VUI
Non-seulement nous voyons les légendes de l'Orient se perpétuer dans les traditions germaniques, mais nous retrouvons encore dans les institutions des peuples du Nord de l'Europe des vestiges de celles de l'Inde. Nous lisons, en elTet, dans le texte pâli du Paritta, publié par M. Léon Feer : « Celui qui joue avec a les femmes, qui joue avec les liqueurs enivrantes, • qui joue aux dés, cet homme-lâ perd peu à peu «tout ce qu'il a acquis; c'est là, une porte de la » décroissance. >
Or, Tacite parle aussi de la passion des Germains pour le jeu de dés, et nous avons publié autrefois une ordonnance du quatorzième siècle, par laquelle des échevins flamands défendent à leurs bourgeois de jouer aux dés sous peine d'amende Encore de nos jours, la Flandre française, la Belgique, la Bre-
1 Tu. DE u ViLUMARQCB, Cmttt brttuntt ipopiet fiaaçatKi, ^ Les flamands tk f^ncCf p. 57.
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INTRODUCTION. tr
tagne, aiment passionnément les combats de coqs, et (les arrttés de police ont dti souvent interdire en qu'ils ont de boi'barc. Celte même passion existe également chez les insulaires de Sumatra et des Philippines et chez la plupart des Malais, au rapport de Rien::!, qui a longtemps voyagé nn Océanic ', et celle du jeu Oit telleiiient répandue dans la plupart des villes de la Chine, qu'on y voit presque dans tons les coins des gens jouant aux dés et aux cartes, et mettant souvent pour enjeu leurs femmes et leurs filles'. On croirait lire ce que le grand historien romain écrivait des populations germaines : u Je métonnc de les voir, étant & jeun, et au milieu des oRaires sérieuses, se livrer aux jeux de hasard, avec une ardeur si téméraire dans le gain et dans la perte, qu'après avoir tout perdu, ils en viennent à jouer, par un dernier coup, leur propre liberté et leur personne*. »
Le poëme de Bidasari, que nous nous proposons de traduire, contient aussi des épisodes identiques à ceux dont les compilateurs de Y Jùlda et des Xibelungen ont composé leurs épopées nationales. Dans
■ Oceanfe, t. I, f. lis.
s Ko/H^^ J. BAlillow,d»p.lII.
* Gtrmaniat cap. S4.
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M INTHOnUCTIOK.
rtin cl l'autra île ces poëmes, nous voyons un palais enchanté où dort une jeune fille.
Dans VKihlu, la lielle cnilormie a In front couvert ■l'un casquû, «t le corps, d'une cuirasse. Sigurd fend la cuirasse du haut en bas, et la jeune fille s'éveille. Elle remercie son libérateur de l'avoir arrachée à sou engourdissement, et lui enseigne la puissance des runes. I.e jeune liéros échange avec elle des serments d'amour et devient son époux.
Dans les Nibelungen, Sigfrid so repose à l'ombre d'un arbre, et aussitôt les doux accents du rossignol viennent frapper son oreille. L'oiseau chantait une jeune beauté d'Isenland, et disait par quel courage de héros on pouvait obtenir cette beauté angélique. Sigfrid, qui avait déjà maintes (bis lutté contre les bètes féroces des forêts, se sentit tant d'ardeur, qu'il résolut de surmonter tous les obstacles et de délivrer la fille du roi, objet des continuels refrains du rossignol. Le petit chantre des bois devint son guide, et plus il faisait l'éloge de la charmante princesse et lui peignait les difKcultés de sa délivrance, plus le jeuqe chevalier brûlait du désir de briser les chaînes de la royale prisonnière. Tous les oiseaux de la forêt entonnèrent un concert de louanges en l'honneur de Brunehilde, enfermée dans le château de Ségard, qu'entouraient des flammes éternelles; ils chantaient d'espoir de voir bientôt rendre à la vie et à la liberté cette belle dormeuse, qui ne pouvait se réveiller dn sommeil où des maléfices l'avaient plongée.
