VIII
Camille est puissant. Camille a des flatlew s. Camille a des protégés. L’ex-marquis de Lauraguais lui envoie, de Chauny, * le 18 d'Auguste 1782 », une lettre de chatteries. Fouquier- Tin ville . le juge de Saint-Quentin, veut à toute force être le parent des Desmoulins et sollicite la protection de Camille. On frissonne rien qu’en songeant que l’infâme qui, en ce moment, se pare d’une parenté problématique, ou tout au moins fort lointaine, demandera et obtiendra la mise hors des débats de celui qui le fera nommer, par les voix dont il dispose dans son faubourg Antoine, au poste redoutable d’accusateur public au tribunal criminel. Voici cette lettre qu’il est bon de poser, dès ce moment, comme opposition et contraste aux réquisitoires d’avril 1794.
« 20 août 1792.
> Jusqu’à la journée à jamais mémorable du 10 de ce mois , > mon cher parent , la qualité de patriote a été non-seule- » ment un litre d’exclusion à toute place , mais même un motif » de persécution : vous en fournissez vous-même l’exemple. Le » temps est entiti arrivé, il faut l’espérer aussi , où le patriotisme
ut
» vrai doit triompher et remporter sur l’aristocratie ; c’est » même un crime d’en douter d’après les ministres patriotes que » l'Assemblée Nationale vient de nous donner. Je les connais
> tous parleur réputation , mais je n’ai pas le bonheur d’en être » connu. Vous seul pouvez m’être mile soit par votre place, soit » par vos connaissances et vos relations particulières auprès » d’eux. Mon patriotisme vous est connu ainsi que ma capacité » surtout pour les matières contentieuses. Je me flatte que vous
> voudrez bien intercéder pour moi auprès du ministre de la jus-
> lice pour me procurer une place soit dans ses bureaux , soit » partout ailleurs. Vous savez que je suis père d’une nombreuse » famille et peu fortuné. Mon fils aîné , âgé de 16 ans, qui a volé
> aux frontières, m’a coûté et me coûte beaucoup. Je compte » sur votre ancienne amitié et votre zèle à obliger. Je rappelle à » votre souvenir Deviefville notre parent commun , dont la posi-
> lion est plus fâcheuse que je ne puis vous l’exprimer.
» Je suis très parfaitement, mon cher parent , votre très hum-
> ble et très obéissant serviteur.
» Fouquier , homme de loi ,
» Rue St-Honoré , n° 356, vis à vis l' Assomption. >
Voyons combien d’échelons Camille montera ou descendra, peu importe, pour tomber aux mains de son parent et protégé, le bourreau.
Le moment des élections qui allaient donner à la Convention l’héritage de la médiocre Assemblée qu’on nomme Législative, approchait à grands pas. Camille souhaitait ardemment, on le sait, l’honneur de la représentation nationale qu’inconnu il avait osé rêver à Laon en 1789. Il avait préparé son succès par plusieurs brochures de circonstances qu’il avait lancées dans le public vers la fin du mois d’août et qui toutes avaient trait à la République naissante et à la punition à infliger au dernier des rois de France. Il écrivait à son père que ces récents écrits allaient probablement le déloger de la Chancellerie en le faisant passer à la Convention nationale. II poussait même la certitude
de son succès jusqu’à- affirmer que plusieurs départements se disputeraient l’honneur de le porter à la représentation, et annonçait à l’avance qu’à l’exemple de Danton il quitterait volontiers ses fonctions publiques constitutionnellement incompatibles avec le mandat de député.
Mais sa nomination n’aura lieu que le 8 du prochain mois de septembre. Entre la fin d’août et le grand jour de l’élection, il va se passer un immense et lugubre évènement : les massacres des prisons. L’histoire accuse Camille, sinon d’y avoir pris une part importante, au moins d’avoir été à l’avance averti et de n’avoir rien empêché ou de n’avoir rien tenté d’empêcher. Arrêtons-nous sur cette date fatale.
Les Prussiens ont envahi la Champagne. Longwy, Verdun, leur ont été livrés. L’alarme est dans Paris. Dumouriez n’a que peu de soldats à opposer à l’invasion, et on ne sait pas encore qu’il est l’homme de la situation ; on doute ; ou plutôt l’on est convaincu qu’il sera battu. A l’Assemblée Législative , il a été question de quitter Paris et de se retirer à Saumur derrière la Loire. Danton apparaît à la tribune, classe la nation en deux fractions hostiles, les républicains et les royalistes, et s’écrie de sa voix pleine de menaces: « Il faut... il faut faire peur aux roi/a- » listes J » Les pr isons étaient gorgées de royalistes, de suspects, et Danton avait conçu leprojet de les massacrer. Il voulait que le peuple brûlât ses vaisseaux et ne pût plus reculer.
Ce mot terrible souleva l’horreur , la crainte surtout. Ou le commenta dans les familles nombreuses qui comptaient dans les prisons quelques-uns de leurs membres. Le bruit d’une exécution en masse se répandit bientôt. On disait que Danton avait dressé des listes de proscription et marqué à l’encre rouge- les noms de ceux dont les têtes devaient tomber.
Avec qui Danton délibéra-l-il sur son sauvage projet? à qui le confia-t-il? avec qui dut-il en débattre les hideux détails, si ce n’est avec son secrétaire , son ami, son aller ego , son confident intime? Est-ce douteux? Y a-t-il place ici à la négative? Et quelle fut l’attitude du secrétaire-général du ministère de la
justice? Camille, qu’un soupir de sa femme eût touché jusqu'au fond de l’âme, qui se serait attendri sur une infortune privée, était-il bien l’homme qui devait résister de toutes ses forces à un massacre politique, qui eût osé déclarer infâme une extermination générale? ou bien ne devait-il pas croire et déclarer légitime la grande mesure que préparait son ami? Vingt passages de ses précédents écrits nous portent à penser que Camille ne croyait pas à la possibilité de la pitié en politique, et qu’appelé au conseil, ou consulté par Danton, il dut proclamer la nécessité de faire un exemple terrible. Ses biographes qui, tous ou presque tous, ont pour lui poussé l’éloge jusqu’à 1 hyperbole , n’ont jamais osé se poser et résoudre ces difficiles questions et glissèrent rapidement sur cette époque de sa vie.
Admettons un instant que Camille Desmoulins n’ait pas été, ce qui nous semble impossible, consulté par Danton, ignora-til , comme des écrivains le prétendent , le massacre qui se préparait? Ici nous pouvons affirmer, et nous répondrons avec toute sécurité de conscience qu’il savait tout.
Il est évident que le ministère de la justice fut envahi par les amis , par les parents des prisonniers ; que beaucoup purent pénétrer jusqu’à Danton; qu’à un certain nombre le ministre accorda des cartes de délivrance. Il est prouvé que que trois cents vingt de ces cartes ainsi données servirent à sauver quelques victimes.
Il est aussi prouvé que Camille se fit remettre au moins un de ces saufs-conduits qu’il destinait au bon abbé Bérardier, ce prêtre sous lequel il avait été étudié à Louis-le-Grand , qui l’avait marié, avec lequel il avait continué d’excellentes relations. Une main inconnue remit dans la prison la carte de salut à Bérardier : elle venait de son ancien élève à qui cette bonne action doit être comptée.
Si l’on en croit MM. Bûchez et Roux, dans leur Histoire par- Rvtprilaite de la Révolution française , ce ne serait pas un saufconduit seulement que Desmoulins aurait obtenu de Danton et distribué. Ces historiens avancent qu’on attribuait généralement
a Camille l'honneur d'avoir usé de sa position au ministère pour arracher plusieurs détenus aux massacreurs de septembre; et parmi eux ils citent un pi ètre qui ne peut être que l’abbé Bérardier.
Plus lard , Camille Desmoulins , fort de ne point paraître en nom et de sa position secondaire, oubliera que, s’il ne peut être convaincu d’avoir approuvé la sanglante journée du 3 sep** tembre, au moins il y a participé par son silence, par la place qu’il a conservée pi cs de Danton qu’il devait au moins blâmer par une rupture; Camille Desmoulins écrasera Brissot sous l’accusation d’avoir poussé le peuple à l’exaspération et d’avoir eu connaissance du massacre prémédité. Dans une note de son Histoire des Girondins i il raconte qu’un nommé Mirande, ennemi Intime de Brissot et détenu à l’Abbaye, avait échappé à la tuerie , et il ajoute : « N’est-ce pas un fait que Brissot, ce Jéré- » mie du 2 septembre, a ditleo, au conseil exécutif des minis- » très , en présence de Danton : I!s ont oublié Mirande P Ce cha- » grin de Brissot de voir Mirande sauvé prouve bien que ce » Tartufe d’humanité a l’âme de Tibère , des Médicis et de » Charles IX, et que le cadavre de son ennemi sentait bon pour i lui. » A qui tous ces durs reproches peuvent-ils mieux s’appliquer qu’a Desmoulins , à Danton , à tous ceux qui ont réalisé les constantes pensées de l’infâme Marat?
Résolve maintenant qui l’osera ce problème : Camille doit-il être compté ail nombre des auteurs anonymes des fatales journées de septembre? Pour nous, sa complicité morale est plus qu’évidente, ainsi que celle de Danton. Danton convaincu condamne Camille Desmoulins.
On avait à peine eu le temps de faire disparaître les traces de la boucherie des prisons, que les électeurs furent convoqués pour nommer leurs représentants à la Convention.
Par le régime de liberté illimitée qui régnait â cette époque , on peut facilement se fa:re une idée de la violence qui présida à la discussion des candidats et de leurs titres. Camille , qui si souvent avait malmené les malheureux qui tombaient sous sa
plume, ne fut pas mieux traité à son tour. On lui appliqua dans toute sa rigueur la peine du talion. Un fait digne de remarque , c’est que Marat , qui venait de reparaître après un exil d’une année, ménagea noire candidat, comme il le ménagera toujours par la suite , lui qui n’épargnait personne. Il est difficile de s’expliquer convenablement ces bonnes dispositions. C’est près* qu’un assaut de politesse entre eux. Ainsi, parmi ses paradoxes les plus hardis, et celui-là est hardi jusqu’à l’effronterie, Camille Desmoulins a osé écrire que Marat était un homme à grand caractère. Est-ce une conviction? est-ce du cynisme? est-ce un jeu d’esprit seulement? Peut-être, tous les trois à la fois. Suivant ce que nous apprend Gorsas , Camille, pour peindre la honteuse disparition de Marat qu’on pouvait croire mort à son obstiné silence, n’imagina rien de mieux que de le représenter sortant un bras de terre. C’était spirituel , mais non méchant.
Enfin , le grand jour arriva. Ce ne fut pas sans peine que Desmoulins fut nommé député. Robespierre et Danton avaient réussi de prime-abord. A la première épreuve, Camille, au contraire , échoua. L’élection fut remise à un autre jour. Une sérieuse opposition lui fut faite. On lui reprocha ses relations et ses dîners . — toujours la gourmandise le gène et lui nuit, — avec le garde» du -corps Suleau , tué toul-à* l'heure à la défense des Tuileries. Il fallut que Danton vînt aider son ami de son éloquence nerveuse et aimée du peuple.
Le 8 septembre, Camille ne réussit point encore au premier tour de scrutin. La lutte était entre lui et Kersaint. Au réappel , on constata la présence de 677 votants; la majorité absolue était de 359 voix, et il en obtint 465. Il fut donc proclamé député du département de Paris.
Nous croyons que, malgré l’assurance avec laquelle il annonce à son père que plusieurs départements doivent le porter, il n’obtint pas une double nomination. Rien ne le donne à penser du moins.
Obligé par la Constitution d’opter entre ses (onctions et, le
mandat de représentant, Camille quitta le ministère de Injustice en même temps que Danton.
Si Camille fut en butte, avant l’élection, à la satire de ses confrères en journalisme, on ne l’épargna guères quand il fut nommé. Son ancien ami et collaborateur Prudhomme, qui avait alors créé un nouveau journal sous le titre des Révolutions de Paris lui adresse, dans son numéro 164, ce compliment de difficile digestion : « Quant à Desmoulins , » s’écrie Prudhomme en ricanant, « il a dû être bien surpris de s’entendre appeler à t> la représentation. Il se rend trop de justice sans doute pour
prendre ce compliment au mot. Desmoulins législateur!... La » patrie lui donne de l’emploi parmi les enfants perdus de la » révolution et l’ajourne. » Nous n’avons pas le mot de cette rupture. Peut «être Prudhomme, moins heureux que son ami, lui porte-t-il envie. Peut-être Prudhomme garde-t-il rancune à Camille qui, non-seulement lui a retiré sa collaboration, mais s’est associé à Merlin, de Thionville, pour la réapparition prochaine des anciennes Révolutions de France et de Brabant, avec ce sous-titre : et des royaumes (jui arborent la cocarde nationale dans les fastes de la liberté et cette épigraphe: « Victima haud » u/la umplior potest. mayisque opima maclari Joui quàm rex. » (Senec. Tray.) » Il n’y a pas de victime plus grande et qui plaise mieux à Jupiter qu’un roi à sacrifier, a osé écrire Desmoulins en tête de son journal, maintenant qu’il siège à la Montagne. Voilà le but de toutes ses pensées! Voilà la conclusion faiale de tous ses efforts ! La mort de Louis XVI, voilà l’œuvre dont il a entrepris la réussite, au nom de la jeune république pour laquelle il vota le 21 septembre.
Dans les quelques derniers jours qui précédèrent la première séance de la Convention, on voit arriver des départements à Paris des hommes jeunes, hardis, enthousiastes, ardents, souvent violents, presque toujours convaincus. Saint-Just est le type parfait et complet de cette jeune génération qui va renforcer l’ancienne Montagne, lui infuser un sang nouveau, bouillant. C’est autour de Robespierre, leur chef, leur idole, qu’ils cou-
rent se grouper. C’est auprès de lui qu’ils vont trouver Camille Desmoulins aussi ardent qu’eux tous, aussi convaincu qu’eux peut-être, mais plus spirituel, plus littéraire, plus artiste, par conséquent plus facile aux inspirations diverses, au mouvement, aux retours sur lui-même : c’est ce qui explique comment ils poursuivront leur route au risque de tomber dans l’abîme que devant eux elle cache à son extrémité, et comment Camille essaiera de rétrograder et sera dévoré par le gouffre qui s’est ouvert derrière lui , étrange destinée qui confondra dans un sort commun tous les enfants de la révolution, les enragés , les modérés, les rétrogrades , et qui fut la juste punition de leur crime commun, comme la mort fut aussi la punition de ceux qui ne trempèrent jamais dans les excès d’alors, mais ne surent pas ou ne voulurent pas s’y opposer dès le début.
Les écrivains du temps, ceux qui pénétrèrent dans l’intérieur de Robespierre, nous donnent une idée très simple, mais saisissante, des réunions où se rencontraient les jeunes montagnards, Saint-Just, Camille, le peintre David, tous ces représentants qui vont effrayer la France et le monde par leur courage, leur fermeté poussée jusqu’à la cruauté, la barbarie la plus sauvage, la plus inconnue. On causait toujours, disent les écrivains enthousiastes de Robespierre, de choses sérieuses, de littérature, d’arts, des évènements qui se succédaient si rapidement, de l’avenir. Saint-Just dogmatisait, Camille égayait par ses saillies et son impétuosité. C’était lui qui soulevait les questions nouvelles, les illuminait de ses idées rapides comme des éclairs qui brillent et qui brûlent. C’était lui qui poussait toujours aux exagérations. Pendant quelques mois, il fut l’homme le plus brillant de ces réunions où du reste il se créa bientôt des ennemis à l’aide des sarcasmes qu’il ne pouvait retenir, des malices qu’il ne pouvait s’empêcher de faire, enfant terrible au milieu de ces hommes gourmés, qui ne songeaient guères à rire et dont l’orgueil se soulevait à la pensée qu’on put s amuser d’eux, d’eux qui disposaient de tant et de si graves intérêts.
Cette fécondité d’idées que Camille déploya d’abord dans ses
journaux et plus tard dans la conversation, mais qu il ne porta jamais à la tribune, singulier contraste, nous est attestée par le ministre Garat dans ses mémoires. Garai, qui avait vécu dans l’intimité de Danton et de Desmoulins, nous apprend que Danton, si célèbre par ses discours, n’écrivit jamais un discours et ne les composait pas ; c’était Camille qui écrivait pour lui. Dans la conversation, Danton se taisait et écoutait, toujours avec intérêt lorsqu’on parlait peu, avec étonnement quand on parlait beaucoup. Voici les expressions de Garat : « Il faisait » parler Camille Desmoulins et laissait parler Fabre d’Églan- » tine. »
Avec ce luxe d’idées, cette fougue d’intelligence spontanée et de conception qu’on ne peut mettre en doute, car les écrits de Camille Desmoulins en portent partout l’éclatant stygmate, il est étonnant, bizarre, de ne le voir devenir qu’un représentant inutile, obscur, presque muet, on peut même sans crainte écrire muet; car à la Convention, il ne se fera remarquer que par des interruptions, des lambeaux de phrases, des rappels à l’ordre, jamais par un discours qui ait de la suite, de l’ampleur, une lueur de talent. Le bégaiement léger dont il était atteint et dont souffrait son amour-propre n’est pas la véritable cause du mutisme auquel il se condamna. Homme d’entrainement, il eut pu cependant et eut du se faire remarquer parmi tous ces hommes d’entraînement, surtout quand l’entraînement et la violence de l’idée et du langage.trouvèreiU si souvent l’occasion de se montrer; ils étaient à l’ordre du jour. Nous comprenons que, superficiel et trop léger, il n’ait pas envahi le domaine des affaires trop sérieuses pour lui, de la réalité, de la discussion profonde; mais que fit-il de sa passion, de sa colère, de sa haine?
Dans une de ses lettres, Desmoulins donne à ce silence un motif qui ne nous paraît pas entièrement satisfaisant. Voici ce qu’il écrit à son père qui sans doute s’étonnait de ne le voir jamais aborder la discussion publique : « Il y a tant de gens à la s Convention pour qui c’est une volupté de se trouver à la tri- » bune et d’y enfiler des paroles , que je me fais un plaisir de leur
*> donner ce régal ; voilà pourquoi vous n'entendez pas parler du » moi dans les journaux, et je me suis fais député consultant. » Mais n’allez pas me croire dans les jardins d’Armide* etc. » Et il parle d’une de ses brochures.
Un jour, c’était pendant la discussion de la loi sur les émigrés. Camille eut une bonne inspiration de raison , de logique et d’humanité. Buzot, le Girondin, voulait que dans la loi on ins-* cri vît la peine du bannissement perpétuel contre ceux qui désertaient leur pays en danger, et celle de mort contre l’émigré condamné qui oserait remettre le pied sur le territoire de la liberté. Camille trouva que cette disposition était tyrannique, exorbitante, terrible ; il assimila ce décret à l’édit de Louis XIV contre les protestants. C’est dans le journal de Gorsas que nous avons puisé ce renseignement que nous ne trouvons point au Moniteur. Ce qu’il y a de singulier, c’est que le Montagnard Danton fut d’accord avec le Girondin Buzot et que Camille , celte fois, se sépara de son ami. Sa haine contre les Girondins étaitelle plus puissante que ses relations d’amitié et de discipline?
Pour donner une idée de la tenue de Camille aux séances de la Convention , nous prenons le compte-rendu des premiers débats dans le Moniteur. La lutte est déjà engagée entre la Gironde et la Montagne. Pendant une discussion pleine de tumulte et de tapage, Desmoulins insulte Brissot. Grangeneuve , un des Girondins, se plaint amèrement de ce manque de convenances. Camille nie l’interruption. Chabot l’affirme. Grangeneuve se précipite à la tribune et s’apprête à punir l’insolent. Ses amis l’arrêtent. « Qu’allais-je faire? » s’écrie dédaigneusement Grangeneuve. « J’allais porter la peine de Desmoulins! » Ce n’est là qu’un exemple ; peut-être rencontrerons-nous plus d’une fois l’occasion d’en citer d’autres encore.
Nous n’avons donc point pour l’instant à nous occuper de Camille député. Bientôt nous le retrouverons au procès du Roi. Occupons-nous de Camille journaliste. Nous avons dit qu’il avait fait reparaître son ancien journal ; nous disions aussi qu’il avait été ménagé par Marat qui n’épargnait personne, et nous don-
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nions à ce phénomène pour raison la déférence étrange que Desmoulins montra souvent dans ses écrits pour le hid ux et lâche libelliste dont Charlotte Corday devait débarrasser la société et l’humanité. Voilà une preuve de cette bienveillance que nous ne pouvons comprendre et que personne ne saurait approuver.
Les partis se stigmatisaient mutuellement du nom de leurs chefs. Dès les premiers jours de la Convention , on ne se contenta plus des sobriquets de Montagnards et de Girondins. A ceux-ci on appliqua comme une flétrissure le mot de Brissotins. Aux premiers on répondit par l’appellation deMaratisles et plus tard par l’épithète de Robespierristes. Dans son numéro 12 des nou¬
velles Révolutions de France et de Brabant , Camille repousse pour lui et les siens l’épithète de Maratiste , non pas comme une honte , mais comme une inexactitude seulement.
« On n’a rien trouvé de mieux, » dit-il , « que d’appeler Ma- » ratistes tous ceux dont le patriotisme est rectiligne, » et il affirme que Marat « fait bande à part, aussi isolé dans la Conven- » lion que lorsqu’il était sur une fesse dans sa cave , et fidèle à sa » devise :
« L’aigle va toujours seul et le dindon fait troupe. »
« On rri’a appelé Maratiste! » continue Camille. « Il est vrai » que Marat m’appelle quelquefois son fils , son cher fils ; car » Marat, au fond , est un bon homme et d’une meilleure pâte » que beaucoup de ces sournois hypocrites de modération que » je vois dans l’Assemblée et qui feraient pendre de fort grand •> cœur ceux qui ont fait, à la barbe du corps législatif et malgré » lui, la révolution du 10 août; mais bien que Marat m’appelle » son fils , cette parenté n’empêche pas que je ne me tienne par- » fois à une distance de l’honorable père respectueuse et de bien y> plus de quatre degrés où on sait que la parenté cesse. Et si » par Maratisme on entend l’exaltation , je défie M. Conthon de » me ranger dans ce parti; car, dans les sept à huit volumes ré- » volutionnaires in-8° que j’ai écrits , il ne trouvera pas une » seule ligne où il puisse se récrier contre l’exaltation et l’exa-
» gération des principes. Or, si Camille Desmoulins n’est pas ' Maratiste, qui est-ce qui dans la Convention le sera? Il est » donc démontré par A plus B que le parti Marat, lequel parti * Marat compose à lui tout seul, est un ridicule épouvantail » dressé par les intrigants au milieu de la Convention , et qui ne » peut effrayer qu’un peuple de pierrots, ou des oisillons stu- » pides. »
Arrivons au procès du Roi où Camille Desmoulins va jouer un rôle déplorable, exagéré , bien qu’il vienne de repousser énergiquement le reproche d’exaltation.
Le 7 novembre , la Convention fut saisie par son comité de législation de ces questions : Louis est-il jugeable? Par qui doitil être jugé? La discussion fut vive, orageuse, plusieurs fois ajournée, puis reprise. Enfin la mise en accusation fut votée parla majorité, à laquelle se joignit Camille; est-il besoin de le dire? Son épigraphe , tirée de Senèque, ne répond-elle pas de son vole? Le conventionnel , qui avait déjà vingt fois exprimé sa pensée , sa volonté, dans ses écrits, qui savait à l’avance l’arrêt qu’il prononcerait, n’hésita point un instant à se constituer accusateur et juge.
Le jour même où le Roi devait être amené à la barre pour être interrogé, Desmoulins reçut de Guise une lettre datée du 1 0 décembre. Elle était de son père ; 4son père qui , nommé juge et président du tribunal deVervins, avait témoigné à son fils tant de déférence qu’il avait ajourné son acceptation jusqu’au moment où il en aurait conféré avec lui ; son père qui lisait son journal , qui y trouvait à chaque page la désolante conviction que son fils allait devenir régicide. Cette lettre est un admirable monument de courage, de saine raison, de vérité, d’éloquence et de douleur. La voici tout entière :
c Je serais inconsolable , mon fils, de trouver votre nom dans » la liste de ceux qui voteront pour la mort de Louis XVI. Je ne » présage dans ce jugement aucun bien pour la patrie; et j’en » prévois au contraire des suites funestes et pour celte patrie et » pour tous ceux qui auront voulu la mort du prince. Si la réva-
> lulion est faite comme je le présume, le sang de Louis XVI est » inutile ù sa consommation ; le verser, c’est avoir l’air de crainj> dre qu’elle ne soit pas faite, ou c’est battre un ennemi à terre
* et désarmé, et renoncer à la générosité et à la dignité qui » doivent caractériser le vrai républicain , le Français libre.
» Vous avez un moyen juste et vrai, mon fils , de vous épar- •> gner celte tâche qui serait une perplexité pour moi : c’est de » vous récuser vous-même , parce que vous êtes effectivement » récusable , non seulement aux yeux de Louis XVI, mais aux » yeux de quiconque a les premiers principes de la justice. Vous » avez dit votre avis comme journaliste avant le jugement. En-
• traîné soit par votre propre opinion , soit par une prévention » étrangère, vous avez dénoncé Louis XVI dans un grand nom- » bre de vos écrits qui n’ont peut-être eu que trop d’influence,
» et vous l’avez traité en ennemi. Par cette double raison soit » d’avoir été son dénonciateur , soit d’avoir par anticipation » proclamé votre avis, relativement à Louis XVI, vous ne pou- » vez demeurer un de ses juges , sans blesser l’impartialité , qui » doit neutraliser quiconque est appelé à juger un autre homme
> capitalement. En vous récusant, vous conservez cette réputa- « lion d’intégrité, de délicatesse et d’élévation , qui sied si bien » à l’auteur d’une révolution , à celui qui le premier a vu la pos- » sibililé d’ériger la France en république et qui a peut-être le » plus contribué à réaliser ce système restaurateur de la liberté.
» Vos preuves sont faites. Vous avez assez mérité de la patrie et » par son érection en république, et par l’abolition de la royauté.
» La mort de Louis XVI ne peut rien ajouter à votre triomphe,
» et peut même le flétrir dans l’opinion versatile de la multitude.
•» La précipitation avec laquelle on se propose déjuger Louis » XVI, d’après le décret du 7 de ce mois, qui m’est parvenu hier » par vos feuilles, me fait frémir sur son sort et sur les crises » qu’il doit éprouver celle semaine, et arrache l’avis que je crois » devoir vous donner , â la seule sensibilité de mon cœur, à
> votre meilleur ami.
> Votre exemple, que j’en crois un de sagesse, peut en en-
» traîner d’autres et des plus effervescents à le suivre et sauver » la Convention du reproche d’un jugement ex 'reine et impoli- > tique.
» Desmoulins. »
Voilà comment Desmoulins répondit aux sages conseils de son père. Des commissaires avaient été chargés de présenter au Hoi les pièces trouvées dans la fameuse armoire de fer. De ces pièces, Louis en avait reconnu une partie, mais déclarait ne pas reconnaître les autres. Après un déni d’écriture, la justice procède toujours à une vérification. Thuriot demandait qu’on appliquât la loi commune à ce procès. Les Jacobins s’opposaient à l’expertise. « Si l’on adopte la vérification par experts, » dit Camille à la tribune, « le procès de Louis sera interminable. Tronchet, » qui connaît encore mieux que moi les formes judiciaires , vous » dira qu’un Sébastien , qui était à Venise , a si bien imité l’écri- » tare de Sébastien , roi de Portugal , que jamais les banquiers ,
» le sénat, ni aucun expert 11e purent prouver le faux. Il vous » citera une prétendue Henriette de Bourbon , qui imita si bien » l’écriture de la véritable Henriette de Bourbon, qu’elle passa » elle-même pour la reine de France. Il vous citera le fameux j> Priscus qui contrefit si bien toutes les écritures, que Justinien » fit rendre une loi portant que la preuve des vérifications par » experts ne serait plus admise qu’en matière civile. Et d’ailleurs » toutes les preuves qui déposent contre Louis ne sont-elles pas » dans la journée du 10 août? J’appuie donc la question préala- » blesur la proposition de Chabot. » La vérification par experts fut rejetée.
Dans la même séance, Quinctte présenta un projet de loi qui réglait le mode du jugement du Roi. Parmi ceux qui voulurent s’incrire contre ce projet qui fut écarté, l’on remarque Camille
Desmoulins. «
Bien des orages troublèrent cette longue discussion préparatoire. Au nombre des plus exaltés , des tapageurs, de ceux qui
poussent des cris, jettent des menaces aux résistants, on le
irouve constamment. 11 n’v a pas de victime plus agréable aux Dieux qu’un Koi, semble-t-il toujours dire.
Le 7 janvier 1793, la discussion générale continuait encore, ramenant incessamment les mêmes arguments, les mêmes paradoxes, les mêmes attaques, lorsque le représentant Kersamt proposa de la clore, ce qui fut adopté. Camille Desmotilms s’était fait inscrire au nombre des orateurs qui devaient parler contre l’appel au peuple. La clôture de la discussion générale l’empêcha de prononcer le discours qu’il avait prépare et qui se
terminait par ces conclusions odieuses :
« Voici mon projet de décret : La Convention nationale dé- » clare que Louis a mérité la mort. Décrète qu a cet effet il sera » dressé un échafaud dans la place Ou Carrousel où Louis sera » conduit ayant un écriteau avec ces mots devant : Parjure et » TRAITRE envers la nation, et derrière : roi, afin de montier , à tous les peuples que l’avilissement des nations ne saurait » prescrire contre elles le crime de la royauté par un laps de » temps, même de quinze ans. Décrète, en outre, que le caveau
des rois à Saint-Denis sera désormais la sépulture des bri- » gands, des assassins et des traîtres. Charge le ministre de la » justice et le commandant de la garde nationale de lui rendre Ti compte, dans les vingt-quatre heures, de 1 exécution du > présent décret. »
A ces abominables phrases que MM. Bûchez et Roux ont empruntées aux lettres de Robespierre à ses commettants, deuxième trimestre, deuxième numéro, page 90, opposons comme contraste la seconde lettre que M. Desmoulins écrivit à Camille, le 10 janvier 1795. Sur le fond sanglant du canevas préparé par son fils, la lettre de M. Desmoulins ressortira dans toute sa pureté, sa splendeur :
« Mon fils, vous pouvez encore vous immortaliser, mais vous » n’avez plus qu’un moment : c’est l’avis d’un père qui vous , ai,ne. Voici à peu près ce qu’en votre place je dirais : Je » suis républicain et par le cœur et par les actions, j’ai fait mes « preuves. J’ai été un des premiers et des plus ardents dénon-
» dateurs ou accusateurs de Louis XVI, par cela même je me » récuse. Je le dois à l’austérité de mes principes; je le dois à » la dignité de la Convention; je le dois à la gloire de la nation ; » je le dois à la justice de mes contemporains et de la postéri- » té; en un mot, je le dois à la République, ù Louis XYI, à moi- » même.
i Entre nous deux ceci, afin que tout le mérite en reste à * vous seul ; je ne souhaite que d’avoir à en faire bientôt le » commentaire à votre avantage et pour votre tranquillité et la » mienne* car je suis votre meilleur ami.
» Desmoulins. »
Pendant ces longs débats , plusieurs brochures violentes et signées de Desmoulins, parurent; elles avaientlrait, nous l’avons dit, à la grande affaire du jugement du roi. Nous ne les connaissons pas et n’avons jamais pu nous les procurer.
Le 15 janvier enfin, la Convention décréta l’appel nominal sur les trois questions posées après trois discussions générales : Louis est-il coupable? — Le jugement sera-t il soumis à la ratifiaction du peuple réuni en assemblées primaires? — Quelle sera la peine?
Avec la presqu’unanimité de l’Assemblée, Camille se prononça pour la culpabilité.
Toujours outré comme la pission, ne sachant pas être digne. Desmoulins sut exciter un orage parmi tous les orages qui surgirent lors de l’appel nominal sur la question de la ratification du peuple. Plusieurs représentants avaient voté pour la ratification. Desmoulins voulut motiver son opinion pour la négative. Appelé à voter, il monta à la tribune et dit : « Comme le Roi de * Pologne a été acheté par la Russie, il n'est pas étonnant que » beaucoup d’entre nous, qui ne sont pas encore Rois, se soient » vendus. » On conçoit l’indignation des deux cent quatrevingts députés qui venaient de voter pour l’appel au peup’e. Les tribunes applaudirent. Dans la salle, un grand tumulte s’éleva. « Il faut respecter les opinions même absurdes, » s’é-
cria un Montagnard qui voulait paraître rester honnête; « sans » cela il n’v aurait point de liberté. » — « Je demande que Ca- » mille soit censuré, » dit Bréard. — « Il est au-dessus de la » censure, » ajouta avec mépris le girondin Gensonné. — « Je » demande la parole pour motiver ma motion, » reprit Bréard. « Je respecte les opinions de mes collègues. Je crois qu’on ne » peut les empêcher de les motiver ; mais je ne crois pas que «jamais ils puissent les motiver en insultant la Convention. >' Camille l’a fait. » Sur son banc, Camille gesticulait; ses amis murmuraient. < J’entends Camille dire qu’il n’a fait que lépon- » dre à Louvet, » continua Bréard; « je suis fâché qu’on n’ait » pas demandé contre Louvet ce que je demande contre Ca- * mille. » L’Assemblée prononça la censure; après quoi Desmoulins put voter en ces termes visant au laconisme : « Je dis : » Non. »
Ce fut dans la soirée du 17, que fut résolue la troisième question, la plus importante de toutes, celle dont la solution était le plus ardemment souhaitée par les Jacobins, les exagérés. Autour de l’Assemblée, la foule se pressait agitée, houleuse, grondante. Elle applaudissait à ses amis qui allaient lui envoyer une victime de choix, une victime digue de Jupiter; elle menaçait les courageux représentants que la peur n’avait point jetés à ses pieds et qui votaient dans toute la plénitude de leur conscience. Au-dedans, les meneurs des clubs et les hideuses femmes des jours d’émeute criaient du haut des tribunes à chaque membre qui allait voler : Sa mort ou la tienne! Quand Camille apparut, il y eut pour lui des murmures d’encouragement. On pressentait d’avance sa conduite. Comme au 15 janvier, Desmoulins voulut motiver son vote , et il le fit en ces termes cruellement impitoyables : « Manuel, dans son opinion du mois de novem- » bre, a dit : Un roi mort , ce n’est pas un homme de moins. Je » vote pour la mort, trop tard peut-être pour l’honneur de la » Convention Nationale. » Cette phrase révoltante eut à la fois son châtiment, dans les applaudissements des tribunes et les murmures de l’Assemblée. Plusieurs membres demandèrent que
Desmoulins fût rappelé à l’ordre; mais il ne fut
pas donné suite
à cette motion.
Il ne se montra pas moins exagéré pendant la discussion soulevée par la demande du Roi afin d’ajournement de l’exécution. On le voyait aller de l’un à l’autre, menacer ceux qui paraissaient décidés à voler en faveur du sursis , exhorter les indécis, pousser à l’exaltation par son exaltation. Camille vota avec les trois cent quatre-vingt-six voix qui décidèrent contre trois cent-dix qu’il ne serait pas sursis à l’exécution de Louis XVI , et le lendemain, sur la place de la Concorde, la tête de l’infortuné Roi roulait à la même place où tombera, un an plus lard , la tête d’un de ses bourreaux.
