des rêves dignes, tout au plus, de l'ignorance du moyen âge. Comme si les mythes n'étaient pas le voile à l'aide duquel les sages des temps pré-historiques dérobaient au vulgaire la connaissance du monde et les mystères de la science antique. Je le répète, et ce n'est pas sans dessein, c'est l'école germanique, c'est la philosophie allemande, dont nos savants continuent à se faire, depuis surtout un demi-siècle, les serviles copistes, qui ont fourvoyé nos écoles.
* La langue française, disaient les rédacteurs de la Revue Germanique (*), est la langue de la clarté, de la sociabilité et de la vulgarisation. Enveloppe transparente et solide de l'idée, elle ne lui permet ni de se cacher, ni de se détendre. D'un autre côté, elle ne sépare point; elle unit.... La langue allemande a un tout autre caractère. L'exacte précision et la clarté limpide du français lui font défaut. Elle flotte autour de la pensée en plis épais et indécis, et elle abonde en mots vagues qui laissent à l'esprit la périlleuse facilité de l'a peu près. »
Ce portrait est de MM. DoUfus et Nefïtzer, l'un et l'autre
(1) De l'esprit français et de l'esprit allemand, l^"" art. de la Revue Germanique, 1858, pag. 9.
panégyristes de la langue et des travaux de l'école germanique. Si la langue est l'expression du génie d'un peuple, que dirons-nous d'après ce portrait, du génie germanique et de ses travaux? J'en laisse toute l'appréciation au lecteur. Tel est, cependant, le drapeau que suivent les professeurs du Collège de France. L'école germanique, dont l'érudition est incontestable, mais qui n'est pas moins embrouillée que sa langue, n'a réalisé, depuis cinquante ans, que des contre-sens en philosophie, comme en philologie et en religion. Elle nous a imposé une technologie nouvelle, non moins obscure que sa linguistique, pour les besoins de laquelle elle a été inventée. Elle nous a imposé ses Aryas et son Aryaque, dont elle ne sait comment se tirer, tout en faisant de cette nuageuse nation ou tribu la source du beau et du grand, et l'Aryanisme scientifique des Allemands a envahi ainsi les domaines académiques, comme il y a quatorze siècles, l'Arianisme religieux, qu'ils travaillent à ressusciter, s'imposa au monde romain.
Remarquez que je ne prétends d'aucune manière ravaler ce qu'il y a de mérites dans les travaux scientifiques de l'Allemagne. Ils sont immenses. Mais je me demande à quoi ils ont abouti. Qu'est-il résulté de leurs savants fatras sur la linguistique, depuis Bopp, le maître de l'école, le chéri du Collège de France ? rien que des rapprochements indécis entre certains groupes de langues, ou des dissertations sans fin sur la valeur d'une lettre permutée, sur la formation d'un adjectif ou des cas d'une déclinaison. Ouvrez les traductions diverses qu'on a faites des Védas et des autres livres sacrés de l'Inde : lisez-en les commentaires, pensés et repensés par les plus savants professeurs de l'époque. En quoi se résument ces chants augustes des Aryas, ces hymnes védiques, composés par les plus sages de l'antiquité brahmanique, eh! bien, au témoignage même de l'oracle d'Oxford, tout se réduit à « des combats entre les nuages et les brouillards ! »
Quoi ! c'est là tout ce qu'on a trouvé dans les livres divins de l'Inde ! c'est dans de telles niaiseries que, durant quatre
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mille ans, les sages adorateurs de Brahma auront passé leur temps! et vous croyez cela, germanistes? En vérité, votre science est bien pauvre; vous rabaissez par trop au niveau de votre ignorance cette littérature dont vous êtes si fiers. Avouez plutôt que vous ne comprenez rien aux Védas. Confessez franchement que vous êtes incapables de pénétrer les mystères voilés sous les termes à double sens de ces poèmes vénérables, dont vous saisissez à peine le côté le plus vulgaire. Ce n'est qu'à ce prix que l'histoire vous saura quelque gré de tant de veilles et d'illustres travaux.
Indignez-vous, si cela vous plaît. C'est un profane qui vous parle. C'est le traducteur du Popol Vuh, des livres mexicains et quiches, pour lesquels vous montrez un si profond dédain, c'est lui qui touche sans respect à votre arche sainte et ose vous demander où vous a conduit l'école germanique. Indignez-vous, jetez-moi à la face toutes vos épithètes d'écolâtres hautains. Vous ne m'empêcherez pas de vous dire la vérité. Engoués, comme vous l'êtes, de l'Orient, encore plus que vos maîtres, illusionnés par cette technologie absurde où le germanisme vous a pris comme en des filets, vous tournez le dos à la lumière : vous avez fait fausse route et vous vous êtes obstinés à croire que le soleil n'éclairait que d'un côté. Vous avez dédaigné l'Occident. Vous n'avez pas seulement repoussé les témoignages qui pouvaient vous venir de cet hémisphère; mais vous les avez dénigrés. Vous avez méprisé les monuments, dont l'étude était seule capable de dissiper l'obscurité qui continue à envelopper tous ceux de l'Orient, en dépit de vos honorables labeurs. Vous avez mis tout en œuvre pour faire jaillir la lumière aux lieux où elle semble commencer et vous avez oublié que le soleil, dans sa carrière, fait le tour du monde ou vice versa. Vous avez remué la poussière de toutes les bibliothèques, relevé toutes les inscriptions, des bords du Tibre aux marais de l'Euphrate. Puis, lorsque vous vous êtes cru les maîtres de la science antique, vous avez prononcé du haut de vos chaires. Vous,
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qui tournez en ridicule l'infaillibilité doctrinale du Pontife Romain, vous avez promulgué un syllabus sur des matières sujettes à toutes les vicissitudes, à tous les caprices du génie humain.
Mais qui a jamais ouï dire, même aux nations les plus sauvages, que pour parler au nom de la justice, on ne dût consulter qu'une des deux parties en présence, sans écouter l'autre? Quel généalogiste fut jamais assez insensé pour s'imaginer de dresser un tableau généalogique, en ne prenant les ascendants que d'un seul côté ? Qui serait assez fou, parmi les naturalistes, pour affirmer qu'un enfant pût être engendré sans le secours de l'un des deux conjoints? C'est, cependant, ainsi que l'école germanique a prétendu asseoir les bases de l'histoire et de la linguistique. La linguistique, surtout.
0 Lilliputiens! vous avez enveloppé Gulliver endormi de vos ligaments : mais Gulliver s'est éveillé et, en se levant, il a rompu vos faibles chaînes. Vous avez offert tous vos encens à la statue de Nabuchodonosor ; mais une pierre est descendue de la montagne et la statue d'or, aux pieds d'argile, s'est brisée en mille pièces.
N'est-il pas bien téméraire de ma part de m'exprimer avec si peu de déférence sur le compte de l'école germanique, objet de tant d'adulations, depuis cinquante ans, en France et en Angleterre ? mais, que voulez-vous? je n'ai jamais éprouvé de sympathie pour cette école outrecuidante de l'Aryanisme, qui prétend tout peser dans la moitié d'une balance. Eh! bien, la pierre qui brisera ce monument de l'orgueil scientifique, qui fera rouler en morceaux cette arche creuse, elle est ici : elle est dans les documents de cette bibliothèque que j'ai le plaisir de faire connaître au public.
Vous avez bâti une histoire et une linguistique à votre façon. Vous recommencerez. C'est une peine que vous vous fussiez épargnée, si, attentifs à la voix d'un génie, le seul que l'Allemagne ait eu depuis Leibnitz , Alexandre de Humboldt, vous aviez étudié les langues et les monuments de
l'Amérique, où il obtint ses premiers et plus glorieux lauriers. On ne m'objectera pas les difficultés. Vous allez en Asie. Qui vous empêchait d'aller en Amérique? Vous pouviez, sans même vous donner ce travail, consulter les excellents ouvrages, écrits en latin ou en espagnol, à l'époque de Charles- Quint et de Philippe II, ou aller fouiller aux archives de Séville et de Simancas, comme vous avez fouillé celles du reste de l'Europe. Avec un peu d'impartialité, vous eussiez suivi les traces de Humboldt et, depuis cinquante ans, qu'il a écrit son Essai sur l'histoire de la géographie du nouveau continent et ses Vues des Cordillères, etc., vous eussiez pu doter la science d'une portion incalculable de documents, non moins importants pour la linguistique que pour l'histoire. Vous eussiez rempli les deux plateaux de la balance. Vous seriez aujourd'hui en possession d'un véritable tableau généalogique des peuples et des tribus, d'une histoire et d'une linguistique solides, basées sur l'ensemble des monuments et des langues des deux mondes.