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INTIIOUUCTION, M
Monté nu'Grani, le cheval du forgeron Mymer, Sigfrid eut bientôt ffogaé la mer; un petit navire lo porta h travera Ica flots en furie. lie rosaignol >e percha au haut du mfkt, jusqu'à ce que lo navire abordit à une terre de pauvre aspect, diSicrIe et rocheuse. Grani gravit proiiiptement lo roc; il se mit & ruer et à liennir quand il sentit la chalcui' du l>i'asicr, qui projetait autour du fort de Ségard des flammes sauvages et uue lumière semblable aux rayons du soleil le plus éblouissant.
Plus l'impétueux coursier approcliait du foyer incandescent, plus le chant du rossignol retentissait au-dessus de la téte de Sigfrid. Il chantait :
« La flamme entoiu« de tous cAtés le chftteau de
> Ségard; Jâ, depuis cinquante ans, Drunehilde est
> captive; mais le hardi chevalier franchit la bar- » ricre ensorcelée de la forteresse, Marche, marclie » sans peur, Sigfrid; pai' ton courage, tu obtiendras ■ la jeune et belle princesse. •
Le vent se taisait autour du château; la bannièra du seigneur châtelain pendait immobile â la plus haute tour. La sueur coulait à grosses gouttes du visage du jeune hiéros; la chaleur le suffoquait. Iticn n'y fait, Sigfrid lance son coursier à travers cette mer de feu. Les flammes se séparent et lui livrant un libre passage. Entré dans le château, Sigfrid raste
aa INTIIODUCTION. tliipéfait : autour de lui un silence do mort,, et, quoi- (|uo du|>uis longtemps il fit jour, tout dormait encore. ■Sur les remparts, In garde sommeillait, le cor à la main; les chiens dormaient h l'entriic de la bassecour, les pigeons et d'autres volailles formaient trancpiillement sur la herse. Et quand Sigfrid se mit à marcher, ses pas réionnèivnt lolitaires par les longs corridors du ch&teau; penonne no vint au-dovant do lui pour le recevoir. Dans la cuisine, l'aide du cuisinier était assis, endormi auprès de sa broche; là, ronflait une servante, un poulet à la main, prête à le plumer; le cuisinier donnait sous la cheminée . Et plus Sigfrid avança, plus grand devint son étonnement, car dans tous les appartements il ne voyait qu'hommes et femmes endormis. Enfin, il entra dans la salle d'honneur du ch&teau, et il fut ébahi de voir dans un riche et élégant fauteuil un chevalier armé de pied en cap, donnant d'un profond sommeil. Le casque qui lui ceignait la téte, son haubert, sa cuirasse et le bouclier qui lui pendait au c6té , tout était d'un travail remarquable et étincelait d'or et de pierreries. SigfHd ne put résister au désir d'ôter le casque à cet élégant dormeur, 11 le fit, et, ô surprise! une jeune femme aux joues vermeilles se trouva devant lui. Telle qu'une rose épanouie qui brille au milieu d'une guirlande de verdure, ainsi se détachait de so jaune cuirasse la plus belle figure de vierge. Aussitôt Sigfrid tira son épée, et de son tranchant délivra de cette armure étincelante les membres de la jeune
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iMTnoDucTiON. m beauld, qui en sortit railicutc comnio niio roic ilii lioiiton qui la renferme.
Sigfrid lut dans l'admiration; il sentit nno douce haleine s'i'cliappcr de ces lèvres virginales, et ne |>iit se défendre d'y déposer un baiser. Aussitôt les yeux de la belle dormeuse s'ouvrirent ; elle les porta avec amour sur son sauveur, comme l'étoile du soir qui scintdie à travers des nuages diaphanes :
1 Vous êtes Sigfrid, fils de Sigcmond? « dit Drunehilde, car c'était elle qu'il avait devant lui.
• Qui aurait en, si ce n'est vous, la force de briser ■ ces liens imposés par le sort, et le courage d'af-
> fronter ce brasier ardent? »
Sigfrid i-épondit : • Je suis Sigfiid, fils de Sigc-
> mond, le tueur du dragon, et dis ce jour, vous
> serez h moi. >
Diiinehilde, la ficrc princesse, se levo de son siège comme une fleur qui se dresse sur sa tige aux prcmiei's rayons du soleil.
