L'ABBÉ CASGRAIN
Lorsque éclatèrent entre les imprimeurs et les collaborateurs des Soirées canadiennes les difficultés qui engagèrent ceux-ci à fonder une nouvelle revue, ce fut Gérin-Lajoie qui fit accepter pour cette publication le nom de Foyer Canadien, titre qui dans sa pensée avait une double signification facile à saisir.
Atcun membre du comité de direction, dont il faisait partie, n’y apporta un concours plus constant et plus efficace. Il ne reculait pas devant les tâches les plus ingrates et les plus ennuyeuses, telles que la correction des épreuves et la correspondance, dont le fardeau retombait tout entier sur les directeurs. Sa collaboration nous a valu un des travaux les plus importants qui aient été publiés dans l’une et dans l’autre de ces deux revues, et un des livres les plus franchement canadiens que notre littérature ait produits : Jean Rivard.
Les Mémoires de Gérin-Lajoie nous livrent le secret de cette conception. N'ayant pu réaliser dans sa vie cet éternel rêve de Cincinnatus à la charrue, dont l'image séduisante fuyait toujours devant lui comme le mirage du désert, il a voulu l'incarner dans une œuvre de prédilection, la revêtir d’une forme tangible dont l'apparition fût une jouissance pour lui-même et un encouragement pour les plus vaillants de ses compatriotes, les défricheurs des bois. Ceux qui ont cherché dans Jean Rivard un roman à sensation se sont condamnés d'avance à ne pas le comprendre. L'idée d'écrire un roman n’est pas venue à sa pensée ; il a même eu soin d’en avertir ses lecteurs. Il a voulu simplement mettre en relief le meilleur type du colon canadien, l’homme instruit qui se fait conquérant de la forêt et travailleur du sol.
Les Mémoires de Gérin-Lajoie sont remplis de passages où il exprime ses idées sur la culture de la terre, et sa prédilection pour ce genre de vie. L'état d’agriculteur lui semblait le plus normal, le plus rationnel qui soit au monde, celui qui se prête le mieux au développement physique, intellectuel et moral de l’homme. La vie du colon surtout, de ce hardi bûcheron qui commence par s'ouvrir une terre dans les bois, et qui ensuite en tire sa subsistance en enrichissant son pays, lui paraissait grande et noble entre toutes, et digne d’envie. |
Gérin-Lajoie, qui avec son patriotisme ardent avait creusé toute sa vie le problème de notre avenir national, avait mieux compris qu'aucun autre l'importance de cette devise des Canadiens-français : Emparons-nous du sol. C’est là qu'il voyait la solution du problème.—“ Ce travail, disait-il, le plus obscur de la nation, en est le plus fécond. Il n’a de comparable en puissance qne celle de la marée montante, calme, invincible, qui envahit ses rivages. Il a reconquis et assuré à la race française une partie du territoire que les armes lui avaient fait perdre. Qui peut dire où il s'arrêtera ? ”
Cependant l'admiration et l'attrait que cette rude maïs salutaire existence inspirait à Lajoie, le mérite et la dignité qu’il y voyait, ne lui en dissimulaient pas les difficultés, ni les fatigues, ni les misères. Ils les avait approfondies, au contraire, avec cet esprit de réflexion et cette sûreté de jugement qui distinguent ses écrits. Le plus utile de tous les états en est le plus pénible. Aucune classe de notre société n’est plus exposée au découragement, aucune n’est plus souvent délaissée. L'âme sensible et patriotique de Lajoie en était profondément émue, et il s'était bien souvent demandé comment il pourrait apporter sa part de sympathie à cette masse si nombreuse et si intéressante de ses compatriotes ; comment il pourrait leur faire entendre une parole de consolation et d’encouragement, un cri du cœur qui leur inspirât la persévérance en les relevant à leurs propres yeux, et en ranimant leur espoir. Il aurait voulu aussi augmenter leur nombre et accroître leur
influence, en détournant des villes où ils végètent une partie des jeunes gens qui sortent de nos coilèges ; il aurait voulu leur mettre une hache à la main, les conduire sur les frontières de nos paroisses, et leur dire : ‘ Faites comme vos pères; taillez-vous un domaine comme celui qu'ils se sont créé et sur lequel vous avez vécu. C'est ici que vous servirez le mieux votre pays et vos intérêts, que vous acquerrez le plus d'indépendance et de bonheur.” Voilà toute la pensée de Jean Rivard, le défricheur et l'économiste. Il était difficile de trouver un plus beau sujet, et plus utile, plus capable de tenter un esprit élevé et une âme généreuse. Aucun de nos écrivains n'était mieux doué et mieux préparé que Gérin-Lajoie pour le traiter.