Vous avez beau faire. Aucun argument ne saurait justifier aux yeux des savants équitables votre incurie et votre ignorance. C'est vous qui l'avez voulu. Vous avez bâti un système à grands frais et vous avez prétendu en faire une science. Votre manie a été l'Orient: vous en avez tout fait sortir; vous prétendez encore y ramener toutes les origines. Votre engouement, d'ailleurs, a été si loin, que Max Mûller, votre oracle d'Oxford, sans consulter même le Mithridates d'Adelung, a fait, pour s'épargner la peine d'une nouvelle étude, une seule fournée de toutes les langues américaines, en les décorant du titre vague de touraniennes, dont il serait hors d'état de définir l'acception. Pauvre école germanique! creuse autant que la statue de Nabuchodonosor, sonore comme tout ce qui est creux; en dépit des éléments précieux qui sont entrés dans sa composition, elle ne tardera pas à s'écrouler, ainsi que ces édifices branlants, qui n'ont que du sable pour ciment et pour base.
Avec des esprits aussi éminents, avec des travailleurs aussi remarquables que le sont les pionniers de l'école germanique, quels vastes résultats eussent été acquis par leurs efforts, combinés dans les deux mondes, en continuant la voie où s'était engagé Humboldt! Ce voyageur illustre savait bien ce qu'il fesait, lorsqu'il comparait avec tant de soin les courts vocabulaires qu'il avait pu recueillir aux bords de l'Orénoque avec les langues de notre continent : lorsqu'il pesait dans une égale balance les institutions de l'Amérique et de l'Asie et qu'il rapprochait, avec l'intuition du génie, les cycles et les calendriers du Bogota et du Mexique de ceux du Thibet et de l'Étrurie. Ce n'est pas lui qui m'eût interpellé avec aigreur, en me conseillant, comme un jour certain critique bien connu, de m'en tenir à l'Amérique, sans tenter d'empiéter sur les domaines académiques de l'Egypte et de l'Inde.
Sans écouter les cris d'alarme et de pieuse terreur de ces germanistes intéressés, j'ai marché en avant avec le maître que je m'étais choisi. Allemand de naissance, Humboldt, qui avait du sang français dans les veines, avait choisi la langue française pour écrire ses ouvrages les plus importants ; aussi était-il des nôtres cent fois plus que ne le sont nos savants et académiciens de l'école germanique. Ce que j'ai obtenu, en marchant sur ses traces, depuis vingt-cinq ans, est immense. Aussi, quand je viens à envisager les résultats, acquis par mes seuls efforts, je sens vivement que l'essor donné en Europe aux travaux de l'archéologie et de la philologie de l'Orient, n'ait pas à la fois poussé les explorateurs scientifiques dans les deux mondes. Je ne veux pas parler ici de mes travaux antécédants, bien qu'il puissent compter pour quelque chose. Dans ce que j'ai écrit sur l'Amérique, depuis vingt ans, il y a à prendre et à laisser. L'aveu ne m'en coûte rien. L'homme est sujet à l'erreur et celui qui, en écrivant, n'a d'autre objet que la recherche de la vérité, ne saurait se sentir humilié, en avouant qu'il s'est trompé quelquefois dans ses remarques. Il serait bien étonnant, d'ailleurs, qu'on
pût arriver tout d'un coup à découvrir la vérité entière. Je n'ai jamais eu la prétention d'écrire des livres parfaits. Les œuvres parfaites sont celles de Dieu, non les créations éphémères de l'homme.
Ce que je puis m'avouer sans orgueil, c'est que, dans mes écrits comme dans mes voyages, je n'ai cherché qu'à m'instruire et s'instruire, c'est chercher la vérité. Je suis né curieux; je suis naturellement observateur. J'ai voulu aller jusqu'au fond des choses, autant qu'il m'était donné de le faire. Je ne me suis attardé devant aucun obstacle. Intéressé dès mon enfance aux récits de l'Amérique, j'ai travaillé à découvrir dans l'histoire l'origine des nations américaines. Sans que j'eusse pris d'avance le parti d'apprendre les langues de l'Occident, le premier document original qui me tomba entre les mains à Mexico, le Codex Chimalpopoca, me convainquit à l'instant de la nécessité d'une telle étude. C'était en 1850. Depuis lors, je n'ai cessé de m'en occuper plus ou moins. Cinq ans plus tard, en mettant pour la première fois le pied sur le sol de l'Amérique centrale, à Nicaragua, les mots que j'entendis tout d'abord prononcer par les indigènes, me frappèrent par leur similitude de son et de sens avec des mots latins, flamands, allemands et anglais. C'était ma première impression. Je la consignai, à cette époque, dans une lettre écrite de Guatemala à M. Alfred Maury, depuis membre de l'Institut, lettre qui fut insérée aux Nouvelles Annales des Voyages par M. Malte-Brun. Cette impression, au lieu de s'effacer, avec le temps, n'a fait que se fortifier, par l'étude des langues de l'Amérique centrale. On en peut suivre la progression, en parcourant mes différents ouvrages, écrits depuis cette époque.
Dans mon Histoire des nations civilisées du Mexique, etc., publiée de 1857 à 1858, encore trop peu au courant de la matière, je me contentai d'insinuer que les Scandinaves auraient bien pu arriver en Amérique, avant l'époque, assignée par les Sagas, selon les recherches savantes de Cari Rafn et
des autres antiquaires de Copenhague. De retour dans l'Amérique centrale, deux ans après cette publication, je repris d'une manière plus suivie l'étude des langues de ces contrées et, dans la préface de ma Grammaire Quichée, publiée en 1861, je témoignais, en rédigeant le vocabulaire monosyllabique qui la suit, de la quantité d'analogies que j'avais découvertes entre les mots du groupe guatémalien et les langues du nord de l'Europe. Le J)^ Pruner-Bey, qui en rendit compte à la Société d'Anthropologie, ne vit là qu'un jeu d'esprit et des coïncidences, tout en faisant du reste la part de l'imagination. C'était attribuer à la mienne une grande fécondité et le malicieux Docteur qui a découvert tant de choses dans les tubes capillaires, chacun le sait, a de l'imagination à revendre.
Avouons, cependant, que quand, sur deux mille monosyllabes, il y en a six cents d'identiques de son, de sens et souvent même d'orthographe avec des mots de nos langues, cette identité ne saurait être le résultat de l'imagination. Je n'ai pas l'habitude de tirer les mots par les cheveux, docteur, ni de leur faire subir les évolutions sans nombre que se permettent les germanistes, sous le nom un peu vague de permutations. Je les prends tels qu'ils sont et tels je les examine. Je m'en tiendrai par exemple aux premiers de mon vocabulaire. Ah, épi, en quiche, me paraît bien ressembler à ax, épi en danois; am ou amag, tribu, à amt, canton; au, ensemencer un champ, à aul, industrie agricole ; ban, faire, agir, à bane, rendre possible, faciliter; be, marcher, à be, être, en anglais; bey, chemin, à bei, chemin, en danois; bi, dire, à bid, dire, en anglais, et de bi, le verbe binaah, donner un nom, formant le prétérit binaam, au vocable flamand binaem, surnom. Telle est la copie d'un petit nombre de mots dans deux lettres différentes. Le lecteur est à même de juger de leur ressemblance. Je ne parlerai qu'en passant, de bob, coton, comparé au mot français, bobine; de bol, boule et bouler; de boz, éclore, crever, d'où le flamand botsen; de
— xxin — bu (pron. bou) terre molle et boue, en français, à^ich, la galle comme itch en anglais; de raoo (pron. rash), exactement de son et de sens, comme le mot rash, anglais, de run, courir l'eau, comme le mot run, courir, dans la même langue. Il serait fastidieux d'en citer davantage. Il suffit d'ajouter qu'il y en a plus de six cents semblables, dans le vocabulaire de ma Grammaire Quichée et des milliers, dans les vocabulaires manuscrits de ma bibliothèque.
L'école germanique serait-elle en état de fournir, pour ce qui concerne le sanscrit et l'aryaque, des exemples aussi frappants et aussi multiples, j'en doute fort. Qu'on ne vienne pas me dire, comme un jour, certain professeur fort connu au collège de France, que plus il y de dissemblance entre un mot européen et un vocable indou, plus il y a de chance pour le premier d'être issu du second, on me permettra de ne pas admettre de si grossières subtilités. Elles conviennent tout au plus aux Grecs du Bas-Empire ou aux jongleurs de l'Inde.