Pendant le mois de février, on chantait à Paris, parmi les anciens Feuillants, les modérés d’autrefois, les Girondins d’alors, un Noël où figuraient les chefs de la Montagne , les principaux Cordeliers, les héros des sans-culottes, des couplets malins, très-spirituels, facilement rimés, et destinés « à verser le ridi- »cule sur les faux patriotes; » ils ne servirent pas peu àenvenimerla haine qui allait si profondément séparer la Gironde et la Montagne. Voici quelques mots d’explication sur le sujet de ces vers généralement attribués à quelque poète girondin :
Les rois, qui ne trouvent plus de sécurité pour eux sur la terre, demandent un asile au ciel. Des Montagnards les y poursuivent pour «gagner leurs culottes. » Ils se présentent à la porte du Paradis; mais Jésus-Christ, le sans-culotte, comme Camille le nommera plus tard, ne veut pas leur accorder l’entrée». Toute l’Assemblée Céleste en a peur. De loin, saint Joseph en fait à la Trinité le dénombrement à la façon d’Homère. Chabot, Danton, Legendre, Billaud-Varennes, Robespierre, Marat, Camille Desmoulins, reçoivent leur coup de fouet des mains de la satire. Nous n’empruntons à ce Noël que le couplet où , entre une stance consacrée à Robespierre, et une autre où Marat se pavane, Ca-
mille Desmoulins est quelque peu raillé par Saint Joseph pour une infortune conjugale qui leur serait conmmune à tous deux, continuation des plates invectives personnelles qui ont commencé le lendemain du mariage de Camille et de Lucile.
Après le couplet de Robespierre et immédiatement avant celui de Marat, viennent les vers à l’adresse de notre héros. Les voici ; ce sont ceux de la quatrième stance :
« Tout près de Robespierre,
» Joseph vit Desmoillin.
» Ah ! bonjour , cher confrère ,
» Lui dit le Saint malin.
» Ah ! bonjour, cher patron , lui répondit Camille.
» On rit... Mais ô soudaine horreur!
» Qui pourrait peindre la terreur » De la sainte famille?
» Marat entre !... etc. »
Voilà donc le prélude de cette lutte de géants, lutte où Desmoulins va jouer un rôle si important, lutte où l'intelligence et le nombre succomberont devant l’audace, ce puissant moyen aimé de Danton. D’accord pour assassiner la royauté, les partis vont se diviser pour savoir à qui restera le pouvoir que tour à tour ils posséderont , qu’ils perdront tour à tour au nom de la liberté qui dégénérera en licence et nécessitera l’intervention du despotisme.
Anomalie étrange : c'est à propos d’un royaliste qu’ils fréquentent, dont ils recherchent la société , le luxe, la table , que les Montagnards vont être attaqués parles Girondins. C’est leur amitié avec le général Arthur Dillon qui va les compromettre , et c’est pour Dillon que Camille rompra plus tard avec Robespierre.
A la séance du 6 février 1795 , Carra lut , au nom du comité de la guerre , un rapport écrit par Merlin , de Douai , alors en mission , et relatif à une accusation de trahison contre le général Arthur Dillon , à propos de sa conduite lors des évènements du 10 août. A la nouvelle de l'emprisonnement du Roi , Dillon , qui commandait sous La Fayette un corps de l’armée des Ar-
— ICO —
demies, avait fait, à l’exemple de son chef , prêter serment à la loi et au Roi par son armée. Par un décret du 18 août 1792, l’Assemblée Législative avait déclaré que le lieutenant-général Arthur Dillon avait perdu la confiance de la Nation. Merlin de Douai, par l’organe de Carra, justifiait Dillon de son ordre du jour du 13 août; il essayait de prouver qu’il ne l’avait écrit que d’après de fausses relations de la révolution du 10 août, et qu’aussitôt après une entrevue avec les commissaires ù lui envoyés de Paris , il s’était empressé d’abjurer son erreur d’un moment. Il retraçait ensuite la courageuse résistance de Dillon aux ordres de La Fayette, sa campagne brillante de Bienne qu’il défendit avec dix mille hommes contre les efforts combinés des armées ennemies ; et enfin il concluait à ce que la Convention décrétât qu’il n’y avait pas lieu à suivre contre ce général. On entendit alors un grand tumulte et pardesssus tout ce bruit, ce sarcasme de Duhem : « Parbleu , ils ont fait un dîner «chez Arthur Dillon ! »A la suite de ce tapage , et sans discussion, la Convention rapporta le décret de l’Assemblée Législative.
Le lendemain, plusieurs journaux relevèrent et commentèrent le mot de Duhem. On s’enquit de sa signification mystérieuse, et voici ce qui se répandit dans le public :
Prudhomme, l’ancien collaborateur de Desmoulins à la Tribune des Pafrioies raconta longuement et avec toute sorte de • détails malins , que Dillon avait invité trente « de nos législa- » leurs , dont plusieurs de la Montagne. » 11 y avait là Bazire, Chabot, Fabre d’Eglantine, Beurnonville, Merlin de Douai, rap^ porteur de son affaire, Carra, Delmas du comité militaire avec Merlin. « 11 y avait là », ajoute l’impitoyablejournaliste girondin , « Camille Desmoulins avec sa charmante femme. Le décret de » Dillon prouve la vérité de l’ancien proverbe latin : Omne animal » capiiur escâ. v 0 Camille, que votre ventre vous compromit souvent ! Prudhomme ajoutait que le luxe de ce dîner fut poussé jusqu’à « l’indécence, » et que jamais Choiseul, dans tout son faste , ne donna « pareil repas. » S’il faut l’en croire, ce n’était pas là le seul dîner que Dillon eût offert à « nos Législateurs. »
Marat s'empara de ce scandale, et voici son article :
« Les patriotes qui n’ont que leurs fonctions à remplir ont de » grands reproches à se faire de ne pas assister régulièrement » aux séances et de n’en attendre presque jamais la fin. Il serait
> à désirer que l’on trouvât les moyens de les y contraindre. On » parle d’établir six censeurs chargés de noter les membres qui » ne seront pas rendus à onze heures. Ce projet est très beau ;
» mais j’ai grand peur qu’il n’en soit comme de celui du journal » de la Montagne, et cela avec d’autant plus de fondement que
* tous les citoyens qui y prennent part sont loin d’avoir les mœurs » républicaines. Qui croirait que plusieurs d’entre eux , notam-
> ment Desmoulins et Chabot , bien connus pour avoir un esto-
> mac aristocrate, si leur cœur est patriote, ont été dîner chez » Dil Ion lejour môme où il s’était rendu à la Convention | our in-
* triguer et se faire réhabiliter? On dit que ce n’est pas la première » fois , et qu’ils mettront à la tête de leurs devoirs celui de coui> rir les bons dîners. Si pareille platitude leur arr ive, j’invite les » amis de la patrie à m’informer du jour et du lieu ; j’irai , à la » tête des femmes de nos braves sans-culottes, relancer ces sybe- » rites et de la belle manière. > (Journal de U république française , n° 1 17. )
Camille Destnoulins s'émut de tout ce bruit. Il écrivit à Prudhomme une lettr e que celui-ci inséra dans son jour nal auquel nous l’empruntons pour mettre nos lecteurs à môme de juger contre l’un ou l’autre la querelle qui venait d’ôtre soulevée:
« Camille Desmoulins à Prudhomme. Citoyens , rien ne vous » coûte tant que de dire du bien des patriotes de la Montagne et r> surtout des députés de Paris. Rancune tenante contre le corps » électoral qui vous a fait le passe-droit de ne pas vous norn- » mer, il faut pourtant vous résoudre à insérer l errata que je » vous adresse. Ayant pris l’engagement de livrer par semaine à » vos abonnés trois feuilles d’impression de satire petit-romain , » vous ôtes bien excusable de n’avoir pas fait l’enquête et la » contre-enquête sur chaque dénonciation, et, dans le doute», » vous faites haro sur le fonctionnaire publie. l> sus-pirioue la-
» troto'e : tel est le grand principe de la liberté de la presse,
» dont le lalielave ne tn’a point fait me départir; mais, quand » vous avez articulé un fait faux, si vous refusez V errata qu’on » vous demande, là cesse votre prétendue impartialité et coin*
» inence la calomnie.
» J'aurais 'cru que ce qu’il importe à mes commettants de sa- » voir est si on opine, et non si on dîne bien ou mal ; et en vérité,
» austère Prudhomme, voilà bien du bruit que vous faites dans » votre dernier numéro pour une dinde truffée, mangée dans le » carnaval, chez un général qui a sauvé la France à la côte de » Bienne. Vous dites que jamais Choiseul ne donna un pareil » dîner. Je ne sais pas comment Choiseul donnait à dîner; mais » je me souviens d’avoir fait chez vous-même, citoyen auteur,
» un dîner aussi somptueux, je vous le jure , que celui du ci- » toyen général; et ce que je vous en dis n’est pas pour vous le » reprocher. J'adresse la même réponse à Marat qui est venu » également faire charivari à ma porte sur mon estomac arislo- > cratique, et que Chabot accuse de lui avoir servi une fois un » repas de général d’armée, quoique Marat parle encore plus » de ses haricots (pie vous ne parlez de votre riz-à-l’eau. Que » n’ai-je encore mon journal ! Je ferais un beau chapitre sur » certains Curius qui apprennent au public qu’ils étaient vierge#
» à vingt et nu an , et qui montrent avec ostentation leurs » pommes de terre, comme Brissot montrait au comité de surveil- * lance de la Commune la paillasse sur laquelle il était couché, t» Plût au Ciel que le jésuite Pièmontais dormît sur le duvet et »» sur des feuilles de roses, et qu’il 11e tut pas le premier levé et « le dernier couché de la république. Pilt dormirait bien moins » si Brissot dormait davantage. 11 aime bien mieux les fourberies » de Xénophou qui, dans son roman de Cyrus , met ces paroles » dans la bouche du grand-père Astiage : Eh quoi! mon (ils, n’y s> a-t-il pas de mardi-gras chez les Perses? — Jamais, répond » Cyrus. — Par Jupiter et par Vesla ! comment vivent-ds donc?
» Mais voyez comme vous êtes mal instruit, et quelle foi on > peut ajouter à vos mémoires ! Vous dites qu’il y avait trente
» députes a dîner ? La vérité est qu’il y en avait cinq. Vous » mettez de ce nombre Merlin qui était à Bruxelles ou à Mayence > a se battre aux avant-postes; ce qui montre que vous êtes » peu au courant de ce qui se passe à la Convention, comme on » a vu que vous connaissiez bien peu les Jacobins, quand vous » avez dit que Lepelletier n’y avait mis les pieds de sa vie. Il est »> également faux que Beurnonville fut de ce dîner, et il serait à » souhaiter qu’il ne vît pas plus mauvaise compagnie que celle » des cinq Montagnards qui s’v trouvaient; il y aurait moins à » craindre de trahisons épouvantables, et si le vin qui fait aller » droit le mulet, comme dit Pline, fait aller les hommes de tra- » vers, il faut convenir pourtant qu’il est bien des gens qui sont » mulets en ce point et que le vin empêcherait de broncher. » s’ils avaient bu avec, les Jacobins et les Cordeliers.
» Que savez-vous si ce n est pas pour cette raison que quel- » quos députés patriotes sont allés dîner chez Dillon qui est, *> sans contredit, notre meilleur oflicier? Comme il était permis » aux docteurs en Sorbonne de lire les livres à l’index, il » peut bien être permis à Chabot et à moi de dîner avec les *> généraux à l’index Vous étiez au corps électoral, et il doit » vous souvenir que, lorsque je fus discuté avant mon ballotage » avec Kersainl, un membre m’ayant reproché mes dîners avec » Suleau et Peltier, il lui fut répondu par Danton en une seule » phrase qui me fit nommer à la presque unanimité. Quand je » me souviens de Saint-Paul et de Saint-Augustin, j’ai toujours » regret qu’il n'y ait point au pied de la Montagne et à l’entrée » des Jacobins un ou deux bancs pour les conversions célèbres. » Quelle impolitique de donner Magellan à l’Espagne et le r prieur Eugène à l’Autriche!
» Mais le sens principal de voire paragraphe est celui-ci : » On se doute bien que les dîneurs ont appuyé le lendemain de j toutes leurs forces pour faire blanchir Dillon. Eh bien! point » du tout, citoyen Prudhomme, et ce qui vous paraîtra sans » doute inconcevable, c’est que j’ai volé trois fois contre Dillon.
Maintenant, que deviennent vos lamentations sur le gouvernail
» de la République confia à des estomacs de vau'our ? Que devient » votre proverbe : O mue animal cap itw escci;
» Où en serions nous, citoyen Prudhomme, si a mon tour » j’épluchais vos numéros? Voyant dans quels principes votre » journal est rédigé depuis six mois, savez-vous que j ai eu » pensée d'aller aussi vous demander à dîner pour vous ramener » aux bons principes? Mais j’ai réfléchi qu on peut faire un » bon républicain du royaliste Cazalès ou Cusiinc, Wimpfen ou » Dillon, mais que convertir un Brissotin est une chose » impossible, et j’ai abandonné votre girouette à tous les vents » qui soufflaient du coté droit et de la Tamise.
» Ce 14 février.
» Camille Desmoulins. »
Il parait qu’à la fin , bien que décidé à ne pas rompre avec Marat , Desmoulins cependant sentit quelque mauvaise humeur et la montra. « Tu as beau me dire des injures, Marat, comme , tu le fais depuis six mois , » lui dit-il un jour, « r te déclare » que tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la révo- » Union , je persisterai à te louer, parce que je pense que nous » devons défendre la liberté comme la ville de Saint-Malo, non- » seulement avec des hommes, mais avec des chiens. »
Voici donc cette grande guerre franchement déclarée ; voici la question de vie ou de mort nettement posée. La lutte, jusque là sourde et latente, apparaît au grand jour. Elle commence entre les écrivains des deux partis qui essaient de s entredétruire à l’aide de la diffamation , de la calomnie, des chansons, en attendant qu’ils s’envoient mutuellement à la guillotine.
Nous ne scinderons le récit des puissants efforts de Camille contre les Girondins que pour parler brièvement de deux faits dont l’un revêt une sinistre et douloureuse apparence de me¬
nace.
Nous avons vu Fouquier-Tinville réclamer , en 1792, la piotcction de son parent. Eu février 1/95, c est Desmoulins , qui par son influence sur les électeurs de son faubourg Antoine,
fil nommer fouquier-Tinville accusateur public près le tribunal criminel de Paris. Cette place était à l’élection.
Quelque temps auparavant, Camille Desmoulins avait été choisi par ses collègues de la Convention pour faire partie du fameux Comité de sûreté générale, composé de vingt-cinq membres chargés de présenter et de proposer toutes les lois et mesures nécessaires pour assurer la défense intérieure et extérieure de la République, et qui se fondit plus tard dans le non moins célèbre Comité de salut public. Dans ce comité, il rencontra Condorcet, l’un des chefs des Girondins, Quinette, que la trahison de Dumouriez empêchera de prendre parti et de devenir assassin ou victime , Jean Debry qui flattera tous les partis, tous trois comme lui enfants du département de l’Aisne.
Cependant, les haines se sont envenimées. Les ennemis sont en présence. Les Girondins, qui s’appuient sur la richesse, sur la propriété, sur le commerce, sur la bourgeoisie , attaquent violemment la Montagne qui marche contre eux à la tête de la populace et des clubs. Les journalistes modérés, Condorcet, Brissot, Gorsas, Carra, écrasent de leur ironie Marat, Duchêne, Desmoulins qui leur répondent, celui-ci par de sanglantes moqueries, les autres par des violences, par des mensonges, tout trois par des dénonciations et l’accusation d’Orléanisme, l’Orléanisme, la plus terrible injure dont on puisse en ce moment salir la face d’un homme ou d’un parti. Le peuple, dont la tête est montée par les meneurs, s’exaspère contre les Girondins dont il demande tout haut les têtes dans les rues, dans les clubs, aux sections.
C’est l’instant que choisit Camille Desmoulins pour publier sa terrible brochure contre les Girondins, son Histoire des Bris solins , ou fragment de ï Histoire secrète de la Révolution et des six premiers mois de la République. Ce pamphlet fut un coup d’assommoir pour les Modérés. Toutes les accusations y sont adroitement, perfidement entassées, accumulées. Vie publique, vie privée, ambition et moralité, tout y sert de motif à la dénonciation. Les Girondins , qui croyaient ù la possibilité delà
('('publique, y sont transformes en conspirateurs, préparant le retour de la royauté et l’invasion étrangère. L’Orléanisme est le grand mot de celte brochure sous laquelle la Gironde succomba pour ne plus se relever.
Cette œuvre de Camille Desmoulins comme influence, comme type de sa manière, est un de ses plus considérables écrits, un des monuments les plus complets de la littérature ultra-révolutionnaire, et mérite à ce litre les honneurs d’une analyse sérieuse et étendue.
Camille pose en fait que le côté droit de la Convention ne se compose que de partisans de la royauté, de Dumouriez et de Bournonville , de gens qui se laissent diriger par Pitt, d’Orléans, la Pnisse; selon lui , ils veulent partager la France en vingt ou trente républiques fédératives , ensemble compromis par sa division et facile à la ruine.
Sa haine contre Brissot se fait jour et l’aveugle ; il prétend qu’il n’y a pas une seule page de la masse de volumes écrits par Brissot qui ne soit dirigée au profit de l’Angleterre et de son commerce, et écrite eu vue de la perte de la France. « N'est-ec » pas un fait, » dit-il, « que Brissot a été secrétaire de Mme •> Sillery (de Genlis), ou de son frère Ducrest? N’est-ce pas un • fait que Pétion a fait le voyage de Londres dans une dormeuse « avec Mme Sillery et Mlle d’Orléans » (plus tard Mme Adélaïde), *> et Paméla Sercey, qu’on pouvait appeler les trois grâces et qui »> pressaient son genou vertueux et heureusement incorruptible , » et que c’est à ce retour qu’il a été nommé maire de Paris? » Pourquoi ce voyage si suspect? Quelle négociation si impor- » tante avait exigé qu’un si grand personnage que Jérôme Pé- » lion passai la mer et s’abouchât avec Pitt ? »
Tout-à-l’heure, les chefs des Girondins vont être, le mai, livrés à la proscription. Camille sonne leur glas funèbre. Ce que
nous avons déjà remarqué et que nous constaterons mieux encore et plus complètement dans le pamphlet le Vieur Cordelier . c’est que , dans tous les écrits de Camille , c’est îa personnalité qui surnage ; il accuse Roland , Scrvan, Clavièrc , Guadet . Gen-
sonne, Louvel, Pélion , thissot , Sillery, , l'être les anneaux de la même chaîne avec d’Orléans , La Fayette . Mirabeau, Barnave Philippe d’Orléans, et le célèbre Pitt. . J’ai fait, „ dit-il , » tou- » cher au doigt la jointure entre Brissot et d’Orléans. J'achève » de compléter l’ensemble irrésistible de preuves qui surpren- » dront bien du monde, que Brissot, Pétion et la clique n’étaient » que les continuateurs de la faction d'Orléans. Comme depuis » longtemps j’étais devenu suspect à Sillery, qui ne m’a plus in- » vite , je n ai pu continuer mes observations sur les lieux ; mais •> il m’a été facile de deviner que Louvet, Gorsas et Carra dînaient » à ma place et à mon couvert dans le salon d’Apollon , quand
* j ai vu flne Louvet avait succédé à ma faveur , que Sillery ne
* quittait plus sa manche aux Jacobins où il s’était fait son plus
* zélé champion ; quand j’ai vu Sillery, dans la discussion de la » guerre , prendre si chaudement parti pour Louvet et Brissot,
» que je ne pouvais pas trop décider si c’était Sillery qui épou-
* sait leurs querelles contre Robespierre, ou si ce n’était pas » plutôt eux qui épousaient les querelles de Philippe d’Orléans
* et de Sillery contre Robespierre trop républicain. »
Ainsi, Camille, qui ne déteste point les dîners fins et qui l’avance dans ses réponses aux attaques que lui ont méritées ses relations avec Arthur Dillon ; Camille, qui n’est pas loin de professer qu’un dîner est toujours bon à prendre meme chez un roya-
liste^u’un bon dîner n’a jamais senti le royalisme, se sert aussi des
dîners qu’il ne fait plus chez Sillery , le confident du duc d’Or- 1 1 ans, poui perdre a la fois d Orléans et la Gironde. Toute cette pai tie de la brochure n est ni spirituelle, ni empreinte d’une grande délicatesse. Puis, Camille écrase Brissot avec cette plaisanterie : « Je m’en veux d’avoir reconnu si tard que Brissot était le mur mitoyen entre Orléans et La Fayette , mur comme celui » de Pyrame et de Thisbé, entre les fentes duquel les deux par- » lis n’ont cessé de correspondre. » La comparaison est peutêtre ingénieuse, mais peu concluante et ne sert à prouver qu’un fait c est qu’en ces temps de malheur on ne savait guère s’honoicr en honorant un ennemi.
Nous avons parlé de personnalités mises à la place de principes, de rancunes particulières se greffant sur les inimitiés politiques. En voici un exemple plus puissant encore que celui du
dîner de tout-à-l’heure.
Dans son Histoire des Brissotiris , Camille raconte qu’il était allé, en 1790, rue Neuve-des-Mathurins , chez Sillery, qui alors lui donnait encore à dîner. « Nous étions seuls dans le salon » jaune, » dit-il; « le vieux Sillery, malgré sa goutte, avait frotté » lui-même le parquet avec de la craie, de peur que le pied 11e » glissât aux charmantes danseuses. M™ Sillery venait de chan- , ter sur la harpe une chanson que je garde précieusement , où „ elle invitait à l’inconstance ; et mesdemoiselles Paméla et Sir-
> cey dansaient une danse russe dont je n’ai oublié que le nom,
U mais si voluptueuse et qui était exécutée de telle manière que d je ne crois pas que la jeune Hérodiade en ait dansé devant son » oncle une plus propre à lui tourner la tète, quand il fut ques- » lion d’en obtenir une lettre de cachet contre Jean-le-Baptiseur.
> Bien sûr de ne pas me laisser aller à la tentation , je 11e laissais t pas de jouir intérieurement d’être mis à une si rude épieuve,
» et je goûtais le même plaisir que dut éprouver Saint-Antoine d dans sa tentation. Quelle fut ma surprise , au milieu de mon » extase et dans un moment où la gouvernante magicienne opé- , rait sur mon imagination avec le plus de force et où la porte
> devait être fermée aux profanes , de voir entrer... qui ? un » aide-de-camp de La Fayette , venu là tout exprès et qu on ht » asseoir un moment auprès de moi , pour me montrer sans t doute que La Fayette était redevenu 1 ami de la maison. » El lu dessus, Camille de s’écrier : « Il ne peut plus être douteux pour » personne de quel côté il faut chercher la faction d Orléans dans » la Convention ! » Ces fauteurs de contre-révolution, c’est Brissot, ce sont les Brissotins. C’est clair ! c’est prouvé ! Ecoutons :
« Et n’est-ce pas aussi le comble de l’art des Girondins, » poursuivait-
il, « taudis qu’ils travaillaientsourdement pour la faction d Orléans,
» de nous avoir envoyé sur la Montagne le buste inanimé de Phi- » lippe, automate dont ils tenaient les fils, pour le luire
» mouvoir, pur assis et levé, au milieu de nous, et faire » croire ainsi au peuple que s’il y avait une faction d’Orléans » elle était parmi nous ?... N’esi-ce pas par un coup de la même •> lactique que les Girondins demandèrent les premiers le ban- » nissement de Philippe? Quant à d’Orléans, depuis quatre ans » Que je l'ai suivi de l’œil, je ne crois pas qu’il lui soit arrivé *> une seul fois d’opiner autrement qu’avec le sommet de la Mon- » tagne ; en sorte que je l’appelais un Robespierre par assis et » levé. Il n’avait pas moins d’imprécations que nous contre Sil- > lery , son ancien coafi lent, actuellement rallié aux Girondins, » au point que je me suis dit quelquefois à moi -meme : il serait » fort singulier que Philippe d’Orléans ne fût pas de la faction » d’Orléans î Mais la chose n’est pas impossible; la faction ce- » pendant existe , et elle siège dans le côté droit avec les Giron- » dins. »
Il faudrait copier toute la brochure, et non pas en citer de simples extraits, pour en donner une idée juste. C’est du bavardage amusant, du commérage spirituel, des mots qui scintillent, des perfidies charmantes et mortelles. Camille parle de tous et de tout. Il heurte, il blesse , il raille, il tue. Personne n’échappe à ses traits acérés. Un bon mot vaut une preuve ; une malice sert de démonstration. Et tout cela est saupoudréde citations plus ou moins heureusement amenées ; Bacclms et l’œil de Bœuf, Platon et les courtisans du Palais-Royal; Athènes, Tyr, Carthage, Rhodes, Syracuse, Londres et Amsterdam, s’y rencontrent fort surpris. Caton le censeur et Barnavc s’y donnent la main comme de vieux amis. Roland est un instant le Socrate, ie Phoeion du côté droit, puis après Octave feignant la pauvreté. Mme Roland n’est plus qu’une femme perdue, presqu’une courtisane se prostituant en vue du pouvoir qu’elle aime plus que la vertu. Tous ces grands noms qu’il traîne dans la poussière et dans la boue, il les jette et lui-même avec eux aux pieds de Danton, de Marat, de Robespierre; il leur en fait un piédestal pour les hausser elles exposer à l’admiration et aux applaudissements de la foule.
Dans cette malheureuse brochure où règne l’exaltation, la colère, la jalousie mauvaise conseillère , il est cependant une page, une seule qu’a dictée* le modérantisme et qui n est pas moins curieuse par celte anomalie, par cette apparente contradiction que par le jugement qu’en a porté Babœuf, dans sa brochure sur la y, e et les Crimes de Carrier.
Camille, à la page 72 de son Histoire des Brisso'ms , parlé des massacres de la guerre de Vendée, « don' on commençait le > grand hachis , « écrit Babœuf. Camille se désole de ces inutiles boucheries que l’ignorance inspire.
« Un des crimes de la Convention , » dit-il au milieu de ses plaintes, « est que les écoles primaires ne soient point encore » établies. S’il y avait eu dans les campagnes , sur le fauteuil du » curé, un instituteur national, qui commentât le droit de » l’homme et l’almanach du Père Gérard (par Collot comme on » se souvient bien) déjà serait tombée , des têtes des Bas-Bre- » tons, la première croûte de la superstition, cette galle de » l’esprit humain; et nous n’aurions pas , au milieu des lumières » du siècle et de la nation, ce phénomène de ténèbres dans la » Vendée, le Quimpercorentin et le pays de Lanjuinais, où des » paysans disent à vos commissaires : Faites-moi donc bien vite » guillotiner, afin que je ressuscite dans trois jours. De tels » hommes déshonorent la guillotine, comme autrefois la po- » tence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en » contrebande, et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne » conçois pas comment on peut condamner à mort sérieuse- » meut ces animaux, à la face humaine; on ne peut que leur » courir sus, non pas comme dans une guerre, mais comme t> dans une chasse; et quant à ceux qui sont faits prisonniers , dans la disette de vivres dont nous souffrons, ce qu’il y aurait » de mieux à faire , serait de les échanger contre leurs bœufs » de Poitou. »
Fcoutons maintenant le jugement prononcé par Babœuf, en nous souvenant qu’en 1794 il soutenait la cause des Thermidoriens et n’avait point encore posé systématiquement le massacre»
le pillage, le vol ei l’incendie, comme derniers moyens d’une propagande à laquelle il ne songeait point encore. Voici ce qu’écrit le compatriote de Desmoulins : « Camille était un joli » faux logicien. Il avait l’esprit aussi gauche que son âme ” était droite. C’est bien avec raison qu’on dit aujourd’hui qu’il * fut incapable d’être un conspirateur. Il ne savait pas faire « concorder deux idées politiques, et cela lui importait peu.
» il sacrifiait volontiers le sens commun à trois passions qui le ” possédaient en écrivant. L’une, de paraître excellentissime pa- " triote, comme il l’était effectivement ; l’autre, de se montrer >• un puits d’érudition et de mémoire : la troisième, de faire ré-
- gulièrement quatre calembourgs par phrase. A travers cet'e >■ manie de jeune homme , perçaient souvent néanmoins quel- »* ques vérités utiles, parce que l’intention était parfaitement «pure»
«On trouve, en soumettant à l’opération de l’analyse l’article »• que je viens de relever; on trouve , au fond du creuset, trois »• de ces vérités utiles, qui viennent en preuve favorable à notre » opinion, sur ce qu’il y eut eu à faire, dans le principe, pour
- la Vendée. L’une, c’est que de l’instruction eût suffi pour "Convertir celte précieuse contrée; l’autre que, pour nous » servir de l’expression même de Desmoulins c est un des crimes » de la Convention «le n’avoir point employé cette voie, par « préférence à celle d’un embrasement et d’une tuerie générale ;
» la troisième, que ce moyen ayant été- négligé, il ne s’ensuivait « pas que les malheureux qui, en conséquence, n’ont pu réos- « ter au torrent d’erreurs qui vint les envelopper, méritassent ** la mort : aux yeux de la morale et de la philosophie, il s’en- « suivait au contraire que cette peine de mort infligée, était » consacrer l’horreur de punir les gouvernés de la faute des s gouvernants.
« Mais, au milieu de ces vérités dont on voit les germes poin.» •» dre à travers l’aine franche de Camille , que d’irréflexions et « de pernicieuses contrariétés!... Un instituteur par commune, » et la doctrine de Collot père Gérard, eussent suffi pour dissi^
»• perle phénomène de ténèbres qui précipitait la Vendée dans » les abîmes de la mort... ces infortunés aveugles qui s’englou- » tissent en croyant marcher a l’immortalité heureuse, déshono- » rent la guillotine ;... on ne conçoit pas comment on peut con- ” damner à mort sérieusement ces animaux à face humaine. » Voilà ce que dit d’un côté l’auteur de Y Hi. doive des Brissotins.. >• Et on lit dans la même phrase que parce qu’on ne les a pas mis » (ces animaux à face humaine) , à portée de cette doctrine de » Collot-le-Philantrope, il fallait leur faire un peu goûter decelle >* de Collot-Mi traille. On ne peut que courir sus, non pas comme » dans une guerre, mais comme dans une chasse; et quant à •• ceux qui sont faits prisonniers, dans la disette de vivres dont » nous souffrons, ce qu’il y aurait de mieux à faire, serait de >* les échanger contre leurs bœufs de Poitou. Je suis sûr que le » cœur de Camille n’est entré pour rien dans cette manière de »• conclure; qu’il n’a voulu que faire de l’esprit, ainsi qu’il fal- » lait qu’il en fit toujours; et qu’au surplusses conceptions n’é- » taient point susceptibles de s’élever beaucoup au-dessus de la » sphère de l’opinion du moment , quoique pourtant il entre une •- teinte de philantropie (sensible par comparaison au système *< de carnage universel auquel on s’est arrêté) dans l’insolence » plébéicidede la dernière partiede la dernière phrase ci-dessus.
» Je relève ces écarts , parce que, dans une affaire telle que •» la Vendée, et dans un homme tel que Camille , dont les opi- » nions avaient quelque poids, on pourrait croire que celle-ci eût » pu faire partie de l’influence qui détermina d’atroces rigueurs » dans les départements de l’Ouest ; et par ainsi, celle opinion,
» sans que la mémoire de son auteur puisse être inculpée, doit » appartenir à la triste histoire Vendéenne. Pauvre Camille !
•• qu’il avait donc tort de n’être point totalement indulgent pour • ceux dont le jugement les égarait. Il voulait qu’on courût des-t » sus à cent milliers de malheureux , parce que le gouverne- » ment ne leur avait pas donné l’almanach du père Gérard, et » il ne voyait pas que Monsieur son père, qui l’avait fait étudier » toute sa vie, u’était parvenu à en faire qu’un répertoire d’his-
" toi re universelle , un intarissable faiseur d’épîrammos et un » spirituel déraisonneur. »
Cette dernière phrase est écrasante de vérité. Babœuf, aussi impitoyable, mais plus poli queM. Michelet, qui, du haut de sa chaire magistrale, appelle Desmoulins « un polisson , » vient de résumer en trois lignes tous les livres, tous les actes, tous les
sarcasmes, toute la vie de l’enfant terrible de Guise. Camille, jugé par Babœuf, ne se relèvera jamais de cette sentence ratifiée en dernier ressort par la postérité.
Celte diatribe qui précéda si fatalement la proscription des Girondins , Camille la lut à la tribune des Jacobins. On imagine facilement les transports de joie furieuse et les bravos enthousiastes du peuple, le triomphe de son auteur. Séance tenante, la société vota l’impression à ses frais de cette brochure, sa distribution dans Paris, son envoi à toutes les sociétés des départements.
1! est un fait à constater, non pas précisément à l’honneur du cœur de Camille : c’est la facilité avec laquelle il sacrifie à sa politique du moment ses amitiés et ses amis. Nous avons déjà cité quelques exemples; à ceux-là ajoutons le nom de Pélion , Pélion , l'excellent Pétion de 1791, Pélion aujourd’hui qu’il accuse publiquement, sans autre preuve qu’une pression de genou inventée pour la circonstance, de vendre la France à l’Angleterre, accusation ridicule et banale que nous avons encore vu réussir de nos jours, rééditée par une opposition menteuse et qui ne vivait que sur les inventions de l’opposition de 1793.
On accuse Camille de n’avoir écrit son pamphlet des Brissotins que sous « la pression de ces basses passions qui harcèlent » les hommes supérieurs. Assez intelligent pour admirer les » Girondins», dil M. de Lamartine, « il était assez envieux » pour les haïr. » Ce jugement est bien sévère; nous appelons en faveur de Desmoulins de cette dure sentence. Nous ne croyons point à l’envie, mais a trop de soumission devant Robespierre, devant Danton qui dictèrent à un seïde les pensées du pamphlet dont ils voulaient faire précéder les accusations que Robes-
pierre allait porter à la tribune de la Convention. Camille, spontané et original dans la forme, n’était pas l’homme des grandes conceptions d’idées; c’est ce qui le place en sous-ordre parmi les révolutionnaires et n’en fait qu’un despremiersjournalisies de l’époque. Merveilleusement propre à recevoir une influence et non à la donner, il ne fut le plus souvent qu’un reflet. Dans la circonstance, il reflétait Robespierre. La preuve, nous la lirons, et complète, du discours que Robespierre prononça, le 10 avril, contre les Girondins que Camille venait, dans sa brochure, de signaler à l’indignation du peuple. Memes calomnies, mêmes diffamations, mêmes accusations. Les Girondins sont d’accord avec les Orléanistes; le 10 août, ils traitaient avec la cour; un roi constitutionnel, tel était leur rêve; leur héros, c’est le traître Dumour ez, quand La Fayette se fut perdu. Evidemment la brochure fut écrite pour préparer ce discours et sous l’inspiration d’une pensée créée par Robespierre, du plan qu’il avait tracé.
Comme vente, /' Histoire des Brissot ins eut un succès énorme, et cela se conçoit. Bien que le club des Jacobins en eût distribué de nombreux exemplaires , en deux mois une édition de quatre mille laite par l’auteur, s’écoula rapidement ; c’est lui qui nous l’appreml dans une lettre, où il se vante d’avoir écrit un ouvrage « qui fut le précurseur de la révolution du 51 » mai dont il a été véritablement le manifeste, un ouvrage, « ainsi que la circulaire des Jacobins sur celte révolution et dont » j’ai été le rédacteur, qui n’ont pas peu contribué à éventer la » grande mine des Brissolins qui é ait un chef-d’œuvre de tra- > vail souterrain depuis Amiens jnsou’à Marseille. » Cette révolution, c’est la mise hors la loi et l’arrestation des Girondins auxquels Camille suscitait partout des ennemis et dont il va prophétiser à coup sûr la prochaine défaite.
