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CHAPITRE IX

Récits de Ramsauer ; — sous-maître et secrétaire de Pestalozzi. — Affluence des étrangers. — Le prince Esterhazy. Mœe de Staël. — Vie des maîtres. — Incapacité gouvernementale de Pestalozzi. — Ramsauer se décide à le quitter.

Le point capital une fois hors de question, l'institut présentait de grands avantages, entièrement nouveaux et singulièrement propres au développement des maîtres et des élèves. Vieux et jeunes, savants et ignorants, riches et pauvres, Américains et Européens y passèrent d'heureux jours, et comptèrent les années écoulées près de Pestalozzi parmi les plus heureuses de leur vie. Au nombre des avantages dont on jouissait au château d'Yverdon, on peut nommer l'individualité de Pestalozzi , son amour passionné pour le bien et les choses élevées, son esprit original et créateur ; puis les conférences entre le chef et les instituteurs, souvent animées par la lecture de lettres importantes; les nombreuses visites d'étrangers, remarquables par leur position, leurs jugements et leurs opinions ; la grande quantité d'élèves de tout rang, de toutes nations, etc.

Ramsauer remplit l'office de secrétaire privé de

Pestalozzi, pendant les années 1815 et i81k. Depuis deux à six heures du matin il devait écrire la correspondance privée et les observations de son maître; celui-ci s'occupait surtout , en ces heures nocturnes , de l'éducation des pauvres , son rêve , son but chéri. Après les nuits laborieuses, les jours n'apportaient aucun repos; cependant Ramsauer, appelé à donner des leçons et à exercer une surveillance continuelle, trouvait encore le temps d'écrire un journal détaillé ; cette habitude développa chez lui le goût de l'ordre et de la ponctualité, ainsi que celui d'observer les autres et lui-même. Il compte aussi parmi les avantages communs à tous, ceux qui naissaient de la célébration des jours de fête, surtout du jour de l'An et de l'anniversaire de Pestalozzi. L'une des grandes salles du château se transformait en salle de bal et la jeunesse d'Yverdon venait participer à la joie des écoliers, toujours partagée par le maître lui-même. N'oublions pas les voyages de récréation, moyen puissant de plaisirs honnêtes et d'instructions faciles, mis en œuvre aujourd'hui par tous les grands établissements d'éducation, et auquel Pestalozzi pensa le premier. Ces voyages étaient d'autant plus précieux que la vie de l'institut était sévère et sérieuse.

On peut encore mentionner un avantage négatif. Pestalozzi adoptait facilement, comme instituteurs, des étrangers qui venaient à lui, demandant peu et affichant un grand zèle; on apprenait par ces hommes combien on peut ne point savoir enseigner ou mal enseigner; cette expérience ne manquait pas d'utilité. Il

n'était pas possible de suppléer à sa propre incapacité au moyen de livres supplémentaires : Pestalozzi bannissait les manuels pédagogiques ; qui ne saisissait pas sa méthode, et, qui ne savait pas enseigner d'après ses ouvrages élémentaires, devait renoncer à travailler avec lui et pour lui.

La vie des sous-maîtres, qui tous avaient été élevés d'après la Méthode, était beaucoup plus pénible que celle des maîtres spéciaux. Les premiers devaient habiter le château et veiller au bien et à la sûreté des enfants. Tous les fardeaux , les ennuis domestiques retombaient sur eux; ils devaient cultiver le jardin, couper du bois, chauffer les poêles, copier des lettres, etc. A eux seuls s'adressaient les reproches que faisaient naître les désordres dans l'administration journalière. Pestalozzi se montrait parfois injuste envers eux, mais, d'autre part, il les traitait comme ses amis, ses enfants, privilège que les maîtres n'obtenaient point au même degré. Citons ici Ramsauer.

« Une loi très sévère pesait sur tous les membres de l'institut; aucun des maîtres ne devait posséder ni faire les choses interdites aux élèves. Ainsi, ils ne pouvaient jouir d'une chambre uniquement à leur usage; il ne leur était point permis de fumer, ou de se promener à leur gré, encore moins d'aller se divertir dans quelque lieu public; les journaux n'étaient pas admis. Pestalozzi, tout en les prohibant, n'en fut pas moins toute sa vie un amateur de politique très zélé.