Si j'ai scandalisé les germanistes, en leur mettant devant les yeux les affinités des langues du nord de l'Europe et de celles du groupe guatémalien, que diront-ils, s'ils daignent se donner la peine de parcourir mon vocabulaire maya, publié avec le Manuscrit Troano, par ordre de l'Empereur, l'an dernier, à l'Imprimerie Impériale ? Ce n'est plus seulement avec le danois, l'anglais ou le flamand que les affinités se font voir, c'est avec le grec et le grec le plus pur. Sur 15,000 vocables mayas, au moins sept mille présentent une ressemblance si frappante avec la langue d'Homère, que là même ou le mot grec renferme un 9, le maya vous donne la contre-partie avec son th barré. Mais ce qui est plus étonnant, c'est que dans le maya seul ou bien dans le mexicain se trouvent les étymologies du grec, dont les vocables s'y décomposent jusqu'à une simple voyelle.
Après tout, les hellénistes n'auraient pas lieu d'en être trop surpris, s'ils s'appliquaient à étudier avec moins de pré-
ventions les auteurs dont ils font ailleurs leurs uniques délices. Plutarque nous donne en peu de mots la clef de ce mystère. C'est, en effet, ce sage moraliste, qui nous apprend, en parlant du continent Cronien, situé naguère sous les latitudes boréales de l'Atlantique, aux confins de l'Amérique et du Groenland, que « les compagnons d'Hercule y ont » épuré la nation grecque qui commençait à s'abâtardir et „ à perdre sa langue et ses mœurs par le commerce des „ barbares (*). » Je cite d'après M. de Humboldt. Étonnezvous, après cela, germanistes, qu'il se trouve tant de grec dans les langues du Mexique. Si les Hellènes étaient dans la nécessité d'aller autrefois jusqu'en Amérique, pour épurer leur langue et leurs mœurs, n'y aurait-il pas lieu de penser, jusqu'à un certain point, que la langue grecque leur était venue de ces régions occidentales ? Cela se confirmerait encore au moyen de la tradition qui fait dire à Pausanias (^), que ce fut un hyperboréen, Abaris, qui, porté sur une flêcbe d'or, apporta à Lacédémone le culte de Proserpine et qui bâtit son temple. Plusieurs mythologues veulent même qu' Abaris soit le mythe de la civilisation, ainsi que de l'invention de l'alphabet, qui serait ainsi venu des régions lointaines du nord-ouest au pays classique des Grecs. Que penser alors de ces barbares, au contact desquels les Grecs perdaient leur langue et leurs mœurs? qui pouvaient-ils être, si ce n'est les populations asiatiques, ces Aryas, sans doute, ces enfants de prédilection de l'école germanique? Il faudrait bien le croire, puisque les lettres, avec l'épuration de la langue et des mœ.urs venaient de l'Occident. En voulez-vous un autre témoignage, c'est celui d'ApoUodore (^) : il éclaircit encore plus la question : « Les pommes !» d'or enlevées par Hercule, dit-il, ne sont point comme
(«) Plutar. de defectu Orac.
(») Pausan. lib. III.
(^) Apollodor. Mytholog. lib. II.
n quelques-uns le pensent, dans la Libye, elles sont dans f, l'Atlantide des Hyperboréens, » c'est à dire dans les terres atlantiques qui s'avançaient autrefois vers les mers du nord, terres englouties sous les flots, longtemps après l'Atlantide du sud, et qui furent le berceau de toute la race celtique, d'où sortit Abaris.
C'est là une question à traiter ailleurs et que résolvent amplement les documents américains de ma bibliothèque, si dédaignés par l'école franco-germanique. Revenons à mes ouvrages antécédents : il est convenable que je m'en explique jusqu'au bout. Après avoir exprimé dans le commentaire, précédant le Popol Vuh, l'idée que les Scandinaves auraient pu transporter en Amérique des lambeaux de nos langues et de nos institutions, politiques et religieuses, je me hasardai timidement, l'année d'après, dans la préface de la Grammaire Quichée, à soupçonner « que bien des questions histori- » ques, philosophiques et religieuses, nées peut-être au fond » de l'Inde et continuées en Asie et en Europe, ont été se j. dénouer en Amérique, ou vice versa. ^
Dès ce moment, les germanistes me regardèrent avec défiance. Le vice versa était par trop hardi. Leurs disciples, académiciens au petit pied, qui n'oseraient émettre la moindre idée en contradiction avec les enseignements du Collège de France, de crainte de perdre , dans l'avenir, une chance à une chaire ou à un fauteuil immérité, leurs disciples, dis-je, ne me considérèrent plus que du haut de leur épaule gauche. Mais, jugez du scandale, quand, en 1864, je publiai, moi, membre d'une commission impériale au ministère de l'instruction publique, en tête de la Relation des choses de Yucatan, de Landa, une introduction ayant ce titre téméraire : " Des sources de Thistoire primitive du Mexique et de V Amérique Centrale^ etc. dans les m,onuments égyptiens et de l'histoire primitive de V Egypte dans les monuments américains. Dès cet instant, je fus mis décidément au ban de la camarilla soidisant classique : pour les uns je ne fus plus qu'un insensé.
à jamais indigne des lauriers académiques ; d'autres francogermanistes dénoncèrent pieusement, dans les Archives de la commission scientifique, mon travail comme une déplorable rechute, tandis qu'ailleurs les sous-maîtres du Collège de France décidèrent avec dédain que je reculais la science de trois siècles en arrière.
Quant aux gros bonnets, ils se tinrent prudemment à l'écart, trouvant plus commode de laisser couler silencieusement mes ouvrages sans éloge ni blâme, ou de les écarter de la scène, comme on a fait du Manuscrit Troano, au sujet duquel on a trouvé des prétextes pour ne pas se prononcer. Le silence est une arme sûre. H étouffe sans compromettre personne. Cela peut réussir avec les gens qui n'ont pas la parole libre, pour ceux qui sont liés par la crainte de déplaire aux germanistes de l'Aréopage et de perdre leurs places. Grâces à Dieu, je n'ai de place à gagner ni à perdre. Je mentirais, toutefois, si je disais que je dédaigne un fauteuil à l'Académie. Mais je ne l'aurai jamais au prix d'une flagornerie ou d'une bassesse. Les Académiciens honorables, ceux même que j'aurais attaqués directement ou indirectement dans mes écrits, trouveront bien le moyen de me faire savoir quand ils seront disposés à me donner leurs voix. Jusque là je m'abstiendrai de toute démarche et je continuerai à parler sans déguisement comme par le passé, selon que le cœur m'en dira.
La publication de mes Quatre Lettres sur le Mexique mit le comble à mes forfaits. J'y énonçais d'une manière claire et précise que le berceau de la civilisation était dans l'Occident: j'en citais des témoignages, puisés simultanément en Asie et en Amérique; j'y donnais une explication, parfaitement plausible, supposé même que ce ne fût pas la vraie, des mystères historiques, voilés sous les symboles mythologiques de la Grèce et de l'Inde. J'y renversais d'un coup les idoles caressées par les germanistes de l'Institut. Et cependant, il ne s'en est pas trouvé un seul qui ait ouvert la bouche pour me réfuter, si' j'avais tort, ou m'applaudir si
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j'avais raison. Ils ne m'en ont pas moins lu, je lésais: et malgré les difficultés scientifiques, inhérentes à ce livre, malgré les propositions paradoxales qu'il contient, il s'est vendu mieux et plus rapidement qu'aucun autre de mes ouvrages. Propositions paradoxales, je le répète; et je ne saurais trop le répéter pour les sourds et les aveugles de l'école germanique. Car j'y renverse de fond en comble leur système chéri, que tout serait venu de l'Orient, civilisation, arts, sciences, institutions religieuses et politiques, sources du langage ; tandis qu'avec Homère et la plupart des auteurs grecs et latins, sur lesquels ils ont faussement étayé leurs théories, je leur démontre que tout vient de l'Occident, et que le sanscrit, ainsi que les autres langues de l'Orient, ne sont que les dernières épaves du grand fleuve, dont les sources existaient en Amérique et dans l'Atlantide du nord.