Marat avait rédigé et colportait dans tout Paris une adresse ou il réclamait la destruction d’une partie de la Convention. La Gironde obtint par son ensemble un dernier triomphe. La Convention décréta Marat d’arrestation et ordonna qu’il serait tra-
duit devant le tribunal criminel comme prévenu d’avoir provoqué au pillage et au meurtre et préparé l’avilissement et la dissolution de r Assemblée Nationale. Le 13, un des Montagnards réclama la lecture de l’adresse incriminée. Quand l’Assemblée en eut pris connaissance , t Si cette adresse est coupable, décré- » tez moi d’arrestation, car je l’approuve, » s’écria Dubois- Crancé. David demanda le dépôt de l’adresse sur le bureau où tous les patriotes iront la signer. « Oui , oui , » s’écrie la Montagne en se précipitant vers le bureau. Au nombre des plus exaltés, on remarque Desmoulins qui jette au Président ces mots:
« Qu’on nous arrête! décrétez-nous d’accusation ! » et il signe au milieu des applaudissements du pub ic des tribunes. Plusieurs des membres de la droite sont insultés par le peuple et se plaignent. Dans le tumulte, Desmoulins se prend de querelle avec un Girondin et lui jette une terrible menace , celle de l’accusation que le peuple va lout-à-l’heure apporter contre vingt-deux de ses amis. Qui vous l’a appris? d’où le savez-vous? expliquezvous! lui crie-t-on de toutes parts. « Comment, répond flegmatiquement Desmoulins, « comment peut-on me faire un crime v de ce que je viens de dire ? Il y a vingt-deux membres dans la » Convention dont les Sections de Paris doivent venir demander T> l’expulsion. Or, c’est de ces vingt-deux que je disais que, se » voyant prêts de périr... » — « Est-ce que les Sections de Paris, s’écrient plusieurs voix, « ont le droit de faire chasser quel- » qu’un des membres de la Convention! » A celle naïve question, les Sections répondront par leur apparition. «L’erreur d’un » grand nombre d’entre vous, c’est que vous croyez les compli- » ces d’Orléans ici , « continue Camille Desmoulins en désignant le côté gauche, « tandis que par des faits nous sommes assurés » qu’ils sont là, » et il désigne le côté droit. « Je vous dirai ce » que dit Gensonné lorsqu’il dénonça le comité autrichien : En » matière de dénonciations, on ne peut exiger de preuves juri- » cliques; les presomptiovs suffisent. Et certes, il ne peut exister » déplus fortes présomptions de complicité avec un traître que » d avoir entretenu avec lui une correspondance active » Gur-
sas , dans son compte-rendu de cette orageuse séance , avance que Camille Desrnoulins s’oublia jusqu’au point de dire à la tribune que « les complices du Dumouriez devaient périr dans trois » jours ; que cette menace d’assassinat excita l’indignation de » l'Assemblée , et que Camille se lira d’affaire en prétendant que » s’il avait dit que le peuple devait tuer une partie de ses collè- » gués , c’était une simple métaphore. » Si Desmoulins a prononcé ces coupables paroles, le sténographe du Moniteur ou ne les a pas recueillies, ou les a effacées à la prière de Camille. Peutêtre ne sont-elles qu’une variante des phrases que nous rapportons quelques lignes plus haut et envenimées par la haine de Corsas, l’un des chefs de la Gironde.
Èst-cedans cette circonstance , c’est probable, que Camille, au lieu d’imiter le dédaigneux éloignement de ses collègues pour Marat, alla à lui, et serra avec affectation la main du hideux hôte des caves et de l’obscurité? « J’aime ce jeune homme , » aurait dit Marat en souriant froidement, « c’est une tête faible , » mais un bon cœur. »
L’émeute va se charger de vérifier l’oracle prononcé par Desmoulins, qui pouvait prophétiser sans crainte de se tromper; car il avait assisté, dans la petite maison deCharenton où se prépara la journée du 10 août, à l’organisation de la manifestation faite parles sections, le 15 avril 1795, contre lesGirondinsquel’on voulait proscrire. Camille et ses amis avaient arrêté que les Sections de Paris rédigeraient en commun une pétition où l’on demanderait l’expulsion de vingt-deux des principaux parmi les Girondins, et où I on annoncerait que le peuple de Paris s’insurgerait immédiatement si la Convention ne décrétait pas l’expulsion réclamée. Le 15 avril, quand la députation , admise à la barre, eut formulé son vœu , le courageux Loyer Fonfrède pouvait s’écrier en écrasant Desmoulins qui ne trouva point une parole contre la sanglante ironie du député de Bordeaux : « Oh ! je rends hom- » mage au zèle éclairé, à la surveillance active qui a dicté la pé- » tition qu’on vous présente! Qu’il est-heureux pour la république » que ces pétitionnaires cl le maire de Paris veuillent bien vous
» accorder la faveur de vous soumettre à un scrutin épuratoire !
» Je n’élève aucun doute, citoyens; oui! c’est bien là le vœu » libre, spontané du peuple! Il est impossible qu’aucune intrigue,
« pas même la prophétie de Camille Desmoulins, l’ait provoqué !
» Tous les habitants de cette immense cité y ont concouru ! J’as- » surerais d’avance que vous en aurez bientôt la preuve! »> Et il demandait à ce que la Montagne l’inscrivit au nombre des vingtdeux glorieux martyrs.
Voilà la part immense que prit Camille dans la mise en coupe réglée de la Gironde coupable de modérantisme.
Nous avons avancé que Camille n’avait jamais été qu’un reflet de Robespierre d’abord, ensuite de Danton. Nous allons une fois de plus le prouver surabondamment.
Tout le mois d’avril, celui de mai aussi , se passèrent en luttes acharnées à la tribune, dans les clubs, dans les commissions ; le peuple s’ennuyait de ces longs bavardages qui retardaient pour lui l’instant de ses sanguinaires plaisirs. La longue bataille du 51 mai, qui se termina, le 2 juin par la ruine complète des modérés , durait encore. Danton, un instant , avait penché pour la pitié. Au comité de salut public, il avait énoncé la bonne pensée d’une réconciliation. On avait su parmi les Girondins que, pour donner des gages de bonne volonté, il avait offert de s’en aller en otage à Bordeaux. Meilhan, des Basses-Pyrénées, lui fit des ouvertures de paix, lui montra que, une fois les modérés disparus, ce serait lui qui deviendrait le modéré, et que les Jacobins dévoreraient alors les anciens Cordeliers. Danton se laissait aller à une émotion qu’il ne cherchait point à cacher. Use taisait ; il pensait profondément. Pendant ce court intervalle de silence, ou entendait au dehors les cris de la foule ameutée, le sourd roulement des canons qu’Henrion braquait sur la Convention, et audedans de la salle la voix stridente des orateurs qui luttaient encore. « Eh bien ! êtes-vous décidé? » demanda Meilhan à Danton. « Vous êtes le maître de la situation. Camille Desmoulins,
» Lacroix, trente de vos amis vont marcher comme vous et n at- » tendent que voire impulsion. * — « Il n’en iaul pas parler; ils
» n’ont pas confiance! » répondit enfin Danton, et les Girondins furent perdus. Camille, qui bientôt va se repentir, n osa pas voter autrement que son ami.
C’est à dater du 51 mai que trois grands partis vont essayer de s’emparer de la France et de lui imposer la forme de gouvernement , but constant de leurs efforts , de leur ambition. La Gironde va créer le fédéralisme, vaste essai de décentralisation matérielle et politique, résistance à l’oppression de Paris où triomphe la Montagne. La Montagne se divise. Les uns veulent un dictateur; Robespierre poursuit avec eux. le souverain pouvoir, royauté déguisée, despotisme plus complet que le despotisme de Louis XIV. Les autres, ceux qui croient la république possible, veulent un triumvirat qu’ils réservent à Robespierre , Danton et Marat. Lorsqu’après Thermidor on saisit les papiers des Comités de salut public et de sûreté générale, on trouva des détails nombreux sur ces deux derniers projets qu’alors on appela des conspirations. Au plan de la conjuration du triumvirat était annexée une liste que des réacteurs intéressés firent à l’instant disparaître. L’espion Sénart, dans ses Révélations , cite de mémoire les noms des principaux conjurés. Camille Desmoulins y figure à côté de Saint-Just, de Fouquier-Tinville , de Dupin jeune, député de Château-Thierry , de Lejeune, de Soissons, ses compatriotes. Le projet de triumvirat échoua, parce que Danton et Robespierre refusaient de partager le pouvoir, se croyant , chacun de son côté , assez grand , assez puissant pour présider aux destinées de la France. Unis contre les Girondins , ils vont lutter l’un contre l’autre, fatale jalousie dont Camille, qui n’avait a jeune prétention au pouvoir, qui faisait delà politique en artiste, portera la peine.
C’en est fait. Meilhan l’a dit : les exagérés de tout ù l’heure vont se transformer en partisans delà modération, du Modérantisme pour nous servir de l’expression du temps, expression qui lue. La Terreur esta l’ordre du jour.
Nous entrons dans une nouvelle phase de la vie de Camille Desmoulins. L’agresseur ardent va en être réduit à se défendre.
Le club des Jacobins lui confère une dernière preuve de confiance, en le nommant, le 9 mai, secrétaire et rédacteur des séances de la Convention pour le journal de la Société; mais bientôt le soupçon, le doute vont l’atteindre. Le temps des succès va fuir pour jamais. Il descend à grands pas la déclivité rapide de sa réussite, courte route qui a commencé parla misère et se terminera par le supplice.
La Gironde peuple les prisons on les chemins de l’exil. La Montagne domine en maîtresse absolue, sous les ordres de Hobespierre et de Danton. Ces deux grands ambitieux aspirent secrètement à absorber, chacun pour soi tout seul, la toute puissance, cette maîtresse dont deux rivaux ne pai ingèrent jamais également les faveurs, jamais du moins sans jalousie. Ces deux hommes marchent à la tête de nombreux partisans. Entre
ses deux amitiés, Camille Oesmoulins a choisi celle de Danton.
Evidemment, c’est après l’assassinat juridique des Girondins, c’est quand Danton et ses amis se sentirent menacés, qu il faut placer la scène que nous allons dire. Esquiros, dans son Hisloirp, des Montagnards , raconte qu’en 1856 il découvrit la sœur de Marat perdue dans une pauvre mansarde de la rue de la Barillerie, qu’il la pressa de questions, qu’elle lui fit toutes ses confidences douloureuses et enfouies dans son cœur depuis plus de quarante ans. Celle femme, qui mourut chargée d’années comme la sœur de Robespierre, comme la sœur de Saint-Just, comme la belle-mère de Camille Desmoulins, donna à Esquiros ces détails que nous ne trouvons nulle autre part que dans le livre de ce successeur immédiat des Montagnards de 1795, ses héros, ses frères , ses amis , de ce jeune homme dont Arsène Houssave a dit : « C’est Saint-Just en 1848!.... » La sœur de
Marat et son enihousiaste ami devaient bien se comprendre. Voici ce qu’elle lui confia; nous laissons M. Esquiros parler :
« Danton, Desmoulins, Marat, aimaient à venir ensemble, » de temps en temps, reposer leur unie sur la douce sérénité de j» la nature. L’Ami du peuple se montrait, dans ces promenades » rustiques, le plus accommodant compagnon du monde. La vue » des champs moissonnés, des arbres qui perdaient leurs der- » nières feuilles, delà rivière bordée de joncs, égayait un peu » son imagination assombrie par les travaux et les tempêtes de » la ville. Il marchait le dos légèrement courbé et la tête in-. > clinée sur le côté droit. Dans ce contraste du bruit des révolu - » lions avec le silence, à la sérénité grave d’un coucher de » soleil, sous les arbres, au bord de l’eau, à une lieue de Paris* » les trois amis avaient alors devant les veux les deux faces
j> éternelles du inonde, l’histoire et la nature, Dieu en mouve- » ment et Dieu au repos.
*> Danton, ce foudre éloquent, cette tête grosse de génie sur » laquelle la petite vérole avait laissé des traces orageuses,
» Danton commanda le dîner. Quelques efforts qu’on fût convenu } de s’imposer, pendant le frugal repas, pour écarter de la
» conversation les sujets irritants, on lin bien obligé d’v venir
> au dessert ; car les convives étaient trop préoccupés des dau-
* »e, s ^ Etal pour ne pas mêler les affaires publiques à leurs » entretiens les plus familiers. On craignait seulement de parler » devant Marat, parce que le petit homme, jusque-là si facile,
* si complaisant, et toujours de l’avis des autres, montrait à la » moindre contradiction de ses idées les traits de la fureur et un » caractère intraitable. Pour peu qu’on insistât, il s’emportait et
* l’écume lui sortait de la bouche. Danton témoignait, à cause » de cela une sorte d’aversion pour la personne de Marat. Ce- » pendant Camille, le voyant ce soir-là plus calme que d habi- » tude, lui adressa diverses questions , pour voir si l’Ami du
> peuple avait décidément la manie ou la force d’un système. Il » lui rappela ses idées modérées , à l’époque de l’ouverture des » Etats-Généraux, et les mit en opposition avec ses doctrines
> actuelles. <* Si en effet , reprit Marat , les fautes de l’Assemblée » Constituante ne nous avaient pas créé dans les anciens nobles » autant d’e.inemis irréconciliables, je persiste à croire que ce » grand mouvement aurait pu s’avancer dans le monde par des » voies pacifiques : mais, après l’édit absurde qui garde de » force ces ennemis-là parmi nous, après les coups maladroits
* portés à leur orgueil par l’abolition des titres , après l’exlor-
> sion violente des biens du clergé, je soutiens qu’il n’y a plus » moyen de les rallier à notre Révolution. Nous voulons fondre » un gouvernement sur les lois sacrées de la nature et de la » jus* ice : eh bien ! ces nobles, en possession depuis des siècles, » de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous charger » comme des bêtes de somme, travailleront sans cesse à détruire » ce gouvernement ; il faut donc ou renoncer à la Révolution ou » retrancher ces hommes. Ce que je vous propose n’est point » une vaine rigueur appuyée sur des lois. Je veux une expédi- » lion armée contre des étrangers qui se sont mis volontaire-
> ment en dehors de notre gouvernement. Nous sommes en état
> de guerre avec des ennemis intraitables; il faut les détruire, s A mesure que les dangers, qui menacent notre République
» unissante, s’éloigneront, la peine de mort se ralentira; elle » finira même bientôt par s’effacer de notre code.
» — Allons, mon cher Marat, lui dit Camille, je vois que lu es » de deux siècles en avant du nôtre; je te plains. — Oui je le ® jure; j’ai toujours cherché le bien de l’humanité. Elle souffre ;
» je le sens à mes tourments infinis, à mon inquiétude, au cri \ de mon cœur. Les transports qui m’animent à la vue de maux » sans cesse renaissants viennent du plus pur amour de la jus- » lice. Si ces transports ont été quelquefois alliés aux fureurs » du désespoir, aux sombres couleurs d’une imagination alar- » mée, aux passions d’une âme trop sensible, plaignez la fai- » blesse humaine; mais n’insultez pas mes intentions. En me » chargeant de lever le voile sur les traîtres, de sonner l’alarme » à la moindre tentative de contre-révolution, de promener » sans cesse des fantômes, je savais bien d’avance le sort qui » m’attendait. Eh bien! j’ai tout sacrifié, tout, jusqu’à mon « repos, jusqu’à la lumière du jour, jusqu’à ma réputation et » mon honneur; je me suis fait une victime émissaire pour sau- » ver les hommes. »
» La nuit était descendue sur les campagnes. Les trois Con- » venlionnels reprirent lentement le chemin de Paris. •>
Accouplés pour le meme effort contre les Girondins, Robespierre et Danton se portaient ombrage, se craignaient réciproquement, ne furent jamais de sincères alliés. Ils n’avaient fait qu’ajourner, jusqu’après leur succès, la haine et la division. Ils savaient tous les deux qu’à un jour plus ou moins rapproché il leur faudrait en venir aux mains, et, en prévision de celte lutte inévitable, tous deux ils cherchaient partout des amis , des appuis, même parmi les hommes de la trempe de Marat qui , décidés à ne pas se sacrifier à Robespierre, devaient, comme Ronsin et Hébert , leurs frères en exagération , se défier de l’hypocrisie d’un faux allié; tous deux aussi ils voulaient se rendre maîtres
de l’armée à l’aide des généraux.
Dans ces tentatives de captation , Camille fut d’un grand secours pour Danton. On se souvient que depuis longtemps il avait
noué des relations assez suivies avec Arthur Dillon, ce lieutenant de La Fayette, que la Convention par un décret lava du reproche de trahison, et qui, plus tard accusé de travailler à la délivrance du Dauphin emprisonné, fut dénoncé par les clubs, abandonna l’armée du Nord dont il commandait un corps considérable , accourut à Paris, demanda à se justifier à la barre de la Convention , et fut jeté en prison sans qu’on voulut l’entendre. Dillon arrêté s’était recommandé des noms les moins suspects alors en fait de patriotisme, Camille Desmoulins , Drouet le maître de poste de Varennes , Chabot le capucin. Il avait demandé à les voir; mais le comité de salut public avait persisté à le retenir au secret, et c’était avec bien de la peine que Dillon avait pu faire parvenir à Desmoulins , le 8 juillet 1795, une lettre où il lui affirmai t sa complète innocence et le priait de vouloir bien faire en sa faveur d’actives démarches auprès du comité de salut public , seul auteur de son arrestation.
Camille saisit avec empressement l’occasion qui s’offrait pour lui d’être utile d’abord à un ami, ensuite à son parti qui plus tard pourrait exiger une large part de reconnaissance du général qu’il allait essayer de rendre à la 1 berlé et à son armée.
C’était le 10 juillet; un représentant du peuple , tout en rendant au comité de salut public justice pour ses efforts inonis en ces temps de malheurs, de défaites et de dangers , demanda l’exécution delà loi qui voulait le renouvellement mensuel et intégral dece comité. Camille savait que le comité de salut publie avait juré la perte des généraux royalistes, Biron, Cnslines, Menou, Dillon, et de tant d’autres qui pour la plupart payèrent de leur tête l’honneur d’avoir servi la république. Camille eut l’audace d’attaquer le comité tout-puissant.
« Je sais, » dit-il à la tribune « qu’il y a au comité de salut pu- » blic des patriotes ; ils ont toute ma vénération ; mais cepen- » dant on ne peut se dissimuler que c’est sous son règnequesont » arrivés les désastres les plus humiliants pour la république ; je » vais vous le prouver. Depuis à peu près trois semaines sur » quatre - vingt onze pièces de canon qui étaient a I armée tle
» Vendée, soixante-dix sont tombées au pouvoir des rebelles; » l'armée du Nord , campée à Farnars au nombre de quarante » mille hommes, a été surprise par huit colonnes d’ennemis qui » marchaient à petites journées et dont l’approche ne pouvait pas » être ignorée ; car je vous demande s’il est possible que huit co- > lonnes ennemies marchent pendant trois jours sur notre terri- » loire sans qu’on en soit informé; eh bien ! le fait est arrivé au
> camp de Farnars. A 'rois heures du matin, l’ennemi avait déjà » surpris trois redoutes. L’armée entière était livrée au somv meil; et si, par un heureux hasard, les Autrichiens n'eussent » été reconnus parle 7e régiment de dragons qui avait été com- » mandé cette nuit pour une expédition , si ce brave régiment ne »> se fut fait presque entièrement tuer pour arrêter pendant »> quelque temps la marche de l’ennemi, notre armée entière eût t été détruite. Cette même armée a perdu cinquante-deux piè- » ces de canon. Je vous demande si ces évènements ne supposent pas une complication de trahison pour laquelle je n’accuse » pas les intentions du comité, mais que son incapacité n’a pu » déjouer. Je conclus au renouvellement du comité, et je de- •> mande qu’il ne s’érige plus en chambre haute et qu’il ne roya- » lise plus ses fonctions. »
« Il sied bien à Camille de venir dénoncer le comité, lui qui » n’assiste jamais à vos séances! » dit Lacroix. Bazire ajouta en portant à Desmoulins un coup plus sensible: «Je demande » qu’on entende le comité ; on a bien entendu en silence les » diatribes de Camille que je pourrais même taxer d’aristocraj lie. — « Si le comité est mauvais, » dit encore Jean-Bon-Saint- » André, « anéantissez-le ; mais si vous le conservez ne l’avilis- » sez pas ; voilà la réponse que je voulais faire à Camille. »
Un des anciens membres du comité de salut public , Bréard, intervint dans le débat pour le mieux préciser. Jusqu’ici, le nom du général Dillon , cause de ce débat qui s’envenime et tourne au désavantage de Desmoulins, n’a point encore apparu. Bréard le prononce elle met en cause. « Je ne suis plus, » dit-il, « membre du comité de salut public ; mais je dois faire connaître
» Camille et le motif de sa haine contre le comité. Camille s’ab- » sente fréquemment de l’Assemblée , et ses liaisons les plus in- » limes sont avec des aristocrates , et lorsqu’on lui en fait le re- » proche, il répond ridiculement que c’est afin de connaître leur » façon de penser et de les dévoiler. Citoyens , vous 'connaissez » ions Arthur Dillon; je vous demande s’il mérite la confiance » de la nation? (Plnsiews voix : Non! non!) Eh bien! Camille a »* proposé au comité de donner à ce généra! le commandement » de l’armée du Nord. Sans cet homme , dit-il, nous ne pouvons » vaincre nos ennemis. Le comité n’a point obtempéré à sa proposition ; et c’est là le motif de la haine qu’il vient de faire » éclater contre lui. »
Ainsi formellement attaqué , Camille Desmoulins sentit la nécessité de donner quelques explications sur ses relations avec le général Dillon. Elles sont évidemment gênées, embarrassantes et embarrassées. « Bréard vient de dire que mes liaisons avec des » aristocrates m’empêchaient de me rendre à mon poste! » s’é- » crie-t-il avec humeur. « Citoyens, il est vrai que, depuis six se- » maines , je suis peu venu à l’Assemblée ; mais une maladie qui » m’a retenu plus d’un mois dans mon lit en a été la cause. Si » vous exigez un certificat de médecin , je vous l’apporterai. » Bréard a ajouté que ma haine contre le comité de salut public » venait de ce qu’il avait refusé à Dillon le commandement de » l’armée du Nord que j’avais demandé pour lui. Citoyens , j’ai » partagé votre opinion sur Dillon ; j’avoue que j’ai eu de la » peine à lui accorder ma confiance, et ma liaison avec lui ne *> date que de six mois. Vous devez même vous rappeler que » lorsque Carra vint proposer de le mettre en liberté, je me le- » vai contre celte proposition, uniquement parce que Carra » l’avait faite, et que ce côté-ci ( désignant le côté droit) l’ap- » payait. (On rit.) »
Alors Camille s’anime et parle avec chaleur de son ami.
« Dillon, »> dit-il, « est un homme de talent qui a de grandes » vues. Il y a six mois qu’il m’a prédit tout ce qui vous est arrivé; et si on eut suivi son avis, on aurait prévenu bien des
j maux ; Dillon est un homme qui n’est ni royaliste, ni aristo- •> craie, ni républicain. (On rit.) Quoi ! citoyens, c’est moi qu’on » accuse d’être aristocrate ; moi, qui, depuis 1789, n’ai pas » cessé de prêcher le républicanisme; mes écrits l’attestent. » Bréard ne peut me pardonner de ce que, dans mon dernier
* ouvrage, j’ai osé mal parler du comité dont il a été membre; » l’opinion que j’ai émise dans cet écrit est le résultat de plu- » sieurs conférences que j’ai eues avec un homme très instruit
* dans l’art militaire. Il m’a prouvé, la carte à la main, que » l’ineptie et l’ignorance seules avaient combiné les plans de » campagne adoptés par le comité de salut public.
» Au commencement de l’institution du comité de salut pu- » blic, un de ses membres dit à Dillon : Vos talents militaires » sont connus ; mais votre patriotisme ne l’est pas de même; » faites un plan militaire ; je le présenterai au comité; il en de-
> mandera l’auteur, je vous nommerai , et alors son opinion à » votre égard changera.
» Dillon fit ce travail; j’en fus enthousiasmé; le député à qui » je le confiai en donna lecture au comité, où l’on avait convo- » qué tous les généraux. Tous disent : Mais vous avez donc » dans votre comité des hommes bien instruits dans l’art mili- » taire? Alors le membre qui lisait , au lieu de dire que le travail
> était de Dillon, s’en fit passer pour l’auteur ; et, sur la surprise
» qu’on montra de ce qu’à son âge il avait combiné un plan » aussi sage, il répondit en se rengorgeant : Oui , cela n’est pas » étonnant; dès mes plus jeunes ans, j'ai étudié Turenne et » Montécuculli. »
A celte accusation de plagiat, Bréard s’indigne et s’écrie : « Je t’interpelle, Camille. Est-ce moi dont tu parles? » — « Non, » répond celui-ci, « ce député n’est pas Bréard. » — « Ce n’est pas « moi non plus, » reprend Lacroix; « dites le, car vous faites » plaisir à ces messieurs de la droite qui me font déjà l’honneur •> de me désigner par leurs ricaneries. » Camille nomme le député Delmas et ajoute : « Je finis par celle observation : Homme » de bonne foi , n’ai-je pas pu être indigné de me voir désigné
» comme un aristocrate? Je vous le demande , est-ce un crime, » lorsque tant de plébéiens , ou ci-devant tels , ont trahi la pa- » trie (et Brissot, Guadet, Buzot, etc., en offrent un exemple) ,
» est-ce un crime d’avoir pensé qu’un noble pouvait la sauver? » Je le répèle en terminant : l’ignorance du comité de salut pu- » blicnous a fait beaucoup de mal. »
Lacroix voulut ensuite repousser de dessus le comité la responsabilité morale des défaites nombreuses et de l’incurie qui avait amené la surprise de Famars ; cependant il fut décidé que le comité de salut public serait renouvelé pendant la séance du soir.
Le 1 1 juillet, Cambon dénonça formellement Dillon à la tribune de la Convention ; il lui reprocha de s’ètre mis, avec douze autres officiers généraux, à la tête d’un complot royaliste qui avait pour but d’aller, le 15 juillet, enlever à la Tour du Temple le fils de Capet, de proclamer Louis XVII, de forcer la Convention à le reconnaître pour roi, et d’acclamer l’ex-reine Marie- Antoinette comme régente : « Il n’y a rien d’absurde comme la » fable que l’on vient de vous débiter! » s’écria de sa place le bouillant Camille au milieu des plus violents murmures. Mais Cambon, dédaignant celte interruption, continua le rapport qu’il avait commencé de lire et conclut en proposant à l'Assemblée d’approuver les mandats d’arrêt que le comité de salut public avait décernés contre les principaux conspirateurs. La Convention ordonna de séparer le jeune prince de sa mère et décréta d’arrestation définitive plusieurs généraux au nombre desquels elle maintint Arthur Dillon. En vain, Camille réclamat-il la parole pour protester contre ce décret. « Je demande que » la Convention ne permette pas à Camille de se deshonorer , » s’écria Levasseur. — « Si Desmoulins veut devenir le défenseur o officieux de Dillon, « ajoute le boucher Legendre, « qu’il aille * au tribunal révolutionnaire; » et l’Assemblée refusa d’entendre Camille Desmoulins.
Furieux de n’avoir pu se faire écouter, Camille courut à sa plume qu’il saisit, qu’il trempa dans son encre la plus corrosive.
qu’il aiguisa en stilet. Avec l’ardeur qu’il a déployée contre la royauté, il se précipite dans la réaction.
Dillon venait, à la date du 26 juillet, de lui écrire celle lettre:
Madelonettes, 26 juillet. 7 heures du soir.
» Ma monstrueuse affaire devenue si simple, grâce à votre » amabilité, à votre courage et surtout à votre loyauté, ne lient * plus qu’à un fil qui s’allonge furieusement par la paresse de » votre cousin Fouquier-Tinville. Depuis trois jours le président » du tribunal le presse de faire son rapport ; le terme fatal à lui » accordé est demain samedi. Voyez le, je vous prie, engagez- » le à finir comme il m’a promis; il connaît mon innocence; » ma requête est digne de vous, mon aimable et honnête défen- » seur. Il ne faut plus qu’un mot à votre cousin. Vovez-le demain » de grand matin; qn’il le dise, et qu’il rende à la République » un homme qui sans fiel n’aspire qu’à la sauver des armes des » tyrans qui s’avancent à grands pas.
» Dillon. »
Dès le lendemain, une brochure de Camille Desmouiins est annoncée dans les colonnes du Moniteur sous ce titre :
« Réponse de Camille Desmoulins, député de Paris à la Con - » vention, au gênerai Dillon, en prison aux M adelonneties avec » cette épigraphe :
» Le tailleur d’Henri IV lui ayant parlé d’affaires, celui-ci dit » qu’on allât chercher le chancelier pour lui prendre mesure » d’un habit. C’était un propos insolent et d’un aristocrate; il » faut que le tailleur parle à son tour à la section ou à la Con- » vention; mais il ne laut pas qu’il fasse taire les autres; et » puisqu’on m’ôte la parole, à moi mon écritoire. ! »
» Brochure de 58 pages. A Paris chez Migneret , rue Jacob ,
» faubourg Saint-Germain , n° 40; et chez tous les marchands, i de nouveautés. »
Cette brochure nous fournira quelques extraits qui d’abord compléteront la fameuse séance où l’on refusa d’entendre Camille Desmoulins, et ensuite nous apprendront comment il devint impopulaire, suspect, comment il se perdit.
« Afin de faire monter ma réponse par les airs et à travers »les barreaux jusque dans votre chambre, » dit Camille à Dillon en débutant , « j’ai recours à un moyen infaillible : » c’est de faire crier dans les rues Grande trahison découverte » et correspondance de Camille avec le général Dillon. Vous ï demanderez cette feuille qui , sans doute , ne vous sera pas re- » fusée par notre excellent maire Pache; elle vous instruir a de » ce qui vient de se passer à votre sujet dans deux séances et » offrira un nouveau point de vue à la Convention ; ou plutôt, » lorsque les journaux ne vous montrent que ce qui se passe sur » le théâtre, elle vous montrera, ce qui est bien plus impor- » tant, ce qui se passe dans les coulisses et le jeu des machines. »
Camille alors raconte ses sujets de querelle avec Bréard qu’il avait attaqué dans une note de son Histoire des Brissotins , note qu’il détruisit sur la prière de Robespierre, auquel il soumet déjà ses articles, à ce qu’il paraît, et note que Bréard connut cependant. Il raconte la seconde séance du H juillet; il nous en énumère les incidents que nous connaissons déjà , et nous apprend que ce n’était pas de l’arrestation du général Dillon qu’il se plaignait; ce qu’il venait dénoncer, c’était seulement sa longue détend v au secret, et il ajoute ces renseignements curieux et contés avec tant de verve et d’esprit :
« Malheureusement, dans le bouillonnement de mes idées, > mon premier mot fut l’idée qui me frappaitdavantage , le ridi- » cule de l’accusation. Je commençai par m’écrier que c’était un » conte à dormir debout. On sut bien profiter de cet exorde » maladroit et de la défaveur du nom d’Arthur Dillon. De ce moi ment, il me fut impossible de me faire entendre. Inutilement » j etais accouru à la tribune, et, m’appuyant contre l’oreille » gauche du président , je lui criais mon projet de décret. Sans » doute Thuriot est sourd de cette oreille, ou bien il faudrait
» avouer qu’il avait pris admirablement la balle au bond pour » venger le comité de ma sortie de la veille. J’avais beau m’égo- » siller et lui crier : Citoyen 'président ! je ne viens pas défendre »> Dillon . C itoyen président! que je dise un seul mot , le décret » d' accusation. Plus je lui criais que je lui demandais le décret » d’accusation, plus fort il sonnait, et se servait en meme temps » de la supériorité de ses poumons pour étouffer la faiblesse de » ma voix, et accompagait le tout de gestes paternels qui di- » soient aux tribunes et à l’Assemblée que je voulais absolument » défendre Dillon, et que lui, soignant ma popularité, ne voulait » absolument pas qu’un des enfants de la Montagne ternît sa » vie en se chargeant d’une si mauvaise cause. Il fallait être en » colère comme je l’étais , pour ne pas rire moi-même du comi- » que de la situation, et de cet à parte dans lequel je criais au » président pour demander que vous fussiez traduit au tribunal,
» et ce président rendait à l’Assemblée que je prenais votre dé- » fense, et que lui prenait soin de mon honneur en sonnant de » toutes ses forces. Dans la Convention, les uns , mes amis, ju- » géant, par la gaucherie de mon exorde , et par les gestes de » Thuriot, que j’allais me faire voire patron , et les autres, qui » entraient dans la pensée du président , et bien aises de me bris- > soter mon peu de popularité, tous secondaient la sonnette par » un sabbat à la fois malévole et officieux. Jugez si j’ai pu me faire » entendre, lorsqu’il n’y avait que quelques voix qui perçassent
* comme celle de Legendre eide Billaud-Varennes qui criaient :
» Il ne faut pas laisser Desmoulins se déshonorer. » Aussi, pour- » quoi avez- vous dit en présence de maints députés, que lors- » que Billaud était commissaire du pouvoir exécutif, au mois
* de septembre, dans votre armée, il avait eu un jour une belle » peur, qu’il vous avait requis de tourner le dos, et qu’il vous » avait toujours depuis regardé de travers et comme un traître ,
» pour lui avoir fait voir l’ennemi. Jugez si ce bilieux patriote » vous pardonnera plus d’avoir dit cette plaisanterie qu’il ne me » pardonnera de l’avoir répétée; mais pour mon compte, je m’en » moque, et ma réponse est. prête. »
» Pourquoi m’attaque-t-il? Tout agresseur a tort. Je reviens » donc à ma place avec le témoignage de ma conscience, mais
> non pas avec celui de mes collègues. Quoi! me disais-je, en
> descendant delà tribune, il y avait 44,000 offices dans l’an- » cien régime, qui sont supprimées; est-ce donc qu’il n’y en a
> plus pour tout le monde? Et d’où peut venir à quelqu’un de
> mes confrères cette joie d’escamoter une réputation à un pa- » triote, comme si c’était une succession? Mais non, ce n’était » point cette raison, et c’était le patriotisme méfiant qui, du y> fond des cœurs jacobins, avait élevé contre moi une préven- » tion presque générale, à laquelle il n’y avait que ceux qui me » connaissaient a fond qui eussent pu résister. Tous me regar-
> daient de cet œil inquiet et irrité dont l’histoire dit que les » chevaliers romains regardaient* au sortir du sénat, César, sus- » pecté d’avoir trempé dans la conjuration de Catilina. Au fond, » je ne haïssais pas cette défiance de la crête de la Montagne. Je » veux qu’on se défie de tout le monde et de moi-meme; mais » encore faut-il avoir le sens commun des oreilles, et ne pasjud ger comme Claude , sans avoir entendu , et sur le bruit de la » sonnette.
» David me regardait fixement. Puis : Pour hier , passe; mais d aujourd’hui la récidive est trop forte. Oui, disait un autre , tu » deviens suspect. Je croyais être chez les Abdéritains après la » tragédie d’Andromède, et entendre tous ces fous s’écrier, en » gémissant sur la fragilité des vertus humaines : O amour! » tyran des Dieux et des hommes ! »
Ce n’est pas assez que Camille ait besoin de se défendre contre l’accusation de corruption exercée par un bon dîner. Il faut que son honneur conjugal soit aussi sali dans celte affaire. Le passage suivant est écrit avec une bonhomie charmante et qui fait peine en même temps. Camille continue en s’adressant à son ami Dillon :
« Votre table ne paraissant point aux bons esprits une cause » suffisante de ma défection , on cherchait à la Montagne contre » quel écueil avait pu se briser le patriotisme d’un journaliste si
» longtemps incorruptible. Enfin, par les conversations d’un dé- * puté grave et d’un âge mûr. qui vint se placer à côté de y> moi à la séance du soir, je compris la dernière idée à laquelle » s’étaient attachés ceux qui prenaient part à cette affaire. — » Et vous aussi, me dit-il, en s’asseyant de mon côté, et avec » l’air de la plus profonde douleur, vous voilà perverti ! Quel si > grand intérêt prenez-vous donc à Dillon?
» De celte église, êtes- vous sacristain?
» L’intérêt que je prends , comme l’un des fondateurs de la > république, à ce qu’on ne la déshonore point par ingratitude; » comme citoyen, à ce qu’on ne commette point une injustice » envers un citoyen. — Mais connaissez-vous bien Dillon? — Il » faut bien que je le connaisse pour que je me sois fait de si ru- » des affaires à son corps défendant. — Votre femme le connaît » mieux que vous. — Bon ! que voulez-vous dire? — Je crains de » vous affliger. — N’ayez pas peur. — Votre femme voit-elle » souvent Dillon? — Je ne crois pas qu’elle l’ait vu quatre fois en » la vie. — Un mari ne sait jamais cela; (et comme je ne parais- » sais pas ému), puisque vous prenez la chose en philosophe, » sachez que Dillon vous trahit aussi bien que la république. » Vous n’êtes pas un joli garçon. — Tant s’en faut. — Votre » femme est charmante ; Dillon est encore vert ; le temps que vous » passez à la Convention est bien favorable, et les femmes sont » si volages ! du moins quelques-unes. J’en suis fâché pour » vous , car je vous aimais pour vos Révolutions qui faisaient » les délices de ma femme à la campagne. — Mais, mon cher » collègue, d’où êtes-vous si bien instruit? — C’est le bruit » public, et cinq cents personnes me l’ont dit ce matin. — Ah ! » vous me rassurez ; déjà , comme les filles de Prœtus :
» In lœvo quœrebam cornua fronte.