« Ces règlements étaient certes de nature à n'être observés qu'à demi ; ils donnaient lieu à des infractions

continuelles, à des reproches souvent répétés. Lorsque nous en éprouvions un degré d'ennui intolérable, nous courions la chance de nous attirer les gronderies et quelquefois les injures de Pestalozzi , en nous échappant au milieu de la nuit pour aller à Sainte- Croix , grand village situé sur le Jura , à trois lieues d'Yverdon. Là, nous vidions quelques bouteilles de vin de Bourgogne , en soulageant nos cœurs par nos chants et nos plaintes; puis nous revenions, pleins de courage, vaquer à nos divers travaux. Nous ne nous embarrassions nullement du temps ou de la saison, alors que ces délassements clandestins nous devenaient indispensables. Nous allions jusqu'à Concise en traîneau , amusement nocturne tout à fait de notre goût. Aussitôt que nos escapades étaient connues de Pestalozzi, il rassemblait tous les instituteurs et, sans s'informer du nom des coupables, il faisait pleuvoir ses reproches sur tous, et nous traitait comme si nous étions les plus ingrats, les plus pervertis des hommes.

w Plus d'une fois, quand il nous semblait impossible de continuer la vie que nous menions, nous eûmes à apprendre, de la bouche de Pestalozzi, que des milliers d'hommes, plus reconnaissants que nous, béniraient Dieu à genoux s'ils pouvaient occuper nos places ; nous n'étions nullement de cet avis, quoique le respect et l'attachement que Pestalozzi nous inspirait, l'intérêt varié de la vie de l'institut, ainsi que l'importance que nous y attachions, continuassent à nous inspirer du courage et de la persévérance. Il nous disait, presque journellement, que tout le monde avait les yeux sur

nous; cette illusion était nourrie par l'enthousiasme des visiteurs, dont un grand nombre affirmèrent au loin que toute la lumière pédagogique devait partir d'Yverdon. Quelques-uns des instituteurs seulement se persuadèrent qu'il en était ainsi, et prétendirent arriver à la gloire au moyen de celle de Pestalozzi. Leur activité scolaire en souffrit gravement : les uns se livrèrent à des raisonnements, à des bavardages sans fin ; les autres tombèrent dans la nonchalance.

» Rien n'a été plus nuisible au bien de l'institut que cette intempérie de langue, ce débordement d'inutiles paroles. Les sous-maîtres, chargés de tant de travaux et de responsabilité, poussés à bout par les plaintes de Pestalozzi et par les désordres qu'on leur imputait injustement, vinrent assaillir plus d'une fois, le chef de la maison, à l'heure de minuit; ils entouraient son lit, déployaient un grand papier et le priaient d'écouter sans interruption le récit de leurs griefs et des améliorations qu'ils venaient lui proposer ; puis on se séparait animés d'un nouveau courage, d'une nouvelle affection réciproque et ces scènes étranges amenaient d'heureux résultats.

» Il y eut des années pendant lesquelles aucun des sous-maîtres ne'passa plus de trois heures dans son lit; on se partageait la besogne d'après la capacité de chacun ; puis, en dehors des occupations obligées, nous faisions avec les élèves les plus avancés des échanges de leçons volontaires. Les Prussiens se distinguaient par leur zèle et leur amour du travail; l'un échangeait ses notions en botanique contre de la géométrie, un autre

offrait de la musique et recevait de la géométrie, etc. On était, au fond, si peu las du travail que quelquesuns des sous-maîtres cherchèrent à fonder une société littéraire; ils sentaient tout ce qui leur manquait, mais ne savaient comment suppléer à leur ignorance. Ils achetèrent quelques livres, firent quelques extraits; mais livrés à eux-mêmes, sans direction, sans encouragement, ils sentirent bientôt l'impuissance de leurs efforts pour atteindre le but et laissèrent tomber l'association devenue inutile.

» Les conférences des instituteurs offraient de meilleures chances ; ils connaissaient la méthode à suivre, et nombre d'examens, de critiques, d'exercices pédagogiques de tous genres leur procurèrent d'intéressantes récréations et de nouvelles lumières.

» Pestalozzi lui-même eût été fort embarassé de rendre un compte succinct de l'ensemble de sa méthode. Il se vantait de n'avoir pas lu un seul livre pendant trente ou quarante ans ; mais il était doué d'un tact pédagogique si parfait qu'après avoir assisté pendant deux ou trois minutes à quelqu'une des leçons, il était en état d'adresser au maître les observations psycologiques, les plus fines et les plus profondes, sur ce qu'il venait d'écouter. Il se plaisait surtout à prendre part de la sorte aux leçons de mathématiques. Plus le bruit était grand, l'ardeur prononcée, les yeux des élèves étincelants de curiosité, et plus on le voyait frapper l'épaule du maître comme expression de son approbation ; puis il sortait sans dire mot. Nous ne sa-

vons combien de fois il prit cette sorte de tapage pour un véritable zèle.