En dépit de mes tâtonnements et des imperfections que contient l'exposition que j'ai publiée des hiéroglyphes mexicains, avec le Manuscrit Troano, (*), je n'en dois pas moins à
(») A propos du Manuscrit Troano, je dois à ceux de mes lecteurs qui ont tenté d'en déchiffrer les hiéroglyphes, une explication fort importante, que les événements de la dernière guerre et mon absence en Amérique, durant cette année, m'ont empêché de publier. Je ne crains pas de revenir sur ce que j'ai avancé, précédemment, les essais de traduction interlinéaire que j'ai donnés des inscriptions mayas n'étant, comme je l'ai dit alors, que de simples essais et pas autre chose. La première rectification à faire est celle qui concerne l'ensemble du document. J'avais cru que le récit commençait à main droite, c'est à dire par le dernier folio, marqué n° I, ainsi que dans les livres orientaux. La traduction continue du Codex Chimalpopoca, et l'examen que j'ai pu faire aux ruines de Palenqué, où j'ai passé une partie du mois de janvier dernier, des inscriptions du temple, dit de la Croix, de celui, dit du Soleil, et du sanctuaike de l'Akbre Mystique, que j'ai découvert avec l'aide du préfet du district, m'a convaincu que le récit, dans le Manuscrit Troano, devait commencer à main gauche, comme dans les livres européens. La page du titre sommaire se trouve donc au commencement : mais j'ai cru découvrir en même temps que cette page devait se lire, en commençant par le haut, une ligne après l'autre et de gauche à droite. Les groupes ne me paraissent pas devoir se lire
ce document l'explication d'une foule de choses qui m'ont servi dans l'interprétation du Codex Chimalpopoca et qui m'ont fait comprendre les amphibologies, cette source si continuelle des difficultés que présentent les monuments anciens. C'est en comparant ces deux documents, que j'ai appris comment on pouvait lire dans les mêmes lignes deux récits, non pas contradictoires, mais complètement différents. C'est ici, en particulier, qu'on reconnaît les services immenses que la philologie est destinée à rendre à la science, dès qu'elle sera sortie des faux errements de l'école germanique et qu'elle aura commencé à partager impartialement ses efforts entre les différents groupes de langues des deux continents. Les savants, orientalistes ou autres, liront alors, comme j'ai lu, en prenant les mots pour leur valeur étymologique et en scandant parfois les noms d'une manière différente, les annales géologiques du monde, liées aux origines des tribus et des nations, là où ils ne trouvaient auparavant que d'arides dynasties de rois ou les aventures ridicules des héros et des dieux.
En admettant qu'ils aient réussi à déchiffrer plus ou moins le sens des inscriptions de Memphis ou de Bizutun, ils n'ont toutefois, réussi qu'à en soulever l'écorce : mais le sens mystérieux que recouvre cette écor.ce, ils ne l'ignorent pas moins que la foule crédule qui se prosternait naguère de^ vant les statues royales de l'Assyrie ou de l'Egypte. Manéthon le Sebennytique, Hérodote et d'autres auteurs anciens font mention d'un langage sacré, réservé en Egypte à la classe sacerdotale et l'auteur àesStromates y fait clairement allusion dans la seconde de ses deux divisions de la méthode hiéro-
autrement que je l'ai établi précédemment; mais je dois répéter ici que la variété des formes, dans un même caractère, constitue quelquefois une nuance fort marquée et une différence dans la lecture des inscriptions. Je ferai mon possible, pour fournir prochainement des explications plus complètes à cet égard.
glyphique : énumérant les trois espèces symboliques ('), il indique, en effet, celle des énignes comme la dernière en ordre :
V3 âk àvTtxpy; a)./ï3yopïÏTa(, xarà Ttvà; alv'ty^ovç. DeS écrivains
modernes, tels que Zoëga, Letronne, ChampoUion, ont parlé, à leur tour, de la duplicité de ce langage mystérieux, composé de paronomases ou de mots à double entente, sans, toutefois, s'en rendre parfaitement compte, tout en cherchant à s'expliquer les paroles de Clément d'Alexandrie.
Sans avoir la prétention de rabaisser le moins du monde les progrès que la science des hiéroglyphes égyptiens a faits depuis ChampoUion, je ne saurais, néanmoins, m'empêcher de répéter ici ce que Klaproth disait, il y a quarante ans, au sujet du fameux passage des Stromates, si lumineusement traité par Letronne (^) : « On ne saurait, toutefois, assurer, dit-il, que cette explication ait levé toutes les difficultés que le passage présentait et qu'il n'ait même, après le travail du célèbre helléniste, besoin d'être encore repris et discuté à l'aide de la connaissance que l'on aura acquise des sujets auxquels il se rapporte. Loin de servir à l'explication des hiéroglyphes, on peut dire, ajoute Klaproth, que ce fragment de Saint Clément d'Alexandrie ne sera lui-même complètement éclairci, que lorsque les hiéroglyphes auront été parfaitement connus, s'il est possible d'espérer que cette découverte puisse jamais s'effectuer. »
Ces réflexions d'un critique, beaucoup trop sévère ordinairement pour ChampoUion, n'en sont pas moins judicieuses, si l'on considère l'état de mysticisme philosophique où les études égyptiennes sont restées jusqu'ici, en dépit de leur progrès matériel. Il y a déjà longtemps que le baron d'Eckstein, avec cette perspicacité profonde des choses anciennes qui le distinguait, disait, en parlant du * soi-disant Livre
(») Clem. Alex. Oper. pag. 657 et suiv.
(') Examen critique des travaux de feu M. de ChampoUion, pag. 11.
des Morts de la vieille Egypte », que " le texte en avait été publié par Lepsius, mais que nul égyptologue n'en avait encore brisé les sceaux (^ ». On peut en dire encore autant aujourd'hui des tentatives de M. Birch ou de M. le vicomte de Rougé.
« On ne parvient à l'intelligence des mystères, disait » Macrobe (^), que par les routes obscures de l'allégorie. La „ nature ne les montre pas à découvert aux initiés eux- » mêmes : c'est seulement aux hommes éminents par leur » sagesse, qu'il appartient d'être les interprètes de ses secrets; j) il doit suffire aux autres d'être conduits à la vénération » des choses saintes par des images symboliques. » Avec l'amphigouri mystique, en usage dans l'école d'Alexandrie, dont on voit des reflets dans cette citation, on avait fini par oublier entièrement le sens primitif des mystères et très probablement du temps de Macrobe, il n'y avait plus que des initiés ordinaires, dont les francs-maçons et les égyptologues ont, de nos jours, recueilli l'héritage. Lepsius et M. de Rougé, dignes enfants de l'école germanique, s'imaginent posséder la clef des hiéroglyphes égyptiens, dont ils entrevoient à peine la superficie : mais ils sont tout au plus de cette classe inférieure d'initiés dont parle Macrobe, et ils resteront éternellement fourvoyés dans les routes obscures de l'allégorie.
Un vieux moine espagnol, ignorant des hiéroglyphes égyptiens, mais qui, en revanche, connaissait quelque peu ceux du Mexique, où il vécut plus de soixante ans, mêlé parmi les indigènes, le père Sahagun, avait montré une bien autre sagacité que ces Messieurs du Collège de France ou de l'Académie de Berlin. Parlant de l'idolâtrie mexicaine qui, depuis la conquête, se réfugiait surtout dans le langage à double sens des mystères antiques, il disait ces paroles remar-
(V Essai sur la Cosmogonie de Sanchoniathon, pag. 136. (•) In Somn. Scip. lib. 1, cap. 2.
quables (0 • " C'est une chose parfaitement reconnue que les j) voies ténébreuses où l'ennemi se dérobe aujourd'hui, sont » les chants et ballades, dont il garde le secret : car on les » lui chante, sans que nul puisse entendre de quoi ils trai- D tent , à l'exception de ceux des indigènes qui sont accou- » tumés à ce langage ; en sorte qu'ils chantent, sans péril » aucun, tout ce qui leur plaît, soit la guerre ou la paix, n soit des choses à sa louange, soit au mépris du Christ, sans 5» que d'autres soient en état d'y rien comprendre. »
On croirait entendre à l'autre bout du monde la contrepartie des paroles que Clément d'Alexandrie employait, treize siècles auparavant, pour caractériser les chants et les cérémonies du culte égyptien. Les chants dont parle Sahagun étaient, cependant, en langue mexicaine, comme les litanies que M. de Rougé croit réciter en l'honneur d'Osiris, sont du pur égyptien. Sahagun avait étudié le mexicain dès l'aurore de la domination espagnole: il le possédait d'autant mieux, qu'il l'avait appris avec les plus savants d'entre les indigènes et qu'il avait écrit tous ses ouvrages sur la religion, l'histoire et la langue du Mexique, en nahuatl, avant de les donner en espagnol. Ces écrits témoignent qu'il travailla vainement, toutefois, à pénétrer ce qu'il appelait une caverne d'abominations. Aux gestes, aux manières, à l'intonation, à l'accent qu'on mettait à ces chants, dont il entendait vaguement la superficie, il reconnaissait l'amphibologie qu'ils renfermaient. H n'y soupçonnait, il ne pouvait même y soupçonner autre chose qu'une aggravation d'idolâtrie.