Sigfrid parcounit avec elle les vastes salles de Ségard, et il trouva occupés tous les serviteurs du chftteau. Mattre d'hAtel, maréchal et chambellans, tons s'approchèrent avec respect de leur nouveau seigneur. La broche tournait dans la cuisine, les servantes étaient & leur besogne. Ijes chiens aboyaient dans la cour, les chevaux hennissaient dans les écuries, le guet sonnait la dianc du haut de la tour, les pigeons voltigeaient autour du ch&teau. Toute magie fut vaincue et bannie, excepté celle de
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31 INTBODUCTION.
l'amour, par laquello Uruoeliildo t'attacha le héros Sicfriil.
Cet épisode de la délivrance de Brunehiido est dcveiiii dans Perrault le conte de la Belle au bois ilormniil. Une fée avait prédit que la fille du roi tomberait dans un profond sommeil, et qu'après cent ans elle serait délivrée par le fils d'un autre roi. Quand les temps prédits furent venus , la princesse , s'endormit. Son père la fit déposer dans le plus bel appartement de son palais, siur un lit couvert de broderies d'or et d'argent. > Au bout de cent ans » , raconte Perrault, » le fils du roi qui régnait olors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce cAté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il avait ouï parler : les uns disaient que c'était im vieux château où il revenait des esprits; les autres, que les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole, et dit : >■ Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la. plus belle qu'on eftt su voir; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. > Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut qu'il mettrait fin à une si belle aventure, et, poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de la tenter sui^le-champ.
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INTRODDCTION. 3S ' « A peine g'avança-t-il vci-s le bois, que toiia ces (jrantls arbre», ci>s ronces et ce» épines s'éciirti^rcnt d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marche vers le ch&teau, qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entrai et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'ëtaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il entra dans une grande avant-cour, où tout était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait partout; et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleine's de gentilshommes et de dames dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous c6tés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu , une princesse dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla, et, le regardant avec des yeux des plus tendres :
« Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle; vous vous » êtes bien fait attendi-e! >
» Avec la princesse, tout le palais s'était réveillé, et chacnn songeait à reprendre sa charge >
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» INTBODUCTION. '
Voici mainlennnl comment cette aventure ert racuiiliii' dans le poème malais du Bitlasari :
• Un des jeunes mantris revint auprès du roi, s'inclina devant lui et dit : ■■ Salut, 6 souverain roil » Nous avons cherché partout et n'avons pas trouvé 1 d'eau; mais nous avons vu un kainpong, au milieu a du désert, magnifique comme celui d'un sultan, a avec toutes sortes de > mangis a et de > ramboutan a ; a nous n'y avons pas vu im seul mortel. Il est entouré a de doubles remparts et de a sasaks a , et il ne s'y a trouve pas uiie inscription. Tontes les portes sont a fermées, de sorte que nous n'avons pu y entrer, a
a A peine le roi eut-il entendu ces paroles de la bouche du jeune mantri, qu'il se précipita vers cette demeure. Arrivé à la porte, il s'arrêta stupéfait, et dit à ses mantris : ■ Vraiment, c'est comme vous a l'avez dit; j'ai été ici autrefois, et le bois était alors a rempli d'épines et de rotins. Ce n'est pas le kam- > pong d'un noble, et le jardin doit être fait depuis a peu de temps a
a Le roi en fit briser les serrures, et lorsque les portes furent ouvertes, il entra seul.
» Tous les mantris furent affligés et craignirent qu'il ne lui arrivât quelque malheur.
a f.e roi vit tout cet intérieur richement orné comme un temple, d'innombrables tapis de soie et de tentures peintes figurant des nuages, des roues rayonnantes et des lampes appendues alternant avec
INTnOODCTION. U
des lanternes cliinoises. C'était comme un palaU de roi! Les nuages simulaient des fleurs; les yeux en étaient éblouis, et des sièges et des tables complétaient l'amcublcmenl.
» Le roi, en parcourant les appartements, fut do plus en plus étonné de tout ce qu'il voyait. Il alla A droite, à gauche; mais nulle part il n'aperçut de vestiges humains. A peine vit-il une nouric qui étendait ses ailes vers la terre et criait : « 0 roi, ô illustre " sultan, que faitcs-vous ici? C'est le séjour d'esprits
• et de démons, qui vous déchireront dans le désert.