» On me croit donc du royaume de Bizot, ce qui est bien pis » que d'en être, au témoignage de La Fontaine; mais que votre « amitié pour moi se rassure; je vois bien que vous ne connais-
» sez pas nia femme , et si Dillon trahit la république comme il » me trahit, je réponds de son innocence.
»» Une autre comédie m’attendait au sortir de la séance. L’As- » semblée était sortie; il ne restait plus que les derniers bancs » des tribunes, quand Legendre, me rencontrant et haussant la » voix pour y retenir des spectateurs, eut avec moi cette scène » dont je ne retranche que les jurements et la fureur, et d’abord » avec le ton de l’indignation, et comme s’il eût eu encore les » bras retroussés (4) : « Va donc dîner avec les aristocrates. » » Puis, se reprochant ce tutoiement, reste de l’ancienne fami- » liarité, et qui n’était pas assez dans le rôle qu’il se donnait » devant le public, d’un magister irrité qui tance son écolier ; « Je vous ai défendu hier, mais je vous abandonne aujourd’hui ! * » — Vois donc, mon cher Legendre, que les tribunes ont défilé; » qu’il ne reste plus personne pour entendre la rude leçon que » tu me donnes, reconnaître ta supériorité sur tes collègues, et » voir que tu les mènes comme des bœufs. — Parce que vous » connaissez le latin, vous me répondez maintenant : C’est dans » la Convention qu’il faudrait parler; mais vous n’y ouvrez la » bouche, une fois en six semaines, que pour nous dire des im- » pertinences et nous appeler des ignorants. Qu’est-ce que vous » faites ici, f.... paresseux ? — Mais, mon cher Legendre, tout n le monde n’a pas les poumons. — Si vous n’avez pas de pou- »> mons, il fallait le dire au peuple qui aurait donné vos 48 francs » à un homme qui en eût. — Sans doute, Legendre, il faut des ® parleurs dans une Assemblée, et, après l'achèvement de la » Constitution, nous avons été trop heureux de trouver dans la « présidence de Thuriot le prodige d’un robinet si intarissable » de paroles , pour répondre aux compliments des quarante- » huit sections ; mais où en serions-nous s’il y avait dans l’As- » semblée sept cents robinets semblables? Et s’il n’y avait pas » des députés consultants, tels que Bounier, Jay, etc., etc., qui » laissent couler l’eau tiède, le moyen de s'entendre? C’est un
(fi Ou se rappelle que Legendre avait été bouclier.
» grand point que d’avoir la voix forte; mais lu sais bien que » parmi les animaux, celui à qui la nature a donné la voix la plus » retentissante ne serait pas le plus propre à faire des lois.
» — Au moins, il fallait écrire; nous vous avons fait f . d8 fr.
» par jour pour payer l’imprimeur, mais depuis vous avez » quitté l’écritoire, et vous n’avez fait que vous étendre ici sur » un banc. — Eh ! comment veux-tu que je fasse un journal? «> Et quel écrivain peut être assez abandonné et des hommes et » des femmes pour passer son temps à transmettre tous les » jours à la postérité les harangues de Legendre? Quand j’aurais » quitté mon écritoire, comme lu le dis, toi, n’as-tu pas quitté » ta boutique? Mais je retourne assez souvent à ma plume, » témoin mes discours dans le procès du tyran ; je vais encore » donner au public notre dialogue, puisque tu veux que j’im- » prime, et je n’ai point quitté ma rue des Boucheries; mais, y> toi, te voilà dans la rue de Beaune, et tu ne retourneras plus » à Poissy.
j> Jesens que j’affaiblis le dialogue, et que dépouiller la parli- » tion deLegendre, de ses jurements, et de ses gestes colériques,
» c’est ôter le nerf de son discours de cette après-dînée ; mais » nous ne sommes pas encore assez républicains pour que la » presse souffre certaines expressions. Un présage heureux ,
» cependant que nos mœurs changeront, et la preuve qu’elles > ont déjà pris un caractère républicain, c’est que la conversa- » tion supporte froidement ces explications , et que nous nous « acheminions tranquillement en nous disant ces douceurs, » comme les deux consuls Cicéron et Antoine s’en disaient au n sortir du Sénat. Jusqu’à ce que notre langue se soit faite à ï cette effronterie romaine, je ne puis rendre fidèlement que la » partie du ridicule dans le discours de Legendre. Piqué jus- » qu’au vif et se relevant sur les pieds : — Où en seriez vous « sans moi? A quoi sert-il que le peuple ait nommé tous les
i gens d’esprit de la s députation de Paris ? Il n’y a que moi,
» moi seul, et un peu Billaud-Varennes, qui prenions la parole;
» c’est Thuriol et moi qui portons le poids des affaires. (Et inu-
» ginanl en ce moment que la tribune le regardait encore, quoi- » que nous fussions déjà sur le Pont-Royal, et s’éventant avec » son mouchoir: ) Je n’en puis plus î Quelles mesures avez-vous » jamais données, vous autres? Je vous dénoncerai tous pour » voire paresse, et toi le premier, dès demain, aux Jacobins, » aux Cordeliers, à la société fraternelle, au corps électoral. » -- V raiment, tu as pris de belles mesures dans ta commission » a Lyon, dont tu n’as pas eu au moins le bon esprit de te faire » rappeler en voyant (pie tu étai^ trop bète pour y prévenir la * guerre civile et la contre-révolution. Je te rends justice; je t’ai *» vu quelquefois de beaux mouvements d’une éloquence brute ; » j’ai cru entendre le paysan du Danube; mais ce n’est pas » quand tu faisais à des femmes de Lyon, en leur montrant tes » culottes, cette harangue qu’on ne peut écrire : « Mesdames ! » nous ne sommes pas comme ces muscadins, nous autres Cor-
» dehors; vous voyez que nous avons des c . . et vous serez
» contentes de nos mesures, » si j’en crois le député qui nous » racontait cette anecdote. N’y a-t-il pas de quoi mourir de rire » de t’entendre parler des grandes mesures de salut public que » tu donnes à la Convention ? Il y a huit mois que nous autres, » observateurs taciturnes du haut de la Montagne, nous vous » avons montré où tendaient les Brissotins; nous nous sommes » tués de vous dire qu’ils voulaient ou le Fédéralisme, ou le » retour de la Royauté par le démembrement de la République ; » on n’en a tenu compte. Maintenant que le mal est fait , et lors- » que les nouvelles en arrivent , vous vous levez quatre ou cinq » pour demander le décret d’accusation contre tel , le décret » que cette ville soit déclarée en élat de rébellion , le décret que » tel chef de rebelles est hors la loi ; on crie bravo , et vous ap- » pelez cela des mesures , et vous voilà à vous rengorger, et à » passer devant nous le nez haut , parce que nous vous avons » laissé la priorité et la gloire difficile de deviner et de dire qu’il » faut couper la jambe quand lagrangrene s’y est mise : les me- > sures qui vous feraient honneur auraient été de l’empècher » de s’y mettre. Mais n’as-lu pas honte, Legendre x avec les me-
» naces, do te regarder comme {'Alla* de la Convention? Et » n’est-ce pas ce qu’il pourrait y avoir de plus désespérant si lu » étais le pilote de la République?
> Nous étions arrivés à la porte de Legendre. Je lui souhaitai » le bonsoir , et à la femme qui l’accompagnait, et , repassant » dans mon esprit tout ce que depuis deux jours j’avais essuyé >» de mauvais propos que je supprime parce qu’il n’est pas besoin » de mettre tant de patriotes en scène, je rentrai chez moi, en » reconnaissant le sens profond du mot de Démade à Phocion.
» Un jour qu’il était passé chez lui à l’heure du dîner, et qu’il » l’avait trouvé mangeant le bouilli et une côtelette : « Eh quoi! » Phocion, c’est pour faire de semblables dîners que vous suez » sang et eau à la tribune, que vous prenez tant de souci de la > défaite de notre flotte, et que vous livrez votre vie au caprice
* et à l’ingratitude des Athéniens? » Ce Démade était un épicu-
* rien qui ne concevait pas le plaisir que Phocion trouvait,
» comme Marat et moi, à dire des vérités dures au comhé de sa- » lut public d’Athènes et aux neuf Archontes. »
Voilà comment l’imprudent jeune homme osa publiquement railler les chefs des Terroristes, les jeter en pâture à la risée du peuple, les défier, les atteindre dans leur amour-propre, 1 amour-propre qui pardonne si rarement; Saint-Just devait le lui prouver.
Dans sa conversation avec Camille, Legendre, bouffi d’orgueil, fier de son importancede faiseur, avait prétendu qu’il était l’homme utile, l’homme important, l’homme Atlas de la députation de Paris. Camille, qui s’est cruellement moqué de ses prétentions dans le corps de son récent pamphlet, ne croit point encore avoir assez fait et flagelle durement son ennemi dans uue note que nous trouvons au bas d’une page de la litpome à Dit - Ion. Puis tout-à-coup, ii se ravise : d’une note il veut tuer deux ennemis. A propos de l’orgueil que vient de dévoiler Legendre, il s en prend à l’orgueil et à la morgue de Saint-Just. Encore une de ses anciennes amitiés qu’il renie! Celte fois, il paiera cher son inconstance! Nous appelons l'attention sur cette simple
noie dont les biographes n’ont jamais cité qu’une phrase, tradition qu’ils se sont transmise et qui jusqu’ici est restée incomplète.
« Après Legendre, » dit Camille qui sans doute n’ajouta qu’après coup ce dernier paragraphe ; « après Legendre, le membre > de la Convention qui a la plus grande idée de lui-même, c’est » Saint-Just. On voit dans sa démarche et son maintien qu’il re- » garde sa tête comme la pierre angulaire de la république , et » qu’il la porte sur ses épaules avec respect et comme un Saint- » Sacrement. »
Le dogmatique Saint-Just ne répondit qu’un mot bref et dur comme le texte d’un ancien oracle : « Ah ! il prétend que je porte » ma tête comme un Saint-Sacrement!... > Je lui ferai porter la » sienne comme un Saint-Denis !... i
Pour expliquer la rancune haineuse et longtemps sourde et contenue de Saint-Just contre son ancien ami Desmoulins, des auteurs ne se sont pas contentés de la raillerie de Camille. A leur!» yeux, cette cause de colère et de vengeance plus tard est plus que puérile et insuffisante. Il en est même qui, tout en racontant les phrases hostiles des deux jeunes gens , les transposent, placent le mol de Saint-Just comme attaque, et le mot de Desmoulins comme riposte. Nous le verrons : M. Matlon , qui fait souvent autorité, raconte une conversation entre Brune et Camille; ce dernier appelle la menace de Saint-Just « une mau- > vaise plaisanterie, » et il ajoute : « Ma réponse valait beaucoup « mieux. > Ces écrivains, à la rage de Saint-Just, cherchent donc une autre cause qu’un sarcasrnequi ne serait qu’unejuste riposte, la conséquence d’une menace , et la trouvent dans l’amour-propre du poète et de l’auteur ; car Saint-Just avait écrit un poème.
Ce poème, il l’avait composé au sortir du collège et l’avait nommé Or gant. C’était une mauvaise, pitoyable , indigeste, immorale production de la triste école qui produisit la Pucelle de Voltaire, la Guerre des Dieux de Parny, et tant d’autres saletés et impiétés de la dernière moitié du dix-huitième siècle. C’était une épopée burlesque en vingt-qualre chants, où l’empereur Charlemagne, les pairs, l’évêque Turpin, les Dieux de la iny-
llmlogie paycnne, les démons d’invention italienne, les enchantenrs , des moines ribauds, des femmes perdues, apparaissent dans de piètres vers de dix syllabes, qui n’ont d’autre curiosité que l’invention de l’enjambement réinventé de nos jours pur une école qui finit. C’était, en un mot, un livre obscène écrit parun I iberlin de vingt ans, pour le plus grand amusement des libertins de soixante ans. Ce livre, presque introuvable aujourd’hui et qui pour tout mérite a celui d'être l’œuvre du farouche Saint- Justqui, trois ans plus tard, feindra l’austérité la plus sévère, la chasteté des mœurs les plus exagérément républicaines , parut en 1789 et fut puni par la chute la plus complète. Les écrivains dont nous parlons prétendent que , pour humilier son sage ami, Camille déterra ce poème, en lit des gorges chaudes, le colporta partout, le commenta même avec celle verve railleuse dont il n était point peut-être assez avare. Si on les en croit, Desmoulins aurait d*lque le poème AÜryant avait échappé « même à la loupe •> microscopique des auteurs du Petit Almanach des Grands o Hommes , lesquels, bien qu’ils eussent découvert les plus pe- » lits cirons en lit érature, n’avaient point aperçu le poème en » vingt-quatre chants de Sainl-Just. »
Voici les véritables paroles de Desmoulins. Nous les extrayons textuellement de la note que, au bas de sa lettre à Di'ton il décoche à Sainl-Just.
« Ce qu’il y a d assommant pour la vanité de celui-ci , c’est » qu’il avait publié, il y a quelques années, un poème épique en » vingt-quatre chants , intitulé 0>yunl. Or, Rivarol et Champce- »> nets , au microscope de qui n’y a pas un seul vers, pas un émis- » liche en France qui ait échappé et qui n’ait fait coucher son » auteur sur V Almanach des Ci and s Hommes , avaient eu beau » aller à la découverte, eux qui avaient trouvé sous les herbes » jusqu’au plus petit ciron en littérature, n’avaient point vu le » poème épique en vingt-quatre chants de Saint-Jusl. Après une » telle aventure, comment peut-on se montrer? »
Celte anecdote n’a pas encore les honneurs de la tradition ; si ce n est la la cause de la rupture, si ce n’est pas la vraie cause ,
elle les appiamices de le vreisemldadee I es , ■
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6aw/ • 11 fd,t 1 annonce de ce livre mrmi ,•
1789. S’il a connu ce livre il I’,!'. • "" 16 decembl’o
il a dû ne pas la taire, tout comme Saim'ju’sta d^ aPPreCJal,0U une terrible vengeance. Ils sont là tous deux dans II" ;P!'°.'"eu, e
l’essence de leur caractère * * vei,lc»^a,,s
que, pour une amitié problématique, il a entamée contre de plu! puissants que lui. Ses deux frères son, morts, l’un e! V dé!
1 autre au siégé de Maastricht. Une voix intérieure i„- •
Mentôt i, les rejoindra. Ces pressentiment ZSq ■HT ne nous les attribue pas; qu’on ne croie pas tpL Is Ü “ entions pour jeter de la tristesse sur le drame qui se prépare
, ' ref,s: Cam,llelesa consignés dans une de ses précieuses nies. « Mon tres-cber père, je suis bien fâché de vous avoir » Pat le de mon frereSémery, mort en combattant pour la patrie . ecm-d le 10 août 1793. . Jen’avaisd’autre certitude d’n™
» affligeante pour vous que l’indice de sou long silence et ie * Sa'S,S aVeC avidUé 'üs -oute. sur sa mort po°ur y , tt’a » mes espérances. Puisse-t-il vous être rendu par les ennemi « entre les mains desquels il est peut-être tombé prisonnier '
» J a. éprouvé encore plus tont-à-l’lieure , en voyant mon fils’ combien ce coup avait dû être sensible à votre cœur Ma » femme et moi avons été touchés vivement de l’intérêt qu!
; ™;;S l0n,0,?nCZ POI,r cet enfant si a™*»'» et que non* aimons '■nu, que j ai une crainte horrible de le perdre. La vie est si
• melce de maux et de biens en proportion , et depuis quelques
• années le mal se déborde tellement autour de moi sans m’at
> teindre, qu'il me semble toujours que mon tour va arriver d en
» être submergé. » , , , n-,
I»uis il s’effraie du bruit que produit sa lettre au genna Ion. « Je vous fais passer une brochure queje viens de publier . • poursuivait-il; « son succès prodigieux depuis deux jours me fait » craindre que je ne me sois trop vengé. J’ai besoin de deseen- , dre au fond de mon coeur et d’y trouver toujours le meme patriotisme pour m’excuser à mes yeux , en voyant i il e ams
.aristocrates; aussi pourquoi m’allaquait-on avec celte in i- » gnité ! Je me redis avec Horace ;
» Si quis atrd dente peliverit .
»> mutins ut flebor puer.
. On a dit qu’en tout pays absolu , c’était un grand moyen pour » réussir que d’être médiocre. Je vois que cela peul-etre viai » aussi des pays républicains. Que m’importerait de réussir .
, Mais je ne puis soutenir la vue des injustices, de 1 ingratitude,
» des maux qui s’ainoncèlent. Qu’est-ce que la peste, smon une » mortalité épouvantable? Que ne puis-je être aussi obscur que » je suis connu? O ubicampi. Guisiaque. Où est l’asile, le sou- , terrain qui me cacherait à tous les regards avec ma femme,
, mon enfant et mes livres. Je ne saurais m’empêcher de penser » sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers ont des en- . fants, ont aussi leurs pères. Au moins je n’ai aucun de ces «meurtres à me reprocher , ni aucune de ces guerres contre » lesquelles j’ai toujours opiné , ni cette multitude de maux,
. fruits de l’ignorance et de l’ambition aveugle assises ensemble . au gouvernail. Adieu. Je vous embrasse. Ménagez votre santé » pour que je puisse vous serrer contre ma poitrine , si je dois » survivre à cette révolution , quoiqu'il y ait des moments ou je » suis tenté de m’écrier comme le lord Falkland et d allei me » faire mer en Vendée ou aux frontières pour me délivrer du » spectacle de tant de maux et d’une révolution qui ne me pa- » raît pas avoir ramené le sens commun dans le conseil de ceux , qui gouvernent la République et dans laquelle je ne vois guère
» que l'ambition à la place de l’ambition et la cupidité à la place » de la cupidité. »
“ Si je dois survivre à cette révolution! ». Voilà Tunique pensée de Camille Desmoulins, comme ce devait être là aussi la constante préoccupation de tous les hommes politiques d’alors, à quelque parti, à quelque nuance qu’ils appartinssent; car la Terreur était à Tordre du jour , la Terreur que Camille avait prêchée, la Terreur qu’il n’avait jamais prévue aussi exagérée et surtout se retournant pour les dévorer sur ceux qui l’avaient créée. «J’avais cru qu’il était bon, »» écrit-il dans son Vieux Cor delier, « de mettre la Terreur à Tordre du jour et d’user de la >* recette de l’Esprit Saint, que la crainte du Seigneur est le com - *» mencement delà sagesse , et de la recette du bon sans-culotte « Jésus qui disait: Moitié gré, moitié force, convertissez-les *» toujours; compelle eos inirare. Personne n’a prouvé la néces- * si té des mesures révolutionnaires par des arguments plus forts »> que je n’ai fait. »»
Ses enseignements avaient été écoutés et mis à profit. L'armée révolutionnaire est décrétée et, sous les ordres de Konsin, part pour les provinces où elle va faucher les têtes avec la guillotine qu’elle emporte pour bagage. Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, sont à feu et à sang. Les prisons de Paris regorgent de suspects. Custiues est mort. Dillon est toujours en prison. La Reine est mise en jugementet va périr surl’échafaud. « Robespierre, »* s’il faut en croire l’auteur des Girondins, « Robespierre, si acharné contre le roi, aurait voulu sauver Ja »» reine. Camille Desmoulins cherchait à deviner les instincts de »» la multitude, afin de lui plaire en la servant. Il n’osa défendre ». la Reine. »» Pourquoi cette accusation de peur contre un seul homme? M. de Lamartine, trop habitué à tout sacrifier à son héros de prédilection, Robespierre, commet là une injustice gratuite en appelant l’attentiop sur la lâcheté du seul Camille Desmoulins, lâcheté qu’il fait servir de piédestal à Robespierre fort étonné de si; savoir si humain, si touché du malheur de Marie-Antoinette. Ce n’était pas un homme seul qui pouvait la
défendre. Quelque courage qu’il se fùl senti au cœur, quelque talent qu’il eût apporté dans cette entreprise chevaleresque, qu’eût-il obtenu ? Nous aurions aimé voir Camille se dévouer à la Reine, comme il s’était dévoué à Dillon ; s’il ne l’a pas fait, est-il le seul coupable? Mais, au moment où Camille va combattre Robespierre et les hommes de violence, M. de Lamartine éprouve le besoin de le jeter humilié, coupable, sous les pieds de l’homme qu’il préfère: injustice évidente qui trouve son contrepoids dans l’admiration outrée que M. Thiers professe pour Desmoulins et Danton. La vérité ne se peut trouver ni dans le livre de l’un, ni dans le livre de l’autre. Les Robespierristes et les Dantonistes sont tous de grands coupables à maudire pour le mal qu’ils ont causé, pour leur ambition qui les a mis aux prises sur le corps de la pairie par eux foulée aux pieds et qui faillit périr. Si les uns réagirent contre les autres qui les décimèrent, il ne faut pas croire que l’horreur du sang versé fut la seule cause de l’opposition qui causa leur perte. R y allait de leur pouvoir.
Seul cette fois parmi eux tous, Camille fut sincère. Les cruautés <Je la Montagne, le sang qui coulait à Rots sur lu place de la Révolution, les procès iniques que dirigeait l'infame Fouquier sous l’inspiration de Saint-Just et de Robespierre, le jetèrent parmi les réactionnaires avec Héraut deSéchelles, avec Lacroix, avec Danton qui, lui, se défendait contre les attaques personnelles de son rival. On raconte que, pendant les tueries judiciaires du mois d’octobre 1793, ces quatre hommes se rencontrèrent à la meme table avec quelques-uns de leurs amis, avec Lucile, avec Mme Danton que son mari aimait, comme Camille aimait sa femme. Comme toujours, la politique envahit cette réunion de famille. On parla de ces victimes qui tombaient par centaines, de cet échafaud en permanence et dont la maigre et hideuse silhouette annonçait des exécutions qui s’arrêteraient Dieu savait -où! Les femmes frémissaient et pleuraient; les hommes s’indignaient. On parla de pitié, de clémence. Une sainte ligue fut débattue, arrêtée, magnifique opposition que
nous voulons louer et admirer, nous qui tenons en horreur les oppositions.
C’est là ce qu’on appela la conspiration de Danton ; c’est là ce qui perdit Danton, Camille, et tous leurs amis.
Parmi les nombreuses brochures que nous avons eues entre les mains, que nous avons consultées et qui nous ont aidé à reconstruire à peu près complète la vie de Camille Desmoulins, il en est une où nous avons trouvé de très curieux et surtout très intéressants détails sur la conspiration de Danton, puisque nous tenons à conserver ce nom historique à ce que nous n’aunsnns jamais songé à nommer conspiration, mais bien sainte réaction, sublime entreprise même quand elle est égoïste et tentée dans un intérêt personnel, lutte de l'humanité qui reptend ses droits contre la violence et l’esprit de carnage. Ce sont les Mémoires du ministre de la justice Garat, Garat qui, Girondin au fond du cœur, vécut avec les Montagnards de toutes nuances et de loin suivait de ses vœux Danton et Camille qu’il préférait à Robespierre et à Saint-Just.
Garat raconte que Danton se voyait trop menacé par la peur qu’il faisait pour ne pas s’occuper de sa défense. « 11 se crut, ” il sévit et fut toujours menacé, et pour se sauver, lui et les
siens, il franchit toutes les barrières, tous les Rubicon de la morale sociale. Il chercha son asile et ses défenseurs dans des mesures détestables, parce que c’étaient les seules, par la nature des choses, que lui présentaient son parti. Chef de l’insurrection de la démocratie, il en provoqua tous les excè>, il en alluma les passions effrénées et le délire. Par lui furent demandés le tribunal révolutionnaire, l’armée révolutionnaire, les comités révolutionnaires, les quarante sous payés aux Sections! Il frappa de tous les côtés avec son trident, et toutes les tempêtes furent soulevées. Quand le sort réservé aux vingtdeux parut inévitable, Danton entendit déjà, pour ainsi dire, son arrêt de mort dans le leur. Toutes les forces de cet athlète triomphant de la démocratie succombèrent sous le sentiment des crimes de la démocratie et. de ses désordres, il ne pouvait
" plus parler que de la campagne ; il cioulf.iit ; il avait besoin de » fuir les hommes pour respirer. À Areis-sur-Aube, la présence ” delà nature ne put calmer son âme qu’en la remplissant de
* résolutions généreuses et magnanimes. Alors il revint portant
* dans son cœur la conspiration qu’il avait formée réellement
* dans le silence des champs et de la retraite.
» Tous ses amis y entrèrent. Le but et le plan de la conspira- » tion de Danton , quoi qu’on prît assez de soin de les cacher, » étaient très clairs tous les deux.
» Le but était de ramener le règne des lois et de la justice pour ” tous, celui de la clémence pour les ennemis; de rappeler dans
le sein de la Convention tous ceux de ses membres qui en - avaient été écartés, en leur accordant et en leur demandant » amnistie; de soumettre aux examens les plus approfondis des >> représeniants de la France elle -même et de l’Europe cette
* Constitution de 1793, rédigée par cinq ou six jeunes gens » dans cinq ou six jours; d’offrir la paix aux puissances de » l’Europe en continuant à les battre; de relever le commerce et *• l’industrie de leurs ruines par une liberté sans limites, les arts » et les sciences de leurs débris par des encouragements magni- » fiques; d’anéantir toutes les barrières qui séparent les dépar- » tements des départements, toutes les inquisitions qui cherchent ” dans des portefeuilles et sur des cartes les preuves d’un civisme ” qui ne peut être réel que dans des âmes affranchies de toute ” inquisition; de regarder comme les uniques cartes de sûreté » de la République les bonnes lois , un bon gouvernement , nos « armées et leurs victoires. »>
Si nous laissons parler si longuement un homme qui se vante d’avoir été l’ami de cette conspiration, qui a dû par conséquent, après avoir eu plusieurs entretiens avec Danton, pénétrera fond ses idées, ses plans, ses projets, ce n’est pas tant pour bien faire connaître des évènements auxquels Camille Desmoulins prit part, que pour faire honneur à celui-ci d’être entré dans une pareille entreprise dont la seule pensée, rien que la tentative et Fessai, suffisent pour faire expier bien des erreurs, bien des
— 2or> —
entraînements , bien des famés. Voyons maintenant quelle était la part réservée à Camille par Danton dans ses grands projets.
C’est encore Garat qui nous fournit nos renseignements : « Les » mesures d’exécution de la conspiration de Danton, c’était de » préparer un heureux changement dans les esprits par des » feuilles telles que celle de Camille Desmoulins ; d’ouvrir des > communications et des intelligences entre le côté gauche et ce » qui restait de membres du côté droit de la Convention pour » faire cesser cette division qui les livrait tous au despotisme de » deux comités ; de ne regarder comme attachés sans retour au » système exterminateur que Saint-Just, Collot et Billaud; de » tenter de séparer d’eux Barrère en parlant à ce qu’on lui » croyait d’humanité, Robespierre en parlant à ce qu’on lui con- » naissait d’orgueil et d’attachement pour la liberté. »
Ce passage des mémoires de Garat nous donne l’intelligence des nombreux appels que, dans ses pages éloquentes du Vieux Cordelier , Camille adressait sans cesse à Robespierre , appels que les uns ont attribués à la peur, les autres à un souvenir d’ancienne amitié et qui maintenant peuvent peut-être s’interpréter seulement comme l’expression d’un système de conduite, la réalisation d’un plan convenu entre Danton et son ancien secrétaire du ministère de la justice.
« Voilà, » continue Garat, « de cette conspiration , qui a con- » doit tant de citoyens à l’échafaud , ce que j’ai pu voir ou sa- » voir ; et si , dans les communications intimes des hommes , il » existe pour eux quelque moyen de démasquer la sincérité de » l’imposture, les intentions magnanimes des intentions petites o et personnelles , l’unique ambition de Danton à cette époque » fut de réparer, par un bien immense et durable fait au genre » humain , les maux terribles et passagers qu’il avait faits à la » France; d’étouffer sous une démocratie organisée avec une » haute et profonde sagesse, le délire et les désastres de la sans- » culotterie; de faire expirer la révolution sous un gouverne- » ment républicain assez puissant et assez éclatant pour rendre * éternelle l’alliance de la liberté et de l’ordre ; d’assurer le bon-
» heur à sa patrie ; de donner la paix à l’Europe et de s’en re- » tourner à Arcis-sur-Aube vieillir dans la paresse au milieu de » ses enfants et de sa ferme.
» C'est à celle hauteur de sentiments et de vues qu’avait été » élevée l’àmede Danton par cette même conspiration qui avait » élevé le talent de Camille à côté des pensées profondes et su- » bûmes de Tacite ; et ceux qui en seront étonnés déclareront » par leur étonnement qu’ils ignorent ce que peuvent, dans une » âme qui n’a pas cessé d’appartenir aux affections tendres de la » nature, les reproches de la conscience pour embrasser la vertu » comme l’autel où tout s’expie, et ce que peut une seule vue » inspirée par la vertu pour créer et agrandir le génie. »
Voilà à quelle œuvre se dévoua Camille avec un entraînement, une ardeur qu’il apporta dans toutes ses entreprises, avec une honnêteté que nous croyons sincère et complète, avec un désintéressement et une abnégation de personnalité qui doit faire oublier, nous l’avons dit, beaucoup de ses erreurs, bien de ses torts et de ses faute'. Voilà le plan auquel il concourut, et pour l’exécution duquel nous le verrons bientôt fonder le Vieux Cordelier , l’œuvre la plus hardie, la plus audacieuse de ces temps où l’école de Danton portait écrite sur son drapeau cette devise: Audace, de l’audace, toujours de l’audace.
Voilà cette conspiration où la mort tragique des Girondins et l’intérêt aussi de la conservation poussèrent Danton, Camille et leurs amis. Le procès des Girondins et leur exécution avaient tristement impressionné Desmoulins surtout.
Le 58 juillet 1793 , la Convention avait déclaré traîtres à la patrie les vingt-et-un Girondins qui, le 31 mai, avaient été décrétés d’arrestation et avaient été les uns arrêtés , les autres assez heureux pour fuir. Le 31 mai contenait en germe le 31 octobre. Ce dernier jour, sur le rapport du Montagnard Amar que nous retrouverons dans la conspiration deBabœuf, la Convention ordonna que Brissot, si longtemps poursuivi par la haine de Camille, que Sillery, Condorcet, Ducos , Isnard, Gensonné , Grangencuve, Philippe d’Orléans, toute la Gironde en masse enfin,.
seraient traduits devant le tribunal révolutionnaire. Vingt-et-un
ses jurés de choix; sur cent vingt- sept que la Montagne aurait voulu atteindre, quelques-uns avaient péri en fuyant, d’autres sur les échafauds en province ; d’autres avaient été réservés pour une seconde hécatombe , comme l’ex-duc d’Orléans.
Camille voulut assistera ce procès ; si le remords n’était point encore entré dans son âme , il dut y pénétrer douloureusement à la lecture du réquisitoire de Fouquier-Tinville qui ne fut, le 24 octobre, que le plagiaire de Camille Desmoulins et de son pamphlet de mai contre les Brissotins. « C’était, » dit un historien ,
« l’histoire de la calomnie écrite par le calomniateur et revue en » témoignage par le bourreau. »
On sait toutes les infamies de ce procès , les Montagnards seuls appelés en témoignage contre les Girondins, les violences et les exagérations de l’accusation, la partialité révoltante du président Hermann, le meme qui enverra Camille à la mort, la clôture prématurée des débats , comédie épouvantable à une seconde représentation de laquelle Camille n’assistera plus celte fois comme témoin seulement, mais comme acteur et victime.
Jusqu’au bout, Desmoulins suivit les péripéties de ce drame dont chaque scène le pénétrait de plus de regret et de douleur, mais dont chaque scène aussi lui enfonçait plus profondément au cœur la résolution de se jeter en travers de tous ces excès , au risque d’y périr broyé.
M. de Lamartine a écrit une page de roman sur la présence de Camille au procès de Brissot, de Vergniaud et de leurs amis. Voici le huitième paragraphe de son quarante-septième livre des (îirondins. Les condamnés s’étonnent, remplissent la salle oe leurs malédictions; Valazé se poignarde, Vergniaud écrase les juges de son méprisant silence. « A ce moment, un cri s’élève
» du milieu de la foule, » dit M. de Lamartine; « un jeune
» homme se débat dans un groupe de spectateurs et s’efforce
- Jr. m f.iinn rvltinu •'» 1<JC IV»n(TC nfllll’
> ber à ce spectacle, » s’écrie-t-il en se voilant les yeux de ses
» deux mains. « Misérable que je suis ! C’est moi qui les tue !
» c’est mon Brissot dévoilé qui les accuse et qui les juge ! Je ne
» puis supporter la vue de mon ouvrage ! Je sens les gouttes de
» leur sang rejaillir sur celte main qui les a dénoncés ! » Ce jeune
» homme était Camille Desmoulius , inconséquent dans sa pitié » comme dans sa haine, et dont la légèreté, tour à tour perverse i ou puérile, cédait aux larmes comme elle provoquait le sang. » La foule indifférente ou dédaigneuse le retint et le fit taire » comme un enfant. » Nous aimons mieux la version suivante ; elle est moins apprêtée , plus simple , et de plus a le grand mérite d’avoir été écrite par un témoin de visu.
Un des prétendus amis de Camille, Villatte, un des jurés de Robespierre et qui, sur la prière de Desmoulins auquel il supposait sans doute quelque pouvoir encore, quelqu’influence , devait dans le mois de novemlre suivant faire acquitter par le jury révolutionnaire deux prévenus auxquels s’intéressait Camille ; Villatte, disons-nous, raconte dans des mémoires qu’il écrivit en prison après la réaction thermidorienne, le désespoir auquel se livrait Desmoulins pendant les dernières heures du procès des Girondins. Cette scène est déchirante et pleine d’intérêt.
« Camille était assis près du banc des jurés » ; écrit Villatte.
« Ceux-ci revenant des opinions , Camille s’élance pour parler à » Antonelle qui rentrait l’un des derniers. Surpris de l’altération v de sa figure, il lui dit assez haut : Ah ! mon Dieu , je te plains » bien! Ce sont des fonctions bien terribles! Puis entendant la » déclaration du jury ils se jette tout à coup dans mes bras,
» s’agitant, se tourmentant: Ah! mon Dieu , ah ! mon Dieu,
» c’est moi qui les tue; c’est mon Brissot dévoilé / Ah! mon » Dieu, c’est moi qui les lue ! A mesure que les accusés rentrent » pour entendre leur jugement, les regards se tournent vers » eux ; le silence le plus profond régnait dans toute la salle.
» L’accusateur public conclut à la peine de mort. L’infortuné » Camille, défait, perdant l’usage de ses sens, laissait échapper
» ces mois : je m’en vais, je m'en vais, je veux m’en aller, et il » ne pouvait sortir. A peine le mol : mort, est prononcé, Brissot y> laisse tomber ses bras et sa tête se penche subitement sur sa r poitrine. Gensonné, pâle et tremblant, demande la parole sur » l’application de la loi et prononce des mots que l’on n’entend » pas. Boileau étonné , élevant en l’air son chapeau , s’écrie :
» je suis innocent, et se tournant vers le peuple avec véhémence,
» il l’invoque; les accusés se lèvent spontanément. Nous sommes » innocents; peuple, on vous trompe, s’écrient-ils. Le peuple » reste immobile ; les gendarmes les forcent à se rasseoir. Valazé » tire de sa poitrine un stylet et se l’enfonce dans le cœur; il » tombe renversé et il expire. Sillery laisse tomber ses deux » béquilles en s’écriant, le visage plein de joie et en se frottant » les mains : C’est le plus beau jour de ma vie. L’heure avancée » de la nuit, les flambeaux allumés, les juges et le public fatigués » d’une longue séance, car il est minuit, tout donnait à cette «scène un caractère sombre, imposant, terrible; la na’.ure » souffrait dans toutes ses affections ; Camille Desmoulins se » trouvait plus mal. «
Regrets tardifs et impuissants! Quand on lui apprit les détails de l’exécution du 51 octobre, Camille s’écria que le comité de salut public meHait. la Convention en coupe réglée. Le mot était d’une effrayante justesse; mais pourquoi ne pas s’être allié avec la Gironde comme elle le proposait le 51 mai, au lieu de l’envoyer à sa perte, au lieu de s’exposer à pleurer inutilement sur elle? Que n’écrasait-il pins tôt, comme il va le faire bientôt et vainement, la Montagne de ses sarcasmes, de ses accusations, de ses colères? Versatile, inconstant, tiraillé en tout sens par ses inspirations prime-sautières , que ne sut-il vouloir, être fort? en était-il capable? entrer sans hésiter dans la bonne voie, sans avoir essayé de tous les sentiers détournés et dangereux ?