Quel eût été son étonnement s'il avait réussi à porter la lumière dans « ce labyrinthe infernal » et à en saisir l'immense réalité ! malgré ses connaissances, profondes pour un religieux de cette époque, eût-il été capable d'atteindre à la
(*) Hist. gen. de las cosas de Nueva Espana, lib. II, in Apend. Relacion de los cantares, etc. tom. I, p. 226.
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hauteur des enseignements de la science des Mexicains? Ceux-ci avaient donc bien raison de se garder des hommes qu'ils considéraient, néanmoins, comme leurs amis et de ne pas leur livrer le secret de leur double langage. Les conditions scientifiques de l'Europe étaient trop en dehors d'une science qui commence à peine aujourd'hui, pour qu'un Espagnol, quelque savant qu'il fût, d'ailleurs, pût être initié tout d'un coup à la connaissance de l'histoire géologique du globe et des catastrophes qu'il avait subies, avant et après le déluge, dont le récit est gravé sur tous les monuments de l'Amérique centrale et du Mexique.
C'est cette histoire qu'on trouve consignée dans les fastes religieux de ces contrées : chaque circonstance en était commémorée, jour par jour, selon le rituel, dans les fêtes et les cérémonies, dont Sahagun rapporte si minutieusement, sans les comprendre, les détails dans son ouvrage. C'est la même histoire que commémoraient à Athènes les grandes et les petites Panathénées : c'est la même qui se retrouve dans les rituels de toutes les nations anciennes, dans les Védas comme dans les livres sacrés attribués à Zoroastre, dans les inscriptions du roc de Sémiramis et de Bizutun, dans les hiéroglyphes de l'Egypte, comme dans les mystères d'Eleusis et dans les assemblées augustes des Druides. Ce sont partout les mêmes divinités, les mêmes rites, symbolisant les mêmes faits, célébrant les causes et les effets du renouvellement du monde, au sortir de l'époque glaciaire.
Par l'étude simultanée des monuments de l'Occident et de l'Orient, par cette étude seule, vous soulèverez le voile qui recouvre les annales pré-historiques de la terre. Car ces annales existent en Asie, aussi bien qu'en Afrique, en Europe et en Amérique. Ainsi seulement vous apprendrez à déchiffrer la période de l'époque anté-diluvienne, époque d'une civilisation considérable, dont les récits de l'Atlantide de Platon et du règne de Saturne ne sont que de pâles et symboliques reflets. Alors on connaîtra l'histoire et l'origine des volcans
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de l'Atlantique et des pays méditerranéens, on saura les causes qui les ont allumés et qui continuent à les entretenir. On saura où se sauvèrent les débris de l'espèce humaine, au déluge, et comment se formèrent les grands courants océaniques qui contribuèrent si puissamment à donner à notre terre ses formes actuelles. C'est dans les documents antiques, que vous lisez encore comme des enfants, que l'on découvrira avec étonnement l'histoire graduelle des couches terrestres; celle de la summersion du golfe du Mexique et - de la mer des Antilles; le dessèchement du Sahara et l'ouverture des bassins de la Méditerranée et de la Baltique.
Qu'on ne s'y trompe pas et qu'on se garde, cette fois encore, de mettre mes paroles sur le compte de mon imagination, tout en ayant l'air de vanter ma science. C'est là un subterfuge à l'usage des ignorants qui n'ont pas lu, ou des germanistes aveugles qui ne veulent se rendre à aucune évidence, subterfuge maladroit, au moyen duquel ils s'imaginent excuser leur mauvaise foi ou leur ignorance. Le premier cahier des Annales Atlantiques qui paraîtra, j'espère, au commencement de l'année prochaîne, révélera, en quelques pages, tout un monde ancien, dix fois plus vaste que celui que découvrit Colomb.
On s'étonnera, en reconnaissant la véracité admirable d'Hérodote, dont la géographie, incompréhensible jusqu'aujourd'hui, s'éclaircira tout à coup par son accord avec celle du Codex Chimalpopoca. On y verra la réalisation des descriptions d'Homère et d'Hésiode, pour ce qui concerne l'Océan et les Champs-Élyséens; l'identité parfaite des récits de Diodore avec le document américain, qui explique en quelques lignes les faits et gestes des dieux et des héros, racontés par l'écrivain de la Sicile. Souvent même ce sont les mêmes noms. En plus d'un endroit les deux histoires marchent pas à pas, au point que l'on croirait que Diodore a puisé dans le livre mexicain, sans être plus initié aux mystères qu'il raconte, que ne le sont Creuzer et Guigniaut, malgré l'étendue de leurs
connaissances mythologiques. (Quelques courtes explications suffiront ici pour éclaircir bien des choses et en montrer l'intérêt.
Le dieu, le héros, le mâle, par exemple, est toujours le symbole d'une eau vive, d'un courant, signifié, d'ordinaire par le membre viril en érection ou lançant sa semence, tel qu'on le remarque en un si grand nombre de représentations hiéroglyphiques en Egypte. Aux premiers âges du monde, les langues, pauvres encore, ne pouvaient s'exprimer autrement et les noms des organes chez l'homme et chez la femme servaient également à désigner des effets analogues dans la nature physique. N'était-ce pas toujours un écoulement? De là, en mexicain, le vocable tlacatl, homme, vir, qui scandé tlac-atl, signifie feu et eau. Dans le même ordre d'idées, cihuatl, ou mieux, tel que l'écrit Sagahun, cioatl, la femme, donne exactement le sens de l'eau circonscrite, contenue en un bassin, dans une déchirure du sol, un ravin, etc., ci-o-atl. C'est ainsi que Jupiter, identique avec Quetz-Alco-Atl, est un courant issu des grands courants océaniques, qui, durant l'époque glaciaire, commença dans les mers de la Grèce, alors en partie cachées et recouvertes de frimas. Il se creusa sous la croûte glacée de la terre une voie puissante, où il roula paisiblement, en formant les terres inter-atlantiques, jusqu'en Amérique, etc., tamisant en une foule de régions les sédiments accumulés dans les bassins du Pont et, en particulier ce drift rouge, si bien observé par Agassiz au Brésil. C'est à quoi fait allusion, en Grèce, la chevelure dorée et la barbe vermeille du dieu, comme au Guatemala, le nom de ToMl, qui exprime précisément l'idée de ces couches de sédiment vermeil, tamisé par les eaux.
Chacun des symboles des divinités antiques fut d'abord une sorte de petite carte topographique, qui , par des raccourcissements successifs, se transforma en un caractère hiéroglyphique. Outre les images elles-mêmes, on en trouve encore la preuve dans l'es noms divins, en les analysant. C'est ainsi
que celui de Quetzal- Coati, où l'on peut découvrir cinq ou six significations différentes, selon la césure, donne celle de l'eau montée à Alco (Argo), ou de l'eau entre Quetz (Kertsch?) et Alco, tandis que Zeus, Zéos, est tout simplement celui de l'abîme de glace, ce-oz, en mexicain, dont le nom se reconnaît dans celui de l'île de Ceos ou Cea, où le courant commença à se manifester, suivant le Codex Chimalpopoca; d'où à Quetz- Alco-Atl,le surnom de Ce-Âcatl, le tunnel de glace ou de Cea, dont on retrouve encore la trace au Brésil dans le nom de la ville maritime de Ceara.
Jupiter, mieux lopiter, dont la langue mexicaine vous donne encore l'explication, signifie « écoulement pénétrant subtilement sous la croûte » du sol, io-pit-el. C'est d'après cette origine géologique qu'Osiris, une des nuances de Jupiter, est symbolisé si souvent dans l' Uraeus, ce serpent aux couleurs bleues, vertes, jaunes et rouges, exactement comme le Quetzalcoatl du Manuscrit Le Tellier, de la Bibliothèque Royale, couleurs qui représentaient les dépôts variés, emportés par le courant souterrain. Jupiter, épousant sa sœur Junon, c'est le même courant sorti du Pont, s'unissant au lac méditerranéen qui donna son nom à l'Ionie, lun-o, que le mexicain explique encore étymologiquement, comme nulle langue asiatique ne saurait le faire. Vun ou yon ou ion, en effet» d'après le Vocabulaire de Molina, est le prétérit du verbe y orna, caresser une femme.