» Lorsqu'une classe, surprise par lui, lui semblait endormie ou que le maître était assis, cas assez rare puisqu'il n'y avait pas de siège à son usage, ou bien encore lorsqu'un maître étranger débutait, un livre à la main, chose absolument défendue, Pestalozzi murmurait et s'en allait, comme lorsqu'il était satisfait, mais il avait le visage assombri et jetait brusquement la porte. C'était, il faut en convenir, d'étranges leçons de pédagogie tacite. »

Ramsauer raconte qu'il tomba dans le péché de l'orgueil, en devenant l'objet des éloges exagérés de Pestalozzi et des étrangers qui assistaient fréquemment aux leçons de dessin, de perspective et de gymnastique , etc. , qu'il donnait avec succès. Il se crut un grand personnage ; rien dans l'institut n'entretenait ou ne faisait naître le sentiment de l'imperfection et moins encore l'humilité chrétienne. Les éloges donnés dans quelques brochures à ses travaux et à leurs résultats, publiés il y a peu d'années, pendant l'époque où le souvenir de Pestalozzi a refleuri en Allemagne et en Suisse, ont réveillé, chez Ramsauer, le regret d'avoir si peu étudié son propre cœur et celui de ses élèves , d'avoir si complètement négligé la première des études, celle de la Parole de Dieu, et, par conséquent, d'avoir agi superficiellement. Il avoue avec douleur qu'il n'éprouvait pas d'amour pour ses élèves, qu'il n'a point cherché à leur inspirer des sentiments élevés et pieux ;

mais comment aurait-il pu donner ce qu'il ne possédait point encore?...

La vie des sous-maîtres ne différait pas beaucoup de celle des maîtres, à l'égard delà considération qu'ils pouvaient obtenir ; les élèves, frappés de leur activité vraiment extraordinaire, les traitaient souvent avec plus de respect, en raison de leurs travaux variés, que certains instituteurs spéciaux. Lorsque les sous-maîtres avaient commencé par être écoliers, les élèves continuaient à les tutoyer; mais lorsqu'ils parvenaient au grade de maîtres, ils demandaient qu'on leur dît vous et Monsieur, ce qui ne s'exécutait pas facilement, tant les formes de la politesse étaient peu en faveur autour de l'excellent Pestalozzi.

Lui-même se plaisait à tutoyer tous les maîtres et les étrangers qui venaient à leurs frais s'instruire dans sa méthode; c'était de sa part une marque de confiance. Toujours occupé de sa pensée dominante, l'éducation des pauvres, il cherchait à préparer des instituteurs propres à enseigner des travaux manuels de diverses natures. Ramsauer fut envoyé chez un relieur, chez un tourneur, un fondeur, un graveur, et s'enrichit de ces branches industrielles ; <c mais, dit-il, la Providence m'avait préparé une autre tâche; je devais, par la suite, élever des princes et non de pauvres orphelins. »

En cherchant à se former aux métiers auxquels Pestalozzi le jugeait propre, il fut promptement convaincu de l'utilité fondamentale de la Méthode à l'égard du nombre et de la forme ; il se trouva admirablement préparé et vit ainsi la besogne matérielle considérable-

ment allégée; il ne doutait pas que les apprentis de tous genres ne gagnassent du temps et une aptitude prononcée aux travaux spéciaux, en y étant préparés, ainsi qu'il le fut lui-même.

C'était à Ramsauer que Pestalozzi confiait le plus souvent la tâche importante de faire les honneurs de l'institut aux essaims de curieux qui, chaque année, affluaient en plus grand nombre. On essayait de leur faire comprendre ce qu'ils venaient voir ; mais , sans doute, un bien petit nombre de ces étrangers parvenaient à remporter quelques idées claires sur les classes d'Yverdon . Pestalozzi les voyait arriver avec une satisfaction marquée. A ses yeux, cette foule, parmi laquelle on discernait facilement de simples curieux, des ignorants achevés , des personnes bizarres ou communes , que la mode seule attirait , était toujours composée de bons juges, de philanthropes décidés ou prêts à le devenir. Il répétait, presqu'à chaque occasion nouvelle : « C'est un homme distingué : il veut tout voir, tout connaître ; montrez-lui tout ce que nous faisons, tout ce que nous voulons faire. »

A chaque instant, pour satisfaire à cette soif de démonstrations, il fallait interrompre les leçons pour entreprendre une ébauche d'examen. Lorsqu'en 1814, on vit arriver le vieux prince Esterhazy, Pestalozzi courut dans les corridors du château en s'écriant : « Ramsauer, Ramsauer, où es-tu?... Viens, viens bien vite avec tes meilleurs élèves ; conduis-les, à l'hôtel de la Maison- Rouge ; tu y trouveras un personnage très-important , un prince immensément riche. Il a des milliers de pay-

sans en Autriche et en Hongrie ; il ne manquera pas de fonder des écoles et d'affranchir ses serfs; c'est pour s'y préparer qu'il est venu nous voir.... » Ramsauer choisit une quinzaine d'écoliers. Pestalozzi les présenta au prince en lui disant :

