CHAPITRE X
Schmidt, Niederer et Blockmann. — Lettres de Pestalozzi dictées à Ramsauer. — Luttes intérieures. — Désordres dans l'administration de l'institut. — Diminution du nombre des élèves. — Leur retour, en 181b.
Nous savons déjà que ce fut au château de Berthoud que Ramsauer, placé par M1116 de Werth, sous les soins de Pestalozzi, ne tarda pas à gagner l'affection du chef de l'institut naissant, et à se distinguer par son aptitude pour l'enseignement d'élèves de son âge ou même plus âgés que lui.
C'est aussi à Berthoud que Pestalozzi accueillit les deux hommes qui ont exercé sur toute son œuvre l'influence la plus marquée et, par l'un d'eux, la plus fatale, Niederer et Schmidt. Le premier quitta la vie de pasteur de village, dans le Rheinthal, pour offrir ses services à Pestalozzi, dont les écrits et la réputation avaient enflammé son imagination et vivement excité son esprit essentiellement raisonneur et philosophique. Un jeune paysan, occupé du soin des troupeaux dans les montagnes du Vorarlberg, frontière de la Suisse et du
Tyrol, céda à la même époque (1801), au même appel intérieur. Il n'était âgé que de quatorze ans, mais ses hautes facultés dans le domaine du calcul, le portèrent à chercher près de Pestalozzi la possibilité de faire les progrès dont il se sentait capable. Aujourd'hui un jeune Français , gardeur de moutons dans son enfance, nommé Henri Mondeux, étonne le public des grandes villes par sa prodigieuse habileté en mathématiques. Joseph Schmidt avait reçu le même don; Pestalozzi reconnut promptement en lui une nature supérieure par l'activité et la capacité. Le jeune Tyrolien fut bientôt en état de donner des leçons de calcul et de géométrie avec plus de talent et de succès que tout autre maître de l'institut. Il réussissait à occuper dans une même classe plusieurs groupes d'écoliers chargés de résoudre des problèmes différents , et savait en allant de l'un à l'autre maintenir tous ces enfants en pleine activité, jusqu'à ce que chacun des groupes eût achevé sa tâche. Les leçons données par Schmidt excitèrent l'étonnement et l'admiration de tous les visiteurs et portèrent au loin le bruit des succès obtenus par la méthode de Pestalozzi.
Niederer et Schmidt eurent une grande part dans la publication des œuvres philosophiques et mathématiques de Pestalozzi. On a nommé le premier le philosophe de la Méthode. « Il possédait, » dit M. de Guimps, « des connaissances beaucoup plus vastes et plus solides que les premiers collaborateurs de Pestalozzi. Sa puissante intelligence le portait surtout à la généralisation
des idées et à la recherche des principes. Il formula ceux de Pestalozzi, il en développa les conséquences, il fit de sa Méthode une théorie philosophique ; mais son travail représente-t-il bien, représente-t-il uniquement l'idée de Pestalozzi? » Voilà une question que nous n'essayerons pas de résoudre. Ce que nous pouvons dire c'est que Pestalozzi accepta comme sienne la théorie philosophique de INiederer, bien qu'il ne pût se l'approprier complètement, tant elle le sortait de sa sphère, tant elle le débordait. Les principes de Pestalozzi reçurent donc une forme scientifique qui n'était point dans l'esprit du maître, et celui-ci en l'adoptant perdit quelque chose de la spontanéité de ses actes et de l'originalité de son génie. Ce changement est facile à remarquer dans les ouvrages que Pestalozzi publia pendant les huit ou dix premières années de son séjour à Yverdon, et à la rédaction desquels Niederer ne resta pas étranger.
Pendant bien des années l'influence de Schmidt sur l'ensemble de l'institut n'eut rien de nuisible. Il demeurait le plus habile dans la sphère du calcul, et, sans être aimé, n'était pas redouté. Nous le verrons plus tard devenir un instrument de désordre et de ruine ; pour le moment, il nous suffit de l'avoir introduit sur le théâtre où tant d'acteurs se succédèrent. Comme Niederer, il prit une part active à la publication des ouvrages de Pestalozzi relatifs aux branches de son enseignement ; il s'occupa entr'autres de la rédaction des tableaux de chiffres gradués, souvent nommés Tabelles, et au moyen desquels il obtint des résultats tout à fait surprenants.
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Parmi les nombreux collaborateurs de Pestalozzi, attirés à Yverdon par une sorte d'attrait magnétique, par une impulsion qu'ils suivirent avec enthousiasme, nous citerons le professeur Blockmann de Leipsig. Après avoir dit adieu depuis trente ans au célèbre instituteur, cet homme de cœur et de talent a voulu prendre une part durable à la fête séculaire donnée en plusieurs grandes villes de l'Allemagne en souvenir de Pestalozzi. Il a publié un volume auquel nous avons eu recours plus d'une fois : Henri Pestalozzi, sa vie et ses travaux1. Dans cet écrit, la vivacité de son attachement pour le maître près duquel il a passé huit ans, éclate avec une fraîcheur bien remarquable et qui nous fait aimer cet associé dévoué et toujours sous le charme de ses souvenirs.