Ces seuls mots suffiraient pour faire tomber à l'instant le voile épais qui a recouvert jusqu'ici le fameux symbole indou du Yonî-Lingam, le mâle et la femelle, unis l'un à l'autre, et dont l'origine loin d'appartenir à l'Inde, revient de droit à cette mer fameuse, dans tous les temps, à cette Méditerranée, également célébrée par les Américains et les Brahmes. Quant à Junon, elle était, comme toutes les divinités anciennes, l'expression d'une localité, avant d'être un symbole divin. lun ou ion, dans le groupe des langues mexico-guatémaliennes, fait allusion également aux dépôts
infects, accumulés dans la mer Ionienne, avant que le courant eût commencé à les enlever, et o, la voie, conduisant aux lieux où ils étaient enfermés. Je laisse de côté les interprétations imagées, auxquelles ce nom correspond encore et qui ont servi, dans les temps postérieurs à l'époque primitive, à caractériser les phémonènes divers dont la Méditerranée fut le théâtre, avant qu'Hercule, l'un des grand courants maritimes, enfantés par celui de Jupiter, eût ouvert le détroit de Gibraltar. Junon, cette déesse mystérieuse, flottant entre la mer et les cieux, symbolisait donc cette série de lacs encore cachés, avant leur écoulement, et recouverts en grande partie, jusqu'au dernier cataclysme, d'un vaste linceul de glace, dont son voile était l'image.
Le Codex CMmalpopoca m'apprend, en effet, qu'une immense suite de glaciers occupèrent, jusqu'aux jours terribles du déluge, l'étendue des terres où. aujourd'hui existent les bassins de la Méditerranée et des mers voisines et que ces glaciers, continuant par dessus la Gaule jusqu'aux îles Britanniques, s'échelonnaient de là, d'un côté, vers les États- Unis, de l'autre, vers l'Amazone et l'Orénoque, dont ils contenaient les eaux, où venaient sourdre paisiblement sous la croûte glacée les ondes chargées des sédiments de Jupiter ou Quetz-Alco-Atl. Ces glaciers disparurent en grande partie avec la submersion de l'Atlantide méridionale, lorsque le Gulf-Stream, encore irrégulier dans sa marche, sortit, brusquement de sa voie, entraînant les eaux de l'Amazone sur l'Afrique, dont il convertit les lacs salés en un désert de sable, en leur ouvrant les bassins de la Méditerranée.
Le voile de Junon symbolisait cette série de glaciers, dans la Grèce et l'Italie, comme le manteau à^Itzpapalotl en fût l'image au Mexique. Ce nom se traduit d'ordinaire par " Papillon aux lames d'obsidienne. » Mais itz, qui exprime l'obsidienne, cette pierre verte et volcanique, est aussi le vocable qui, dans son sens intime, désigne la neige durcie, aux reflets bleus ; et les lames d'obsidienne, aux bouts roses,
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que l'on observe dans les aîles du papillon, ne sont probablement pas autre chose que le symbole des pics glacés de cette immense chaîne de glaciers, recevant les premiers la lumière de l'étoile de Vénus ou de l'aurore, avec lesquelles Itapapalotl a encore une connexité fort remarquable. Voilà pourquoi, la grande déesse égyptienne, Isis, elle-même, est le symbole d'ensemble de tous ces glaciers, son nom n'étant analytiquement que le mot glace répété, is-is, selon la plupart des langues du nord, comme dans celles de l'Amérique centrale, etc. Dans le Codex Chimalpopoca, qui explique tout, ce nom célèbre s'écrit izi ou ici, littéralement les signes, les pics de glace, ou bien les signes de la déchirure, i-ci, ou de l'aïeule, c'est à dire de l'Océan. Je regrette que M. de Rougé n'ait pas soutenu ce qu'il annonçait naguère, dans une de ses leçons. Ayant trouvé entre les papyrus qu'il déchiffre, que les Égyptiens, dans les statues qu'ils adoraient, rendaient les honneurs divins à des localités, le docte professeur, que cette découverte n'accommodait pas, préféra avancer que le papyrus se trompait. Comme si un hiérogrammate,d'il y a quatre ou cinq mille ans, eût été plus ignorant de la religion égyptienne qu'un professeur du Collège de France.
C'est là, cependant, un fait qu'il faudra qu'on admette : les dieux des anciens étaient des localités ou des phénomènes locaux dans l'ordre naturel. Aujourd'hui même ne suivonsnous pas encore à cet égard l'exemple de nos ancêtres, en décernant des couronnes à l'image d'une province ou d'une cité illustre. Que n'a-t-on pas fait pour la statue de la ville de Strasbourg, durant le siège de Paris, de quels hommages n'a-t-elle pas été l'objet, à cette époque terrible ! Qu'un Indien de l'Asie ou de l'Amérique, ignorant nos usages, fût arrivé en ce moment sur la place de la Concorde, à coup sûr il se fût imaginé immédiatement et non sans raison que l'on rendait à cette statue les honneurs divins?
Pour en finir avec mes remarques au sujet de Jupiter et des autres dieux, il suffit d'appliquer la règle qui précède.
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concernant les eaux vives et les eaux stagnantes, pour éclaircir la plupart des difficultés de la mythologie antique. Les femmes ou les déesses qu'enlève l'époux de Junon, sont les lacs ou les marais que le courant emporte dans sa marche. Ganymède, qui lui donne à boire, est la réunion des eaux qui lui arrivaient par le Pont-Euxin. Ses fils sont des courants enfantés sous la croûte glacée et qui parcourent le globe, souterrainement ou à la surface du sol. Aujourd'hui que la terre est faite et consolidée, on saurait difficilement se rendre compte de l'étendue de ces courants, bien que M. Thomassin ait paru y faire allusion, dans la société géologique, à propos du bassin de la Louisiane. Ce sont ces courants qui, comme Hercule ou Bacchus, font la conquête des régions qu'ils envahissent et qu'ils délivrent des monstres, en les assainissant. C'est leur présence qui fait disparaître les restes de la première époque lacustre, conséquence de l'époque glaciaire, et quand ces héros sublimes sont placés au ciel, cela signifie tout simplement leur réunion aux courants océaniques qui prennent définitivement leur place sur les mers.
En effet, c'est la langue mexicaine qui me donne également l'explication du ciel symbolique de la mythologie. Ilhuicatl qui est le ciel, analysé, est l'eau sortant à l'entour ou vers les contours, il-huic-atl. A l'aide de la même langue, on apprend comment Hercule défit les Amazones, c'est-à-dire de quelle manière le courant océanique emporta les marais et les estuaires voisins du Maroc. C'étaient ces lacs et ces estuaires, ama-tzon, chevelures ou surfaces d'eau entre-mêlées, qui, en se déversant, avaient mis fin aux estuaires de prétrole enflammée qui s'étendaient de la côte de Non en Afrique jusqu'à Cork, en L-lande, col ou gol-con, bassins de résine, dont on fit les Gorgones, aux cheveux remplis de serpents.
Ces quelques traits, esquissés à la hâte du Codex Chimalpopoca, ne sauraient donner qu'une faible idée du vaste ensemble de connaissances antiques, réunies dans les documents mexicains. Là, seulement, on trouvera l'explication des phé-
nomènes terrestres des premiers âges, observés aux époques primitives par les mêmes hommes qui furent témoins du cataclysme et des catastrophes subséquentes au déluge. Ces hommes étaient des Américains ou des Atlantes du nord-ouest et ce sont eux qui affirment dans les annales, conservées par le Codex Chimalpopoca, que, de l'ouest américain, ils allèrent repeupler les bords de la Méditerranée.
