‹ Bio-bibliographie de Victor Hugo: de 1802 à 1825Chapitre 81 sur 106 · CITOYEN AMI · texte numérisé non relu

CITOYEN AMI

J'ai reçu hier la vôtre du 8 courant, votre papa a reçu ia sienne en même temps, vous nous avez tiré d'inquiétude car nous présumions votre situation critique, mais nous sommes maintenant rassurés. Nous avons sçus ici, aussitôt que vous, les grands succès des Républicains à Quiberon, chacun s’en est réjout, il doit nous arriver bon nombre de troupes pour réduire enfin la Vendée et les Chouans, qui sont les uns et les autres terribles, chacun est impatient de voir une bonne fois ce chancre politique disparaître ; quelques-uns conçoivent l’espérance de faire vendanges, quelle satisfaction l’on goûterait à faire ce que l'on est privé depuis trois ans! ïl faut attendre ce bienfait de la Providence ainsi que la paix générale qu’on nous annonce et que les bruits paraissent accréditer. Ce sera alors que l’on pourra se réjouir et que l'espoir d’un sort plus heureux sera flatteur, que tant de membres dispersés des familles se rejoindront et que l’absence rend chère et le rapprochement augmente l'amitié. Vous demandez des nouvelles de votre frère, votre papa a reçu une lettre de lui de la Guadeloupe, où il est maintenant, il paraît aussi désirer la paix pour en goûter les doux fruits.

Il y a environ 3 semaines que Picomme ( ?}) vint apporter une lettre de Conan qui est toujours à Machoul (Machecoul ?), il m'assura qu'il se portait bien, il me demanda de vos nouvelles, il me dit qu'il était toujours dans les

ambulances, il aurait bien désiré avoir son changement, mais il n'a pu y réussir.

Votre tante Trébuchet et sa fille sont

à Auverné depuis 12 jours, comme les routes sont interceptées plus que jamais, nous n'avons point sçu de leurs nouvelles depuis leur départ, je les recommande à leur bon ange pour qu'il les préserve de tous fâcheux accidents. Vo- (TÉESSŒCUMeRYOtTeMAUtrIeMtANtENSENDOrteNt bien, elles ont été bien enchantées d'’apprendre de vos nouvelles.

Nous n’entendons point parler de votre tonton ; depuis votre départ, j'ai seulement entendu dire qu'il était divorcé et remarié avec une autre à Valenciennes ; il est à plaindre de n'avoir pas écouté les sages conseils de son père, qui lui à prédit ce qui lui arrive, ce qui prouve que l’on doit toujours respecter les volontés paternelles et les mettre à profit.

Vous êtes avec un commis d'âge mur qui met votre patience à l'épreuve, dites-vous, par son peu d’expérience il vous faut vaincre le feu de votre jeune caractère et le plier, cela est beau quand on peut le faire, et rend sociable. Je vous y invite et pour surmonter les mouvements qui se font sentir, il faut se mettre en la place des autres et penser que nous serions bien aises de l'indulgence qu’on aurait pour nous en pareil cas, ces réflexions nous sont souvent utiles ; comme vous êtes doué de bonnes qualités je ne doute point que vous ne preniez ce que je vous dis en bonne part.

Mais je laisse là le sérieux pour vous entretenir des objets qui ont fait vos plaisirs dans les temps de vos petits loisirs je veux parler du jardin, oh! qu'il est agréable, les capucines sont superbes ainsi que les pois à fleurs qui font une verdure émaillée de fleurs charmantes, cela flatte la vue et l’odorat, les voisines en dérobent, tant elles sont tentées de les posséder, mais elles se dispensent des permissions. Je ferai la police si j'en trouve quelqu'une en flagrant délit. Ce que nous croyons être un melon d’eau est devenu un artichault qui a

rie

APPENDICE

maintenant du fruit. Le cerisier est de toute beauté, j'ai un regret qu'il ne soit pas écussonné j'ai fait tout mon possible pour celà sans avoir pu y réussir.

Les jardiniers m'ont tous manqué de parole, ah! les perfides. Les rosiers n'ont produit aucune fleur, le pied de vigne fait triste figure il attend votre retour pour être transplanté, l'endroit où il est ne lui convient point. Les potées de la fenêtre ont trompé mon attente 1l semble que votre absence les afflige. Vos tourterelles se portent bien, elles vous adressent tous les jours leur agréable mélodie, elles font quelquefois enrager votre mère nourrice qui couche dans la chambre et encore davantage Siette qu'elles réveillent dès l'aurore. Elles sont toujours mignonnes.

Maintenant parlons du monde de la maison, tous se portent bien, chacune de vos mies vous plaignent beaucoup, demandent souvent si on reçoit des lettres de vous, sont sensibles aux marques d'amitié que vous leur témoignez. Je puis vous assurer que si vous êtes éloigné d'elles, vous êtes bien proche de leur mémoire, ou pour mieux dire vous n’en sortez point. La Métaireau et ses filles ont aussi un cœur bien tendre pour vous, s'il dépendait d'elles vous seriez le mortel le plus heureux du monde. Votre cousin Savariau s'est souvent informé de vous ainsi que la bonne dame Guérineau et tous ceux qui vous connaissent.

Pour moi, je suis avec attachement et amitié

Votre Concitoyen, L. DELAIR.

Votre papa vient de recevoir votre seconde lettre dans laquelle vous luimarquez avoir La Charmante. Laissez croître vos ongles et ménagez-les car elles doivent vous être utiles, vous vous se-

riez bien passé de cette charmante qui:

ne cesse pas que d'être très désagréable, tâchez de vous en défaire promptement, pareilles douceurs sont bonnes à éviter. Votre papa vous écrira demain.

Vous recevrez sa lettre avec celle-ci. Je vais souper et boire à votre santé. Grand bien vous fasse.

Lettre de Sophie Hugo à son grand-père Le Normand, Juge, rue de Maupertuis, Nantes. (4)

Paris, 19 novembre 1797.

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