> Oang Scmie est originaire de Pétanle et est
• devenue belle-fille de Dang Lila; j'ai pitié de cet ■> bomme, que les esprits frapperont sans que per- » sonne l'accompagne dans la mort. «
» Le roi leva les yeux et s'étonna d'entendre parler un oiseau, qui s'envola ensuite et se cacha derrière un lit de repos.
• I<a disparition de la nourie le troubla : u Où s'est-
• elle envolée? s'écria-t-il; cherchons-la. »
» Le roi ouvrit les rideaux et aperçut un être humain qui dormait là comme un mort, étendu sur un lit de repos ayant la forme d'un dragon ; il était couvert d'un drap bleu de ciel, mais ses traits reflétaient la douleur. Son sommeil était semblable au gémis* sèment d'une cbonette, mais doux comme une mer de miel.
» Le roi pensa en lui-même : « Serait-ce no enfcint » d'origine céleste, ou bien aurait-il feint de dormir
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3S INTRODDCTION.
» & l'approche de quelqu'ua et se serait-il couvert de
» ce drapî »
■I Le roi devint de plus en plus audacieux.
• Un parfum délicieux s'échappait de ce corps, mais ce corps était immobile comme le cœur d'un arbre.
>> Le roi découvrit à ses c6jtés une boite de bétel pleine de siri et de pinang.
' Alors il eut d'autres pensées : « Cette personne X paraît être une femme vivante, mais qui est hon- • teuse ; elle est certainement d'origine céleste, mais » née peut-être d'une princesse. »
» Alors le roi s'approcha davantage, enleva le drap qui couvrait Bidasari, et à peine l'eut-il aperçue qu'il resta muet d'étonnement , car la beauté de ses traits était comme l'œuvre d'un artiste; il s'écria : « Éveille-toi, ma chérie, éveilte-toil >
■> Et en même temps il souleva Bida, et dit en l'embrassant : « Mon, amie, n'aie point peur de moi; >■ laisse-moi entendre ta voix, mon or, mon rubis, » mon joyau virginal! ton ftme est liée à mon cœur. »
» Le jour, Bidasari ne cessait de dormir. Lé roi revint vers la nuit, et la jeune fille se réveilla, et lui apprit qu'elle ne pouvait être délivrée de son fatal sommeil que si la cassette d'or, od est enfermé nn petit poisson, était enlevée du sein de la reine,
■ Le roi se chargea de cette mission, délivra ainsi Bidasari et la prit pour épouse. Les noces lurent accompagnées de fêtes magnifiques et tplendides. •
Dans ce même poëme de Bidasari, il est question d'an • garouda », comme d'un oiseau de malheur, semblable à celui qui, dans le poëme germanique de Kûdràn, enlève Ilagen et l'emporte au haut d'un arbre. C'est, selon la description de Du Bartas :
« l'indois griffon, aux yeux étincelants, à la
bouche rouge, au dos noir, aux griftes ravissantes, dont il va guerroyant par monts et par vaux. »
Mais, selon les idées mythologiques des Malais, le « garouda ■> est un monstre à quatre pattes armées de longues serres, et il a les ailes et le bec d'un oiseau de proie. Leurs manuscrits le mentionnent souvent : il ravage des villes et des pays entiers, tue les personnes ou leur crève les yeux ; c'est le plus terrible fléau connu des insulaires de l'Archipel indien.
Il n'est donc pas étrange qu'un roi asiatique, à l'apparition de ce monstre, abandonne tout ce qu'il possède et se sauve en toute hâte.~
Cette superstition est venue aux Malais des Hindous du continent, qui croient que leur dieu Vichnou est assis sur Garouda, et qui représentent cet oiseau avec la moitié du corps humain. Pour les Javanais,
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M INTRODOCTION.