Aussi n'est-ce pas une des choses les moins remarquables des langues du groupe mexico-guatémalien, qu'elles expliquent nettement l'origine et la signification de la plupart des noms des dieux et des héros, comme des cités et des peuples de l'antiquité. C'est là, sans doute, une assertion bien étrange pour des oreilles soi-disant classiques et bien difficile à faire entendre à des hommes qui n'ont jamais adoré que le soleil levant. Ils les accepteront tôt ou tard, néanmoins; car les résultats en sont là et ils ne tarderont pas, je l'espère, à être publiés. La linguistique y trouvera des matériaux immenses, sans avoir besoin de recourir à la technologie et aux enseignements nébuleux de l'école germanique. La linguistique, on le verra alors, ne sera plus, seulement, ce travail aride et fastidieux de recherches de temps verbaux insignifiants ou de déclinaisons : il sera pour les autres, ce qu'il a été pour moi, un moyen d'arriver sûrement à la science véritable de l'histoire, à la connaissance des monuments précieux que nous ont légués les anciens.
Laissé seul, jusqu'aujourd'hui, dans la voie que j'ai suivie à rencontre de l'école germanique, dédaigné de ceux qui n'ont vu dans la science qu'un marche-pied pour arriver aux honneurs académiques, aux chaires lucratives du Collège de France, j'ai soulevé des questions qu'il faudra bien qu'on agite un jour et ce jour n'est pas loin. Dès l'adolescence, je ne sais quel instinct me poussait dans cette voie où si peu d'hommes avaient marché avant moi, depuis le seizième siècle. Livoquant la science partout où je croyais la voir briller, je l'ai étudiée sans parti pris. C'est ainsi que je me
trouvai dans la nécessité de me regimber de bonne heure contre le système de nos collèges, tout en me soumettant à celle d'y recevoir l'instruction commune. Aussi, malgré les instances obligeantes de M. Delebecque, directeur de l'instruction publique, qui cherchait, il y a trente ans, à me pousser dans cette carrière, me refusai-je constamment à prendre mes grades universitaires.
Je ne songeais guère alors à entrer dans l'église : j'étais journaliste à Paris. Mais j'éprouvais une antipathie invincible pour l'université; je la considérais comme une marâtre, étouffant les bons instincts que donne la nature. En suis-je, pour cela, moins instruit que la plupart des bacheliers? Nourri dans les branches diverses de la science classique de l'Europe, j'ai tenu, néanmoins, à les cultiver de pair avec les éléments scientifiques que je découvrais en Amérique, à mesure que j'avançais dans mes voyages et dans l'intelligence des monuments américains. Les unes m'ont ouvert la voie aux autres, et il m'est arrivé plus d'une fois d'éclaircir un passage obscur des textes mexicains ou quiches, par le souvenir ou la comparaison d'un passage grec ou latin. N'ayant en vue, en étudiant, que la connaissance de la vérité historique, la vérité a fini par se montrer à moi dans toute sa splendeur. En cherchant le sens particulier des noms des dieux de l'Egypte ou de l'Assyrie, comme de ceux des Mayas ou des Mexicains, je finis par découvrir que partout les peuples avaient adoré les mêmes divinités, sous les mêmes noms et les mêmes attributs.
Pourquoi, par exemple, Nàbo, le dieu des onctions royales, selon la Grammaire Assyrienne, de Menant, et le prénom de presque tous les rois de Babylone, ne s'explique-t-il que dans la langue maya? C'est que le maya a conservé jusqu'à ce jour le verbe neutre nàbal, oindre, consacrer, encore usité dans ce sens pour les prières de l'extrême onction aux malades et la consécration sacerdotale, dans le rituel romain, traduit par le père Kuz. C'est là certainement une chose dont ne se seraient
jamais douté ni Oppert, ni Rawlinson; ils auraient cru méconnaître leur science, en allant chercher des explications aux inscriptions assyriennes en Amérique. Mais, ce qui a dû faire plaisir à M. Ernest Renan, s'il s'en est occupé, c'est de voir que ce verbe nabal est précisément le nom du premier mari d'Abigaïl, dans le livre des Rois et que nabi, prétérit de ce verbe intéressant, qui signifie l'oint, le consacré, en maya, est le même vocable qu'emploient les auteurs de l'Évangile, pour exprimer l'idée de maître et de prophète. Ce qui doit intéresser davantage les assyriologues, c'est l'origine de ce verbe, dont la racine nah est l'actif, signifiant encore simultanément l'or en poudre qu'on versait, dans l'antiquité américaine, sur la tête du consacré et la paume de la main du consécrateur.
N'est-ce pas là un enseignement étymologique bien curieux? Il n'est pas le seul. Le Vocabulaire maya que j'ai publié, il y a moins de deux ans et le Vocabulaire mexicain, de Molina, vous en fourniront des milliers d'autres analogues et non moins intéressants. Ce nom même de Maya, qui est celui de la terre antique et de la langue du Yucatan, aurait, de son côté, bien le droit de vous surprendre. Maya n'était-elle pas la mère de Mercure, de l'Hermès égyptien, dont l'attitude indécente excitait naguère si vivement l'indignation du prude et schismatique Goulianoff, dans son ouvrage contre Champollion? Eh! bien, Mercure est efiectivement le fils de Maya, il l'est encore aujourd'hui. Mercure, nuance des Hercules, adorés des Phéniciens, c'est le courant équatorial, si connu des marins, sous le nom de Gulf-Stream, dont la puissante marche se trouve symbolisée dans la vigueur masculine de l'Hermès égyptien. Or, le Codex Chimalpopoca confirme d'une manière irréfragable ce que Catlin avançait, il y a deux ans (*), que ce courant est formé des eaux.
("J The lifted and subsided rochs of America, etc. London, Trûbner and C°.
amassées dans les vastes lacs souterrains des montagnes Rocheuses et des Andes. Mais ce que le document mexicain ajoute, c'est que le réceptacle principal de ces eaux est le sol inférieur du Yucatan, ce pays sans rivières ni ruisseaux apparents, dont le voyageur américain Stephens avait, il y a près de trente ans, observé la curieuse constitution géologique. C'est de ces citernes immenses que sort le Gulf- Stream qui, après s'être mêlé aux résines bouillantes, cachées sous la mer des Antilles, s'élance en avant avec toute la force d'une machine à vapeur. Voilà comment Mercure est le fils de Maya. Or, s'il est le dieu des marchands, c'est que depuis l'époque reculée où le Gulf-Stream fit descendre, en ouvrant sa voie, l'Atlantide du sud au fond des eaux, il devint le grand régulateur du commerce antique, le chemin naturel des navigateurs, des côtes d'Amérique à celles de d'Irlande et de la Grande Bretagne, ainsi que des côtes d'Afrique et d'Espagne à celles du Brésil. C'est-là ce que m'enseignent tous les documents mexicains et quiches de ma bibliothèque. Les nuances diverses des Hercules et des Hermès, de même que celles du Tezcatlipoca mexicain, c'est à dire de " l'eau fumante sur le miroir „ des mers, ne font qu'exprimer les attributs différents du grand courant équatorial, dont la marche circulaire, comparée à celle du soleil, fit confondre, en une même idée et sous un même nom, et ce courant et l'astre du jour. On comprendra mieux encore la signification profonde de cette confusion mystérieuse de la part des sacerdoces anciens, en reconnaissant, comme je le montre plus haut, la confusion significative du ciel et de l'Océan, dans le vocable ilhuicatl. Mais ce qui n'est pas moins convainquant à cet égard, c'est le nom commun, attribué au soleil et à l'eau chaude en marche, ton-a-tiuh, visible sur la terre ou sur les eaux ou invisible dans ses canaux souterrains, nom donné également à la chaleur ambiante, tona-tiuh, toutes choses que les anciens connaissaient admirablement et dont
— XLin — ils avaient étudié les causes et les effets, de longs siècles avant l'Académie des sciences de Paris ou de Berlin.
Cette signification variée, attribuée au mot soleil, passa du mexicain antique aux autres langues du monde et les corporations sacerdotales, commises au dépôt de la science, en gardèrent pieusement le mystère, jusqu'au temps où l'école d'Alexandrie, sœur aînée de l'école germanique, en se substituant aux collèges sacerdotaux de l'antique Egypte, introduisit le mysticisme et l'amphigouri nuageux à la place des vérités naturelles.