Le chroniqueur Montgaillard a écrit: « L’on a vu entre les
» mains de Camille Desmoulins, alors fanatique admirateur et
î complice de l'incorruptible Robespierre, une liste de pros-
» cription envoyée à ce dernier par un personnage de l’émigra-
* lion. Los noms los plus respectables y étaient dénoncés; les » personnages les plus'remarquables par leur attachement aux
* principes constitutionnels y étaient inscrits. Deux condisciples » de Camille Desmoulins au collège Louis-le-Grand, qui existent » encore et qui jouissent d’une liante réputation de loyauté, ont » vu aussi ces listes de proscription envoyées de l’étranger, et
* l’on pourrait ici invoquer leur témoignage, si l’honneur ne » faisait un devoir de taire leur nom. »
Ce sont là des contes à dormir debout. Il est assez de reproches à faire à Camille sans encore lui adresser celui d’avoir vendu et livré sa conscience à un parti qu’il ne poursuivit que trop de ses écrits. Calomnier ses adversaires, même des adversaires politiques, est une mauvaise action d’abord, une maladresse ensuite. A force d’exagération on s’expose à ne plus être cru, et à les rendre intéressants. Camille, en prêchant la République, obéissait à une impulsion directe et énergique de sa conscience qui se trompa de route: au moins, c’est là notre avis. Mais c'est parce qu’il était mu par une conviction, — qu’on l’appelle criminelle ou exagérée, c’est toujours une conviction, — c’est parce qu’il agit avec conscience qu’il mérite dans l’histoire une place que ne lui assurerait pas son talent seul. Par son mépris des vengeances personnelles, Camille était mal placé dans la Montagne; ses instincts de modération lui marquaient son rang parmi les Girondins et les modérés, qu’il se repentit trop tard d’avoir combattus, quand il reconnut qu’il s’était mépris sur eux et qu’il avait imprudemment porté secours à ceux avec lesquels il ne s’était jamais trouvé en communication
d’idées.
A partir de la mort des Girondins, Camille Desmoulins a complètement changé de système. Il est entré à pleines voiles dans les eaux de la réaction. Même à la tribune des Jacobins à l’oreille desquels il était dangereux de faire parvenir les accents de la raison , il se hasarde à heurter en face la popularité au profit de la vérité. Un jour , on s’occupait des moyens de se procurer du pain et des armes. Un énergumènc , qui avait été à Saint-
Domingue secrétaire du mulâlreRigaud, prononça cette harangue digne de Caraïbes cannibales :
« Désarmés! c’est dans la bourse des aristocrates que nous » en trouverons pour les immoler jusqu’au dernier. Si le pain » manque, nous les tuerons, nous les salerons et nous les man- » gérons. Citoyens, à Saint-Domingue, un noir, chef de bande,
» qu’on avait surnommé Viandp, à Plane , assurait que rien n’é- » tait plus délicat que la chair humaine. A son exemple, j’en ai » usé et j’ai trouvé qu’il avait raison. Ces noirs, que l’on dit si » peu avancés , nous ont donné là une leçon de civilisation. Au » besoin , sachons les imiter. Mourir de faim au milieu de l’a- » bondancedes champs de bataille , c'est absurde. »
« Citoyen , » répliqua Desmoulins, « ce que tu dis là n’est pas > très fraternel. Le pain manque, c’est vrai ; mais je demande » que la proposition soit ajournée jusqu’au moment où la disette » ne nous laissera plus l’option entre des croûtes de pâté et la » chair des aristocrates. »
Cette exagération et cette ironie mirent fin à celte horrible discussion. On sent que ce n’est déjà plus là l’homme qui disait au club que la société était divisée en .deux sortes de gens : les Messieurs et les Sans-culottes : ceux-ci auxquels il fallait prendre leur bourse, ceux-là à qui il. fallait donner des armes.
Nous touchons au moment où naquit le Vieux Cordelier. Les mémoires du temps nous apprennent comment la création de ce journal fut résolue. Il y avait quelques mois déjà que le projet en avait été débattu entre Danton et Desmoulins qui paraissait hésiter. Danton, Souberbielle et Camille se désolaient et s’effrayaient de tout ce sang que versait le trop docile iribunal révolutionnaire. « Que puis-je , moi?» dit Souberbielle; «je ne » suis qu’un patriote obscur. Ah! si j’étais Danton ! — « Danton » dort; tais-toi ! » répliqua Danton d’une voix, sombre ; « il se » réveillera quand il en sera temps. Tout cela commence a me » faire horreur. Je suis un homme de révolution ; je ne suis pas. » un homme de carnage. Mais toi, Camille, pourquoi gardes- tu * le silence? » — « Moi,.» fit Camille avec exaltation ; » j’en suis.
* las, du silence*! la main me pèse ; j’ai quelquefois envie d’ai- » guiser ma plume en stylet et d’en poignarder ces misérables. » Qu’ils y prennent garde! Mon encre est plus indélébile que leur > sang. Elle tache pour l’immortalité! — « Commence donc dès » demain ! » s’écria Danton. C’est toi qui as lancé la révolution ; » c’est à toi de l’enrayer. » — Camille quitta ses amis sur cette parole pour tailler sa plume et écrire sa nouvelle et dernière œuvre. M. de Lamartine, qui emprunte cette scène aux documents du temps , en fixe la date aux premiers jours de janvier 4 794. C’est une erreur. Les entretiens de Sèvres, où Danton, Camille, Fabre d’Eglantine , Bourdon de l’Oise, inaugurèrent la réaction au choc des verres, à la lumière des flambeaux, au jet éblouissant des pensées de Danton illuminées de toute la verve de Desmoulins ; ces dîners et la conversation de Souberbielle précédent l’année 1794 et la naissance du Vieux Cor délier .
Ce fut le 5 décembre 1793 (quintidi de la deuxième décade de frimaire an 2,) que Camille Desmoulins publia son premier numéro du Vieux Cordeher , journal qui parut à intervalles inégaux et n’eut que six numéros, le dernier daté du 50 décembre 1793 (10 nivôse an 2. ) Le septième , qui porte, dans l’édition de M. Malton, la date du 3 février 1794 (quintidi pluviôse, deuxième décade), ne parut pas; nous en chercherons la raison.
En parlant de l’époque où fut publié le Vieux Cordelier , M. Matton , dans sa notice sur Camille Desmoulins , a commis deux erreurs matérielles qu’il importe essentiellement de relever. Il avance d’abord que ce fut au mois de mars 1794 que Camille reprit « la plume de journaliste quil avait quittée depuis qu'il ne » pouvait faire l'éloge de Robespierre et qu’il créa le Vieux Cor- » delier. » Il ne faut que ouvrir un calendrier révolutionnaire pour voir que le 15 frimaire an 2 , correspond au 5 décembre 1793 (style esclave.) Nous montrerons ensuite comment Camille fit plus d’une fois l’éloge de Robespierre, et, soit conscience, soit frayeur, encensa son ancienne idole.
M. Matton prétend encore que Desmoulins fut arrêté avant d’avoir envoyé à l'imprimeur l’épreuve corrigée de son septième
numéro. Or, celle epreuve est datée de quintidi pluviôse , 2e décade (3 février 1794), et Camille ne fut arreté que le 31 mars suivant. L’auteur eut plus de temps qu’il ne fallait pendant ces deux mois pour revoir une épreuve.
Camille s’occupait d’écrire une histoire de la révolution, quand les nécessités de son parti et de sa propre défense contre les ignobles et incessantes insultes dont l’abreuvait l’infame Hébert dans les colonnes de son Père Duchène , le forcèrent à rentrer dans la périlleuse carrière du journalisme. Bien que la création de ce journal fût entrée comme moyen de réaction dans le plan de conspiration des Danlonistes, c’est plutôt là un mémoire que Camille écrit pour Camille, un plaidoyer personnel, un pamphlet contre ses ennemis particuliers et intimes, qu’un journal proprement dit et surtout un journal départi, d’opinion, où l’auteur se sacrifie à sa faction derrière laquelle toute' son individualité disparaît, à laquelle il se sacrifie, en faveur de laquelle il discute, condamne et exécute les principes qu’elle repousse. Ici , le moi apparaît à chaque phrase. L’intérêt du parti n’est traité qu’en seconde ligne. Il faut reconnaître aussi, pour expliquer cette constante apparition du moi , que Desmoulins, placé par les siens à l’extrême avant-garde, avait nécessairement, fatalement, appelé sur lui l’attention de la Montagne, personnifiait admirablement l’esprit de résistance et devait supporter les premières et les plus furieuses attaques.
Pour n’en donner qu’une première preuve , nous allons conduire nos lecteurs à une séance des Jacobins. Le 1er frimaire , Robespierre demande « qu’il soit fait un scrutin épuratoire à la » tribune, pour reconnaître et chasser tous les agents des puis- » sances étrangères qui se seraient introduits dans cette So- » ciété.» Le 6 frimaire, (26 novembre 1793), le farouche Hébert, qui se sent menacé par Robespierre, paie d’audace et rappelle au club qu’il doit bientôt s’occuper du scrutin épuratoire de ses membres. « Les intrigants fourmillent partout, » dit-il; « le mal » presse; il faut que, séance tenante, la société arrête le mode » de cet épurement. »
Camille Desmoulins se lève et demande que toute la Société soit appelée à voter et non un comité qui agirait en secret . « Quand un homme est proscrit par l’opinion publique, » ré- * pond*il à Hébert; « il esta moitié chemin de la guillotine. Or, » l’opinion des Jacobins est celle de tous les bons républicains. » Il ne serait pas juste de confier à un comité secret, à un petit » nombre d’hommes le droit d’en exclure un autre de la Société. *» Je demande que le scrutin ait lieu à la tribune et non dans » un comité. »
Il se doutait déjà que le scrutin épuratoire le désignerait bientot aux baisers de la guillotine, ainsi qu’il le pronostiquait hautement.
Voici comment on procéda à cette épuration dont les conséquences étaient ou une reconnaissance publique d’un entier civisme, ou une déclaration de suspicion et une exclusion qui précédaient toujours la sentence du tribunal révolutionnaire. Le président prenait le tableau où étaient inscrits les noms des sociétaires et proclamait un certain nombre de ces noms ; c’étaient sur ceux-là qu’on procédait à l’opération de l’épurement. Prenait la parole celui qui s’opposait ou concluait à la réception.
Le 1er décembre, (11 frimaire,) il ne s’agissait point encore du vole à émettre sur Camille, quand un clubiste, nommé Deschamps, après avoir réclamé l’expulsion d’un sociétaire, demanda, en raison d’une absence qui ne lui permettrait pas d’assister aux séances suivantes, l’autorisation de présenter « ses » observations sur différents autres membres, » et de suite il entama contre Camille Desmoulins l’action où s’engageraient bientôt tant d’autres de ses ennemis. « J’accuse, » dit-il , « Ca- » mille Desmoulins comme un homme qui, ayant bien servi la » révolution, a fini par être on ne peut pas plus indifférent sur » ses progrès. »
C’est probablement à cette première attaque que Camille répond dans son premier numéro du Vieux Cordeher , quand il dit en s’adressant à Pi Lt : « Tu as vu que tu échouerais éternellement, si tu ne t’attachais à perdre dans l’opinion piK
» blique ceux qui, depuis cinq ans, ont déjoué tous les pro* » jets. Tu as compris que ce sont ceux qui l’ont toujours vaincu » qu’il fallait vaincre; qu’il fallait faire accuser de corruption » précisément ceux que tu n’avais pu corrompre, et d’attiédis- » sement ceux que tu n’avais pu attiédir. »
A part cette insinuation toute personnelle, ce numéro n’offre rien d’intéressant qu’un passage où l’auteur s’indigne à la pensée que sa plume, arrêtée par la Terreur, n’oserait pas revendiquer pour elle la liberté, la prétendue liberté des Anglais qui cependant n’ont pas la liberté indéfinie de la presse. « Voyez, » s’écrie-t-il, « avec quelle hardiesse le Morning Chronicle attaque » Pilt et les opérations de la guerre! Quel est le journaliste, en » France, qui osât relever les bévues de nos comités, et des géné- » raux, et des Jacobins, et des ministres, et de la Commune, » comme l’opposition relève celle du ministère britannique? Et » moi Français, moi, Camille Desmoulins, je ne serais pas » aussi libre qu’un journaliste anglais ! Je m’indigne à celte » idée. Qu’on ne dise pas que nous sommes en révolution* et » qu’il faut suspendre la liberté de la presse pendant la révolu-
> tion. Est-ce que l’Angleterre, est-ce que toute l’Europe n’est » pas aussi en état de révolution? Les principes de la liberté de » la presse sont-ils moins sacrés à Paris qu’à Londres, où Pitt » doit avoir une si grande peur de la lumière ? Je l’ai dit il y a » cinq ans : ce sont les fripons qui craignent les réverbères. » Est-ce que, lorsque d’une part la servitude et la vénalité lien- » dront la plume, et de l’autre, la liberté et la vertu , il peut y » avoir le moindre danger que le peuple, juge dans ce combat, » puisse passer du côté de l’esclavage? Quelle injure ce serait » faire à la raison humaine, que de l’appréhender! Est-ce que i la raison peut craindre le duel de la sottise? Je le répète, il » n’y a que les contre-révolutionnaires, il n’y a que les traîtres, d il n’y a que Pilt, qui puissent avoir intérêt à défendre , en » France, la liberté même indéfinie de la presse ; et la liberté, la » vérité, ne peuvent jamais craindre l’écriloire de la servitude
» et du mensonge. »
Camille proclame alors qu’il va déclarer la guerre à l’intrigue, aux méchants , sans crainte comme sans relâche. « Que les bons » citoyens," écrit-il, « ne craignent point les écarts etl’intempé- » rance de ma plume. J’ai la main pleine de vérités, et je me » garderai bien de l’ouvrir en entier ; mais j’en laisserai échapper » assez pour sauver la France et la République une et indi- » visible.
» Mes collègues ont tous été si occupés et emportés par le » tourbillon des affaires, les uns dans des comités, les autres » dans des missions, que le temps leur a manqué pour lire, je » dirai presque pour méditer. Moi qui n’ai été d’aucune mis- » sion, d’aucun comité où l’on eut quelque chose à faire; qui, » au milieu de cette surcharge de travaux de tous mes collègues » montagnards pour l’affermissement de la République, ai com- » posé, presque à moi seul (qu’ils me passent l’expression), » leur comité de lecteurs et de penseurs, me sera-t-il permis, » au bout d’un an, de leur présenter le rapport de ce comité, » de leur offrir les leçons de 1 histoire, le seul maître, quoi qu’on » en dise, de l’art de gouverner, et de leur donner les conseils » que leur donneraient Tacite et Machiavel, les plus grands po- » litiques qui aient jamais existé? »
Ce début était bien hardi et paraissait promettre bien des scandales, bien des révélations, bien des attaques. La Montagne s’en émut, ainsi que de l’attention immédiatement soulevée par la témérité de Desmoulins dont le premier numéro se vendit à un nombre incroyable de feuilles; on dit que son journal se lira jusqu’à cinquante mille exemplaires. Robespierre, étonné, voulut voir son ancien ami , l’avertir du danger qu’il courait, le prévenir qu’il assumait sur lui une effrayante responsabilité , lui donner des conseils. Il fut convenu entre eux, le fait est historique et se contatera publiquement tout-à-l’heure, que Desmoulins soumettrait à Robespierre, avant de les confier à l’imprimeur, les épreuves de chacun de ses numéros.
Aussi cette influence de Robespierre se reconnaît-elle parfaitement dans le numéro 2 du Vieux Cordelier , publié le 40 dé-
cembre (20 frimaire. ) Robespierre redoutait moins alors les Dantonistes que les Exagérés, Danton que Hébert. Il avait résolu d’en finir tout d’abord avec les Héberlistes, qui lui avaient servi de moyen , s’étaient usés à déblayer le terrain pour lui , mais paraissaient commencer à comprendre qu’il les avait exploités et complotaient sa perte. Camille, dirigé par Robespierre, attaque, au profit de celui-ci qu’il comble d’éloges , les exagérés et leurs excès. Ii les appelle hypocrites de patriotisme, aristocrates dans l’Assemblée. Il leur reproche de proscrire et de persécuter tous les cultes. Il regrette d’avoir autrefois loué Marat. Il raille Anacharsis Cloolz qui , « plus patriote que Robespierre, plus philo- » sophe que Voltaire, sériait de cette maxime si vraie : Si Dieu » n’existait pas, il faudrait l’inventer; » et qui força l'évêque Gobel, « qu’il courut un jour réveiller à onze heures du soir, à » se déprêtriser solennellement le lendemain à la barre de la » Convention. » Robespierre, qui préparait la reconnaissance et le culte d’un Etre Suprême, aurait écrit ce numéro du Vieux Cordelier qu’il ne l'eut point autrement écrit. Aussi n’osons-nous blâmer ce jugement sévère que cette conduite de Camille dicte à MM. Bûchez et Roux et qu’ils ont consigné dans leur Histoire parlementaire de la Révolution fiançai se :
« Camille , homme sans convictions et sans caractère , grand » coureur de repas et ami de quiconque était son hôte ou son » commensal, comprit que si la sévérité du Comité de salut pu- » blie n’était point contredite et tempérée, il ne larderait pas à » avoir avec lui un démêlé fâcheux. Imitateur très spirituel du i> style, du scep:icisme et de la fausse bonhomie de Montaigne', t> il cachait avec beaucoup d’art, sous l’aveu plein d’abandon de » peccadilles très vénielles, des fautes très répréhensibles chez « un représentant du peuple. Mû par l’instinct de son propre » danger et monté par Danton et par Fabre d’Eglanline, il écri- » vit son Vieux Cordelier. Camarade de collège de Robespierre o et son prôneur enthousiaste pendant la révolution, les Daoto- » nisles fondaient un grand espoir sur cet intermédiaire pour
, fléchir et amollir C incorruptible. Sans des imprudences capi- * laies, ils auraient peut-être réussi à se sauver. »
A celle semence sévère , souvent injuste,.! ne manque que la reconnaissance d'un mérite qu'on ne peut contester :a Desmoulins : celui d'avoir osé le premier saisir corps a corps un paru très-puissant, très-dangereux et qui avait pour triompher presque autant de chances alors que Robespierre et ses amis. Mais, comme M. de Lamartine, MM. Bûcher, et Roux avaient entrepris l'œuvre difficile de la réhabilitation, de la glorification delîobespierre, et, pour le faire apparaître avec plus de grandeur, i s diminuent la taille de ses adversaires et lui ont sacrifie comp e-
tement et Danton et Desmoulins. , , r
Avant de continuer l'analyse du remarquable journal de Camille , il nous faut donner quelques explications sur la seance où les Jacobins , occupés de leur épuration, votèrent 1 admission de Desmoulins. Son ami Fabre d’Eglantine venait d’etre reçu sans conteste ; le club était dans un de ses bons jours. Cam.l e fut appelé à la tribune et interpellé, d’abord sur ses liaisons avec le général Dillon dont il avait pris la défense, sur la dénonciation ensuite faite contre lui par Deschamps , relativement au propos que Camille aurait tenu au tribunal révolutionnaire au moment où les Girondins venaient d'être condamnés. On lui demanda si vraiment il avait dit que c'était là de véritables repu-
blicains et qu’ils mouraient én Brutus.
Nous regrettons de ne pouvoir cacher que, courageux chez lui et la plume à la main, Desmoulins se montra misérable et tremblant à la tribune. 11 renia presque son amitié avecDdlon et prétendit « qu’il avait bien fallu qu’il le vît dans sa prison. » Autrefois il avait cru reconnaître de grands talents dans cet homme de guerre ; mais, trompé sur son compte depuis trois mois , il n’avait plus parlé de lui ni en bien , ni en mal.
« A l’égard du mouvement de sensibilité, » dit-il ensuite, « que * j’ai fait paraître lors du jugement des vingt-deux, je déclare »» que ceux qui me font ce reproche étaient loin de se trouver » dans la même position que moi. Je chéris la République; je
» l’ai loujoars servie, mais je me suis trompé sur beaucoup » d’hommes tels que Mirabeau , les Lameth , etc., que je croyais » de vrais défenseurs du peuple, et qui néanmoins ont fini par » trahir ses intérêts. Une fatalité bien marquée a voulu que de » soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage il ne » me reste que deux amis, Robespierre et Danton. Tous les an- » très sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre étaient sept » d’entre les vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc » bien pardonnable dans cette occasion ; cependant j’atteste n’a- » voir pas dit : Ils meurent en républicains , en Br ut us ; j’ai dit : » Ils meurent en i ëpublicain s \ mais républicains fédéralistes : » car je ne crois pas qu’il y eût beaucoup de royalistes parmi •> eux.
» J’ai toujours été le premier à dénoncer mes propres arnis ; » du moment où j’ai vu qu’ils se conduisaient mal, j’ai résisté » aux offres les plus brillantes, et j’ai étouffé la voix de l’amitié » que m’avaient inspirée de grands talents. •»
Un sociétaire prit en pitié toute cette honteuse misère et proposa, puisque Desmoulins venait d’avouer ingénuement qu'il avait mal choisi ses amis, de lui prouver, en l’accueillant avec empressement , que les Jacobins savaient mieux choisir les leurs.
Robespierre avait encore besoin de Camille et de Danton , celui-ci qu’il avait fait recevoir après avoir échangé avec lui le baiser de Judas, celui-là qu’il croyait bien employer à la ruine desHébertistes, avant de les sacrifier tous deux à son ambition. 11 vint puissamment en aide à Camille, mais après lui avoir adressé de dures et magistrales paroles d’admonestation. «Il faut, » dit-il , < considérer avec Camille Desmoulins ses vertus et ses faiblesses. » Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours > républicain, on l’a vu successivement l’ami des Lameth , de » Mirabeau, de Dillon ; mais on l’a vu aussi briser ces mêmes » idoles qu’il avait encensées. Il les a sacrifiées sur l’autel qu’il » leur avait élevé, aussitôt qu’il a reconnu leur perfidie. En un » mot, il aimait la liberté par instinct et par sentiment, et n’a.
» jamais aimé qu’elle, malgré les séductions puissantes de tous
* ceux qui la trahissent.
» J’engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière, mais » à n’ètre plus aussi versatile , et à tâcher de ne plus se tromper » sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la » scène politique. »
« De nombreux applaudissements annoncent l'admission de » Camille Desmoulins, » lisons-nous au Moniteur.
Détournons nos regards de celte triste page; un spectacle plus attrayant force noire attention.
Tout le troisième numéro du V ’ieux C ordelcer , qui parut le 15 décembre 1795, est un chef-d’œuvre de courage, de pensée et de style. Jamais Camille ne s’est élevé à cette hauteur de conception. Une fois dans sa vie, une sainte inspiration l’a conduit au sublime. La vérité avec ses sévères révélations, avec ses vertueux enthousiasmes , lui a été plus utile pour sa gloire que les paradoxes à la façon de Voltaire , que les railleries , que tout son esprit, que toute sa verve des mauvais jours.
Camille Desmoulins veut porter le coup suprême au Terrorisme qui sévit alors dans toute son exagération de violence, dans toute sa rage ; il veut le dénoncer à l'indignation des bons citoyens. Il va le peindre à grands traits dans un accès d’héroïque imprudence. C est sons le voile transparent de la tyrannie des empereurs romains qu’il va esquisser la tyrannie des diverses fractions de la Montagne et composant cet horrible ensemble connu dans l’histoire sous le nom de la Terreur. C’est Tibère, c’est Néron, c’est l’ignoble Claude dont sa satire emprunte les noms; c’est Robespierre , c’est Hébert qu’il expose au pilori. « Je préviens que d’un bout à l’autre, ce numéro n’est qft’une » traduction littérale des historiens , » écrit-il dans une note. » J’ai cru inutile de le surcharger des citations. Toutefois, au » risque de passer pour pédant, je citerai parfois le texte, afin » d’ôter tout prétexte à la malignité d’empoisonner mes phrases
* et de prétendre ainsi que ma traduction d’un auteur mort il y v a quinze cents ans est un crime de contre-révolution. Voici le
» passage: Tacite. Annales, liv. 1 , chap. 72. Nam leyemmajes- » fa-'rs reduxerat , cui vomen apud vein es idem , sedalia injudi-
* ciuin veniebant : si quis prodit ione exercitum . aut plebem se- » dit i om bus , dent que male grslâ JRepublicâ majeslatem populi » romani miniusset . N ad a arguebanlur , dicta rrnpunè erani. » Vrinius Auc/usius coguitioneni de famosis libellis specie legis » ejus traclavif. »
Mais personnelle s’y méprendra, ni Hébert, ni Robespierre , ni la Convention, ni Barrère, le rapporteur inféodé de tous ceux (pii triomphent.
« Vous comptez, » dit Camille à son lecteur, « sur la fran- » cliise de ma plume, et vous vous faites un malin plaisir de la *> suivre esquissant fidèlement le tableau de ce dernier semestre; » mais je saurai tempérer votre joie et animer les citoyens d’un » nouveau courage. Avant de mener le lecteur aux Brotteaux et » sur la place de la Révolution (1) , et de les lui montrer inondées » du sang qui coula, pendant six mois, pour l’éternel afïVan- » chissement d’un peuple de vingt-cinq millions d’hommes et » non encore lavées parla liberté et le bonheur public, je vais » commencer par reporter les yeux de mes concitoyens sur les » règnes de César et sur ce fleuve de sang. •>
Et de suite il entre en matière en s’écriant :
«• Après le siège de Pérouse, disent les historiens, malgré la » capitulation, la réponse d’Auguste fut : Il vous faut tous périr.
* Trois cents des principaux citoyens furent conduits à l’autel » de Jules-César, et là, égorgés le jour des Ides de Mars; après » quoi le reste des habitants fut passé pêle-mêle au fil de l’épée, » et la ville, une des plus belles de l’Italie, réduite en cendres, » et autant effacée qu’Herculanum de la surface de la terre. » 11 y avait anciennement à Rome, dit Tacite, une loi qui spéci- » fiait les crimes d’état et de lèse-majesté, et portait peine capi-
(1) Les Brotteaux, place de Lyon où l’armée révolutionnaire égorgeait en niasse les énergiques fédéralistes défenseurs de la ville. La place delà Révolution où, chaque jour, la sainte guillotine abattait les têtes les plus nobles.
» taie. Ces crimes de lèse-majesté, sous la république, se rédur- » saieni à quatre sortes : si une armée avait été abandonnée » dans un pays ennemi ; si l’on avait excité des séditions ; si les » membres des corps constitués avaient mal administré les affai- » reset les deniers publics; si la majesté du peuple romain » avait été avilie. Les empereurs n’eurent besoin que de quelques » articles additionnels à cette loi pour envelopper et les citoyens » et les cités entières dans la proscription. Auguste fut le pre- » mier extendeur de cette loi de lèze-majesié, dans laquelle il » comprit les écrits qu’il appelait contre-révolutionnaires. » Sous ses successeurs et bientôt, les extensions n’eurent plus » de bornes, dès que des propos furent devenus des crimes » d’état; de là, il n’y eut qu’un pas pour changer en crimes * les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs,
» le silence même.
* Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre- » révolution à la ville de Nursia , d’avoir élevé un monument à » ses habitants morts au siège de Modène, en combattant cepen- » dant sous Auguste lui-même, mais parce qu’alors Auguste »> combattait avec Brutus, et Nursia eut le sort de Pérouse.
•> Crime de contre-révolution à Libon Drusus, d’avoir deman- »> dé aux diseurs de bonne aventure s’il ne posséderait pas un *> jour de grandes richesses. Crime de contre-révolution au » journaliste Cremutius Cordus, d’avoir appelé Brutus et Cassius » bjs derniers des Romains. Crime de contre-révolution à un > des descendants de Cassius, d’avoir chez lui un portrait de » son bisaïeul. Crime de contre-révolution à Mamercus Scaurus,
» d avoir fait une trégrédie où il y avait tel vers à qui l’on pou- » vait donner deux sens. Crime de contre-révolution à Torqua- » lus Silanus, de faire de la dépense. Crime de contre-révolution » à Petreïus, d’avoir eu un songe sur Claude. Crime de contre- «> révolution à Appius Silanus, de ce que la femme de Claude » avait eu un songe sur lui. Crime de contre-révolution à Pom •
» ponius, parce qu’un ami de Séjan était venu chercher un asile » dans une de ses maisons de campagne. Crime de contre-
» révolution d’être allé ù la garde-robe sans avoir vidé ses pos ches, et en conservant dans son gilet un jeton à la face royale,
» ce qui était un manque de respect à la figure sacrée des » tyrans. Crime de contre-révolution de se plaindre des mal- » heurs du temps, car c’était fait e le procès du gouvernement. » Crime de contre-révolution de ne pas invoquer le génie divin » de Caligula. Pour y avoir manqué, grand nombre de citoyens i furent déchirés de coups, condamnés aux mines ou aux bêtes, * quelques-uns même sciés par le milieu du corps. Crime de » contre-révolution à la mère du consul Fusius Geminus, d’avoir » pleuré la mort funeste de son fils.
» Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son » parent, si l’on ne voulait s’exposer à périr soi-même. Sous » Néron, plusieurs dont il avait fait mourir les proches allaient » en rendre grâce aux dieux ; ils illuminaient. Du moins il fal- » lait avoir un air de contentement, un air ouvert et calme. On » avait peur que la peur même ne rendît coupable.
» Tout donnait de l’ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de » la popularité, c’était un rival du prince, qui pouvait susciter » une guerre civile. Sl'idia civium in se verleret et *i multi idem » audeant, bellaiu esse. Suspect.
» FuyaiPon au contraire la popularité, et se tenait-on au coin » de son feu; cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous » avait fait donner de la considération. Quanto meta occaltior ,
> ianlo famœ adeptus. Suspect.
» Etiez-vous riche ; il y avait un péril imminent que le peuple t> ne fût corrompu par vos largesses. Aum vim atque opes Planti » principi infensas. Suspect.
» Etiez-vous pauvre ; comment donc! invincible empereur, il » faut surveiller de plus près cet homme. 11 n’y a personne d’en- » treprenant comme celui qui n’a rien. Sylla inopem , indè prœ-
> cipuam audaciam. Suspect.
» Etiez-vous d’un caractère sombre, mélancolique, ou mis en » négligé ; ce qui vous affligeait, c’est que les affaires publiques » allaient bien* Hominem bonis publicis mœshnn. Suspect.
» Si , au contraire , un citoyen se donnait du bon temps et des » indigestions , il ne se divertissait que parce que l'empereur » avait en celte attaque de goutte qui heureusement ne serait » rien; il fallait lui faire sentir que sa majesté était encore dans » la vigueur de l’age. Reddendam pro intempestiva licenha • mæstam et fune.brem nuctem quâ sentiat vivere V i tellium et im- « perare. Suspect.
• Etait-il vertueux et austère dans ses mœurs ; bon ! nouveau » Brutus, qui prétendait par sa pâleur et sa perruque de Jaco- » bin, faire la censure d’une cour aimable et bien frisée.
» cere œmulos Bruloruvn vultûs r'ujidi et Iris lis- quo tibi lasci- » i nam exprobrent. Suspect.
» Etait-ce un philosophe , un orateur ou un poète; il lui eon- » venait bien d’avoir plus de renommée que ceux qui gouver- » liaient! Pouvait-on souffrir qu’on fît plus d’attention à l’auteur, » aux quatrièmes, qu’à l’empereur dans sa loge grillée ? Virgi- » numet Rufumclaritudonominis. Suspect.
» Enfin s’était ou acquis de la réputation à la guerre; on n’en >> était que plus dangereux par son talent. Il y a de la ressource > avec un général inepte. S’il est traître, il ne peut pas si bien u livrer une armée à l’ennemi qu’il n’en revienne quelqu’un. «Mais un officier du mérite de Corbuion ou d’Agricola, s’il « trahissait, il ne s’en sauverait pas un seul. Le mieux était de » s’en défaire : Au moins, seigneur, ne pouvez-vous vous dîs- » penser de l’éloigner promptement de l’armée. Mulla rrtililari » famâ metum jecerat . Suspecta
» On peut croire que c’était bien pis si on était petit-fils ou » allié d’Auguste; on pouvait avoir un jour des prétentions au * trône. Nobilem et quod tune spectaretur e Cœsarum posteris ! i> Suspect.
» Et tous ces suspects, sous les empereurs, n’en étaient pas » quilles, comme chez nous, pour aller aux Madelonnettes, aux » Irlandais, ou à Sainte-Pélagie. Le prince leur envoyait l’ordre » de faire venir leur médecin ou leur apothicaire* et de choisir,
» dans les vingt-quatre heures, le genre de mort qui leur plai- » rait le plus. M issus cenlurio qui maluraret eum.
» C’est ainsi qu’il n’était pas possible d’avoir aucune qualité, » à moins qu’on n’en eût fait un instrument de la tyrannie, sans » éveiller la jalousie du despote et sans s’exposer à une perte cerï taine. C’était un crime d’avoir une grande place, ou d’en don- » ner sa démission; mais le plus grand de tous les crimes était > d’être incorruptible. Néron avait tellement détruit ce qu’il y » avait de gens de bien , qu’après s’être défait de Thrasea et de » Soranus, il se vantait d’avoir aboli jusqu’au nom de vertu sur » la terre. Quand le sénat les avait condamnés, l’empereur lui » écrivait une lettre de remerciement de ce qu’il avait fait périr • un ennemi de la république ; de même qu’on avait vu le tribun » Clodius élever un autel à la liberté sur l’emplacement de la i maison rasée de Cicéron, et le peuple crier : Vive la liberté !
» L’un était frappé à cause de son nom et de celui de ses » ancêtres; un autre, à cause de sa belle maison d’Albe; Valéy> rius Asiaticus, à cause que ses jardins avaient plu à l’impéra- »* trice ; Statilius, à cause que son visage lui avait déplu; et une » multitudesans qu’on en pût devinerla cause. Toranius, le tuteur, » le vieil ami d’Auguste, était proscrit par son pupille sans qu’on » sût pourquoi, sinon qu’il était homme de probité et qu’il aimait » sa patrie. Ni la prélure , ni son innocence ne purent garantir » Quintus Gellius des mains sanglantes de l’exécuteur; cet Au- » guste dont on a vanté la clémence, lui arrachait les yeux de d ses propres mains. On était trahi et poignardé par ses esclaves, » ses ennemis; et si l’on n’avait point d’ennemi, on trouvait » pour assassin un hôte, un ami, un fils. En un mot, sous ces » règnes, la mort naturelle d’un homme célèbre, ou seulement » en place, était si rare , que cela était mis dans les gazettes » comme un évènement, et transmis par l’historien à la mémoire » des siècles. « Sous ce consulat, dit notre annaliste, il y eut un » pontife , Pison, qui mourut dans son lit; ce qui parut tenir du ï prodige. »
» La mort de tant de citoyens recommandables semblait une
» moindre calamité que l’insolence et la fortune scandaleuse de » leurs meurtriers et de leurs dénonciateurs. Chaque jour , le » délateur sacré et inviolable faisait son entrée triomphale dans » le palais des morts, et recueillait quelque riche succession. » Tous ces dénonciateurs se paraient des plus beaux noms, se » faisaient appeler Colta , Scipion , Régulus , Cassius, Severus. » La délation était le seul moyen de parvenir , et Régulus fut fait » trois fois consul pour ses dénonciations. Aussi tout le monde » se jetait-il dans une carrière de dignités si large et si facile, et » pour se signaler par un début illustre, et faire ses caravanes » de délateur, le marquis Serunus intentait une accusation de » contre-révolution contre son vieux père, déjà exilé; après » quoi il se faisait appeler fièrement Brut us.
