Univers israélite, XX
du gouvernement. Ces mesures, disaient-ils, porteraient ombrage aux Arabes, qui seraient blessés de ne pas obtenir le même traitement, qu'on irriterait en relevant trop promptement une race si longtemps méprisée, qui se sou-' lèveraient peut-être. Grâce aux efforts d'Albert Gohn et du Consistoire central, cette opposition dut céder. Les notes remises par Albert Cohn à M. Guizot et au maréchal Soult contribuèrent à ce résultat. Le 9 novembre 1845, le roi Louis- Philippe signa enfin l'ordonnance sar l'organisation du culte Israélite en Algérie qui était prête depuis le 6 mai i. Cette ordonnance donnait satisfaction en partie aux vœux des israélites. Elle créait trois consistoires algériens, à Alger, Oran et Constantine, mais elle n'abolissait pas le statut personnel et gardait le silence sur rentrée des juifs dans la milice. Elle amena néanmoins une amélioration très-sensible dans l'état des israélites et prépara leur naturalisation complète.
Une année plus tard, le 10 février 1846, Albert Cohn eut l'honneur de présenter au roi Louis-Philippe une adresse de remercîments signée par les israélites d'Alger, de Médéah,
1. Archives israélites, 1845, p. 444. Voir le texte de Tordonnance dans l'Univers Israélite, II, 407.
d'Oran, Mascara, Tlemcen, Bône, Philippeville et Constantine i. Le roi, à qui Albert Gohn avait, au retour de son yoyage, décrit la situation des Israélites de l'Algérie, lui fit le plus aimable accueil et s'entretint plus d'une heure avec lui. « Ce qui m'a toujours frappé, dit-il, c'est l'aptitude des juifs à la civilisation. Malgré le lien religieux qui les unit, ils ont su devenir Français en France, Anglais en Angleterre, Allemands en Allemagne; ils ont les bonnes qualités et quelquefois même les défauts des nations au milieu desquelles ils vivent. » Louis-Philippe rappela ensuite un épisode de la retraite de Mascara que lui avait raconté le duc d'Orléans. Les Français avaient emmené un grand nombre de juifs qui avaient été maltraitésparAbd-el-Kader lorsqu'il abandonna cette place. Sur la route, les vieillards et les femmes se traînèrent misérablement au milieu des colonnes françaises. Tout à coup, Tun d'eux, un rabbin sans doute, monta sur une colline et donna un signal. Les juifs entonnèrent un psaume {Sur les rives de Babylone...) et versèrent d'abondantes larmes. « Mon fils, dit le roi, en fut ému et je vous assure que je Tai été moi-même 1. Archives Israélites, 1846, p. 187-191.
en entendant ce récit. » Le roi s'informa ensuite de la situation générale des juifs ; il dit qu'il avait visité beaucoup de synagogues à l'époque où il voyageait à l'étranger, et voulut savoir si le chant liturgique y était toujours le même qu'autrefois. En se retirant, Albert Cohn demanda si, en cas de persécution, des juifs étrangers ne trouveraient pas asile en Algérie. « Vous savez et vous pouvez le dire, répondit le roi, que ni moi ni mon gouvernement nous n'y ferons jamais obstacle. »
Albert Cohn retourna en Algérie au mois de juillet 1847. Les Israélites avaient fait depuis son absence de grands progrès. Les consistoires d'Alger et d'Oran avaient été installés, le premier le 31 janvier, le second le 22 juin de cette année ^. Ces administrations étaient animées du meilleur esprit et se montraient dignes de la mission qui leur était confiée. Cependant les bureaux militaires étaient encore hostiles aux juifs. Le général Lamoricière, lieutenant-général de la province d'Oran, sous prétexte que les juifs étaient trop mal habillés pour entrer dans la garde nationale, avait voulu leur imposer, pour contribution au service de cette
1. Univers Israélite, IV, 10 ; Archives israélites, 1847, p. 161 et 533.
milice, une taxe de 5 francs par personne, mais cette mesure ne fut pas approuvée par le gouvernement.
Albert Cohn se rendit d'abord à Oran, où il fut reçu par M. Nahon, président du consistoire Israélite, qui fut nommé plus tard viceconsul de France à Tétuan i. La province était en émoi, les arabes faisaient mine de se soulever. Malgré les dangers de la route, Albert Cohn visita toutes les communautés des environs : il alla successivement à Tlemcen, Mostaganem et Mascara. Partout il fut accueilli avec joie par la population Israélite. Une cavacalde de 200 Israélites vint à sa rencontre à Mascara, et, à son entrée dans la ville, des coups de fusil furent tirés en son honneur. A Tlemcen, il reçut une plainte des Israélites contre les bureaux arabes et la transmit au général Lamoricière, qui y répondit en termes assez vagues. Les juifs obtinrent justice plus tard, lorsqu'un gouvernement civil fut établi dans cette ville.
Albert Cohn se rendit ensuite à Alger, où il vit le général Bedeau, puis à Constantine. Partout il releva le courage des juifs et s'efforça
1. M. Nahon avait été interprète à l'-armée d'Afrique dès 1830. Archives Israélites, XV, 428.
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de gagner pour eux la bienveillance des fonctionnaires. Partout aussi il distribua des secours au nom de la famille de Rothschild. Passant plus loin vers l'Est, il visita Tunis. Il avait vu à Paris le bey Ahmet, il espérait pouvoir faire quelque bien à la communauté Israélite de cette ville, composée d'environ 20,000 âmes, dont une partie, environ 3,000, sont originaires de Livourne et sont désignés sous le nom de Gournais. Le bey avait alors à son service le caïd Jussuf Semama, chef de la comptabilité et grand officier, à qui succéda plus tard le caïd Nissim Semama i. D'autres fonctionnaires israélites étaient dans le même service des finances. M. Lombroso était le médecin en chef du souverain ; le second et le troisième médecins étaient également israélites. Il ne fut pas difficile à Albert Cohn d'obtenir une audience du sultan. Il fut reçu dans le palais de Daril-bey, où le présenta M. Lagau, consul général de France. Un grand nombre de personnages, parmi lesquels M. le colonel Walsin Esterhazy, qu'Albert Cohn avait déjà rencontré en Algérie, assistèrent à l'entrevue. Albert Cohn expliqua en arabe le but de son voyage et parla en faveur des juifs. « Je promets, dit