« Voici le maître de ces écoliers ; c'est un jeune homme du canton d'Appenzell, qui est arrivé chez moi, il y a une quinzaine d'années, avec d'autres enfants abandonnés; il possède parfaitement la marche de la Méthode élémentaire; c'est un maître qui s'est formé luimême. Vous verrez qu'il y a souvent chez les pauvres plus de forces intellectuelles que chez les riches, mais elles sont rarement développées méthodiquement chez les premiers. C'est pour cela que l'amélioration des écoles primaires est si essentielle. Ce jeune homme vous expliquera mieux que je ne pourrais le faire tout ce que nous cherchons à obtenir. J'ai l'honneur de vous saluer. »

Ramsauer s'empressa de s'acquitter de sa tâche avec un zèle digne de celui de Pestalozzi ; il parla, il expliqua si bien qu'il finit par être tout à fait enroué ; mais il ne doutait pas que le prince n'eût compris à merveille toutes ses explications.

« A peine, dit-il, eûmes-nous franchi le seuil de la porte, que Pestalozzi, qui était revenu à la Maison- Rouge, à la fin de la leçon explicative , s'écria : « Il est convaincu, tout à fait convaincu. Il ne manquera pas de fonder des écoles dans tous ses grands domaines. » Arrivé chez lui, le charitable vieillard me dit d'un air angoissé : « Ah! quelle douleur j'ai au bras;

cela me fait un mal affreux; voyez donc ce que c'est; mon bras est tout enflé, je ne puis le mouvoir. »

L'ample manche de son habit était devenue trop étroite. En entrant la première fois à l'hôtel, Pestalozzi s'était heurté à la clef de la porte épaisse d'un demipouce. Il n'avait point pris garde à la contusion, tant il était plein de joie et d'espérance. Tel était le généreux ami des pauvres, déjà septuagénaire. Je pourrais citer plus d'un trait pareil.

Le roi de Prusse , Frédéric-Guillaume III , visita Neuchâtel, en 181 h. Pestalozzi était fort malade à cette époque, mais que lui importait? Il fallait qu'il vît le roi et qu'il le remerciât de son bon vouloir , de tout ce qu'il avait fait pour les écoles primaires et de l'envoi d'un grand nombre d'élèves prussiens à l'institut d'Yverdon. Pestalozzi était si affaibli qu'il s'évanouit plus d'une fois ; Ramsauer le transporta dans une maison, au bord de la route, et le supplia de consentir à ce qu'on le ramenât chez lui. « N'en parle pas, dit-il; je dois voir le roi, quand même j'en mourrais. Si, par ma présence, je puis être cause qu'un seul enfant en Prusse, reçoive une meilleure éducation, je serai largement récompensé?... » Le bon Pestalozzi, en parlant ainsi, n'oubliait-il pas sa propre maison? Ramsauer ne raconte pas son entrevue avec l'excellent souverain; mais celui-ci en voyant le vénérable malade, toujours animé par l'amour et l'enthousiasme, se rappela, on ne saurait en douter, quelques mots de la reine Louise, écrits dans son journal intime, lors de l'exil du roi à Kônigsberg, époque pendant laquelle ce couple royal,

presque détrôné, s'occupait avec foi de l'avenir moral du peuple et se plaisait à étudier et à faire mettre en pratique la Méthode de Pestalozzi.

« Je lis Léonard et Gertrude, écrivait la reine. J'aime à me transporter dans ce village suisse. Si j'étais maîtresse de mes actions, je me mettrais en voiture, je partirais pour la Suisse, afin de voir Pestalozzi; je serrerais cordialement sa main, et mes yeux, pleins de larmes, lui diraient ma reconnaissance... Avec quelle bonté, quelle ardeur, il s'occupe du bien de ses semblables ! Oui, au nom de l'humanité, de tout mon cœur je le remercie. Un passage de son livre m'a particulièrement émue, ce qu'il dit est si vrai : « La souffrance et la misère sont des bénédictions de Dieu, alors qu'elles sont courageusement endurées. » Oui, bien souvent, au sein de mes détresses, je m'écrie : Ce sont des bénédictions de Dieu! Combien je suis plus près de lui! Combien je suis plus convaincue de l'immortalité de l'âme! »