» Tels accusateurs, tels juges. Les tribunaux , protecteurs de » la vie et des propriétés , étaient devenus des boucheries où ce » qui portait le nom de supplice et de confiscation n’était que » vol et assassinat.
» S’il n’y avait pas moyen d’envoyer un homme au tribunal ,
» on avait recours à l’assassinat et au poison. Celer, (Elius, la fa- » meuse Locuste, le médecin Anicet, étaient des empoisonneurs » de profession , patentés, voyageant à la suite de la cour, et » une espèce de grands officiers de la couronne. Quand ces demi-
» mesures ne suffisaient pas, le tyran recourait à une proscrip- » lion générale. C’est ainsi que Caraealla , après avoir tué de ses » propres mains son frère Géta, déclarait ennemis de la républi- » quêtons ses amis et ses partisans , au nombre de vingt mille; » et Tibère , ennemis de la république tous les amis et les pani- > sans de Séjan , au nombre de trente mille. C’est ainsi que » Sylla, dans un seul jour, avait interdit le feu et l’eau à soixante- » dix mille Romains. Si un lion empereur avait eu une cour et » une garde prétorienne de tigres et de panthères, ils n’eussent » pas mis plus de personnes en pièces que les délateurs, les af- » franchis, les empoisonneurs et les coupe-jarrets des Césars; i. car la cruauté causée par la faim cesse avec la faim, au lieu » que celle causée parla crainte, la cupidité et les soupçons
» des tyrans, n’a point de bornes. Jusqu’à quel degré d’avilisse- » ment et de bassesse l’espèce humaine ne peut-elle pas des- » cendre? Quand on pense que Rome a souffert le gouvernement » d’un monstre qui se plaignait que son règne ne fut point signalé » par quelque calamité, peste, famine, tremblement de terre; » qui enviait à Auguste le bonheur d’avoir eu , sous son empire, » une armée taillée en pièces, et au règne de Tibère, les désas- » très de l’amphithéâtre de Fidènes , où il avait péri cinquante » mille personnes; et, pour tout dire en un mot, qui souhaitait » que le peuple romain n’eût qu’une seule tête, pour le mettre » en masse à la fenêtre! »
Tous ces crimes, toutes ces abominations, Camille Desmoulins les attribue à la royauté. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! C’est là une de ces nécessités de position , une de ces pr écautions oratoires, qui n’ont de mystères pour personne. Pérouse, c’est Lyon dont les massacres ne trouvent nulle part d’équivalent dans le passé. Le portrait de Cassius qui compromet son petit-fils, c’est l’histoire des portraits de nos rois compromettant les malheureux qui ne les ont pas portés aux feux de joie des fêtes patriotiques. Se plaindre des malheurs des temps a perdu plus de citoyens sous l’affreux régime de 93 que sous tous les empereurs romains à la fois. « Un citoyen avait-il de la popularité, c’était » un rival du prince et qui pouvait susciter une guerre civile. » Si Tacite a écrit cette pensée traduite par Camille, Tacite avait pr édit le sort de Dumouriez, de billon, de Biron , de Custines, qui ont menti aux traditions de loyauté, se sont condamnés à vaincre les ennemis de la république , les ami de leur roi, et ont été dévorés par la Montagne qui les jalousait. Les riches sous les tyrans ont-ils couru plus de dangers que sous la République? qu’on le demande au savant et millionnaire fermier-général La* voisier, pour ne citer qu’un seul exemple. Et les philosophes? Condorcet répondra pour eux. La Gironde, ce sont les orateurs conduits au supplice. Roucher , Chénier, ce sont les poètes dont parle Camille, qui peut-être a songé à lui-même en frémissant. C’est sans nul doute son affaire avec les Jacobins lui reprochant
d’avoir dit que les Girondins étaient morts martyrs , en hommes de courage, qu’il a eu en vue dans cette phrase: «Crime de contre- » révolution au journaliste Cremutius Cordus d’avoir appelé » Brutus et Cassius les derniers des Romains. » Et la délation? et la trahison des amis, des hôtes, en quel temps fut-elle mieux qu’pn 1795 honorée , commandée parla loi? « Un homme mou- » rut dans son lit, ce qui parut tenir du prodige. » Qu’on nous cite un homme de quelque valeur qui soit mort autrement que sur l'échafaud.
Et cette dernière phrase : « Quand on pense, pour tout dire en » un mot que Rome a souffert le gouvernement d’un monstre » qui souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une seule tête, » pour le mettre en masse à la fenêtre ! » N’esl-ce pas un mot digne de 1795, de Marat? un mot qui, s’il n’a pas été littéralement prononcé, a été , ce qui est pire, presqu’à la lettre réalisé!
Sous la transparence de l’allégorie, chacun se reconnut. Il n’y eut jamais place pour la négation , même un seul instant. Le 6 nivôse (jeudi 28 décembre 1795), Barrère, au nom du Comité de salut public, voulut répondre à la tribune aux attaques indirectes de Camille Desmoulins. « Je viens, » dit-il, dans un de ces dis- » cours qu’on appela des Carmagnoles, « je viens , au milieu de » nos victoires sur nos ennemis extérieurs, vous proposer d’en » emporter une autre sur nos ennemis de l’intérieur. L'aristo- » cratie, » — • Camille Desmoulins accusé d'aristocratie! — « nous accuse d’injustice, parce que les aristocrates ne sont pas » libres d’arrêter nos succès ! ®
Alors Barrère justifie et innocente la loi des suspects. Paragraphe par paragraphe, il prend, sans le nommer , le troisième numéro du Vieux C or delier, le combat, le terrasse. On demande où sont les suspects! « Les généraux traîtres, les députés par- » jures, les fédéralistes incorrigibles, l’intrigue, le faux patrio- » lisme , la trahison, l’étranger étaient partout. » Les suspects! ils commandaient nos armées; c’est Biron, c’est Dillon. Ils réchauffaient ou attiédissaient à leur gré la Vendée; c’est Ronsin.
Ce sont les nobles, ce sont les ouvriers prévaricateurs , ce sont des femmes mûres. Ce sont les magistrats, « ou robins. »
Les suspects ! « Je dirai » , s’écrie alors Barrère en attaquant son adversaire , « oui je dirai avec plus de raison et de poli- » tique que les écrivains périodiques qui, sans le savoir et le » vouloir peut-être, ravivent la contre-révolution et réchauffent » les cendres de l’aristocratie ; je dirai : Noble, suspect; prêtre,.
* homme de cour, homme de loi, suspect; banquier, étranger,
» agitateur connu, citoyen déguisé d’état et de forme extérieure,
» suspect; homme plaintif de tout ce qui se fait en révolution,
> suspect; homme affligé de nos succès à Maubeuge, à Dunker- » que et dans la Vendée, suspect. Oh ! la belle loi que celle qui » eût déclaré suspects tous ceux qui, à la nouvelle de la prise » de Toulon, n’ont pas senti battre leur cœur pour la patrie, et » n’ont pas eu une joie prononcée ! Que n’a-t-on pu pénétrer ce ï jour-là dans les salons dorés, dans ce que la vanitéappelle des » hôtels, dans les clubs aristocratiques, dans les cafés inciviques* » dans les groupes salariés, dans les confidences des complices » du despotisme! C’est là que les comités de surveillance eus- » sent frappé sans erreur, et incarcéré sans remords.
» De telles arrestations, » continue Barrère en revenant sur Camille, « n’eussent pas motivé une nouvelle traduction de » Tacite qui n’écrivait que contre les tyrans sans révolution et y> non contre les tyrans révolutionnaires; Tacite qui ne burinait » les traits hideux de la tyrannie que lorsque la tyrannie était » passée, et non pas lorsque nous attaquons les vieux amis, » les incorrigibles sectaires de la tyrannie.... Je suis loin d’at-
* laquer les intentions d’un de nos collègues dont je connais le » patriotisme et les talents qui ont plusieurs fois servi la liberté. » Plus loin, faisant allusion à la lettre à Dillon , Barrère désigne clairement Camille Desmoulins qu’il appelle : « Pétitionnaire des » maisons d’arrêt, envoyé par l’aristocratie. »
Pour que personne ne se trompe à l’anonyme méprisant dans les plis duquel Barrère et le comité de Salut Public cherchent à ensevelir leur ennemi, le Moniteur publie une courte note, com-
menlaire explicatif du silence calculé gardé sur les noms propres par Barrère à la tribune. « Nous devons à nos lecteurs, » lisons-nous dans le Moniteur du 8 nivôse an 2, (28 décembre 1792) » quelques observations pour l'intelligence de cette partie du » rapport de Barère.
» Camille Desmoulins, dans un journal qu’il vient d'entre-- » prendre sous le nom de Vieux Cor de lier , s’élève avec chaleur » contre la mesure de l’arrestation des gens suspects. On a vu » avec quelque étonnement ce représentant du peuple devenir e tout à coup aussi indulgent envers les ennemis de la liberté » qu’il leur était autrefois terrible; car il faut ou prétendre qu’il » n’existe plus de contre-révolutionnaires, ou préserver de leurs » trahisons le berceau de la République, en s’assurant de leurs « personnes. Son troisième numéro a été dénoncé dans toutes » les Sociétés populaires de Paris. Ce n’est pas que nous pen- » sions que le tableau qu’il a fait, sous le titre de Traduction de » Tacite , de la tyrannie des Césars, puisse fournir aucun moyen » de parallèle avec la mesure précaulionnelle de l’arrestation » momentanée des hommes suspects. Les couleurs et les expresp sions dont il s’est servi dans la rédaction de cet article, plutôt « que les faits exposés dans sa nomenclature des victimes de la » cruauté soupçonneuse des tyrans romains, ont pu donner lieu » aux applications perfides de l’aristocratie. Mais combien il » serait nécessaire que les écrivains politiques eussent attention » de ne jamais servir la malignité de ces hommes accoutumés à » saisir avec avidité tout ce qui peut discréditer les mesures » que la prudence et la vigueur révolutionnaire commandent!
p Sans doute le Romain libre, persécuté par un tyran usurpay> teur, le préteur patriote Quintus Gelius, à qui Auguste arracha » les yeux de sa propre main, avant de le livrer au bourreau, ne » doivent pas être assimilés à l'aristocrate français condamné » par le salut public au sacrifice momentané de sa liberté; sans » doute le peuple français, exerçant enfin le droit d’une juste » méfiance contre les riches égoïstes qui l’ont si longtemps » trahi et opprimé, ne sera pas non plus comparé à Néron, quî;
» déclarait suspects , dit Desmoulins, ou condamnait à mort toii.4 » les citoyens riches, pour envahir leurs biens. Mais pourquoi » ces tableaux ont-ils été environnés par l’artiste de couleurs » qui sembleraient faites pour indiquer aux ennemis de la liberté » des points de ressemblance qui fournissent déjà un nouvel t> aliment à leurs calomnies? Il n’est pas permis d’attaquer la > pureté des intentions d’un écrivain qui n’a cessé de montrer y> un patriotisme prononcé; mais la joie que tous les hommes et » toutes les sociétés connus par leur aristocratie, ont témoignée » sur la publication des deux derniers numéros de ce journal, » qui fait en ce moment le texte de toutes les conversations, a » été le thermomètre sur lequel les patriotes ont jugé cette prot> duclion. »
Par ironie, Desmoulins, nous l’avons déjà vu, avait à l’avance protesté contre des rapprochements dont il n’avait pas eu l’idée, affirme-t-il. Evidemment, c’est là de l’ironie. C’est encore de l’ironie sanglante que ces mots par lui ajoutés à sa fulminante apostrophe: « Qu'on ne dise pas, par exemple, que, dans ce » numéro trois et dans nia traduction de Tacite, la malignité % trouvera des rapprochements entre ces temps déplorables et » le nôtre! Je le sais bien; et, c’est pour faire cesser ces rappro- » chements, c’est pour que la liberté ne ressemble pas au des- » potisme* que je me suis armé de ma plume. » — « Je n'ai s point prétendu faire d’application à personne dans ce nu- » méro, » ajoute-t-il plus loin, et il assure que ce n’est point sa faute, si les terroristes, qu’il personnifie dans Vincent et Anacharsis Clootz, que tout à l’heure il va crucifier dans la personne d’Hébert et de Ronsin, de Chaumette et de Momoro, a jugent à propos de se reconnaître à certains traits » dans les portraits qu’il vient de tracer.
Mais ce n’était pas seulement ces héros de bas étage qu’il avait voulu marquer à jamais des sillons ineffaçables du fouet de sa satire. Bien qu’il eût plusieurs fois pris la précaution de flatter Robespierre, et sans besoin de parler de lui, de pronon cer son nom , double jeu dont nous n’osons point trop le blâmer ;
bien qiéiï eût appelé sublime le manifeste de Robespierre a l’Europe, il ne se faisait pas illusion : Robespierre avait dû prendre pour lui certains passages de la prétendue traduction libre de Tacite. Nous l’avons dit: il communiquait ses épreuves à son ancien camarade de Louis-le-Grand. A la lecture muette et rapide de quelques citations, peut-être avait-il aperçu Robespierre ou fronçant ses sourcils, ou mordant ses lèvres minces, ou froissant le papier par un geste de colère promptement réprimée. Robespierre se serait-il reconnu? Tout à l’heure, aux. Jacobins, Robespierre, à qui Camille en appellera, prétendra ou qu’il n’a pas reçu communication des épreuves de tous les numéros du journal incriminé, ou qu’il n’a pas tout lu on qu’il a conseillé des rectifications, des retranchements promis et non exécutés. N’a t-il donc pas eu connaissance de ce fameux troisième numéro? Est-ce dans celui-là qu’il demandait d’importantes modifications ?
On savait si bien , en 1794, que Camille s’était perdu par ses hardies allusions de son troisième numéro, que le Conventionnel Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre après Thermidor, écrit celte phrase sléréotypée dans tous les esprits à cette époque : « Camille guillotiné pour avoir » commenté Tacite. »
Dans l’intervalle qui s’écoula entre le troisième numéro du Vieux Cordelier paru le 15 décembre 1795 , et le quatrième daté du 20 du même mois, le scandale fut extrême. Comme nous Rapprend la note du Moniteur , tous les clubs s’emparèrent de ce numéro ; on le lut à la tribune ; on le commenta dans les rares sociétés modérées pour en tirer d’heureux présages de réaction prochaine, dans les sociétés démagogiques pour maudire et menacer le courageux écrivain. Aux Cordeliers surtout, la rage fut extrême. Ce fut tout un évènement politique que l’apparition de ce numéro magnifique, le plus bel écrit de toute la révolution.
Le quatrième numéro du Vieux Cordelier donna un digne pendant à celui qui l’avait précédé. Ce n’est plus à mots couverts que Camille dénonce la Terreur, les terroristes, leurs fu-
reurs et leurs folies. « Quelques personnes ont improuvé mon » numéro trois où je me suis plu, disent-elles, à faire des rap- » prochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolu- » lion et les patriotes; elles devraient dire sur les excès de la «> révolution et des patriotes d’industrie, » dit Camille Desmou* lins en débutant. Plus décidé qu’il y a cinq jours* cette fois, on le voit, il rejette les voiles d’une allusion gênante.
Ces peureux qui le blâment croient l’embarrasser en recon¬
naissant que l’ère sous laquelle on vil n’est pas celle de la liberté, mais en exhortant à la patience par celte promesse qu’un jour, bientôt, la liberté viendra. « La liberté! la liberté, » s'écrie le journaliste, « n’a ni vieillesse , ni enfance; elle n’a qu’un âge , » celui de la force et de la vigueur. Cette liberté que j’adore n’est » point inconnue. Nous combattons pour défendre des biens dont » elle met sur-le-champ en possession ceux qu’elle invoque; ces » biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes * républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l’inviolabilité » des principes. Voilà les traces des pas de la Déesse; voilà à > quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle ha* » bile. »
Mais Camille n’a pas longtemps conseivé sa naïve illusion. Cette « liberté , ne serait-ce qu’un va:n nom? » se demande-t-il avec découragement. La liberté, ce n’est pour tout ce peuple stupide qu’une femme, une prostituée, la Maillait ou la Momoro, ou bien encore un colosse de pierre pour lequel le peintre David a rêvé cinquante pieds de haut. « Si par la liberté, » continue le Vieux Cordelier , « vous n’entendez pas comme moi les prin- « eipes, mais seulement un morceau de pierre, il n’y eut jamais » d’idolâtrie plus stupide et plus coûteuse que la nôtre. 0 mes » chers concitoyens, serions-nous doue avilis à ce point que de y> nous prosterner devant de telles divinités? Non, laliberté, cette » liberté descendue du Ciel, ce n’est point une nymphe de l’Opéra,
» ce n’est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des hail- » Ions. La liberté , c’est le bonheur, c’est la raison, c’est l’éga-
» ü té , c’est la jusCce. »
D’avance, Desmoulins combat Barrère et sa manie furieuse de voir partout des suspects. 4 Voulez-vous que je la reconnaisse, j> cette liberté? » s’écrie-t-il ; « voulez-vous que je tombe à ses 1» pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les <pri- » sons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspecis; » car, dans la Déclaration des Droits, il n’y a point de maison de
* suspicion , il n’y a que des maisons d’arrêt. Le soupçon n’a » point de prisons, mais l’accusateur public ; il n’y a point de » gens suspecis, il n’y a que des prévenus de délits fixés par la » loi; et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la ré* » publique , ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous » eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis » par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande folie ? Bod- » vez-vous en faire périr un seul à l’échafaud sans vous faire dix » ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce » soient ces femmes , ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïs- » les, ces traînards de la révolution que vous enfermez, qui » sont dangereux ? De vos ennemis , il n’est resté parmi vous » que les lâches et les malades; les braves et les forts ont éiniy> gré; ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée; tout le reste ne » mérite pas votre colère. Cette multitude de feuillants, de ren- » tiers, de boutiquiers , que vous incarcérez dans le duel entre » la monarchie et la république, n’a ressemblé qu’à ce ppuple » de Rome, dont Tacite peint ainsi l’indifférence dans le combat » entre Vitellius et Vespasien :
» Tant que dura l’action, les Romains s’assemblaient comme » des spectateurs curieux autour des combattants* et, comme à » un spectacle, ils favorisaient tantôt ceux-ci et tantôt ceux-là » par des battements de mains et des acclamations, se déclarant » toujours pour les vainqueurs, et , lorsqu’un des deux partis » venait à lâcher pied, voulant qu’on tirât des maisons et qu’on » livrât à l’ennemi ceux qui s’y sauvaient. D’un côté , l’on voyait » des morts et des blessés ; de l’autre , des comédies et des res-
* laurateurs remplis de monde. N’est- ce pas l’image de nos > modérés , de nos chapelains , de nos signataires de la fameuse
* pétition des huit mille et des vingt mille , et de cette multitude
* immobile enlve les; Jacobins, et Coblentz , selon les succès
* criant : Vive La Fayette et son cheval blanc! ou portant en » triomphe le buste de Marat , et le nichant dévoiement à la » place de la Notre-Dame du coin et entre les deux chandelles? » On voit que les bourgeois de Paris, l’an II delà république, ne » ressemblent pas mal à ceux de Rome , du temps de Vitellius , » comme à ceux d’Athènes du temps de Platon, dont ce philoso- » phe disait, dans sa république imaginaire, qu’il n’avait rien » prescrit pour eux, cette classe étant faite pour suivre aveu- » gléinent l'impulsion, du- gouvernement et des plus forts. On se » battait au Carrousel et an Champ-de-Mars , et le Palais-Royal >x étalait ses bergères et son Arcadie. A côté du tranchant de la » guillotine, sous lequel tombaient les tètes couronnées . et sur » la même place , et dans le même temps , on guillotinait aussi » Polichinelle , qui partageait ainsi l’attention. Ce n’était pas » l’amour de la république qui attirait tous les jours tant de >x monde sur la, place de la Révolution , mais la curiosité, et la
•> pièce nouvelle, qui ne pouvait avoir qu’une seule représenta- », lion. Je suis sûr que la plupart des habitués de ce spectacle se » moquaient, au fond de faine , des abonnés de l’Opéra et de la » tragédie , qui ne voyaient qu’un poignard de carton et des » comédiens qui faisaient le mort. Telle était, dit Tacite, l’in- •* sensibilité de la ville de Rome, sa sécurité dénaturée et son )> indifférence parfaite pour tous les partis. Mais Vespasien, » vainqueur, ne fit point embastiller la multitude. »
Et pour mieux faire prendre en horreur tout ce sang versé, toutes ces vengeances personnelles, toutes ces cruautés, ce joug de fer sous lequel la patrie courbe son noble front , la Terreur enfin , Camille célèbre avec enthousiasme la Clémence, mot si doux, mot si complètement oublié. Le premier de tous, il sollicite un Comité de clémence , la clémence dont le nom seul est une insulte , une trahison , un nom qui lue. « Que de béné- » dictions s’élèveraient de toutes parts ! Je pense bien différcm- » ment de ceux qui vous disent qu’il faut laisser la Terreur à
» Tordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté » serait consolidée et l'Europe vaincue , si vous aviez un comité » de clémence. C’est ce comité qui finirait la révolution; car la » clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efiî- » cace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que » les imbécilleset les fripons m’appellent modéré s’ils le veulent, » je ne rougis pas de n’être pas plus enragé que M. Brutus ;
* or, voici ce que Brutus écrivait : Vous foriez mieux , mon cher » Cicéron , de meifre de la vigueur à couper court aux guerres > civiles qu'à exercer de la colère et poursuivre vos ressentiments t> contre des vaincus (1). On sait que Thrasybule, après s’être env » paré d’Athènes à la tête des bannis , et avoir condamné à mort » ceux des trente tyrans qui n’avaient point péri les armes à la » main, usa d’une indulgence extrême à l’égard du reste des ci- » toyens , et même fit proclamer une amnistie générale. Dira-t- » que Thrasybule et Brutus étaient des Feuillants, des Brissotins
» je consens à passer pour modéré , comme ces grands hommes,
* La politique leur avait appris la maxime que Machiavel a pro- » fessée depuis : que, lorsque tant de monde a trempé dans une » conjuration , on T étouffé plus sûrement en feignant de l ignorer » qu'en cherchant, tous les complices. G’ est cette politique, autant j que sa bonté, son humanité, qui inspira a Antonin ces belles » paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivre et de » punir tous les citoyens qui avaient eu part à la conjuration » d’Allilius : Je ne suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de i gens qui ne mi aiment pas.
» Je ne puis m empêcher de transcrire ici le passage que » \' Ami- fédéralisme a cité de Montesquieu, et qui est si bien à » l’ordre du jour. On verra que le génie de César ne travaillait » pas mieux que la sottise de nos nllra-revolationnaires à faire » détester la république et à frayer le chemin à la monarchie.
* Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient
(1) Âcrius prohibenda civilia bella quàm in super atos iracundia, çæerccnda.
» conspiré' ù mettre le désordre dans la répuJ)!i«|iic. Pompée, » Crassus et César y réussiront à merveille; et comme les bons » législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs,. »> ceux-ci cherchaient à les rendre pires. Ces premiers hommes » de la république cherchaient à dégoûter Je peuple de son pour » voir , et à devenir nécessaires , en rendant extrêmes les inconvé-
» nients du gouvernement républicain. Mais lorsque Auguste fut » devenu maître, il travailla à rétablir l’ordre, pour faire sentir » le bonheur du gouvernement d’un seul. \
Phélippeaux , représentant envoyé en mission, revenait de Vendée, ce malheureux pays livré à la guerre civile, à Ronsin , à Rossignol, à Carrier. Saisi d’horreur, Phélippeaux avait publié' des lettres où il attaquait énergiquement non pas les instruments, mais le bras et la pensée qui les dirigeaient, non pas seulement Ronsin et Carrier, mais le comité de Salut Public. Desmoulins lut cette brochure avec indignation. Pénétré de haine contre les Hébertistes, il cherchait à exciter contre eux la colère générale, en faisant passer la sienne dans toutes les âmes. A tous ses amis, il allait répétant: « Avez-vous lu Phélippeaux?» — « Et » je le dis », écrit il, « avec autant d’enthousiasme que La » Fontaine demandait : Avez-vous lu Baruch ? » Dans son numéro quatre, il emprunte à Phélippeaux d’éloquents passages contre Ronsin. Il l’appelle l’Alexandre des Bourreaux. Ii: lui compose une biographie qui passera à la postérité. Il le flagelle de ses anciennes et humiliantes bassesses devant la monarchie, devant La Fayette.
Puis, sa colère soulagée, il revient encore à son idée d’un Comité de Clémence. « Ce Comité » , écrit-il en se laissant aller au cours de son inspiration, « me paraît une idée grande et digno » du peuple français, effaçant de sa mémoire bien des fautes , » puisqu’il en a effacé le temps même où elles furent commises 9 et qu’il a créé une nouvelle ère de laquelle seule il date sa » naissance et ses souvenirs. A ce mot de Comité de Clémence» » quel patriote ne sent pas ses entrailles émues? Car le patrio- » tisme est la plénitude de toutes les vertus et ne peut par con-
» séquent exister là où il n’y a ni humanité, ni philantropie * » mais une âme aride et desséchée par 1’égoisme.»
Alors par une inspiration sublime, dans un élan admirable de spontanéité, de tendresse, d’amitié, il se tourne les yeux illuminés, les mains jointes, vers Robespierre qu’il sait tout-puissant, le seul, le vrai maître de la situation,. et il lui dit : « 0 mon » cher Robespierre! c’est à toi que j’adresse ici la parole ; car » j’ai vu le moment où Pilt n’avait plus que toi à vaincre, où » sans toi le navire Argo périssait, la République entrait dans le » chaos, et la société des Jacobins et la Montagne devenaient » une tour de Babel. 0 mon vieux camarade de collège ! toi » dont la postérité relira les discours éloquents ! souviens-toi de » ces leçons de l’histoire et de la philosophie : que l’amour est » fort, plus durable que la crainte; que l’admiration et la religion » naquirent des bienfaits; que les actes de clémence sont l’é- » chelle du mensonge, comme nous disait Tertulien, par lesquels » les membres des comités du Salut Public se sont élevés jus- » qu’au Ciel, et qu’on n’y monta jamais sur des marches ensan- » glantées. Déjà tu viens de t’approcher beaucoup de cette idée » dans la mesure que tu as fait décréter aujourd’hui, dans la *> séance du décadi 30 frimaire. Il est vrai que c’est plutôt un » comité de Justice qui a été proposé. Cependant pourquoi la » clémence serait -elle devenue un crime dans la République*?
» Prétendons-nous être plus libres que les Athéniens, le peuple » le plus démocrate qui ait jamais existé, et qui avait élevé cet » autel à la miséricorde , devant lequel le philosophe Demonax,
» plus de mille ans après, faisait encore prosterner les tyrans ?
«> Je crois avoir bien avancé la démonstration que la saine » politique commande une semblable institution. El notre grand » professeur Machiavel, que je ne me lasse point de citer, re- » garde cet établissement comme le plus important et de pre- » mière nécessité pour tout gouvernement , le souverain devant » plutôt abandonner les fonctions de comité de sûreté générale » que celles de comité de secours. C'est à lai seul surtout , re- » commande-t-il, que le dépositaire de la souveraineté doit ré -
% server la distribution des grâces , et tout ce qui concilie la fa- » veur , laissant aux magistrats la disposition des peines , et tout » ce qui est sujet aux ressentiments.
» Depuis que j’ai commencé mon cours de politique dans le » Vieux C or delier , un si grand nombre de mes collègues m’a » encouragé par des abonnements, et in’a fait l’honneur d’assis- » 1er à mes leçons, que* me trouvant au milieu de tant de dé- » pulés , je me suis Cru cette fois à la tribune même du peuple » français. Fort des exemples de l’histoire et des autorités de
> Thrasybule, Brui us et Machiavel, j’ai transporté au journaliste » la liberté d’opinion qui appartient au représentant du peuple à
* la Convention. J’ai exprimé par écrit mon opinion sur le meil- » leur mode de révolutionner, et ce que la faiblesse de mon or- » gane et mon peu de moyens oratoires ne me permet pas de » développer si bien. Si ce mot de jubilé, que j’ai risqué pour ne
* pas être plus impitoyable que Moïse, qui cependant était un » fier exterminateur et une machine infernale du calibre de » Ronsin ; si , dis-je, mon comité de clémence paraît à quelques- » uns de mes collègues mal sonnant, et sentant le modéran- » tisme, à ceux qui me reprocheront d’être modéré dans ce nu- » méro 4 je puis répondre, dans le temps qui court, comme
> faisait Marat , quand, dans un temps bien différent, nous lui >> reprochions d’avoir été exagéré dans sa feuille : Vous ri y en- » tendez rien ; eh mon Dieu! laissez-moi dire : on n en rabattra
» que trop. »
C’en était trop. Si vivement, si directement attaqués, les Ultra-démagogues et leur chef Hébert, ne connurent plus de retenue. Le Père Duché ne eut chaque malin des numéros pleins d’insultes et de menaces contre Camille Desmoulins. Robespierre, nettement interpellé, se laissa aller dans son intimité à de sourdes menaces. Ces appels intempestifs à sa clémence r lorsque son double ennemi, l’exagération avec Hébert, le modérantisme avec Danton, lui paraissait gênant, entravaient sa direction d’action. Il se plaignit de ces ennuis.
S’il avait autrefois beaucoup aimé Camille r si du moins il
l’avait aimé autant que Robespierre pouvait aimer quelqu’un, depuis quelque temps il se sentait contre lui des rancunes, du mécontentement. Les écrivains, qui veulent idéaliser Robespierre, l’élever au-dessus de tous ses rivaux, qu’ils lui sacrifient, donnent à la froideur qui marqua les derniers rapports de Robespierre avec Desmoulins un singulier motif. On sait quels lions serrés unissaient Robespierre à la fantille du menuisier Duplay, son liôlô et son ami. Duplay avait trois filles, jeunes, belles, enthousiastes, qui s’éprirent de Robespierre comme d’un Dieu. Fut-ce là de la passion purement platonique et qui tenait de la tête plutôt que du cœur? Robespierre, l’austère, fut-il l’heureux possesseur, comme on le croyait en 1794, de ces trésors de jeunesse et de grâce cachés dans l’humble atelier de la rue Saint-Honoré? G’est ce que nous n’avons point à décider; ce qui reste certain c’est que le despote du comité de Salut Public veillait, avec toute la vigilance d’un père ou d’un amant, sur ces jeunes filles qui ne sortaient qu’avec lui, qui ne recevaient que ses amis, qui vivaient enfin fort retirées. S’il faut en croire les historiens dévoués à Robespierre, Desmoulins, qui fréquentait assidûment la maison de Duplay et peut-être avait senti quelque désir soulevé dans son cœur par les attraits d’Elisabeth , la plus jeunes de ses filles, épia le moment où cette enfant se trouva seule et lui remit un livre qu’il la pria de garder pour elle seule. Lui parti et prise de curiosité, Elisabeth ouvrit le volume et laissa errer son regard sur quelques gravures qu’il renfermait; la rougeur de la pudeur blessée couvrit son beau visage; d’indignation sa main laissa tomber le livre. C’était un recueil infâme de ces images impudiques qu’à leur honte éternelle ont prodiguées les artistes du dernier siècles payés chèrement pour illustrer les petites maisons et les bibliothèques des grands seigneurs. Quand Robespierre rentra, il trouva son amie profondément triste. Il sut bientôt la cause de ses larmes. Il aurait eu alors une explication avec Camille Desmoulins qu’on ne revit plus que rarement chez le menuisier Duplay.
Quel que soit le mérite de celte anecdote et son authenticité ,
Quel que soit le mérite de celle anecdote et son authenticité , c’est ainsi qu’on explique le mécontentement de Robespierre et le commencement de la rupture. La publication du Vieux Cordp lier , les appels de Camille à la clémence augmentèrent encore celte sourde colère. L’ami blessé, ou l’amant soupçonneux , influença le politique jaloux qui se plaignit alors, non-seulement se plaignit, mais laissa échapper de sourdes paroles de colère.
Ces menaces de Robespierre qui se sentit atteint par les hardiesses du Vieux Cordelier , ces menaces que plus lard Villate rapportera à Desmoulins , ne sont que trop vraisemblables pour nous qui avons sous les yeux le rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre, et qui dans ces papiers trouvons une sorte de catéchisme politique où Robespierre a buriné ces aphorismes, ces sentences écrites en lettres de sang :
« Il faut éclairer le peuple, mais quels sont les obstacles à » l'instruction du peuple? Les écrivains mercenaires qui s’éga- » lent par des impostures journalières et impudentes .
» Que faut-il conclure de là? Qu il faut proscrite les écrivains » comm '■ les plus dangereux ennemis de la patrie.
Et plus loin encore : « Proscription des écrivains perfides et » coutie révolutionnaires . »
Evidemment, s’il n’éta;t pas seul désigné par la vengeance du tyran, le nom de Camille comptait avec le nom de Hébert au nombre de ceux que Robespierre réservait à son exécuteur des hautes-œuvres, le sanguinaire Fouquier-Tinville. Et cependant, habile comme tous les ambitieux, Robespierre, qui venait dans les propositions de Camille de trouver une idée, s’empara de la création du Comité de clémence pour la faire sienne sous le nom d’un Comité de justice qu’il proposa à la Convention et fitdécréter par elle, décret bientôt rapporté, sous rinlluence des Comités de salut public et de sûreté générale qui virent là un danger, un obstacle , « une mesure impossible à réaliser. »
La lulle va s’engager terrible et suprême. De la nuée le premier éclair va jaillir, sombre précurseur de la tempête où périront englouties les dernières idées d’humanité et de sagesse.
La soirée du 21 décembre 1793 ( 1er nivôse an 2) est triste , -sombre, pluvieuse. La salle des Jacobins s’illumine. Il y a grande séance, promesse d’intéressants débats. Aussi les tribunes publiques sont-elles encombrées ; tous n’ont pu y trouver accès, et des places réservées se sont vendues à l’enchère, à la porte, fort cher et jusqu’à vingt-cinq francs. Les sociétaires se pressent nombreux et animés. Dans les groupes, l’on cause avec chaleur du numéro du Vieux Cordelier paru la veille, On s’inquiète de ces efforts tentés pour arrêter le torrent qui déborde. On sait que des interpellations se préparent; on se demande où elles aboutiront. Les violents menacent ; les modérés n’osent se prononcer et désertent lâchement la cause de Camille ; quelquesuns plus courageux osent le plaindre, mais en regrettant , pour ne pas se compromettre , qu’un homme aussi utile à la Révolution se perde ainsi inutilement et de gaîté de cœur.
Le président Rouquier monte au bureau. Le silence se fait. Levasseur passe à l’épuration ; il est admis. Collot-d’IIerbois y
« qui a reçu la difficile mission de purger le Midi de tous les » contre-révolutionnaires qui l’infestaient, » arrive après deux mois d’absence et rend compte de sa conduite à Lyon, ou plutôt a Commune Affranchie . On l’a accusé d’être un antropophage , parce qu'il a commandé les exécutions en masse! « J’ai fait fou- » droyer deux cout&coiipuhles d’un coup, et c’est une marque de •> ma sensibilité, •> s’écrie-t-il. El c’est un raisonnement facile à saisir. Quand on guillotine vingt coupables, le dernier exécuté meurt vingt fois; tandis que ces deux cents conspirateurs ont péri d’un coup. 0 homme sensible ! et que tu peux bien réclamer l’honneur de passer pour «vertueux, compatissant, humain, » généreux ! »
Quand les tribunes ont bien applaudi , l’épuration recommence.
On se souvient que, le 14 du meme mois de décembre , Camille a été admis. Depuis, il a démérité, on va le lui prouver.
