Dans le rapport cité plus haut, p
Le refuge le plus voisin était Gibraltar. Les Israélites de Tanger et de Mogador y affluèrent. Le 30 octobre 1859, les sujets français établis à Tétuan et les Israélites qui étaient protégés français purent quitter la ville sur un navire de l'Etat et sous la conduite de M. Nahon, vice-consul de France ; mais le gros de la population Israélite, n'ayant aucun bâtiment de transport à sa disposition, dut rester dans la ville, en proie aux plus vives anxiétés. A Rabbat, où la nouvelle de la guerre arriva le 31 octobre, le consul d'Angleterre, M. Bentata, qui était juif, dut s'enfuir, et il aurait été massacré par la population sans la généreuse protection que lui accorda M. C. de Laroche, consul de France dans cette ville i. Avant la fin de l'année, il y eut de 4,000 à 4,500 Israélites marocains réfugiés à Gibraltar, à Algésiras et à Tarifa. D'autres, en plus petit nombre, avaient passé la frontière de l'est et cherché "un asile en Algérie. Le dénûment de ces malheureux était extrême, ils souffraient horriblement de la faim et du froid. La charité publique s'empressa de leur apporter des secours.
1. M. de Laroche ou un de ses parents, qui porte le môme nom, est aujourd'hui consul de France à Larache.
Le commandant anglais de Gibraltar, le général William John Codrington, les avait accueillis avec bonté et les avait logés dans une espèce de campement à la Porte de Terre, à l'abri d'un rocher, non loin de la mer; il leur distribua des vêtements et des couvertures et leur donna tous les jours des rations de pain frais. Grâce à son initiative, un Comité de secours fut créé à Gibraltar, et un autre comité fut organisé à Londres par le Board of Depicties, sous la présidence de sir Moses Monteflore. Le Consistoire central des Israélites français, les consistoires départementaux en France et en Algérie, firent appel à la générosité publique. Bientôt des souscriptions furent ouvertes dans tous les pays, les secours vinrent de toutes parts, de France, d'Angleterre, de la Tunisie, d'Amérique, des Antilles, du Cap et même de la Chine. Les sympathies des chrétiens furent aussi vives que celles des Israélites. Ceux de Tile de Wight envoyèrent leur souscription à Londres; en Algérie, les préfets, les curés, les pasteurs protestants prirent une part active aux quêtes organisées en faveur des réfugiés. En Espagne surtout, dans la terre classique du fanatisme religieux, il semblait que toutes les vieilles haines étaient
oubliées. L'évêque de Gibraltar fut un des premiers souscripteurs, la municipalité de Burgos vota un subside pour les Israélites, partout le clergé catholique se montra animé des plus touchants sentiments de charité. Le gouvernement, quoique ses ressources fussent restreintes, accorda un secours de quelques centimes par jour aux fugitifs. Beaucoup de ceux-ci demandèrent à aller à Oran. Un convoi de 178 israélites arriva dans cette ville le 18 décembre, et il y fut reçu avec empressement par les juifs et les autorités militaires. Il en vint à peu près autant quelque temps après. Albert Cohn parla en leur faveur à M. le comte Walewski et à M. Chasseloup-Laubat. Le gouvernement français ordonna que tous les juifs marocains qui voudraient venir maintenant ou plus tard en Algérie, pour fuir la persécution, obtiendraient des passeports gratuits, et le gouvernement espagnol prit la même mesure pour ceux qui allaient en Espagne i.
Les souffrances physiques des israélites ma-
1. Les journaux israélites de 1860 sont remplis d'informations sur ces événements, et nous renonçons à les citer en détail; nous signalons cependant les lettres écrites à VUnivers Israélite (XV" année) par M. Nahon, de Tétuan, réfugié à Gibraltar.
rocains étaient ainsi calmées. Lorsque vint la fête de Pâque, on leur procura des maççot et du vin casclier. Les malades étaient soignés par M. le D'" Hauser, que le baron James de Rotliscliild, de Paris, sur la proposition de son fils Salomon, avait envoyé quelque temps auparavant à la communauté de Tétuan, et qui était venu s'installer provisoirement à Gibraltar. Mais les pauvres réfugiés tremblaient pour leurs coreligionnaires restés dans le pays, sursaut pour ceux de la ville de Tétuan, qui paraissaient particulièrement menacés. Un Israélite américain, Charles L. Moses, habile capitaine, avait proposé d'équiper un vaisseau pour aller délivrer et recueillir les juifs demeurés au Maroc. Les craintes qu'on avait conçues n'étaient pas vaines : le 6 février, les troupes marocaines furent forcées d'évacuer Tétuan à l'approche des Espagnols; les soldats et la population pillèrent le quartier juif, dévastèrent les synagogues, maltraitèrent les Israélites et en tuèrent plusieurs. Les Espagnols furent naturellement accueillis par les juifs comme des libérateurs, et lorsque, plus tard, le ministre espagnol O'Donnell vint à Tétuan, il invita à un banquet qu'il donna les principaux juifs de la ville.
Albert Cohn était parti au commencement du mois de juin pour aller visiter les Israélites en Espagne et en Algérie, et voir quel emploi avait été fait des souscriptions françaises. Celles-ci avaient produit la somme de 77,528 francs, sans compter une somme de 5,000 francs envoyée directement dès les premiers jours à Gibraltar par le baron James de de Rothschild. Le Consistoire central ne fut même pas obligé de dépenser, pas plus que le Board de Londres, toute la somme qu'il avait recueillie, et il lui resta un reliquat assez considérable pour créer une rente de 1,200 francs en faveur d'une école Israélite à Tanger. Les Israélites français avaient donc largement fait leur devoir, et c'est avec raison qu'Albert Cohn repoussa les reproches presque inconvenants qu'avait cherché à leur adresser M. Haïm Guedalla, de Londres i.
Albert Cohn passa naturellement par Madrid. Il y vit le maréchal O'Donnell, et chercha à l'intéresser au sort qui attendait les Israélites marocains après la guerre. Il espérait que, lors de la conclusion de la paix, l'Espagne stipulerait des garanties en leur faveur, afin qu'ils passent retourner sans crainte dans leur pays.