Un jour, on vit arriver au château d'Yverdon une dame, accompagnée de plusieurs personnes, qui toutes paraissaient appartenir aux rangs élevés de la société ; l'accueil le plus empressé répondit à son nom ; c'était la célèbre exilée de Paris , Mme de Staël , suivie de la petite cour de Coppet. Tandis qu'elle était occupée à voir comment se donnait une leçon de dessin chez Pestalozzi, celui-ci, averti à l' improviste d'une visite aussi importante, se hâta d'accourir dans un état de désordre extérieur pire que celui de chaque jour. D'où venait-il en cet instant? ses cheveux hérissés étaient semés de

brins de paille; ses vêtements, flottants et mal portés, lui donnaient un aspect si étrange qu'on eût pu le croire en démence. Mmede Staël ne laissa point deviner sa surprise ; assurément la vérité surpassait son attente; mais, à l'accent impressif du digne philanthrope, à son regard plein d'une joie cordiale, l'auteur de L'Allemagne répondit en serrant avec effusion la main qui lui souhaitait la bienvenue. Il y eut sans doute entre eux un bel échange de vœux et de pensées ; Pestalozzi dut se croire compris. Nous donnerons à la fin de notre travail une partie du chapitre de L'Allemagne, dans lequel Mme de Staël traite de la Méthode de Pestalozzi ; ces belles pages sont assurément parmi les plus remarquables et les plus vraies qui aient été écrites sur l'homme et sur son œuvre.

Retournons aux intéressants récits de Ramsauer :

« En été, nous recevions souvent jusqu'à cinq ou six visites par jour. De 1812 à 1814, je fus si souvent appelé à interrompre mes occupations, pour donner les explications nécessaires, que j'en avais contracté une altération dans la voix presque habituelle , et que l'on me prédisait une rapide consomption.

» Lorsque j'étais malade, Pestalozzi s'inquiétait à la pensée qu'il avait peut-être contribué à mes maux ; puis il prenait soin de moi comme un père de son enfant ; mais il était d'une gaucherie si extraordinaire , sans doute à cause de son manque de patience et de son peu d'aptitude à de pareilles occupations, que nul, sans l'avoir vu , ne peut se faire une juste idée de son incapacité en ce genre.

)> Ce fut de 1812 à 1815 que j'eus le plus à souffrir,

alors que je devais écrire sous la dictée de Pestalozzi , depuis deux heures de la nuit jusqu'à six heures du matin ; si je n'avais gagné mon lit qu'à onze heures ou minuit, je n'en devais pas moins être sur pied à l'heure indiquée. Quand je tardais de quelques minutes , Pestalozzi n'en pouvant plus, s'habillait à demi, courait au grand dortoir ou bien il traversait la cour, été et hiver, pour venir m'appeler, non sans mauvaise humeur; mais si je paraissais à l'heure voulue, il me louait, m'embrassait et commençait à dicter. Ecrire ce qu'il dictait n'était pas chose facile , car il parlait vite et très indistinctement ; il mettait souvent un coin du drap de lit ou de son mouchoir dans sa bouche; puis, il n'achevait pas les mots , recommençait deux ou trois fois la même phrase et la corrigeait encore, avant de lui donner sa dernière forme. Ce qu'il y avait de pire, c'était l'action de Pestalozzi lui-même, lorsqu'après avoir entendu plusieurs fois relire la phrase corrigée, il n'en était pas satisfait, et il saisissait la plume pour corriger de nouveau. La page entière était ordinairement perdue, tant il griffonnait dans tous les sens, au travers de toutes les lignes. Je m'amusais quelquefois un instant en voyant Pestalozzi, dans sa vive impatience, saisir les mouchettes en guise de plume ou prendre des ciseaux pour ses lunettes. Il persistait à s'en servir jusqu'à ce que son erreur lui fût pleinement démontrée. Quand une page était enfin écrite et qu'elle était corrigée souvent jusqu'à huit ou douze fois, je devais la copier avec toutes les additions, ajoutées sur de petits morceaux de papier. Il fallait aussi, en s'enlretenant avec Pestalozzi , deviner la moitié de

ce qu'il voulait dire ; son langage ne pouvait pas suivre la rapidité ni rendre l'abondance de ses idées; ses traits et ses yeux pleins de feu achevaient sa pensée. J'étais obligé de compléter ses phrases à l'aide de mes suppositions, faibles suppléments de ses paroles. De là, le vif intérêt et la difficulté de la tâche de secrétaire de cet homme , vraiment inspiré et si digne de respect et de compassion.

» L'incapacité gouvernementale et domestique de Pestalozzi était égale à l'ardeur de son zèle et au talent prodigieux avec lequel il répandait la vie et l'émulation autour de lui, en sachant mettre en œuvre les éléments d'éducation les plus divers. Malgré la profondeur de ses vues et la persévérance avec laquelle il en développait la gradation savante, on le voyait sans cesse agir ex abrupto et ne prendre aucun souci des suites que pouvaient amener ses boutades. Ainsi, il lui arrivait de convoquer sur-le-champ tous les maîtres à la fois, lorsqu'un fait extraordinaire lui semblait exiger cette mesure. Les élèves demeuraient alors deux ou trois heures sans maîtres ; peu importait au chef le choix du moment où l'ordre de la maison était ainsi interrompu.