le garonda est un aigle, et daiis lc Mahabhamia, il lutte contre nn éléphant et une tortue, dont il finit par se rendre mattre. Ce qui irrita la divinité Indra ^ et d'autres dieux. Cependant ils se réconcilièrent, et rendirent Garouda iriimortei. C'est pourquoi on honora son image à Soukouh, où elle fiit placée aux deux côtés de la porte d'un temple. Voici le portrait de cet oiseau d'après le Harivansa, traduit par A. Langlois, t. I, p. 208 :
• Garouda porte, comme collier, un des noirs serpents ses ennemis. Il enleva jadis l'astre qui est le réservoir de l'ambroisie, et il garde encore la trace de la foudre d'Indra irrité contre le ravisseur, auquel Vichnou seul put reprendre sa proie. Sa hauteur égale celle de Mandara, et sa force a cent fois paru dans les disputes des Oévas et des Asouras, Une aigrette surmonte sa tête, ceinte d'un diadème et ornée de pendants d'oreilles magnifiques. Son plumage varié brille comme une montagne féconde en minéraux divers. Ses serres et son bec sont aigus; un duvet blanc comme les rayons de la lune couvre sa gor|;c parée du trophée conquis sur les serpents, lequel est pour lui la plus brillante des pierres précieuses. Quand il s'amuse à déployer dans le ciel ses ailes peintes de si riches couleurs, on dirait deux nuages, pareils h ceux que, vers la' fin des saisons, sillonne l'arc d'Indra (l'arc-en-ciel). Son grand corps
INTBODDCTION. S9
est im étendard resplendissant ou se déploient tes trois couleurs : le noir, le ronge et le jaune. ■■
Marco Polo, en parcourant, au treizième siècle, les mers de l'Inde , entendit aussi parler des oiseaux grif : ' que ils sont, dit-il, de tel façon comme • l'aigle ; mais ils sont gi ant et desmcsurc ; car ils n dient que leur aisles cuevrent bien xxx pas et que » leurs pennes sont longues bien xij pas. Et est si fort » que il prent im olifans à ses piés et le porte moult » haut.... Et l'appellent les gens de ces isles : Rue. «
Les Chinois, d'après une Encyclopédie du dixseptième siècle de notre ère, connaissent aussi un oisean gigantesi{ne sous le nom de phing. C'est un être mythique, qui prend, dans les contes siamois, le nom de Phaya-Krhuth, Il est une cause de tourment même pour le ciel, oA il enleva l'Amrita pour délivrer sa mère, prisonnière des serpents. On voit sa figiu'e partout aux créneaux et aux portiques des mines de Nakhon Vat, temple du Kambadje. Dans les fables, il est tantôt l'oiseau royal et le pliu puissant; tantôt il y joue un rôle comique, comme le singe dans les fables d'Europe '.
Dans In poésie épique de la Finlande, un aigle joue un rôle cosmique, que le Kalevala nous a révélé :
• La mère de l'onde, la vierge, nage; elle nage &
* BUTlis, GeopiphiKlie «nil elIiBolacîKlil llildcr.
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M INTnODDfTION.
Iravcrs l'Orient, elle ?iage h travers rOccident; elle nage à travers le Nord-Ouest et le Midi, elle nage à travers tous les rivages de l'air. D'effroyables douleurs lui bràlent les entrailles; mais celui qui doit naitre n'est pas encore né, celui que nul n'a engendré n'a poiat encore vu le jonr
n Un instant, un conrt instant s'écoula, et
soudain un aiglo aux larges ailes prend son essor. Il sillonne l'air à grand bruit, cherchant une place pour
son nid, nn lieu pour sa demeure
i> Or, voici que la mère de l'onde, la viergO'
de l'air, éleva son gënou au-dessus des vagues, offrant ainsi h l'aigle une place pour sa demeure, pour son nid bien-aimé.
» L'aigle, le bel oiseau, suspend son vol; il aperçoit le genou de la fiUe d'IIma sur la surface bleue, et le prend pour nn tertre de verdure, pour une motte de frais gazon.
» Il se balance lentement dans les airs. Enfin , il s'abat sur la pointe du genou et y bâtit son nid, et dans ce nid, il dépose six œnh, six œufs d'or et un septième de fier
a Et l'aigle mit le feu aux arbres abattus. La flamme bondit avec violence, les vents attisèrent l'incendie; tout fut dévoré et réduit en cendres.
