L'ABBÉ CASGRAIN
sa mélancolique chanson s'envoler de quelque mansarde ; et pour compléter son bonheur, il verrait, sous le même toit, plus d’une figure épanouie attentive à la lecture de Jean Rivard.
Cependant, quelles que soient les qualités que l’auteur a déployées dans cet ouvrage, il faut bien avouer qu'il n’y a mis qu'une part de lui-même, qu'il n’a guère révélé que le côté pratique, utilitaire de son talent. Ceci nous conduit à une observation plus générale.
Au point re vue purement littéraire, Gérin-Lajoie a-t-il tenu les promesses de son jeune âge ? A cette question nous devons répondre: certainement non.
Aucun de nos écrivains n’a montré un talent plus précoce, n'a donné tout d'abord de si belles espérances ; aucun n'est arrivé plus vite à la notoriété. 11 était encore sur les bancs du collège, Icrsque les feuilles publiques, avec un enthousiasme qui nous fait sourire aujourd'hui, mais qui s'explique, l’acclamèrent comme notre futur Racine.
Cependant, dès le début de sa carrière, on le vit s'arrêter soudainement, hésiter, puis s'engager dans une voie tout autre que celle qu'il avait rêvée et qu'on lui crovait destinée. Il n’est peut-être pas un seul de nos écrivains auquel s'applique d’une manière plus frappante cette réflexion de Crémazie : — “ Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques ; mais il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d'hiver qui glace les esprits étincelants, c’est le res angusta domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien.”
Quand, à force de travail ingrat, Gérin-Lajoie eut acquis ce pain du jour, le poète en lui était mort, la muse qui l'avait inspiré s'était envolée pour toujo1rs.
Un autre homme cependant était né en lui. Au lieu du poète, nous avons eu le prosateur élégant et facile, l’'économiste excellent. L'art a été immolé à l’utile. Lequel des deux eut été préférable ? À vingt ans, nous aurions incliné vers l’art, mais aujourd’hui ?.…
Grérin-Lajoie a laissé en manuscrit une Histoire de l'établissement du gouvernement responsable au Canada, qu'il a écrite à la demande de plusieurs membres du parlement. Nous sommes en état d'en parler et de l’apprécier, quoique nous ne l’ayons pas actuellement en main, car nous avons eu le privilége d’en entendre la lecture de la bouche de l’auteur luimême, il y a quelques années. Les motifs qui l'ont empêché de livrer cette Histoire au public peignent bien la bonté de caractère et la délicatesse des sentiments de Gérin-Lajoie. Il était occupé à y mettre la dernière main, lorsqu'il reçut une lettre de L. P. Turcotte, l’auteur du Canada sous l'Union, qui le priait de retarder la publication de ce manuscrit pour ne pas nuire à la vente de son livre qui venait de paraitre.
Lajoie remit son manuscrit dans sa serviette, et ne l’en sortit plus. C’est une perte pour l’histoire de notre pays, car l’ouvrage est resté inachevé. Il y manque cependant peu de chose, et s’il était complété par une plume exercée, je suppose par M. Gérin, frère de Lajoie, ce serait un excellent récit de l'établissement du gouvernement responsable au Canada, et une réponse triomphante à l’injuste Histoire des quarante dernières années, de J. C. Dent.
Dans une étude humoristique, écrite il y a quelques années, j'ai essayé de résumer les transformations qu'avait subies le caractère de Gérin-Lajoie, dans la seconde période de sa vie.
“ Il y a deux parts dans la vie de Gérin-Lajoie. L'homme d'aujourd'hui n’est pas l’homme d'autrefois.
“ Autrefois, c'était le poète, avec ses rêveries, avec ses chansons, avec ses enthousiasmes ; c'était le journaliste qui écrivait l’article militant, chargé à mitraille, qui haranguait les électeurs sur la place publique.
“ Aujourd'hui, c'est l'homme de cabinet, calme, silencieux, méditatif, un livre de philosophie ou d'économie politique à la main, cherchant quelque nouveau moyen d'amener le progrès et le bonheur parmi les hommes ; ou, mieux encore, c’est le père de famille, heureux au foyer domestique, entouré de sa femme et de ses enfants, ayant toujours sur les lèvres une bonne et utile leçon, un conseil sage, un service à proposer pour faire plaisir à un ami, tout cela arrosé du vieux vin de la gaieté française.
“ L'utile a, peu à peu, envahi le domaine de la poésie.
“ Cependant Gérin-Lajoie cultive encore, dans un coin de sa pensée, quelques fleurs d’illusion ; il bâtit des châteaux en Espagne. Il a surtout un rêve qu'il caresse, qu'il choye, qu'il espère réaliser tôt ou tard.
“ Il voit, tout là-bas, dans une campagne retirée, paisible, ni trop loin ni trop près du village, une jolie ferme bien cultivée. Sur la ferme, une maison proprette, ni trop grande ni trop petite, avec des arbres alentour, un jardin et un verger.
“ Un petit vieillard, à cheveux grisonnants, parcourt ce domaine, s'occupe d’améliorations, consulte ses voisins, leur parle de la récolte, d’un nouveau système plus économique de drainage ou d’assolement.
“ Lorsqu'il traverse la cour, les pigeons descendent du colombier, et viennent s’abattre autour de lui ; un essaim de poules accourent manger, en caquetant, une poignée de grain qu'il leur jette, tandis que le coq, fièrement perché sur la clôture, chante à tue-tête son Canadien errant.
“ Un beau soleil chaud de juillet ou d'août réjouit cette scène champêtre, douce comme une idylle.
“ La laitière passe parmi les vaches, et s’en retourne à la maison portant deux chaudières pleines de lait jusqu’au bord et couvertes de deux doigts d’écume que les enfants enlèvent avec leurs mains.
“ Le petit vieillard caresse, en passant, sa génisse de race ayrshire, qui se frotte tranquillement le dos le long de la barrière ; il interroge les moissonnears qui arrivent devant la grange avec une charrette ployant sous les gerbes de blé, dont il écrase entre ses mains quelques épis pour s'assurer qu'ils sont beaux et bons.
“ Enfin, content de sa journée, il va s'asseoir sur sa galerie, et regarde, en souriant, le soleil se coucher tout rouge derrière le coteau.
‘* Est-il nécessaire de dire que ce petit vieillard, c'est Gérin-Lajoie en personne ?
“ Excellent homme! Ki tout le monde était bon et parfait comme lui, on verrait reparaître l’Eden sur la terre.”
La fin de l’année 1865 inspirait à Cérin-Lajoie, sur la mort de quelques-uns de nos hommes publics, des regrets que le pays partageait avec lui. Il parle d’abord des ennuis que lui avait causés le changement de siège du gouvernement.
“ L'année 1865 qui vient de finir a été remarquable pour moi à plus d’un titre. Le trait le plus saïllant a été mon émigration de Québec à Ottawa, laquelle, avec le déménagement de la bibliothèque du parlement, a presque absorbé tout mon temps durant les trois derniers mois de l’année. Les soins de ce déménagement et les démarches que j'ai faites pour notre installation à Ottawa, toutes choses incompatibles avec mes goûts et mes