» Après le rapide dîner de l'institut, Pestalozzi invitait à prendre le café chez madame , quelques-uns des maîtres ou sous-maîtres qui jouissaient de son estime particulière. C'était le moment de délassement du maître ; il se montrait ordinairement gai et fort spirituel. Du reste, il se livrait toujours à chacune de ses impressions; on le voyait dans la même heure, très

heureux , puis découragé , singulièrement affable et caressant , ou bien rude et sévère ; en un mot toujours passionné. Ce laisser-aller continuel et qui semble n'avoir jamais paru dangereux ou seulement nuisible à celui qui s'y livrait, prouve, plus que toute autre chose, que Pestalozzi n'avait point cherché à se vaincre et qu'il oubliait d'obéir au grand instituteur, au véritable ami de l'homme, Jésus-Christ.

» 11 disait fréquemment : J'ai une nature de cheval ; c'est par miracle que je vis encore; je crois qu'on ne pourrait parvenir à m' empoisonner, etc.

» Il oubliait facilement ; en un sens cette disposition était heureuse, mais ce fut aussi l'une des causes qui le privèrent des fruits de sa propre expérience et de celle d'autrui. Il ne voulut jamais mettre à profit, en fait de pédagogie, les résultats conquis par l'action des hommes et par celle du temps, et s'obstinait à défendre toute lecture, affirmant que chacun devait découvrir et abstraire pour son propre compte. De là des expériences sans cesse renouvelées dans l'institut, et pour lesquelles le temps et les forces se dépensaient sans aucun calcul préservateur. Mais aussi nous savions et nous pouvions exécuter les choses que nous avions apprises à force de travail et de fatigue. Cette instruction positive nous rendait assez de vigueur et de confiance pour que nos labeurs fussent oubliés.

Quelquefois Pestalozzi, après s'être livré à la vivacité de son humeur, en grondant maîtres ou élèves , et en jetant les portes jusqu'à risquer de les détacher de leurs

gonds, rencontrait un des plus jeunes élèves, à la mine douce et riante ; cet enfant le calmait subitement. Il le prenait dans ses bras, l'embrassait; puis il rentrait dans la classe, témoin de sa colère, et disait d'un air serein : « Pardonnez, pardonnez; je me suis emporté; je suis un fou!... » Un tel homme devait être passionnément aimé, mais il ne pouvait gouverner.

» Quoique sa disposition fût habituellement sérieuse, il aimait à plaisanter et surtout il entendait à merveille toute plaisanterie dont il était l'objet. Les instituteurs s'amusaient à composer un recueil de morceaux que l'on nommerait aujourd'hui charivarique et dans lequel personne n'était épargné. Pestalozzi demanda à le voir; il se divertit de tout son cœur des moqueries déguisées qui excitèrent la mauvaise humeur de plusieurs des inculpés.

» Nous demandâmes, dit Ramsauer, pendant l'hiver de 1812, la permission de faire dans les rues d'Yverdon une parade costumée, éclairée aux flambeaux. Cette permission fut accordée « à condition, » dit Pestalozzi, « que ce soit quelque chose de ridicule , de très ridicule, w II savait bien qu'on ne se permettrait rien d'inconvenant. On vit donc plus de deux cents maîtres et écoliers se promener de la sorte, le plus grand nombre montés sur des échasses.

» Un trait à signaler dans les vues de Pestalozzi, c'est qu'il négligeait sciemment les choses accessoires dans l'éducation des élèves, pauvres ou riches, peu lui importait; ainsi, on n'enseignait jamais à écrire une lettre,

à faire un extrait ou un petit mémoire ; on apprenait encore bien moins comment il faut marcher, se présenter, saluer, etc. Le maître avait coutume de dire : « Celui qui peut penser, peut aussi parler et écrire; celui qui a du jugement doit aussi savoir se conduire. »

» Pestalozzi n'est pas le seul pédagogue célèbre, livré à des idées aventureuses; d'autres avant lui et après lui en ont fait autant, mais sur d'autres points. Il attendait tout des bienfaits de l'école. Basedow avant lui, et Fichte après lui, n'ont-ils pas pensé de môme? N'at-on pas vu, plus tard, des hommes d'Etat et des pédagogues attendre, au contraire, fort peu de l'école et tout de la pratique de la vie. Et, tandis que Pestalozzi se flattait d'atteindre son but par la forte culture de l'intelligence et de la raison, n'attend-on pas aujourd'hui le même résultat des écoles industrielles et polytechniques? Ou bien encore, n'est-ce pas le développement, l'instruction humanitaire qui doit tout perfectionner ?