Un pareil travail exigeait une variété de connaissances peu commune, la maturité du : talent et l'expérience pratique. Lajoie les avait acquises, et il les a mises admirablement à profit dans cette étude du colon canadien où il le suit pas à pas depuis son premier coup de hache dans la forêt, à travers toutes les phases de sa vie de défricheur, jusque dans sa carrière d’économiste, alors que, devenu riche et heureux, chef d’une charmante famille, placé à la tête de ses concitoyens dont il se montre le meilleur conseiller, il est élu député au parlement, et qu'il prend une part active aux affaires de son pays.
Un des grand mérites de l’auteur de Jean Rivard est d'avoir su rendre son livre intéressant sans sortir de la réalité, sans avoir eu recours à aucune de ces situations qui ne se rencontrent pas dans notre vie sociale et qui ne servent qu’à amuser l'imagination.
Jean Rivird est un héros que l’on peut coudoyer dans la rüe, qui existe sous plus d’un nom dans nos campagnes et que bien des lecteurs ont désigné après avoir lu le beau livre de Gérin-Lajoie. Devenu populaire aujourd’hui, Jean Rivard a recueilli, dès son apparition, les suffrages des meilleurs juges, dont le nombre n'a fait que s’accroitre.
Le plan du livre est bien conçu, le style sobre, naturel et correct. On a pu lui reprocher une certaine prolixité, quelques détails trop peu importants dans la vie du défricheur ; mais ces légères taches ont disparu dans une nouvelle édition où l’auteur # tout refondu l'ouvrage et lui a donné sa forme définitive. Avec une habileté rare, il » su le mettre tout à la fois à la portée de l'intelligence humble, et à la hauteur de l'esprit cultivé ; l’un et l’autre y trouvent l’utile dulci d'Horace, un sujet d'agrément et de réflexion. N'est-ce pas le plus grand éloge qu'on puisse faire d’un livre et d'un auteur? Sans y penser, Gérin-Lajoie s’est peint lui-même dans Jean Rivard, avec son âme exquise, son patriotisme, son honnêteté, sa droiture, son désintéressement, en un mot tel que ses Mémoires nous le révèlent le meilleur des hommes. Jean Rivard est le premier livre canadien qui ait obtenu les honneurs de la reproduction en France. Un bon nombre des lecteurs du Monde de Paris où il a paru en feuilleton, ne soupçonnaient pas avant de l'avoir lu qu'il püt exister une littérature française de ce côté-ci de l'Atlantique.
Gérin-Lajoie a reçu de son vivant la plus douce récompense qu’il pouvait ambitionner : il a vu son livre donné en prix dans nos collèges, dans la plupart de nos écoles primaires, et répandu jusque dans la chaumière du colon, où sa lecture a déjà fait une partie du bien qu’il souhaitait, où elle continue à délasser les esprits et à ranimer les courages.
Si aujourd'hui le bon Gérin-Lajoie voyageait à travers nos paroisses nouvelles, il éprouverait, en plus d'un endroit, quelques-unes de ces suaves et intimes jouissences dont il parle dans ses Mémoires, lorsque, passant un soir dans une rue déserte de 17 “ières, il entendit une jeune mère de famille, assise dans l’embrasure d’une fenêtre €, fredonner le Cunadien errant en endormant son enfant. Ilentendrait encore les c tets de
Sec. I, 1885 — 8.