Un Jacobin demande la parole. C’est Nicholas, l'imprimeur du Comité de salut public, l’un des plus farouches parmi les farouches. Dès les premiers mots , on a deviné où il voulait en venir ; car il a négligé toute circonlocution ; il court droit au but.
« Citoyens, je prends la parole pont1 dénoncer Camille Des- » moulins, »> dit-il. « Je l’accuse d’avoir fait un libelle avec des •> intentions criminelles et contre-révolutionnaires. J’en appelle » à ceux qui l’ontlu , Camille Desmoulins frise depuis longtemps » la guillotine, et pour vous le prouver, voici une dénonciation » formelle que je fais contre lui, indépendamment de la pre- « mière.
» Je suis membre du comité de surveillance du département » de Paris. Camille est venu plusieurs fois à notre comité pour » demander l’élargissement d’un nommé Vaillant, ci-devant sei- »> gneurde Fresne, arrêté par nous, d’après les ordres des co- » mités de salut public et de sûreté générale, comme lié très » étroitement avec les aristocrates; et d’avoir, au mépris de la » loi, logé et recueilli clandestinement le contre révolutionnaire d Nantouillet , ainsi que d’autres conspirateurs.
» Desmoulins a obsède et menacé le comité de le dénoncer au- » près du comité de sûreté générale, s il ne rendait pas la li- > berté audit Vaillant : il s’est même permis des réflexions aris- » tocratiques sur les mesures révolutionnaires , en disant, entre » autres choses, qu’elles amèneraient la contre-révolution en » bonnet rouge. »
Et ses conclusions sont abruptes et dures comme son début. « D’après ces faits, je demande sa radiation du sein de la so- » ciélé. » Parmi restant d’impartialité, la société renvoya la demande de Nicholas à ses deux comités réunis d’épurement et de présentation.
Mais tout n’est pas terminé pour si peu. Un homme à l’aspect sale et sinistre, aux cheveux en désordre et couverts du hideux bonnet rouge, apparaît a la tribune. C’est Hébert, h vrai Père Duchènp. Il va dénoncer : c’est sa spécialité. « Il existe des » conspirateurs, » dit-il en pesant sur chacune de ses paroles ; t nous ne pouvons nous le dissimuler. C’est à déjouer leurs » complots que nous devons travailler sans relâche. Il faut vous » nommer les masques ; j’en aurai le courage, dussé-je vous, » parler pour la dernière fois. »
On écoute en silence; tous les yeux se suspendent à ses lèvres. Il dénonce Bourdon de l’Oise; il dénonce Phélippeaux si admiré de Camille; il dénonce Fabre-d’Eglantine, l’ami de Camille. Qu» dénoncera-t-i* encore, si ce n’est Camille lui-même? Pour celuil't, il réserve tous les artifices de sa rhétorique. « Il est un » homme », dit-il avec une affectation de regret hypocrite; « il est » un homme qui, dans les premiers temps de la révolution, a j> rendu de grands services, auquel vous avez pardonné ses » inconséquences : depuis qu’il a épousé une femme riche, il n’a » plus vécu qu’avec les aristocrates, dont il a été souvent le » protecteur. Il a écrit en faveur de Dillon, qu’il a comparé à » Turenne, et il n’a pas tenu à lui que la Convention lui confiât » le commandement de tontes les armées de la République. » Camille D*>smnv.lins a repris la plume, et dans un journal il 9 s’occupe à tourner en ridicule les Patriotes. Dans son troisième
» numéro, il a l'infamie de dire que Georges Bouehotte est gou- ” venu» par Pi tt- Vincent. Bouehotle, qui n’a jamais respiré que » pour le bonheur do ses concitoyens; Bouehotte auquel on ne » peut reprocher la plus légère faute; Bouehotte , auquel nous » devons la nomination des générauv sans-culottes qui vont » enfin nous délivrer des rebelles de la Vendée, se voir comparé » à un imbécile, au roi Georges! »
Hébert sait que Bourdon1, que Phélippeaux , que Fabre , que Desmotilins ne sont pas dangereux seuls et loin de leurs chefs ; aussi ose-t-il les attaquer de front. Mais Danton, mais Robesp-erre savent se venger. Il les hait à la mort, et parce qu’il les redoute, il va les flatter, duplicité misérable dont Robespierre ne sera pas la dupe et qui ne l’attendrira point. Hébert reprend « Il est deux hommes qui ont toute mon estime et ma confiance :
> c’est Danton et Robespierre, les deux colonnes de la révolu- » lion. Je les engage à ne plus se laisser circonvenir par des » pygmées qui veulent s’élever à l’ombre de leur patriotisme. » Qu’ils soient seuls, ils seront grands et qu’ils écrasent avec
> nous ces reptiles qui oui juré de perdre la liberté !
" Je connais mes ennemis, » continue-t-il ; « je sais combien » ils sont puissants ; j’expose ma vie en les accusant: mais rien
> ne pourra jamais m’intimider , et toujours je serai soutenu * par les Jacobins, qui ne m’ont point abandonné quand j’étais
> sous le couteau de l’aristocratie. Si mes ennemis m’accusent, » s’ils ont assez de pouvoir pour enchaîner ma liberté, Jacobins,
> je vous supplie de demander mon prompt jugement, afin que, »> st je ne succombe pas, je puisse encore servir le peuple qui a » besoin de moi. »
Alors il se retourne brusquement sur les hommes qu’il vient de dénoncer tout à l’heure et conclut en demandant que Camille Desmoulins, Bourdon, Phélippeaux et Fabre-d’Eglantine soient chassés delà Société; qu’il soit fait une pétition à la Convention pour obtenir le prompt jugement des complices de Brissot et le rapport d’Amar sur la fameuse conspiration dénoncée par Cha^ bol et Bazire; et qu’enfin la Société déclare (pie Vincent e^
Ilotislu diffamés par Phélippeaux n’ont point perdu sa confiance.
Après une discussion animée, la Société arrêta que Fabred Eglantine, Bourdon (de l’Oise) et Camille Desmoulins seraient invités à se rendre à la prochaine séance pour répondre aux dénonciations faites contre eux.
Le 23 décembre, aux Jacobins, il s’éleva quelques réclamations sur la rédaction du procès-verbal de- l’a dernière séance, ce qui fournit à un clubisle l’occasion de déclarer que le Modérantisme causerait des effets désastreux. « On a passé, » dit ce personnage, « au scrutin épuratoire Camille Desmoulius-, cet » homme qui osa dire un jour qu’il s’était apitoyé sur le sort » des Girondins! Le jour où on l’admit fut un jour de calamité » publique.... Je propose d’arrêter qu’on demande le jugement »> de tout homme qui s’attendrirait sur le sort des conspirateurs. »
Un autre membre demanda que « les trois accusés », Fabred’Eglantine, Bourdon et Camille, fussent entendus et jugés sans désemparer. Mais la Société attendait le rapport de ses deux comités et passa à l’ordre du jour.
La journée du 24 décembre fut marquée par trois faits importants : un article d’un journal dévoué au Comité de salut public eL qui passait pour son organe- officiel, l’expulsion de Camille Desmoulins parle club des Cordeliers, et un nouveau numéro du Vieux Corde lier.
Le Comité de salut public, par l’intermédiaire de sa feuille, annonçait au peuple que le gouvernement révolutionnaire s’organisait « avec une activité vraiment effrayante pour tous les » ennemis de la révolution , et que la Fi ance, animée d’un seul » esprit, dirigée par une seule volonté , allait marchera grands » pas vers l’affermissement de la liberté et de Légalité. » Ces menaces posées en termes généraux recevaient une application spéciale dans cette phrase à l’adresse des Dantonisles : « Le mo- » dérantisme aux larmes feintes, toujours disposé à beaucoup » promettre quand il est poursuivi , et à perdre l’esprit public » quand on lui donne un seul moment de relâche. »
Comme nous l’avons dit quelques lignes plus haut , tes jeune* Cordeliers, exagérés enragés, chassèrent Camille et rayèrent son nom de leur tableau. Au mois de février 1794, la même hu* miliation lui sera infligée par le club exalté des Droits de » TH omme pour avoir pcz?- scs ahomiu cibles coïts et scs actions » criminelles , entrepris de faire exécuter le plan de conspiration » 7 u.e la scélérate faction girondine a imaginé. » Cette Société,
« qui siège dans le Temple de la Raison, » c’est-à-dire dans la magnifique cathédrale de Paris transformée en halle populaire, en club des clubs, déclare que Camille Desmoulins , « vieux Cor- » délier suivant lui, et suivant elle jeune modéré, a perdu sa » confiance, et le regarde comme traître à la patrie , le trou - e » indigne de siéger dans la Représentation Nationale et surtout » parmi les habitants de la Montagne qu’elle regarde pour lui » comme la Roche Tarpéïenne, du haut de laquelle il sera un » jour précipité ! »
Avant de l’expulser, le club des Cordeliers avait fait défendre à Desmoulins de prendre le titre de Cordelier qu’on l’accusait de déshonorer, de traîner dans la fange. C’est en demandant par* don à la fameuse Société s’il se pare encore du titre de Vieux Cordelier que Camille commencera son cinquième numéro, daté, nous l’avons dit , du 24 décembre.
S’il y eut pour Camille une compensation possible à l’inquiétude que durent lui causer ces menaces, ces discussions violentes, ces affronts publics , il la trouva sans nul doute dans ie succès de son journal auprès du peu d’honnêtes gens restés à Paris , dans le concert de bénédictions qui s’entendit au sein des prisons encombrées et où son journal fit pénétrer comme un rayon d’espoir qui en illumina les sombres profondeurs. « J’ai » reçu hier soir, » lui écrivait un détenu le 24 décembre 1793, « le numéro quatre de votre Vieux Cordelier ; je l’ai lu avec un j> plaisir extrême. Tous les détenus qui en ont entend»! la lecture > vous comblent de bénédictions ; il leur paraît comme à moi que » les moyens qu’il était réservé à votre génie de proposer opé- » feraient le bien cl ramèneraient tous ceux qui sont capables
* d’aimer véritablement la patrie. J’ai (lit qu’il faudrait inventer » un nouveau supplice pour ceux qui se conduiraient mal, après » avoir obtenu leur liberté par le moyen de votre comité de clé- » mence, et chacun s’est rangé démon avis.
» Il ne conviendrait pas que je vous engageasse à continuer; » vous aimez et vous connaissez trop bien l'intérêt de la républi- » que pour rester en si beau chemin. Vous j mirez délicieusc- » ment du bonheur que vous aurez procuré à vos concitoyens, et » votre nom ira glorieusement à la postérité. J’ai appris avec joie » ce malin que Toulon est repris. Ceci prouve évidemment que la » république n’a plus rien à Craindre de ses ennemis extérieurs, «> et je suis intimement convaincu que votre système mis en pratique consommera en peu de jours la réduction entière de la >» Vendée. 11 me tarde de vous faire compliment de vive voix et » de dévorer vos numéros au sortir de la presse. »
Voici une lettre encore d’un autre prisonnier ; elle peint admirablement la reconnaissance que se sentirent pour ce courageux adversaire de la Terreur, ces malheureux qui ne profilèrent point, hélas ! du généreux dévouement de Camille Desmoulins , et dont plusieurs purent trop tôt le 'remercier de « vive voix, » mais « sans avoir recouvré leur liberté, » comme l’écrivait et l’eût désiré le signataire de la lettre que l’on va lire :
» Quintidi nivôse 25 décembre 1793.
» Grâces immortelles te soient rendues pour ta noble et tou- » chante idée d’un Comité de clémence. Mais hélas! ils n'en m - » haUront que trop. Au moment où on m’apporta hier ton qua- » trièmenuméro, je lisais le chapitre neuf du trabéde la clémence » de Senèque le philosophe, et j’en étais précisément a ces méd morables paroles d’Aüguste : « Vi/am tibi. China, i/eràmdo , » priux hosli , mine insidiafori ae parricidœ. » Citoyen non moins » éclairé que vertueux, quand tu leur dis que ce Comité de clé-
> mence finirait la révolution, la preuve en est dans ce même * chapitre de Senèque : « Post hœc vul/is amplius insidüs bis
> ullo petilus es/. » Puisse le génie de l’humanité qir t’a inspiré
» un si beau commentaire du soyons amis , Cinna , convaincre •> ceux qui nous gouvernent, qu’il ne peut y avoir de constitu- » lion sans morale , et que la seule bonne politique est de se » montrer juste! Ah! s’ils avaient le courage de dire à ces 200,000 citoyens qu’on appelle suspects : soyons amis , ces »» deux mots sauveraient bien plus sûrement la république que » le million d’hommes armés pour la défendre. Si je recouvre » ma liberté, le premier usage que j’en ferai sera d’aller embras- » ser un ami que le malheur m’aura donné; mais j’en désespère, » s’il faut que nous soyons traînés de comité en comité, et si la » Convention n’abrège pas dans sa justice et sa sagesse les lon- » gueurs de ce dédale de procédures. »
Le 24 décembre , il parut un cinquième numéro du Vieux C 01 cle/ier ; celui-là n’était plus marqué au coin du meme courage , de la même énergie, du même désintéressement. Comme nous l’avons dit déjà : c’est un plaidoyer de Camille pour Camille. Il y raconte ses anciens triomphes de la Bastille, comment il a toujours conspiré avec; Robespierre et Danton contre les tyrans, conspiré dans la France Libre , conspiré dans le Discours de la Lanterne aux Parisiens , conspiré dans les Révolutions de France er de Brabant , dans la Tribune des Patriotes , contre les Royalistes, contre les Feuillants , contre les Brissotins, contre les Fédéralistes. « J’ai toujours eu six mois et même » dix-lmit mois d’avance sur l’opinion publique. » En ce moment, Camille possède le don de double vue ; il prophétise; il annonce l’avenir, et nous verrons que l’avenir se chargera de lui donner raison quand il s’écrie, en s’adressant aux Jacobins et aux Cordeliers, ses proscripleurs : « Je les ai encore ces six » mois d’avance , et j’ajourne à un temps moins éloigné votre » changement d’opinion sur mon compte. » Le grand maître des Templiers ajournant à un an le roi de France est peut-être une fiction de l’histoire; Camille prédisant la chute de la Terreur et l’ajournant à mx mois, est admirable de vérité. Peutêtre l’avenir n'a-t-il plus de mystères pour ceux qui vont mourir.
Puis, le Vuux Curdelier s’affaisse toul-à coup. Il n’a plus ni
Inspiration , ni élan, ni force. Camille s’excuse presque d avoir défendu Dillon. On demande partout la réimpression du magnifique numéro où, sous le prétexte d’une traduction de Incite , Desmoulins dépeignait la Terreur à traits si ressemblants qu ellemême avait dû se reconnaître. « Provisoirement, les patriotes » vont être contents de moi , » dit Desmoulins; « car, après cette » censure solennelle du Comité de salut public, j ai fait comme »» Fénélon , montant en chaire pour célébrer le bret du pape qui d condamnait les Maximes des Saints , et les lacérant lui- même; » je suis prêt à brûler mon numéro trois, et déjà j’ai défendu de » le réimprimer, au moins sans le cartonner. » Et plus loin : « Sans doute j’ai pu me tromper :
» Et quel auteur, grands Dieux ! ne va jamais trop loin !
» Il y a plus ; dès que le Comité de salut public a improuvé » mon numéro trois, je ne serai point un ambitieux hérésiarque, > et je me soumets à sa décision , comme Fénélon à celle de l’é- » glise. »
Puis ce sont de grandes colères contre des hommes secondaires , contre Barrère à cause de son rapport à la Convention , contre l’imprimeur Nicholas à cause de sa violente attaque aux Jacobins, contre Hébert à cause des infamies du Père Duchène, « Attends-moi, Hébert, je suis à toi dans un moment ! » Desmoulins croit aller droit à la Terreur et il s’égare en chemin. La Teneur, c’est Robespierre et non pas Hébert. Hébert va tomber, et la Terreur ne tombera pas. Avec Robespierre, la Terreur régnera en souveraine. Et cependant. Desmoulins non-seulement n’atlaque pas Robespierre , mais il le ménage, le flatte et l’adule. Bien plus, il se ment à lui-même, il ment à ses précédents, en appelant leComitéde salut public « le Comité sauveur. » Ces mots sont par lui soulignés , afin de frapper l’attention , de la forcer , de rendre éloquente la palinodie que la frayeur inspire. Quel étonnant mélange de peur et de courage !
On a beaucoup admiré, dans ce cinquième numéro , toute une philippique contre Hébert, contre l’infâme Père Duchène , que
le Vieux Cordelier accuse d’avoir élé marchand de conlre-mar-,
qnes à la porte d’un théâtre, d’avoir été chassé pour vol, d’avoir indignement exploité la république en vendant cent quatre-vingt dix mille francs quelques centaines de milliers d’exemplaires de sa feuille répandue dans l’armée pour la colë*pr sans doute. Mais le mal n’était pas là ; la gangrène était autre part. C’était à la tête qu’il fallait viser. C’est là une querelle de détail, une rencontre de partisans , et non une attaque contre le principal ennemi. Camille a peur, peur de s’être trop avancé, peur pour sa vie, sentiment (pie nul n’oserait blâmer, mais sentiment qui, s’il ne détruit pas toute sa gloire, l’atténue, la diminue, la laisse moins pure. Et la peur, en temps de révolution, ne compromet pas moins que l’énergie et la lutte.
Ce qui apparaît avec persistance dans ce numéro , c’est un pressentiment de mort prochaine. Les lugubres pensées s’y lisent à chaque page. Camille raille Nicholas de ses dîners Spartiates, de sa frugalité d’apparât. « Plût à Dieu,» s’écrie-t-il comme malgré lui, « que dans une cabane, ignoré au fond de quéloue » département, je fisse avec ma femme de semblables repas! » — « Si moi , pour avoir demandé la liberté de mon parent em- >' prisonné pour une peccadille, je frise la guillotine, que ferez - » vous donc à André Dumont qui l’a accordée? » — « Occupons- » nous, mes collègues, non pas à défendre notre vie comme des »> malades, mais à défendre la liberté et l< s principes comme » des républicains ! Et quand même, ce qui est impossible, la » calomnie et le crime pourraient avoir sur la vertu un moment o de triomphe, croit-on que, même sur l’échafaud, soutenu de » ce sentiment intime que j’ai aimé avec passion ma patrie et la » République, soutenu de ce témoignage éternel des siècles, * environné de l’estime et des regrets de tous les vrais républi- » cains, je voulusse changer mon supplice contre la fortune de » ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au deses- » poir vingt classes de citoyens et plus de trois millions de » Français, auxquelsil dit anathème et qu'il enveloppe en masse » dans une proscription commune; qui, pour s’étourdir sur 5-es
» remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse » plus forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au » pied de la guillotine? Qu’est-ce donc que l’échafaud pour un y patriote, sinon le piédestal des Sidney et des Jean de Witt? » Qu’est-ce, dans un moment de guerre où j’ai eu mes deux » frères mutilés et hachés pour la liberté, qu’est-ce que la guil- » lotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, » pour un député victime de sou courage et de son républicay nisme? »
Tout le reste de ce regrettable numéro cinq témoigne haut d’un affaissement incroyable, si nous n’en fournissions les preuves. Camille se plaint d’ètre d’avance convaincu de modérantisme, de feuillaniisme, de brissotisme, et d’être aussi à l’avance perdu, condamné.
« Et cependant, s’écrie-t-il dans toute l’amertume de son âme, » quel tort avais-je, sinon d’être las d’en avoir eu, d’être » las d’avoir été poltron, et d’avoir manqué du courage de dire » mon opinion, fût-elle fausse. Je ne crains pas que la Société » me blâme d’avoir fait mon devoir; mais si la cabale était plus » forte, je le dis avec un sentiment de fierté qui me convient: si » j’étais rayé, ce serait tant pis pour les Jacobins! Quoi ! vous » m’avez commandé de dire à la tribune ce que je crois de plus » utile pour le salut de la République! ce que je n’ai pas les y moyens physiques de dire à la tribune, je l’ai dit dans mes » numéros, et vous m’en feriez un crime? Pourquoi m’avezn vous arraché à mes livres, à la nature, aux frontières, où je » serais allé me faire tuer comme mes deux frères, qui sont » morts pour la liberté? pourquoi m’avez-vous nommé votre » représentant? pourquoi ne m’avez-vous pasdonné des cahiers? » Y aurait-il une perfidie, une barbarie semblable à celle de y m’envoyer à la Convention, de me demander ainsi ce que je » pense de la République, de me forcer de le dire, et de me » condamner ensuite, parce que je n’aurais pas pu vous dire des » choses aussi agréables que je l’eusse souhaité? Si l’on veut que » je dise la vérité, c’est-à-dire la vérité relative, et ce que je
» pense, quel reproche a-i-on pu me faire, quand même je » serais dans l’erreur? Est-ce ma faute si mes yeux sont mala- » des, et si j’ai vu tout en noir à travers le crêpe que les feuilles » du Père Dachène avaient mis devant mon imagination.
» Suis-je si coupable de n’avoir pas cru que Tacite, qui avait » passé jusqu’alors pour le plus patriote des écrivains, le plus » sage et le plus grand politique des historiens, fût un aristo- » craie et un radoteur? Que dis-je, Tacite ? ce Brutus même > dont vous avez l’image, il faut qu’Hébert le fasse chasser » comme moi de la société; car si j’ai été un songe-creux, un » vieux rêveur, je l’ai été non-seulement avec Tacite et Machia- » vol, mais avec Loustalot et Marat, avec Thrasvbule et Brutus.
* Est-ce ma faute s’il m’a semblé que, lorsque le département » de Seine-et-Marne, si tranquille jusqu’à ce jour . était si dan- » gereuscment agité depuis qu’on n’y messait plus; lorsque des » pères et mères, dans la simplicité de l’ignorance, versaient des ? larmes, parce qu’il venait de leur naître un enfant qu’ils ne » pouvaient pas faire baptiser, bientôt les catholiques allaient, » comme les calvinistes du temps de Henri H, se renfermer pour » dire des psaumes et s’allumer le cerveau par la prière; qu’on » dirait la messe dans des caves quand on ne pourrait plus la » dire sur les toits; de là des attroupements et des Sainl-Bar- » thélemi ; et que nous allions avoir l’obligation, principalement » aux feuilles b... patriotiques du Père Duchène , colportées par » Georges Bouchotte, d’avoir jeté sur toute la France ces se- » mences si fécondes de séditions et de meurtres ?
» Est-ce ma faute enfin s’il m’a semblé que des pouvoirs » subalternes sortaient de leurs limites et se débordaient ; qu’une » commune, au lieu de se renfermer dans l’exécution des lois, » usurpait la puissance législative en rendant de véritables » décrets sur la fermeture des églises, sur les certificats de » civisme , etc. ? Les Aristocrates, les Feuillants, les Modérés, » les Brissotins ont déshonoré un mot de la langue française par » l’usage contre-révolutionnaire qu’ils en ont fait. Il est malaisé » aujourd’hui de se servir de ce mot. Cependant, frères et àmis,
» croyez-vous avoir plus de bon sens que tous les historiens et » tous les politiques, être plus républicains que Caton et Brutus, » qui tous se sont servis de ce mot, tous ont répété cette » maxime: L’anarchie, en rendant tous les hommes maîtres,. »> les réduit bientôt à n’avoir qu’un seul maître. C’est ce seul » maître que j’ai craint; c’est cet anéantissement de la Répu- » blique, ou du moins ce démembrement. Le Comité de salut » public, ce Comité SAUVEUR, y a porté remède ; mais je n’ai pas » moins le mérite d’avoir le premier appelé ses regards sur » ceux de nos e menus les plus dangereux, et assez habiles pour » avoir pris la seule route possible de la contre-révolution. • Ferez-vous un crime, frères et amis , à un écrivain , à un dé- » pu té, de s’être effrayé de ce désordre, de cette confusion, de > cetre décomposition du corps politique, où nous allions avec » la rapidité d’un torrent qui nous entraînait nous et les prin- » cipes déracinés ; si, dans son dernier discours sur le gouverne r ment révolutionnaire , Robespierre, tout en me remettant au » pas, n’eût jeté l’ancre lui-même aux maximes fondamentales »> de notre révolution , ei sur lesquelles seules la liberté peut » être affermie et braver les efforts des tyrans et du temps? » Beux jours plus tard , c’est-à-dire le 26 décembre 1793 , c’était encore séance aux Jacobins. Hébert, qui ne se contentait ni d’injurier Desmoulins dans sa feuille fangeuse et sanglante, ni de la remplir de dénonciations, voulut faire encore servir la tribune à sa vengeance. Il dénonça au club une prétendue conjuration que des individus « qui voulaient armer les citoyens les uns » contre les autres » tenaient secrètement dans le faubourg Saint-Antoine. Parler du faubourg de Gloire , c’était indiquer Camille qui y était tout puissant. Dénoncer Phélippeaux qui voulait perdre Ronsin , c’était indiquer Camille admirateur passionné de Phélippeaux et qui n’avait attaqué Ronsin qu’avec les armes fournies par Phélippeaux. L’allusion était transparente. A Hébert succéda Robespierre. Les flatteries, les attentions de Desmoulins ne l’ont point touché. Comme Hébert, il s’occupe du complot ourdi contre Ronsin dans le faubourg Saint-Antoine ; il annonce
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que la Convention voudra connaître la vérité tout entière ; bientôt en distinguera le crime de la vertu ; quel que soit le coupable, la punition sera terrible, et les patriotes qui seront purs pourront se réunir contre leurs ennemis connus. Fidèle à son système de pondération, ambigu comme un oracle de Delphes , Robespierre n’a nommé ni Hébert, ni Camille, ni les exagérés, ni les rêagisseur, y. Dans les replis de ses phrases, chacun, suivant ses intérêts, peut lire ou la menace ou la promesse d’alliance.
Hébert s’y est trompé. Il croit à l’appui sincère de Robespierre qui doit avoir besoin de lui. 11 se haie de profiter de l’occasion; il se précipite sur l’ennemi qu'il croit perdu sans ressources : « Je suis étonné, » dit-il , « que la Société accorde sa » confiance à ceux qui cherchent à exciter des haines ; la dc-
* fiance est la manœuvre que les intrigants cherchent à mettre
* à l’ordre du jour pour nous diviser. Ils osent nous dire qu’il d faut ouvrir les prisons et que, quand une tête tombe , on fait
> à la république des milliers d’ennemis. Je dis que la Société ne » doit pas laisser passer sous silence de telles propositions, et » qu’elle ne peut souffrir dans son sein ceux qui les font; ce » n’est pas que je veuille jeter de l’huile sur le feu; mais je sais
> que les bons citoyens doivent faire justice des mauvais priuci- » pes. Je sais qu’il faut les préserver du poison auquel ils sont
> exposés. Je demande que la société fasse examiner par la com-
> mission qu’elle a nommée dernièrement, les deux derniers nuit méros du journal de Camille Desmoulins. •>
C’en est fait. Le coup fatal a été porté. Robespierre se débarrasse des précautions et des ménagements que jusqu’alors il paraissait avoir gardés pour son ancien ami. Le club des Jacobins, son instrument docile et obéissant, arrête que la double commission , chargée du rapport relatif à l’expulsion de Desmoulins, fera un supplément d’instruction sur les deux derniers numéros du Vipux Cvr delier. Quand nous disons que la peur et les misérables éloges qu’elle dicte n’ont jamais sauvé une tête ! Comme le dernier numéro que nous avons analysé, le numéro
six du journal de Desmoulins n’est encore qu’un long plaidoyer qui débute par deux épigraphes , l’une latine et empruntée à Valère-Maxime : « Peregrinalus est , ammus ejus in nequiliâ n< n » habitavili » l’autre française et qui n’est qu’une paraphrase de la première : « Camille Desmoulms a fait une débauche d’es- » prit avec les aristocrates, mais il est toujours bon républicain, »> et il lui est impossible d’être autre chose. (Attestation de Col- » lot-d’Herbois et de Robespierre, séance des Jacobins. ») Toutù-l’heure, Robespierre vient de lui faire défaut, et le désolé Camille veut s’accrocher encore à cette branche qui se rompt sous ses efforts,
11 croit qu’une profession de foi le sauvera peut-être. « Je fais ® juge tout lecteur honnête, si M. Pittet les aristocrates peuvent » s'accommoder de mon Credo et si |e suis de leur église. » Insensé! il s’agit bien de croyances et de questions de conscience , quand on a blessé Robespierre, quand on lui a résisté!
Celte profession de foi, toute démocratique, à nos yeux sert à prouver doux choses : d’abord que Desmoulins n’a perdu aucune de ses illusions et que les terribles leçons qu’il reçoit depuis trois ans ne lui ont en rien profité ; ensuite que c’est avec conscience qu’il a toujours parlé de la république, pensé, agi pour son idéal irréalisable. Les mourants dédaignent toute tromperie et ne cherchent plus à s’en imposer à eux-mêmes.
Ce qu’on peut constater encore dans ce numéro, c’est que la présence d esprit est absente; c’est que l’ancienne gaîté gauloise, mordante, impitoyable, a disparu. La phrase est incolore, plus longue, plus lente que par le passé. La préoccupation personnelle a presque tué le talent.
Ce numéro ne contient de curieux et d’intéressant que l’anecdote racontée par Camille avec un certain entrain , avec une recrudescence , un élan de verve qui jaillit, flamboie, mais s’éteint en un instant. Il s’adresse à son ami Fréron, alors en mission à Toulon :
» Ici il n’est pas besoin de l’éperon du
Père Duchène , mais
» plutôt de la bride du f ieux Cordelier , et je vais te le prouver » sans sortir de chez moi et par un exemple domestique.
» Tu connais mon beau-père, le citoyen Duplessis, bon rotu- » lier et (ils d’un paysan , maréchal-ferrant du village. Eh bien!
» avant-hier, deux commissaires de la section de Mutins Scœ- » vola (la section de Vincent, ce sera te dire tout) montent chez » lui; ils trouvent dans la bibliothèque des livres de droit; et » nonobstant le décret qui porte qu’on ne touchera point à Do- » mat, ni à Charles Desmoulin , bien qu’ils traitent des matières # féodales, ils font main-basse sur la moitié de la bibliothèque, t et chargent deux crocheteurs des livres paternels. Ils trouvent » une pendule dont la pointe de l’aiguille était, comme la plu- » part des pointes d’aiguilles , terminée en trèfle ; il leur semble » que cette pointe a quelque chose d’approchant d'une Heur de » lis; et nonobstant le décret qui ordonne de respecter les mo- » numenls des ails, ils confisquent la pendule. Notez bien qu’il
> y avait à côté une malle sur laquelle était l’adresse fleurdelisée » du marchand. Ici il n’y avait pas moyen de nier que ce fut une » belle et bonne fleur de lis; mais comme la malle ne valait pas
> un coi sel , les commissaires se contentent de rayer les lis , au » lieu que la malheureuse pendule, qui vaut bien 1,200 livres ,
» est, malgré son trèfle, emportée par eux-mêmes, qui ne se » fiaient pas aux crocheteurs d’un poids si précieux; et ce, en » vertu du droit que Darère a appelé si heureusement le droit de » préhension , quoique le decret s opposât, dans 1 espèce, a I ap- » plicalion de ce droit. Enfin, notre duumviral seclionnaire, qui » se mettait ainsi au-dessus des décrets, trouve le brevet de » pension de mon beau-père, qui, comme tous les brevets de » pension, n’étant pas de nature à être porté sur le grand-livre » de la république , était demeuré dans le portefeuille, et qui ,
» comme tous les brevets de pension possibles, commençait par » ce protocole : Louis , etc. Ciel! s écrient les commissaiies , (c n nom du tymn !... El après avoir retrouvé leur haleine suflb- » quée d’abord par I indignation , ils mettent en poche le brevet » de pension, c’est-à-dire 1,000 livres de renie, et empoi lent la
voulait d’ailleurs, dès le lendemain on lui présenterait un rapport spécial sur l'affaire en question.
Mais Danton craignait qu’on n’engageât sur un pareil terrain une action générale à laquelle il n’étaît pas préparé et où son parti succomberait sans nul doute.
« Je m’oppose, «vint il dire à la tribune, '< à l’espèce de distinc- » lion de privilège qui semblerait accordé au beau père de » Desmonlins. Je veux que la Convention ne s’occupe que d’af- » faires générales. Si on veut un rapport pour ce citoyen, il en t> faut aussi pour tous les autres. Je m’élève contre la priorité de *> date qu’on cherche à lui donner à leur préjudice. Il s’agit t> d’ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n’est pas » tellement surchargé d’affaires qu’il trouve à peine le temps de » s’occuper de réclamations particulières.
»Une révolution ne peut se faire géométriquement, mathéma- » liquement; les bons citoyens qui souffrent pour la liberté doi- » vent se consoler parce grand, ce sublime motif. Personne n’a » plus que moi demandé les comités révolutionnaires; c’est sur » ma proposition qu’ils ont été établis. Vous avez voulu créer » une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dé- » voués à la liberté sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont » été élevés dans un moment où le fédéralisme prédominait ; il » a fallu, il faut encore les maintenir dans toute leur force ; mais » prenons garde aux deux écueils contre lesquels nous pour-. i rions nous briser. Si nous faisions trop pour la justice, nous, » donnerions peut-être dans le modérantisme et prêterions des * armes à nos ennemis ; il faut que la justice soit rendue de » manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures.
*> Lorsqu’une révolution marche vers son terme, quoiqu’elle » ne soit pas encore consolidée, lorsque la République obtient » des triomphes, que ses ennemis sont battus, il se trouve une » foule de patriotes tardifs et de fraîche date; il s’élève des » luttes de passions, des préventions, des haines particulières,
» et souvent les vrais, les constants patriotes sont écrasés par » ces nouveaux-venus. Mais enfin, là où les résultats sont pour
> la liberté par des mesures générales, gardons-nous de les
> accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la révolution » que de donner a nos ennemis la moindre espérance de rétroac- » tion. N’est-elle pas bien puissante celte nation? n’a-l-elle pas » le droit comme la force d’ajouter à ses mesures contre les » aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les amis » de la patrie? Au moment où la Convention peut, sans incon- » vénient pour la chose publique, faire justice à un citoyen, elle » violerait ses devoirs si elle ne s’empressait de le faire.
» La réclamation de mon collègue est juste en elle même, mais
> elle ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions
» accorder une priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne » trouvent pas dans leur fortune et dans leur connaissance avec » des membres de la Convention des espérances et des ressour- » ces au milieu de leur malheur; ce serait aux malheureux, aux » nécessiteux, qu’il faudrait d’abord lendre les mains. Je de- » mande que la Convention inédite les moyens de rendre justice » à toutes les victimes des mesures et arrestations arbitraires, » sans nuire à l’action du gouvernement révolutionnaire. Je me » garderais bien d’en prescrire ici les moyens. Je demande le » renvoi de cette question à la méditation du Comité de sûreté » générale, qui se concertera avec le Comité de salut public; » qu’il soit fait un rapport à la Convention, et qu’il soit suivi > d’une discussion large et approfondie; car toutes les discus- » sions de la Convention ont eu pour résultat le triomphe de la » raison et de la liberté.
» La Convention n’a eu des succès que parce qu’elle a été » peuple; elle restera peuple; elle cherchera et suivra sans » cesse l’opinion publique ; c’est cette opinion qui doit décréter » toutes les lois que vous réclamez. En approfondissant ces » grandes questions, vous obtiendrez, je l’espère, des résultats » qui satisferont la justice et l’humanité. (On applaudit.)
Le député Homme voulut mettre de côté les faits de violence contre les personnes et se saisit de la question au point de vue artistique. La dénonciation de Camille Desmoulins Apportait la
prouve que des objets d’art, des valeurs mobilières avaient été imluement saisies. Des faits semblables s’étaient passés dans d’autres sections ; des personnes, se disant munies d’ordres du Comité de sûreté générale avaient mis la main sur des gravures soi-disant séditieuses exposées chez des marchands d’estampes* Un décret plaçait sous la protection des lois tous les objets qui intéressaient l’art; c’était donc là l’occasion d’ordonner des poursuites contre les coupables.
La Convention renvoya les propositions de Danton et de Homme aux Comités réunis de salut public et de sûreté générale.. C’était le meilleur moyen de les enterrer à tout jamais.