» On dit que la jeunesse de l'Amérique du Nord, en général peu habituée à l'école, et de bonne heure initiée à la pratique industrielle, montre un jugement plus sain et plus d'esprit naturel que celle de l'Europe; mais il est à regretter que la vie morale reçoive si peu de culture. Notre jeunesse, saturée d'idées relatives au développement de la sensibilité et de l'intelligence, montre peu de cœur, parce qu'elle a trop vécu en serre chaude. Ce qui demeure vrai c'est que les jeunes gens qui ont reçu une bonne instruction religieuse et une bonne éducation domestique seront toujours les plus

aptes à bien diriger leur existence en vue de ce monde et de l'éternité. »

Les maîtres les plus distingués de l'institut d' Yverdon recevaient fréquemment des offres avantageuses; c'était à qui enlèverait au château d'Yverdon les hommes utiles dont Peslalozzi était le centre. Ramsauer refusa plusieurs places qui auraient pu lui convenir ; mais enfin il se décida, en 1815, à choisir entre trois propositions, celle qui lui paraissait devoir augmenter ses connaissances approfondies et variées.

Le désintéressement , que Pestalozzi avait même poussé jusqu'au désordre des affaires , exerça une grande influence sur les maîtres. Cet excellent homme attachait si peu de valeur à l'argent qu'il avait fini par persuader à plusieurs de ses élèves que ce métal n'est qu'un mal nécessaire.

« Cette croyance, » dit Ramsauer, « fut peut-être la plus noble des bizarreries de notre existence. » Ce ne furent donc pas des motifs de pur intérêt qui le décidèrent à quitter Pestalozzi, auquel il était si fortement attaché. Le mauvais état de sa santé exigeait impérieusement un changement de manière de vivre; il était aussi découragé par la guerre sourde que lui faisait l'homme auquel on a souvent attribué la ruine de l'institut, Joseph Schmidt, dont nous ne tarderons pas à entretenir nos lecteurs ; sa pernicieuse influence semait la désunion entre les maîtres, et le bon Ramsauer, fatigué et navré de cet état de choses se décida, non sans luttes intérieures, à demander un certificat à Pestalozzi,

— « Je ne t'en donnerai point. On te connaît partout ; on lit sur ton front qui tu es et ce que tu es. » Cette réponse ne satisfît point celui auquel elle était adressée ; il se permit d'insister. — « Qu'écrirai-je donc? écris toimême et je signerai. » Je me refusai à cet expédient ; puis il m'ordonna de m'asseoir à son bureau et d'écrire le témoignage qu'il signerait après l'avoir dicté. Cet expédient ne me parut pas plus convenable que l'autre, et Pestalozzi écrivit un certificat où il me traitait en frère et en ami. Je le suppliai d'en composer un autre dans lequel sa dignité de chef et ma qualité d'aide, fussent clairement établies. Enfin il en écrivit un qui réunit toutes les conditions désirées par celui qui le demandait. »

Certes, la lutte ainsi occasionnée fait grand honneur au maître et à l'élève; cet entretien original respire une pensée du cœur bien remarquable dans le domaine pédagogique. La modestie, la confiance, la sincérité, la reconnaissance ainsi exprimées, inspirent du respect et de l'attendrissement.

Ramsauer partit pour Wurtzbourg, après avoir passé dix ans à Yverdon. S'il n'avait pas écrit ses intéressants souvenirs, ce travailleur intelligent et d'un si bon caractère n'aurait point été apprécié à sa valeur. On a moins parlé de cet excellent sous-maître, fort supérieur par ses connaissances et son art d'enseignement, de ce confident intime et modeste de Pestalozzi, que des professeurs à grandes idées, à théories rivales de celles du maître. Nous lui dirons adieu, bien à regret, car

nous n'aurons plus à offrir des scènes aussi animées que celles qu'il a racontées lorsque le repos lui souriait dans sa nouvelle patrie. La ruine de l'institut et la mort de son fondateur, faisant alors revivre pour lui son riche passé, il se sentait pressé de rendre hommage à son premier bienfaiteur, ainsi qu'à la vérité telle qu'il l'avait comprise.

Il se rendait à Wurtzbourg, pour y donner des leçons dans un pensionnat nouvellement fondé; mais il ne tarda pas à être appelé à Stuttgard, où le directeur d'un établissement d'éducation, destiné à la noblesse, désirait acquérir sa coopération; puis il devint précepteur des princes de Wurtemberg, issus du second mariage de la reine Catherine de Wurtemberg, née grande-duchesse de Russie. Il est aisé de reconnaître, dans le choix fait par la sœur de l'empereur Alexandre, l'influence du précepteur de ce monarque, Fréderic-César de la Harpe. En lui, l'illustre princesse avait apprécié le caractère suisse, sous son jour le plus favorable, et, par lui sans doute, elle avait pris intérêt aux travaux de Pestalozzi.