On en trouve des témoignages nombreux dans les auteurs grecs et latins. La science antique s'effaça insensiblement, à mesure que les générations s'éloignaient des temps primitifs et l'anthropomorphisme philosophique et artistique des Grecs finit par faire oublier totalement le sens profond des symboles. On eut des statues comme celle de Phidias et de Praxitèle: on donna des passions réelles aux divinités et on les maria, comme le soi-disant évêque mormon, Pratt, mariait en un de ses sermons, au lac Salé, le père, le fils et le Saint Esprit, ébauchés par lui sur sa grossière nature. Eh! bien, pour régénérer l'histoire, pour arriver surtout à l'homme des premiers âges, dont on recherche aujourd'hui les traces avec tant d'ardeur, il faut se dégager du mysticisme alexandrin qui fait flotter les égyptologues dans " une mer atmosphérique V de non-sens : il faut secouer les langes où l'école germanique a emmaillotté ses trop confiants adeptes et prendre les origines des langues, non dans les grammaires abstraites de l'Inde, mais dans les idiomes lucides de la Scandinavie, des Pays-Bas et de la Grande Bretagne, dont un si grand nombre de vocables sont identiquement les mêmes en Europe et en Amérique.
Ce n'est ni pour me faire valoir outre mesure, ni par aucun esprit de système, que j'ai employé, dans cet aperçu, un langage si virulent à propos de l'école germanique. L'amour seul de la vérité et le désir de faire tomber le bandeau qui obscurcit
tant d'intelligences d'élite, me font parler comme je le fais. Il est positif et les philologues sont d'accord eux-mêmes sur ce point, autant que les ethnographes, que l'ethnographie n'a rien gagné aux travaux de la linguistique, depuis cinquante ans. Ouvi-ez les recueils des sociétés savantes : il n'y a d'harmonie nulle part; on ne s'entend ni sur les langues, ni sur leur origine, ni sur la distribution des races humaines sur la terre. La géologie, elle-même, qui paraît destinée à ouvrir de si grandes voies à l'histoire, est encore dans l'enfance.
Sur tous ces sujets, en philologie, surtout, je suis loin de de vouloir m'attribuer plus de mérites que les savants qui ont vieilli en Europe sur les livres de l'Egypte, de la Grèce ou de l'Inde. Je me trouve, néanmoins, dans la nécessité d'affirmer que j'ai un mérite de plus qu'eux et un avantage qu'ils n'ont pas. Je n'ai rien dédaigné de ce qui pouvait ajouter à mes connaissances; j'ai mis, comme on le dit vulgairement, le nez partout. En voyageant en Amérique et en conversant avec les indigènes qui m'enseignaient leurs langues et leurs traditions, j'ai appris à me servir de mes deux yeux et de mes deux oreilles : c'est ce que les franco-germanistes n'ont jamais voulu faire et comme le proclame le dicton populaire : « Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. » Ils ne savent que la moitié des choses, tandis que j'ai les deux moitiés.
Pour avoir eu, dans mes études, des commencements plus humbles que nos gymnosophistes modernes, j'ai marché plus humblement : mais j'ai marché sûrement et je les ai dépassés. Paris, où s'écoulèrent quelques-unes des belles années de ma jeunesse, ne m'avait appris à écrire que des feuilletons et de la politique, comme on en fait à vingt ans. Les circonstances me firent venir à Gand, où je me retrouve, trente ans plus tard, imprimant le catalogue des documents réunis durant mes longues pérégrinations. C'est au séminaire de cette ville que, recueilli en moi-même sous la poussière d'une ancienne bibliothèque, dont mes supérieurs m'avaient fait l'honneur de me confier la réorganisation, j'appris à connaître et à appré-
cier les livres sérieux, qu'à peine ou ouvre dans ce siècle de journaux insipides et de frivoles revues. Je n'eus pas l'avantage d'achever mon travail : mais ce que j'appris, en remuant ces trésors, est incalculable. Attentif, d'un autre côté, aux enseignements de doctes professeurs, j'accoutumai insensiblement mon esprit à une action plus grave et plus profonde et, ensuite, lorsque, à Versailles, sur la proposition de Mgr. Blanquart de Bailleul, depuis archevêque de Rouen, je fis le voyage de l'Italie et des pays voisins, je joignis, en les parcourant, pendant plusieurs années, la pratique et l'observation personnelle à mes études antérieures. Niebuhr et Nibbi à la main, j'étudiai dans la société du sage Visconti, Rome et la campagne, tout en écoutant, à la Sapienza et au Collège Romain, les savantes leçons des professeurs dont la Ville Éternelle a toujours eu la primauté, sous l'administration paternelle de ses Pontifes-Souverains. Tour à tour disciple de Passaglia, de l'archéologue Secchi, du sagace Bresciani, si profondement versé dans les antiquités phéniciennes et préhistoriques de la Sardaigne, sa patrie; disciple de Perrone, dont la voix me fit entrer, depuis, dans l'Académie de la Religion Catholique, visiteur assidu de la Bibliothèque Vaticane, honoré de l'amitié et de la conversation des cardinaux Mai et Mezzofante, j'amassai peu à peu une variété de connaissances, dont l'ensemble s'enchaîna naturellement à celles que j'eus occasion d'acquérir plus tard au Mexique et dans l'Amérique Centrale.
Est-il étonnant, après une telle préparation, qu'en étudiant, sans parti pris, les langues et les momuments de ces contrées, je sois arrivé aux résultats que je proclame aujourd'hui pour la seconde fois. Aussi puis-je répéter sans crainte, avec l'auteur de la Sagesse (*) : « J'ai désiré l'intelligence » et elle m'a été donnée. J'ai invoqué le Seigneur et l'esprit
') Sap. cap. VU.
y, de sagesse est venu en moi.... j'ai cru que les richesses » n'étaient rien au prix de la sagesse... Je l'ai apprise sans » déguisement; j'en fais part aux autres sans envie et je ne » cache point les richesses qu'elle renferme. » Ces richesses, on sera, je le répète, prochainement à même de les apprécier et l'on verra combien la sagesse antique était instruite de la plupart des connaissances scientifiques, aujourd'hui renaissantes. La Bible elle même, oubliée non moins que dédaignée d'un grand nombre, est remplie de renseignements, dont la cosmogonie, la géologie et l'histoire tireront leur profit, lorsqu'elle sera mieux connue et surtout mieux comprise. Ses textes, d'accord, en plus d'un endroit, avec ceux du Codex CMmalpopoca, m'ont révélé l'explication de quelques-uns des secrets les plus intéressants de l'antiquité, cachés sous le voile des hiéroglyphes et qui mettent en lumière des points d'une importance considérable pour la science. Leur brièveté, qui souvent ne permet pas de saisir le sens qu'ont voulu leur attribuer les auteurs sacrés, est un des plus grands obstacles à leur intelligence, et j'ajouterai l'ignorance si profonde où l'on est des temps où ils furent écrits. La Bible n'est pas faite pour le vulgaire, pas plus que les Védas ou le Chou-King et l'absurdité des sectaires biblistes, répandant à flots ce livre incompris, n'est comparable qu'à leur mauvaise foi et à leur ignorance. Il suffit pour les masses d'en tirer, comme le fait l'Église, les enseignements de doctrine et de morale qu'il renferme. Est-ce à ces masses qu'on pourrait, par exemple, aller expliquer les époques de la création et les dynasties patriarchales qui précédèrent le déluge ? De quelle manière feraiton admettre à cette tourbe illettrée ce que disait, il y a deux ans (*), avec une science si remarquable le P. de Valroger, de l'impossibilité d'adapter une chronologie historique à la Bible, quand la période pré-historique pourrait s'évaluer aussi
(•) Revue des questions historiques, février 1869.
bien à dix mille qu'à ciiiq mille années et davantage encore, sans en altérer en rien le sens doctrinal?
Si je soulève ici, en passant, cette question délicate, c'est que je veux faire voir qu'on peut, sans alarmer aucunement les consciences, traiter toutes les questions historiques, du moment qu'on ne recherche que la vérité. La lumière ne s'offusque pas de la lumière et la vérité ne saurait admettre la mauvaise foi, trop souvent mise en œuvre dans des investigations de ce genre. Je terminerai, d'ailleurs, en disant que le travail dont j'espère pouvoir prochainement faire connaître la première partie au public, est une traduction, purement et simplement. C'est celle d'un document ancien que chacun encore sera libre de commenter. Ce qu'il convient de répéter, toutefois, c'est que l'interprétation du langage amphibologique de ce document a répandu sur mes connaissances classiques une lumière qui met en relief, en les expliquant, jusqu'aux moindres détails des anciens auteurs latins et grecs. A l'aide de la science mexicaine, j'ai levé le voile bleu du sanctuaire d'Isis, à qui Plutarque fait dire dans son Traité d'Isis et d'Osiris, ces paroles remarquables : " Je » suis ce qui est, ce qui fut, ce qui sera. Nul mortel n'a n jamais levé le voile qui me couvre. »
Qand, 21 Octobre 1871.
Beasseub de Bourbourg.