Nous l’avons dit: le numéro six du Vieux Cordelier est daté du trente décembre. Le lendemain, ses ennemis ne perdirent pas de temps, Camille était aux Jacobins l’objet d’une nouvelle attaque plus impatiente, plus énergique que toutes les précédentes. Chaque séance débutait par la lecture de la correspondance. Or, il se trouva que Francastel, représentant du peuple en mission en Vendée, dans une lettre qu’il écrivait à la terrible Société plus puissante que jamais, se plaignait des espérances de contre-révolution qu’avait dans les départements insurgés fait naître la lecture des numéro du Vieux Cordelier.
» Je dois vous dire, » écrivait le montagnard en mission, que* » l’arrestation de Ronsin, cette sorte de modérantisme que pro- » lessent en ce moment des hommes de la Montagne, divers » pamphlets, et surtout celui où l’on fait des rapprochements si » perfides entre nos mesures révolutionnaires (1°) et les atroci- » tés des tyrans de Rome, ont réveillé ici des espérances, ont j> fait blâmer presque hautement la rigueur salutaire exercée » contre les brigands de la Vendée. Qu’ils y viennent, dans la > Vendée, ces nouveaux modérés qui abusent des beaux noms » de morale, de justice, qui semblent se proclamer les plus,
» (1°) Francastel veut parler des écrits que Camille Desmoulins publiait » alors ; le quatrième numéro du vieux Cordelier venait de paraître. ». (Note du Moniteur.)
j> honnêtes gens de la république, et qui, par un intérêt affecté » pour des traîtres, des scélérats, pour des hommes au moins » très-suspects, énervent l'esprit public, amollissent la vigueur » des coups qui doivent frapper de toutes parts les ennemis de » la révolution ! Qu’ils soient témoins de la frénésie incorri- » gible de ces brigands, qui, au moment d’être fusillés, crient » encore vive le rot J et qu’ils prononcent si le salut public, si * 1’affermissement de la liberté veulent qu’on use de inénago- » ments envers celte race abominable, infatuée de royalisme et » de superstition. Loin de tous ceux qui sont investis de la cond fiance du peuple cette funeste mollesse, cette indulgence cri- » minelle ! Pour moi, bien pénétré des devoirs que m’imposent » la véritable justice et le bonheur du peuple, je remplirai ma » mission toujours avec la même inflexibilité ; la Vendée sera » dépeuplée, mais la république sera vengée et tranquille.
« Combattez sans cesse le système dangereux de renoncer » aux grandes mesures qui nous ont valu de si grands succès ,
» l’extinction de la guerre civile, de prétendre que nous sommes » assez forts maintenant, surtout depuis la reprise de Toulon, o pour ne pas recourir à des moyens odieux, cruels, tortion- » naires, contraires à l’esprit de la constitution votée par le » peuple français.
« Mes frères, « s’écriait Francastel en terminant sa lettre,
« mes frères , que la Terreur ne cesse d’être à l’ordre du jour, et > tout ira bien !... *>
L’occasion d’attaquer une fois de plus un ennemi dangereux ne pouvait se présenter avec plus d’à-propos. On convint d’en user; les rôles furent partagés. Un clubiste inconnu et dont, à notre grand regret, le Journal de la Montagne ne cite pas le nom, s’empara dexlrement de la lettre de Francastel et la commenta en ces termes :
» Dans le temps où les Brissotins faisaient ressentir leur puissance par l’oppression qu’ils exerçaient sur les patriotes, les j ennemis de la liberté levaient impudemment la tête üesjour- » nalistes stipendiés pouvaient calomnier à loisir les vrais amis
» de la liberté. La faction scélérate est anéantie , et cependant il » existe encore des journalistes qui se permettent les calomnies » les plus atroces contre les patriotes ; il en est qui osent deinan- » der la dissolution du Comité de surveillance , pour établir une » commission qui élargirait à leur gré tous les contre-révolu* » tionnaires détenus. » C’était le Comité de clémence que Camille préconisait. « J’ai été dénoncé par ces contre-révolutionnaires; » d’autres patriotes le sont comme moi. Ecoutez les réflexions » de Francastel, vous verrez que l’on veut faire rétrograder la » révolution. Mais, quels que soient les efforts de tous nos enne- » mis, nous la finirons à l’avantage du peuple et de la liberté. » L’orateur termina en demandant la radiation du journaliste Camille Desmoulins. Delenda est Carthago! Immédiatement Hébert parut à la tribune. « Je suis étonné que, d’après la gravité » des faits, la commission que vous avez nommée n’ait pas en- » core fait son rapport , « s écria-t-il avec un redoublement de rage; « il est trop évident qu’il existe un système de calomnie et » une conjuration dirigée contre les patriotes. Quelques petits » intrigants se sont ligués contre eux pour les perdre. L’in- » nocence demande justice : il faut enfin que les hommes purs » se rallient; que ceux qui sont faits pour s’aimer s'aiment.
» Bourdon (de l’Oise), Fabre d’Eglanline et Camille Desmoulins » devaient être chassés dernièrement du sein de la Société.
» Tous les patriotes le demandaient à grands cris; mais une » discussion étrangère vint suspendre la justice de la So- » ciélé. Il est des faits nombreux qui demandent vengeance con- » ire Camille : tout ce qui peut être allégué contre Brissot n’ap- » proche pas de ce qu’on peut reprocher contre Camille. Sou » but a été jusqu’ici de calomnier et de ridiculiser les patriotes ;
» c’est ce même Camille qui voulut faire de Dillon un généralis- » sime , qui s’est vanté d’avoir mangé avec lui pour l’empêcher » d’être un second Eugène; c’est lui qui a dit hautement que les » nobles étaient nécessaires, qu’ils étaient les seuls instruits.
» L’expérience a prouvé que les sans-culottes étaient bons à » quelque chose. Leurs succès répondent à tomes les calomnies.
» Jo demande que les citoyens fassent leur devoir en allant dé- » noncer à la commisson tous les faits qui sont à leur connais* » sance, et que la commission fasse un prompt rapport. Il est » nécessaire de séparer l’ivraie du bon grain et de protéger les » patriotes calomniés. On m’accuse d’être un contre révolution- «> naii e et un chef de parti; que ma conduite soit examinée, je » consens à porter ma tête sur l’échafaud si l’on me trouve cou- » pable; mais je déclare que jamais je ne cesserai de poursuivre • les intrigants. »
Cette parade eut tout le succès possible. Après quelques moments d’un débat qu’on crut utile à sauver les apparences, la motion de Hébert fut adoptée à l’unanimité. Le 2 janvier 1794, Vadier annonça que la commission nommée pour examiner l’affaire de Phélippeaux, de Fabre d’Eglantine et de Camille Desmoulins n’était point encore en mesure de présenter son rap* port. Un membre se plaignit hautement de la commission dont un membre avait dit : « Bath ! est-ce que vous avez la bonhomie » de prendre cette commission au sérieux? Ne voyez-vous pa9
que cela veut dire qu’il ne faut plus penser à cette affaire? * Nous nous sommes assemblés plusieurs fois; mais sur sept „ membres, il ne s’en est jamais trouvé plus de deux ensemble, *, et il a été impossible de statuer définitivement sur l’affaire. » Ce personnage ajouta qu’il pensait qu’on voulait ensevelir cette question dans l’oubli, et il se résuma en demandant que la commission fût tenue de faire son rapport à jour fixe. La société ar¬
rêta que le rapport serait déposé le lendemain.
Collot-d’Hcrbois faisait partie de la commission; tout en adhérant aux volontés du club, il excusa les longs délais du rapport et de la commission, en disant que, si elle n’avait point encore apporté ses conclusions à la tribune, c est qu elle avait voulu traiter cette affaire sérieuse comme on traitait les procès sous Fane en régime. Un Jacobin enragé voulait que la commission fut cassée et que les députés accusés se présentassent à la tribune pour y subir un interrogatoire public. Lollot-d Herbois,
pour tranche,* toute difficulté, consentit, au nom de la commis*
sion, à la comparition des accusés pendant la prochaine séance où, « sans procureurs, sans commissaires, » les Jacobins jugeraient eux-irt£taes le procès.
i C’est ici, » dit encore un sociétaire, « c’est ici qu’on a » déjoué toutes les intrigues; c’est ici que nous avons combattu » simultanément les ennemis du peuple. Je me réunis donc à » l’avis de Collot-d’Herbois. 11 faut que tont se discute ici publi- » quement. »
Au milieu des applaudissements, la Société décida que la discussion aurait lieu à la plus prochaine séance, celle du 5 janvier (16 nivôse.) Les secrétaires se chargèrent de sommer les membi •es inculpés de se rendre dans le sein de la Société au jour fixé pour leur affaire.
Le 5 janvier, comme on le lui avait ordonné, la commission s’était mise en mesure de déposer son rapport. Collot-d’Herbois en donna lecture. « Je rappelle à la Société, » dit-il, « qu’elle » a à traiter d’affaires du plus grand intérêt pour elle et pour la » république entière. Il s’agit de prononcer sur des accusations » réitérées avec acharnement par certaines gens, dont plusieurs ■» membres de la Société sont atteints, dont le Comité de salut » public même n’a pas été exempt.
» J’écarterai de cette discussion toutes les passions et les faï- » blesses qui s’y sont maladroitement introduites : je prie qu’on
» ne m’interrompe pas, afin que les Jacobins puissent retirer de » la discussion tout le fruit qu’en réclame le salut public. »
Après ces considérations générales et préalables , Collotd’Herbois s’occupait des brochures de Philippeaux, de ses accusations contre Ronsin, contre Rossignol, contre les cruautés de la Vendée, déclarait ces attaques anii-palrioliques et réclamait l’expulsion de Phélippeaux , s’il se présentait à la censure et à l’épuration.
Le rapporteur ensuite aborda les reproches adressés à Camille Desmoulins. « Parlons maintenant d’un autre ouvrage qui
» a prêté des armes aux aristocrates; c’est l’ouvrage de Camille * Desmoulins dont je vis le troisième numéro à mon retour. Cet
° ouvrage n est pas avoué par nous, et c’est déjà pour lui un » assez grand malheur. Camille Desmoulins a professé des » principes qui n étaient pas les vôtres; mais il est à vous. Dis- » tinguez-le de son ouvrage, et enchaînez-Ie plus que jamais » parmi vous; qu’il oublie ces débauches d’esprit qu’il a faites » avec les aristocrates; il a trop bien servi la révolution; je » n oublierai pas la France Libre , le Procureur-général de la * Lanterne, et quelque chose de mieux qu’il a oublié peut-être, » un ouvrage dont il composa les premières feuilles au coin de » ha rue de Tournon, et qu’il lisait aux patriotes.
» Les aristocrates ont prononcé que Camille Desmoulins serait chassé des Jacobins: qu’il n’en soit rien ; la Société jugera >x dans. sa sage»se ce qu’elle doit faire; mais n’oublions pas ce » qu’a fait pour le bien public un patriote. »
Le président Bouquier voulut donner lecture de la lettre de Desmoulins dans laquelle celui-ci annonçait l’envoi de son cin¬
quième numéro en réponse à ce que l’on pourrait alléguer contre lui. Nos lecteurs s’en souviendront: le cinquième numéro du Vieux Cordelier n’est qu’une longue défense écrite par le journaliste dans son intérêt personnel.
» Ce n’est pas sur ce numéro que la Société, » dit Collotd’Herbois, « doit prononcer maintenant ; les autres sont connus, » et provoquent seuls les mesures qu’elle doit prendre.
» Je vais vous parler aussi des opprimés. S’il est ici quelques » membres du Comité de sûreté générale, je les engage à hâter ce » grand rapport qui doit parer à tant d’inconvénients, de le faire » demain s’il le peut.
» Sans doute nous avons eu trop de clémence, et c’est pour » en avoir eu trop, que nous sommes maintenant forcés à trop » de rigueur. Nos ennemis avaient senti combien ils retireraient « d’avantages des mesures précipitées. Aujourd’hui on devait * incarcérer un, demain dix,peut-êlreaprès-demain cent. Ils sen- « taient bien qu’à force d’incarcérer des patriotes, il en résul- « terait des mesures générales qui leur deviendraient favora^ » blés.
Je me résume, et qu’on censure les numéros do Camille Des* * moulins. Je demande que le Comité de sûreté générale fasse » le plus promptement possible le rapport sur les patriotes in-
» carcérés. (Applaudissements.)
C’était l’acquittement de Camille et presque la glorification de ses idées que demandait là ColIot-d’Herbois. Hébert ne s y trompa point un moment. « Il s élance à la tribune , >* disent les » journaux du temps , et il s’écrie : « Par la plus astucieuse ré- » crimination , les rôles sont changés, et de dénoncés les accu- » sés sont devenus dénonciateurs à leur tour. Justice, Jacobins , ** justice! Je périrai plutôt que de sortir d’ici avant qu on m ait » rendu une justice éclatante! Je suis accusé, dans un libelle qui » a paru aujourd’hui, d’être un brigand audacieux, un spoliateur *> de la fortune publique. « Allusion au Vieux Cordelier qui, dans son cinquième numéro, affirmait que Hébert avait reçu du trésor public plus de deux cent cinq mille livres du ministre Bouchottepour des exemplaires de sa feuille distribuée à profusion aux frais de l’état.
» Voilà la preuve de ce que j’ai avancé, " répondit tranquillement Camille. * Je tiens à la main l’extrait des registres de la » trésorerie nationale (1) qui porte que, le 2 juin, il a été payé » par Bouchotle à Hébert, une somme de 123,000 livres pour son
journal; que le 4 octobre il lui a été payé une somme de 60. » mille livres pour 600,000 exemplaires du Père Duchène , tandis » que ces exemplairesne devraient coûter que 17,000jivres.” (2).
(1) Il l’avait publié à la suite de son cinquième numéro où Hébert prétend avoir été insulté, et qui parut la veille 4 janvier ( 16 nivôse) , tandis que M. Matton le date du 5 nivôse (24 décembre.) Cette date nous paraît une nouvelle erreur de M. Matton.
(2) Sous la restauration, Boucliotte publia des mémoires où il essaya de. réfuter Camille Desmoulins, et nia avoir jamais acheté d’exemplaires du. Père Duchène. On remarquera que Camille parle pièces mains et que si, du vivant de l’auteur du Vieux Cordelier , Boucliotte ne se défendit pas, il est mal venu d’essayer plus tard une justification que personne ne pouvait plus contredire.
Je suis heureux, d’être accusé eu face, >» balbutia Hébert, « je vais répondre. ••
Robespierre jeune arrivait de Toulon reconquis. Son honnêteté s’indigne de ces ignominies. « Depuis cinq mois que je suis ” absent, » fit-il avec dédain, “ la Société me paraît étrange- «* ment changée. On s’y occupait à mon départ des grands inté- » rêls de la République. Aujourd’hui ce sont de misérables que-
* relies d’individus qui l’agitent. Eh! que nous importent qu’Hé-
* bert ait volé en donnant ses contre-marques! »
Cloué à la tribune par les rires et les railleries de l’assemblée, Hébert se démenait , levait les yeux au ciel, frappait du pied, s’écriait qu’on voulait l’assassiner. « Je demande, » poursuivit l’implacable Robespierre jeune, « que Hébert, qui a bien » des reproches à se faire , car c’est lui qui est cause des mouv vements dans les départements relativement au culte, sort » entendu à son tour et seulement sur les faits relatifs à Phélip- > peaux dont la discussion était à l’ordre du jour. Si Hébert doit » répondre à Camille, le Père Duchène peut entrer en lice avec » le Vieux C or delier . »
Robespierre l’aîné prit ensuite la parole pour se plaindre qu’Hébert eût interverti l’ordre dans lequel les prévenus devaient être entendus. A un seul mot, on peut pressentir que bientôt il écrasera Camille. Après avoir simulé la plus complète indifférence des personnes, la plus entière impartialité, \\ insinue que les passions ont égaré Desmoulins et lui ont fait voir l’évidence là où elle n’était pas. « Je parierais, » dit-il, « que les pièces » démonstratives que Desmoulins vient d’apporter à la tribune » contre Hébert ne prouvent rien. » Dans deux jours, Robespierre se montrera bien autrement acerbe.
Le 7 janvier enfin, du haut de l’estrade un secrétaire appela à haute voix Rourdon (de l’Oise), Fabre d’Eglantine, Camille Desmoulins. On y mit toute la solennité possible. A trois reprises différentes, l’appel fut répété, sans que les prévenus répondissent à ces sommations. Robespierre flétrit en quelques mots dédaigneux « les champions qui devraient combattre et ne se pré-
» sentent pas dans l’arène. Puisque ceux qui ont provoqué cette » lutte fuient actuellement le combat , que la société les appelle ■* au tribunal de l’opinion publique; elle |Ugera! ■>
Plus tard, Desmoulins se décide à paraître; on l’annonce; il monte à la tribune, on va l’interroger. « Avant que Camille ré-
> ponde aux interpellations qui lui seront faites , * dit un de la Société, «je demande qu’il nous rende compte de ses liaisons » avec Phélippeaux et qu’il nous dise sur quoi sont fondées l’es- » lime et l’admiration qu’il a pour ce grand homme. »
Pour la seconde fois , Camille va nous donner un déplorable spectable. Il sue la peur; il tremble; il ne bégaie plus seulement, il balbutie; sa tète s’égare. « Tenez, citoyens, * dit-il pâle et frissonnant, « tenez, je vous avoue que je ne sais plus où j’en » suis ; de toutes parts on m’accuse, on me calomnie. Sur le fait » de Phélippeaux, je vous confesse franchement que j’ai cru de » bonne foi tout ce qu’il a consigné dans son mémoire sur la * Vendée. En effet, comment supposer un homme assez impuo dent menteur pour oser consigner dans un écrit public une » suite de faits destitués de fondement? J’ai lu les écrits de Phé* » lippeaux ; la manière dont il raconte ce qu’il a vu m’a séduit, » et je ne crois pas qu’un homme n’avant lu que ce que dit Phé-
> lippeaux, à moins d’être un incrédule renforcé, puisse raison- >, nablement révoquer en doute les faits qu’il a consignés dans ses » lettres imprimées.
» J’ai vu depuis d’excellents patriotes, tels que Collot-d’Her- » bois ; ils m’ont assuré que l’ouvrage de Phélippeaux était un » roman, où il mentait impudemment à sa conscience et au pu- » blic. Je vous avoue que je ne sais plus où j’en suis; qui croire, » quel parti prendre? En vérité , j’y perds la tête. Est-ce un crime » à vos yeux de s’être laissé tromper par une série de faits tous i bien liés entre eux et qui se développent sans art et sans » efforts. ®
On s’étonne de cette pauvre défense; on murmure. Un membre dit à Camille qu'il ne doit pas compte au public de ses sentiments particuliers sur Phélippeaux. Ce qui intéresse la Société,
ce qu’elle veut voir, c’est la façon dont il expliquera les numéros du Vieux Cordelier. Desmoulins reste muet. Robespierre réclame la parole.
« Il y a quelque temps que je pris la défense de Camille ac- » cusé par les Jacobins, » dit l’impitoyable Robespierre. « Je nie » permis alors des réflexions sur son caractère; l’amitié les per- * mettait : mais aujourd’hui je suis forcé de tenir un langage bien » différent. Camille avait promis d’abjurer les hérésies politi- » ques , les propositions erronées, mal sonnantes, qui cou- » vrent toutes les pages du Vieux Cordelier ; Camille , enflé par » le débit prodigieux de ses numéros et les éloges perfides que » les aristocrates lui prodiguent, n’a pas abandonné le sentier » que l’erreur lui avait tracé. Ses écrits sont dangereux; ils ali-
> mentent l’espoir de nos ennemis et favorisent la malignité pu- » blique.
» Camille Desmouîins s’est épris d’une belle passion pour Plié-
> lippeaux; rien n’est sublime que les productions de Phélip- » peaux; c’est son héros, c’est son don Quichotte. Camille est » admirateur des anciens ; les écrits immortels de Cicéron et de » Démosthène font ses délices. La ressemblance des termes seuls » lui monte la tê’.e. L’orateur grec et le romain ont fait des Phi-
lippiques, l’un contre le tyran de Macédoine, l’autre contre
> un scélérat conspirateur.
» Camille croit, en lisant Phélippeaux , lire encore les Philip- •> piques de Cicéron et de Démosthène ; mais qu’il ne s’abuse » pas : les anciens ont fait des Philippines , et Phélippeaux n’a » fait que des Philippotiques.
» Camille a quelque chose de la naïveté de La Fontaine. On se » rappelle que celui-ci, lisant un jour les prophètes, dit à un » courtisan qui ne lisait guère l’Ecriture sainte : « Avez-vous lu
> Barruch? Parbleu! c’était un grand homme! » Le courtisan » répondit : « Mais , qu'est-ce que c’est que Barruch ? »> Eh » bien! Desmoulins s’en va prenant tous les passants au collet et » leur dit: < Avez-vous lu Phélippeaux? » Les passants, sembla-
>> blcs au courtisün , lui répètent : « Eh mais, mon Dieu! qu’est- » ce que c’est qUe Phélippeaux? «
Puis, Robespierre anéantit Camille de sa pitié de plus en plus ironique et méprisante. A ses yeux , le Vieux Cordelier est un écrit condamnable, sans doute; mais pourtant il faut bien distinguer l’auteur de ses ouvrages. « Camille est un bon enfant » gâte qui avait d'heureuses dispositions, mais que les mauvaises » compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros que » Brissot lui-méme n’eût osé avouer, et conserver Desmoulins au *> milieu de nous. Je demande, pour l’exemple, que les numéros » de Camille soient brûlés dans la Société. »
A ces railleries , à ce dédain qui le blesse , à ces outrages sanglants , Desmoulins oublie sa frayeur de tout-à-l’heure. Le coup de fouet, qui lui sillonne la figure , lui rend quelqu’énergie. Il ne s’agit plus d’ailleurs de tout un discours à la tribune. L’homme d’esprit s’est retrouvé. « C’est fort bien dit, Robespierre, » riposte-t-il avec prestesse; « mais je te répondrai comme Rous- » seau : Brûler n’est pas répondre ! »
Un moment, Robespierre s’étonne de ce sarcasme sur lequel il ne comptait pas delà part d’un ennemi qu’il croit avoir pulvérisé. Les yeux pleins de colère , il se retourne sur Desmoulins que son geste menace. « Comment! » s’écrie-t-il , « comment !
» tu oses encore vouloir justifier des ouvrages qui font les déli- » ces de l'aristocratie !... Apprends , Camille , que si tu n’étais » pas Camille, on ne pourrait avoir autant d’indulgence pour » loi !... La manière dont tu veux te justifier me prouve que lu » as de mauvaises intentions. Ah! brûler n’est pas répondre I »Cette citation peut-elle donc trouver ici son application ? »
Celle scène est magnifique de mouvement, de terreur et de vérité. La colère a monté les têtes. C’est en frémissant , les uns d’indignation , les autres de pitié sur cet enfant qui se jette sur le géant , l'attaque , le saisit corps à corps , que les sociétaires écoutent Desmoulins répondant avec amertume : « Mais, Robes- » pierre, je ne te conçois pas !... Comment peux-tu dire qu’il » n’y ait que des aristocrates qui aient lu ma feuille !... La Gon-
» vention, la Montagne, ont lu le Vieux Cordelier... La Conveii- » tion , la Montagne, ne sont donc composés que d'aris- » tocrates !... Tu me condamnes ici... Mais n’ai-je pas été » chez toi..., ne t’ai-je pas lu mes numéros , en le conjurant, y> au nom de l’amitié, de m'aider de tes avis..., de me tracer le » chemin que je devais tenir ?... »
« Tu ne m’as pas montré tous tes numéros , » répondit Robes- » pierre ; « je n’en ai vu qu’un ou deux. Gomme je n’épouse au- » cune querelle, je n’ai pas voulu lire les autres ; on aurait dit » que je les avais dictés... »
Danton voulut intervenir dans le débat pour le pacifier. « Ca- » mille ne doit pas s’effrayer des leçons un peu sévères que l’a- » mitié de Robespierre vient de lui donner , » dit-il , en essayant de faire prendre le change sur les sentiments qui bouillonnaient dans le sein de leur implacable ennemi. « Citoyens, que la » justice et le sang-froid président à vos décisions ! En jugeant » Desmoulins , prenez garde de porter un coup funeste à la li* » berté de la presse. »
Mais cette grande voix de Danton avait perdu toute influence , tout prestige. On n’obéit point à ses conseils; ou réclama de toutes parts la lecture publique des numéros du Vieux Cordelier . « Oui , qu’on ne brûle pas , mais qu’on réponde , # reprit alors Robespierre. « L’homme qui tient aussi fortement à des » écrits dangereux est peut-être plus qu’égaré. Son courage » n’est qu’emprunté et décèle les hommes cachés sous la dictée » desquels il écrit son journal ; il décèle que Desmoulins est l’or-* » gane d’une faction scélérate qui a emprunté sa plume pour » distiller son poison avec plus d’audace et de sûreté. »
Immédiatement, un secrétaire donna lecture du quatrième numéro du Vieux Cordelier. A l’audition de certains passages, l’auditoire murmurait, s’indignait, désapprouvait. Il était tard déjà ; la discussion à la tribune avait duré longtemps et avait épuisé l'attention. On renvoya au lendemain, sur la demande de Robespierre, la lecture du troisième numéro du Vieux Corde lier , celui où la Terreur et les terroristes étaient si malmenés,
et du cinquième numéro dans les pages duquel Camille essayait sa justification.
Qu’on ne s’étonne pas de toute l’attention qui tout à coup entoure un seul homme, s’empare violemment de lui, le met en relief et l’expose. Ce u’est pas seulement Camille, son talent , ses audacieuses attaques que l’on discute aux Jacobins, que l’on va juger, que l’on menace. Camille n’est qu’un prétexte. En apparence, c’est entre lui et Robespierre qu’est la querelle ; en réalité, c’est le progrès révolutionnaire et la réaction, personnifiés en Robespierre et Danton, qui se livrent, à propos de ses pages , un dernier et terrible combat où il s’agira du salut de l’empire, de la prépotence, de mort ou de succès. Personne ne s’y méprit jamais. Aussi la discussion sur la réception de Camille. ou son expulsion parles Jacobins, fut-elle la grande, la seule grande affaire politique de tout le mois de janvier 1794. Tout intérêt autre que Celui-là disparut momentanément. Aussi ne craignons-nous pas d’entrer dans tous les détails de cette lutte dont Camille Desmoulins fut le prétexte et la victime.
Si le 19 nivôse, (8 janvier 1794 ) nous rentrons au club des Jacobins, c’est encore le nom de Camille Desmoulins qui frappe nos oreilles, dès l’ouverture de la séance. Momoro, l’Hébertisle, le Cordelier, le mari de la Déesse Raison si bien raillée par Desmoulins, est chargé, c’est sa vengeance, de lire le troisième numéro du Vieux Cordelier , ce numéro où se trouve la fameuse traduction libre de Tacite. « La Société garde le plus » profond silence, » lit-on dans le Moniteur. Quelqu un propose de lire le cinquième numéro , celui où Camille invoque son passé révolutionnaire, son passé qu’il croit le plus éloquent défenseur de son présent qu’on incrimine.
Robespierre demande et obtient la parole. C’est tout un acte d’accusation qu’il prononce, un double réquisitoire où les Ilébertistes et les Dantonistes vont pouvoir clairement lire leur sort et leur condamnation. La preuve évidente que Camille n’est qu’un prétexte va nettement apparaître et saillir. C’est par le nom de Desmoulins qu’il débute dans son discours.
» Il est inutile de lire le cinquième numéro du Vieux Corde - » lier , i dit Robespierre, « l'opinion doit être déjà fixée sur » Camille. Vous voyez dans ses ouvrages les principes les plus » révolutionnaires à côté des maximes du plus pernicieux mo- » dérantismc. Ici, il rehausse le courage du patriotisme, là il » alimente l'espoir de l’aristocratie. Desmoulins tient tantôt un o langage qu’on applaudirait à la tribune des Jacobins. Une » phrase commence par une hérésie politique ; à l’aide de sa » massue redoutable il porte le coup le plus terrible à nos eune- » mis; à l’aide du sarcasme le plus piquant, il déchire les meil- » leurs patriotes. Desmoulins est un composé bizarre de vérités ». et de mensonges, de politique et d’absurdités, de vues saines » eide projets chimériques et particuliers.
» D’après tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent » Desmoulius, peu importe, ce n’est qu’un individu ; mais ce ». qui importe davantage, c’est que la liberté triomphe et que la » vérité soit reconnue. Dans toute cette discussion il a beaucoup ». été question d’individus et pas assez de la chose publique. » Je n’épouse ici la querelle de personne, Camille et Hébert ont » également des toi ts à mes yeux. Hébert s’occupe trop de lui- » même, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne » pense pas assez à l’intérêt national. »
Il a dit tout ce qui pouvait compromettre Camille; il l’abandonne pour passer au véritable sujet de toutes ses préoccupa lions la ruine des deux partis qui le gênent, lui font ombrage, l'entravent dans sa marche vers le pouvoir absolu. Il reprend : «, Ce n’est donc pas Camille Desmoulins qu’il importe de dis- » cuter, mais la chose publique. » Alors il parle d’un parti qui veut reprendre les traditions de la Gironde et les continuer, qui propose des moyens « citrà-révolutionnaires, » et d’un autre parti d’un génie plus ardent et d’un caractère exagéré, qui propose des moyens « ultrà-révoiutionnaires , » et qui tous deux cependant « s’entendent comme des brigands dans une forêt. » Au milieu de ce discours ambigu, où les noms des victimes à abattre sont encore tenus dans un prudent silence, Fabre d’F-
glantine, saisi d’impaiience et de dégoût, veut s’en aller. Robespierre l'interpelle, le somme de rester pour se défendre, et il conclut : « Je finis en rappelant aux membres de la Conven- » tion ici présents et au peuple français les conjurations que je » viens de dénoncer. Je déclare aux vrais Montagnards que la » victoire est en leurs mains, qu'il n’y a plus que quelques sery> pénis à écraser. t> Ils le seront! ils le seront! s’écrie 1 Assemblée dans un transport de rage. « Ne nous occupons d’aucun » individu, mais seulement de la patrie, » reprend alors Robespierre. « J’invite la société à ne s’attacher qu’à la conjuration, » sans discuter plus longtemps les numéros de Camille Desmou- » lins. »
A Robespierre succéda Fabre d’Eglantine qui , pris aussi d’un accès de faiblesse, vint publiquement renier Camille Desmoulins. « Je suis accusé d’avoir coopéré à ses numéros , » dit-il. « J’ad- » jure ici Desmoulins de dire si jamais je lui ai suggéré une idée. » J’ai eu si peu de part aux ouvrages de Camille que, un jour » étant allé dans l'atelier où on imprimait le Vieux Cordelierx » Desmoulins gronda un ouvrier, parce qu’il m’avait laissé jeter » les yeux sur des feuilles volantes, o Ces républicains, pour la plupart du moins, ne surent pas mourir, il faut le reconnaître, comme moururent les royalistes en ces temps de massacre.
Le 10 janvier enfin , la Société des Jacobins prit une résolution à l’égard de Camille, sur la demande d’un clubiste. Un modéré proposa de lire la justification contenue dans le cinquième numéro du Vieux Cordelier , ce qui ne fut point admis , et les, Jacobins arrêtèrent que le nom de Camille Desmoulins serait rayé de leurs listes.
Mais tout n’était point dit encore. Dufourny prétendit que si l’on avait pu prononcer en toute connaissance de cause sur le sort de Camille, il en était autrement de Bourdon (de l’Oise) , autre inculpé , et il demanda à Robespierre pourquoi, après s’être si souvent montré plein d’indulgence pour Desmoulins, il affichait maintenant tant de sévérité à l’encontre de Bourdon et (Je Phélippeaux.
Robespierre releva le défi. 11 eut de bonnes paroles d’éloge pour son ancien ami de collège , et des élans d’indignation contre Phélippeaux. Si Camille avait composé des écrits contre-révolutionnaires , il avait aussi écrit pour la révolution et servi puissamment la cause de la liberté; où et quand Phélippeaux avaitil mérité de la patrie? Camille n’a jamais tenu aux aristocrates ,
et Phélippeaux a au contraire un puissant parti parmi eux. Phélippeaux, sous le rapport du talent, était moins dangereux que Camille Desmoulins , parce que le premier n’en a pas et que Camille en a beaucoup; il reste à déplorer qu’il ne l’ait pas toujours fait servir au bien général; mais Phélippeaux n’a jamais connu le patriotisme ; il ne fut jamais qu’un mauvais soldat du Girondisme, un enfant perdu de l’aristocratie. Ce parallèle terminé, Robespierre supplia la Société de vouloir bien s’occuper des grands intérêts de la patrie et d’abandonner une fois pour toutes les vaines querelles de personnes. Mais Dufourny insistait toujours en faveur de Bourdon (de l’Ois^) et de Phélippeaux.
Robespierre, au contraire, ne voulait pas que la Société traitât ainsi la question dans ses détails. « Je dis donc au peuple, • s’écria-t-il, « au peuple qui m’entend, qu'il faut, sans clabaude- » ries, sans prévention , discuter les intrigues, et non un intri- * gant en particulier. Je dis qu’en chassant Desmoulins on fait » grâce à un autre individu et qu’on épargne d’autres inlri- » gants... Je demande qu’on s’occupe des moyens d’exterminer r> à jamais les intrigues qui nous agitent au dedans et qui ten-
dent toutes à empêcher l’affermissement de la liberté. R faut » les discuter dans leurs agents , dans leur esprit. Voilà ce qu’on « ne veut pas ; voilà ce que plusieurs personnes n’osent pas faire » et ce qu’elles veulent écarter en vous parlant de Camille Des- » moulins. »
» J’observe à Robespierre que Camille est chassé, a répliqua le persévérant défenseur de Phélippeaux et de Bourdon , <• et que » ce n’est pas de lui qu’il s’agit. »
» Dufourny me dit que Desmoulins est chassé , « répondit Rot> bespierre. « Eh! que m’importe à moi qu’il soit chassé, si mon
» opinion est qu’il ne peut pas l’ëtre seul, si je soutiens qu'un » homme à la radiation duquel Dufourny s’est opposé est beau- » coup plus coupable que Desmoulins. Tous les hommes de » bonne foi doivent s’apercevoir que je ne délends pas Camille » Desmoulins, mais que je m’oppose seulement à sa radiation » isolée, parce que je sais que l’intérêt public n’est pas qu’un mit » dividu se venge d’un autre , qu’une coterie triomphe d’une » autre ; il faut que tous les intrigants, sans exception , soient » dévoilés et mis à leur place.
» Je termine en demandant que la Société, regardant son ar- » rêté comme non avenu, s’occupe de discuter l’intrigue géné- » raie, en ne prenant pas des intrigants isolés pour l’objet de sa » discussion, etque l’on motte à l’ordre du jour les crimes du goud vernement britannique. »
Le clubisle Deschamps vint en aide à Robespierre. « J’ai le » premier demandé l’exclusion de Camille Desmoulins , » dit il;
« alors beaucoup d’individus que je regarde comme des inlri- » gants se sont ralliés près de moi , pour parvenir à cette exclu- » sion. Je me suis imposé un silence observateur, et j’ai remar- » que que ces derniers étaient les seuls qui avaient vivement » poursuivi celte radiation.
» Je déclare , comme Robespierre, qu’il se trouve ici des cou-- *> pables qui ont accusé d’autres coupables , et qu’une espèce » d’intrigants a voulu détruire l’autre pour dominer seule.
» J’invite la Société à se défier de deux factions qui se sont intro- » duites dans son sein. J’espère que bientôt la vérité se décou- » vrira , et que tous les faciieux seront couverts de boue. »
Tout à coup, la discussion tourne court; la Société revient sur ses pas, sans que le procès-verbal de la séance nous donne les motifs de cette variation extrême, et elle rapporte l’arrêté par lequel elle avait , une heure plus tôt , chassé Camille de son sein. Robespierre , de crainte d’être accusé de partialité , proposa-t-il de réintégrer Camille et de lui rendre une confiance naguères déclarée perdue ? La Société, divisée sur l’exclusion de l'hélippeaux et de Bourdon , voulut-elle 11e pas se montrer plus.
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