» Alors le vieux Wainamoinen dit : » Je verserai lia semence sur la terre, à travers les doigts du
0 Créateur, la forte main du Tout-Pnissant; je la » vei'serai sur cette terre féconde, sur ce champ bien » préparé ' . »
Ceci rappelle bien l'habitude que l'on n en Asie de brûler les forêts pour préparer les champs qu'elles recouvrent à recevoir la semence.
Au reste, ce n'est pas là le seul point de contact que la Finlande ait avec l'Orient. On sait que parmi les Battaks, il est défendu de se marier entre personnes du même marga'. Or, cet usage se retrouve dans le Kalevata, dont les héros recherchent les filles de Pohjola. « Comment expliquer, » dit M. Léouzon- Leduc, « une telle recherche entre deux parties animées l'une contre l'autre d'une hostilité aussi flagrante? Le savant Castren nous apprend qu'elle avait sa raison d'être dans une institution commune à tous les peuples de race finnoise. En effet, ces peuples formaient jadis plusieurs tribus, divisées par un antagonisme fécond en luttes acharnées et sans cesse renaissantes. Or, il y était interdit aux hommes de prendre lenrs femmes dans celle à laquelle ils appartenaient. De là, par conséquent, ces aventures, ces violences, ces épreuves étranges qui préludaient chez les Finnois à la conclusion des mariages, et dont les Runot ont perpétué le souvenir. Les chants héroï-
t Traduction de Lkodzo:i-Ledvc.
* V. tAnhtptt indiettt etc., ouvrage publié par nous, chei MM. ¥irloin Didot.
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tl INTRODUCTION. ,
ques des Ostiaks, des Samoièdes, des Tatars, etc., roulent aussi la plupart sur ce sujet, et encore aujourd'hni, parmi les peuplades d'origine finnoise de la Sibérie, l'usage d'enlever la jeune- fille que l'on f eut épouser est généralement répandu. Il est donc démontré que les héros da Kàlevala vivaient sous l'empire de l'institution dont il s'agit : autrement n'eussent-ils pas choisi leurs femmes dans leur pi0prc tribu, de préférence à cette région de Pohja qu'ils avaient en horreur? •
L'Inde, le berceau de la plupart des mythes, des contes et des légendes de l'Occident, est aussi la source où les Birmans et les Siamois ont été puiser les leurs.
' L'indo-Chine est riche en contes ét nouvelles dont sa littérature a conservé les uns, et la tradition orale les autres. Tous y sont parvenus par la propagande du bouddhisme, et ils sont {jénéralemunt empruntés aux livres sacrés ou grands Wuttns du Xataka. . Dans le royaume de Siam, Bastian a vu à Bangkok trois volumes de contes. Le premier est intitulé « Nonthuk-Pakkaranam, » on « le Bœuf prudent, > parce que cet animal joue le principal r6le dans les fables dont il est composé. Ces febles sont mises
dans la bouche de la princesse Kaiiti-as, qui les récite à son père, le roi de Pataliput (Palibothra), pour le sauver de la mort. Le héros de la collection du second volume est un certain oiseau, nommé Paksa-Pakkaranam ; le troisième volume, qui est relatif aux esprits, a pour titre < Pisat-Pakkaranam. <i
Tous ces contes paraissent traduits du pali ou du sanscrit; il est probable qu'ils ont subi, dans le passage de leur première patrie au royaume de Siam , des altérations ou des additions, comme le prouvent de nombreux calembours roulant sur des mots siamois et qui n'ont aucun sens dans une autre langue. D'antres contes siamois , qui ont été réunis sous le titre de « Sib-song-lien, «' ont été déchiffrés sur le sarcophage d'un roi célèbre, nommé Naosavan. Ils sont au nombre de douze et imprégnés de la doctrine de Mahomet. Leur origine n'est donc pas dans l'Inde, comme le Ramalhien, qui est une traduction et en partie un remaniement du Ramay ana . D'ailleurs, toute la littérature siamoise consiste principalement en traductious. Ainsi, le Sankhok, nouvelle relaiivc aux trois guerres, est emprunté au chinois. Ceylan a produit le Mahavong (Maha-Vansa), et le drame Inao est une imitation du poëme épique et national de Java.
Dans le Nonthuk-Pakkaranam , se trouvent deux fables avec lesquelles celles du Héron et du Lion et du Moucheron de notre La Fontaine ont la plus grande analogie.