Ramsauer, après avoir passé quatre ans à Stuttgard, partit en 1820, pour Oldenbourg, avec ses élèves. La reine venait de mourir et le grand-duc d'Oldenbourg, aïeul des élèves de Ramsauer, appelait près de lui les jeunes princes et leur précepteur. Il eut à diriger un autre institut pour la noblesse et à donner des leçons aux enfants du grand-duc héréditaire d'Oldenbourg. La

reine de la Grèce apprit de lui le calcul, la géographie, le dessin et les éléments de la géométrie*.

Pestalozzi ne se trompait point à son égard, en affirmant que « celui qui sait penser saura aussi se conduire. » Pendant plus de vingt ans Ramsauer a pu suivre son système d'enseignement avec des élèves appartenant aux plus hautes classes de la société et compléter ainsi son cours d'observations de la chaumière au trône. Ce fut précisément en s'occupant des jeunes princes et princesses qu'il apprécia les avantages acquis par les expériences faites à Yverdon. Il se plut à leur démontrer ce que sont, vus de près, les travaux des industriels, les obstacles à vaincre et les fatigues attachées aux différents métiers dont les personnes de cette haute catégorie n'ont qu'une idée superficielle.

De même, les souvenirs de ses voyages avec les élèves d'Yverdon ou avec les jeunes princes, anima l'enseignement de la géographie, qui, selon lui, est une lettre morte lorsque l'instituteur ne peut faire comprendre par ses propres impressions ce que sont les plaines, les montagnes, les marais, les glaciers, les volcans.

1 Mlle Abramiotti, Athénienne qui a rendu de grands services aux écoles de jeunes filles, protégées par la reine des Grecs, a été envoyée en Suisse et en France, par son illustre protectrice, pour étudier les établissements d'éducation et de charité. Arrivée à Genève, pendant l'hiver de 1852, elle a promptement obtenu la bienveillance de M. et de Mme Eynard, qui lui ont facilité tous les moyens d'atteindre le but de son voyage.

Elle apprécia vivement l'hospitalité chrétienne qui lui fut offerte dans le canton de Vaud; les personnes qui ont pu voir cette dame, dont Athènes va devenir le centre d'activité, ont été heureuses de reconnaître en elle une amie de l'éducation basée sur l'Evangile.

A sa vie pédagogique, si active dans la capitale du grand-duché d'Oldenbourg, il joignit celle de la famille; marié à une Zuricoise, il étudia chez lui l'influence maternelle et publia, à l'instar de Pestalozzi , un Livre des mères peu connu hors de l'Allemagne. A la fin de l'intéressante brochure que nous venons de parcourir, il résume sa vie d'une manière originale et riche en enseignements.

« Dans la maison paternelle, dit-il, j'ai appris jusqu'à ma dixième année, à prier et à obéir.

» Au village de Schleumen (après son émigration), à courir, à grimper et à sauter.

» Chez Pestalozzi, de onze à vingt-six ans, à travailler, à penser et à observer.

» Dans mes voyages, à me rendre maitre de moimême et à me tirer d'embarras.

» A Wurtzbourg et à Stutlgard, à devenir modeste et à connaître le monde et la vie de famille.

» A Oldenbourg, à apprécier à sa valeur la Parole de Dieu; à supporter dans le même esprit la prospérité et l'affliction ; à savoir par qui et pourquoi l'une et l'autre m'étaient départies; à apprendre par des moyens divers, que nous habitons une terre très belle et fort admirable, mais que nous avons à y mener une vie semée de fatigues et de soucis, et une lutte incessante contre l'esprit du temps présent; que la peine que nous prenons en nous étudiant nous-mêmes est largement récompensée; enfin, que l'on peut, malgré d'inévitables souffrances, être heureux dans ce monde et se

préparer chaque jour pour une vie future, meilleure que celle-ci.

» Aussi longtemps que je vivrai, je me féliciterai d'avoir quitté Pestalozzi en parfaite harmonie et d'avoir été accompagné de ses bénédictions; il m'écrivit pendant trois ans encore les lettres les plus affectueuses. Il était rare que l'on quittât Pestalozzi en bon accord, et plus rare encore que l'on en oblînt au loin des témoignages d'amitié, quand on avait demeuré longtemps chez lui ; les absents ne lui étaient plus agréables. »

Ramsauer est à coup sûr celui des instituteurs et des enfants pauvres, recueillis et instruits par Pestalozzi, dont la carrière rend le meilleur témoignage à l'illustre ami du peuple et de l'instruction. Nous ne parlerons que très brièvement de ceux des collaborateurs de Pestalozzi qui furent étroitement liés à sa propre histoire. Ainsi que nous l'avons dit, nous cherchons, avant tout, des détails familiers à la portée de tout le monde, et si nous donnons quelques pages plus savantes , nous les emprunterons aux auteurs qui ont étudié et pratiqué la célèbre Méthode, aujourd'hui appliquée par fragments et en lieux divers.

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