MON CHER PAPA
Je reçois à l'instant votre petite lettre en date du 27 germinal ; l'objet en a été rempli par une que je vous ai écrite et il y a peu de jours, puisque la vôtre demandant des renseignements sur l'affaire de Trebuchet et des nouvelles de la santé de mon épouse et de la mienne, Je vous ai donné tous les renseignements que vous désiriés. Maintenant je vais vous entretenir en Jurisconsulte de notre affaire avec Fadatte, car je crois inutile de vous rappeler que mes retards à vous écrire, n’ont eu d’autres causes que celles de ne rien dire que de décisif et que l'’espoir qui invite toujours à différer au lendemain.
Vous savés qu'il n’est pas en usage que les voyageurs détaillent en menu tous les effets contenus dans les malles ou paquets qu'ils déposent aux Messageries et que si cette formalité s’observait 1l faudrait un registre pour chaque départ. Cependant le défaut de cette formalité prévenu par les lois anciennes et nouvelles, apporte un étrange changement dans une affaire comme la nôtre, et pour s’en convaincre on n’a qu'à consulter Bourgeix (?) sur le droit commun de la France tome 2, titre 9, chap. I, paragraphes No
5 et 11 ainsi que les lois sur les Messageries en date du 29 août 1790 article 4, paragraphe 5 et du 10 avril 1791, art.
22 et 23. L'omission de cette formalité qui n'est usitée nulle part, réduit à la prétention de 150 livres seulement, le voyageur assés malheureux pour perdre ses effets. Mais dans le cas de détails, il en est bien différent. Nous sommes dans le premier cas, Trebuchet n’a fait porter que le poids de sa malle et l’Administration Fadatte à la rigueur ne lui est redevable que de 150 livres. Je me suis consulté avec le Cr Terrasson, mon avocat, il est infiniment adroit, infiniment instruit ; il a conféré avec Fadatte de l’objet dont il était chargé, Fadatte se prétend dans le droit dé ne rien payer et au surplus il s'en réfère à ce que fera son défenseur officieux, qui depuis dix ans est chargé de semblables affaires.
Dans ma consultation avec le Cn Terrasson, je me suis trouvé fort embarrassé, par la question qu'il m'a faite, si je ne puis obtenir plus de 150 francs accepterai-je cette somme? Cet embarras m'a fait appesantir sur toutes les circonstances. D'abord le désir de concilier me portait à faire un léger sacrifice et Je pensais que Fadatte ne pouvait faire mieux que de remettre 500 francs, mais son défenseur bien instruit des lois et s’obstinant à ne rien donner ou à ne donner même que 150 francs,il me fallait nécessairement prendre un parti. Ce défenseur bien instruit en persistant à n’accorder que 150 francs, pourra vu mon refus de les recevoir les consigner juridiquement et faire retomber sur notre compte les frais de la procédure que j'aurai intentée alors les frais qui s'élèveront à une centaine de livres ne me feront pas même sentir le gain de ma cause, puisqu'il me restera à peine 50 francs. D'un autre côté en acceptant les 150 francs purement et simplement, j'aurai à payer sur.
cette somme le défenseur officieux. J'ai cru devoir laisser à ce dernier toute la latitude possible pour terminer et pour obtenir ce qu'il pourra en sus de la somme fixée, pour indemnité, par les lois.
Je lui ai dit de faire sentir au défenseur de Fadatte que si Trebuchet n'obtenait
APPENDICE
que 150 francs l'Administration aurait à s'en repentir par le discrédit que cela ne manquera pas de verser sur elle, tant à Nantes qu'à Paris, où l’on serait dans le cas d'en conférer et où l’on raconterait les procédés qu'elle tenait dans des circonstances qui intéressent tous les voyageurs.
Dans ma lettre à Fadatte dont j'ai envoyé copie à mon frère, je lui dis que je l’attaquerai comme escroc, puisqu'il lui sera impossible de prouver que la malle a été perdue : mais ce moyen d'attaque a été annulé par une lettre de Trebuchet qui convient que la malle lui a été prise en route : cette pièce, preuve de la bonne foi de mon îirère, a beaucoup rassuré Fadatte que cette accusation avait fait troubler (trembler).
Enfin, mon cher papa, les intérêts de Trebuchet me touchent autant que les miens propres et je ferai pour le mieux, faute de pouvoir dicter des conditions.
Ma famille sera sensible à votre bon souvenir ainsi que celle du Cr Delaire.
Je vous embrasse de tout mon cœur, mon épouse en fait autant et nous vous prions tous deux d'assurer notre famille et le Cn Delaire de notre attachement.
HUGo.
Leltre du Capitaine Hugo et de Sophie à son beau-frère Trébuchet. Inédite.
Paris, 2 prairial 6 (Lundi 21 mai 1798).