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Voici le résumé de la fable siamoise du béron :
m Dans les temps anciens , vivait un héron , nommé Kalapbangko. Cet oiseau en traversant les airs vit audessous de lui une mer pleine de poissons, et il médita en Ini-mémc sur les moyens de s'en emparer et de les croquer tous. II entra dans l'eau jusqu'aux genoux et s'y tint immobile comme une statue. Le héron attendit ainsi patiemment trois jours et trois nuits , et les poissons eurent en lui pleine confiance.
» Ils nagèrent plus près pour voir ce qu'il faisait là. Mais les vieux poissons et les plus expérimentés n'en pensèrent pas moins. > Le héron, se disaient-Ils, est l'ennemi naturel du poisson. Cependant cet oiseau ne parait pas préoccupé de nons, il est tris-indifférent. — Ohl non, au contraire, pensèrent d'antres, ce héron est très-bienveillant et ne veut cpie du bien aux poissons. >
« Les poissons perdirent ainsi toute crainte, et, après qu'ils eurent fait connaissance avec le héron , quelques-uns des plus considérés parmi eux se réunirent autour de lui , l'interrogèrent et lui dirent : • N'étes-voos pas affligé d'être ainsi abattu? quelle » peut en être la cause? ■■ Le héron répondit en soupirant : « Grand est mon chagrin, et mon cœur ■ gémit quand je vous vois. — Pourquoi étes-vous n attristé à cause de nous? demandèrent les poissons. « — Je ne le sais pat encore, repartit le héron. Dans » cette maison, des filett et des hottes sont préparés,
» et les gens qui s'y trouvent disent tout haut qu'ils » veulent parcourir cette mer pour vous pêcher et » vous saisir tous. C'est pourquoi je suis désolé pour • vous et médite le moyen de vous préserver de ce » malheur, r-
o Les poissons furent saisis d'épouvante et délibérèrent sur les moyens d'éviter celte catastrophe. Ils prièrent à la fin le héran de lenrindiquerune planche de salut. L'oiseau leur dit qu'il connaissait au haut de la montagne nn immense lac dont l'eau était claire et peu profonde et fournie de toutes sortes de plantes alimentaires. Il leur offrit de les y installer. Les poissons avant d'accepter la proposition chargèrent une carpe d'aller d'abord voir les lieux. La carpe pria le héron de la mener au haut de la montagne ; l'oiseau la prit dans son b.°c et la déposa au bord du lac. La carpe le visita en tous sens, et de retour dans la mer auprès des poissons, leur raconta que tout était comme le héron l'avoit dit. Alors tous les poissons crièrent à l'envi au héron : u Prendsmoi, prenda-moi. » L'oiseau ne «e fit pas prier longtemps et saisit chaqne poisson un à un et le transporta non pas au bord du lac de la montagne, mais au haut d'un arbre, o A il les croqua tons les uns après les autres. Le carnage dura huit jours et huit nuits. Enfin, il ne resta plus qu'un crabe, et le héron trouvant son enveloppe trop dure à briser, renonça à le prendre. Mais le crustacé supplia l'oiseau de l'emporter aussi, en lui disant qu'il s'attacherait à son cou
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avec SCS crocs. IjC hdron y consentit et le crabe, en voyant les restes des poissons morts, et pour éviter leur sort, mordit le héron au cou et le tua. •
Dans la fable aïamoise, le héron est un glouton qui, pour assouvir sa gourmandise, a recours à la fourberie .du Malais et à l'astuce du Chinois; c'est une espèce de Gargantua, qui, pour remplir son estomac, n'a pas trop de tous les poissons de la mer.
Dans la fable de La Fontaine , le héron est devenu un grand seigneur du siècle de Louis XIV. Il est friand el se nourrit d'ortolans. C'est un gourmet habitué aux plats les plus exquis, et qui par ton dédaigne ce que d'antres trouvent excellent.
Moi, des tanches! dit-il, moi béron, que je fasse Doe si pauvre chère I Et pour qui me prendH)riT La tanche rebutée, il trouva du goujon.
Du goujon ! c'est bien U le diner d'un héron ! J'ouTrirois pour si peu le bec ! aux dicui ne plaise!