Il raconte dans sa préface qu'étant prêt à partir pour la Courlande , en qualité de précepteur, il en fut détourné par les récits d'un voyageur allemand, le docteur Kuttner, qui, après avoir visité l'institut d' Yverdon ne tarissait pas sur les éloges de la Méthode, de ses résultats et surtout de son inventeur. Blockmann, déjà préparé par la lecture toute récente de Léonard et Gertrude à se livrer à Pestalozzi , passa solitaire , errant au bord de l'Elbe, une de ces heures solennelles pendant lesquelles nous voyons s'ouvrir une route nouvelle et nous nous décidons à la suivre. Byron
1 Heinrich Pestalozzi, Zûge aus dem Bilde seines Lebens und Wirkens, nach Selbstzeugnissen, Anschauungen und Mittheilungen. Dresde, 1846.
a bien exprimé ce travail subit et profond, en disant dans son poëme Darkeness :
A change came in the spirit of my dream.
Un changement survint dans l'esprit de mon rêve.
Blockmann, alors candidat au St-Ministère, prit la résolution d'offrir ses services à Pestalozzi ; le docteur Kuttner avait été chargé de chercher en Allemagne un maître de géographie et d'allemand, qui pût aussi donner des leçons de religion dans le célèbre institut. Peu de semaines après sa promenade au fond d'un bois , le long du large fleuve qui arrose la Saxe, Blockmann faisait son entrée chez l'homme pour lequel il ressentait déjà un attachement extraordinaire, avant même qu'il lui eût serré la main et qu'il en eût reçu l'accolade paternelle. C'était en 1809, époque florissante. Huit ans après, Blockmann retournait dans son pays, et quoique l'œuvre de Pestalozzi fût minée par la discorde et le désordre , il s'en alla convaincu de la haute importance des travaux auxquels il avait pris part et des bienfaits dont l'Allemagne aurait à rendre grâce à la mémoire de l'illustre Zuricois. L'influence personnelle de Pestalozzi, l'exemple de l'entier dévouement aux pensées élevées et profondes qui remplissaient l'âme ardente de cet ami des hommes, les nombreuses expériences qu'on pouvait recueillir chaque jour, le mouvement d'idées amené par le flot des étrangers et par les complications et les luttes intérieures, laissèrent des impressions ineffaçables dans la mémoire de cet instituteur
distingué. « Toutes ces images, » dit-il, « se dessinent encore devant moi, revêtues de leur brillant éclat ou des ombres qui se mêlaient à la lumière, avec autant de fidélité que la chaîne des Alpes ou celle du Jura, que les riantes prairies et l'azur de la voûte des cieux témoins des scènes de cette vie si riche et si variée. »
Voici comment Blockmann conclut sa préface, adressée à tous les instituteurs d'Yverdon qui ont pu célébrer le jubilé du jour de naissance de Pestalozzi , et à tous les amis de l'éducation en Allemagne qui prirent part à cette belle fête: « Ce qui fait la vraie grandeur de Pestalozzi ce n'est pas tant la sagesse et l'originalité de son système puisé dans l'étude de la nature, que la charité et l'abnégation qui le portèrent à des actes de dévouement si tendres et si élevés. Dans la sphère de l'éducation, plus encore que dans celle de l'enseignement, on doit le considérer comme le maître par excellence, celui que nul n'a pu égaler. »
Rentrons dans le château d'Yverdon , et rouvrons l'intéressante esquisse de Ramsauer, « peinture à fresque pleine de vérité , » a dit un des auteurs allemands qui ont traité le même sujet. Nous savons que ce fidèle serviteur de Pestalozzi était honoré de l'entière confiance de son bienfaiteur et qu'il passait une grande partie de ses nuits à écrire sous sa dictée.
Au nombre des lettres qui lui furent dictées, il en cite une adressée à une dame de Francfort , que la renommée du grand philanthrope avait attirée à Yverdon, à l'époque où les querelles intestines, élevées par la
mauvaise influence de Sehmidt, avaient plongé Pestalozzi dans un dédale d'embarras et de chagrins amers. Les choses en étaient venues au point que le fameux mathématicien avait dû quitter l'institut, ainsi que l'avaient fait quelques maîtres enlacés dans le réseau de ses méchancetés. Cet homme a souvent été comparé à Méphistophélès, au mauvais génie de Pestalozzi. A l'époque où nous sommes parvenus (1810), on peut appliquer un mot qui nous a été répété par l'un des anciens écoliers de l'institut : « Aujourd'hui nous ne travaillerons pas, les maîtres se disputent. » La lettre publiée par Ramsauer peint, mieux que tout autre récit, l'état des choses à ce moment et les souffrances de l'excellent Pestalozzi.
Madame,
Il y a pour moi un grand vide à Yverdon, depuis que vous n'y êtes plus. Votre visite a eu lieu pendant les temps les plus pénibles de mon séjour ici ; le bienfait de votre amitié en a été d'autant plus précieux. J'ai traversé des jours où mon cœur déchiré a pourtant goûté, près de vous, des moments sereins et heureux.
Dites-le-moi , chère Madame , connaissez-vous quelque chose de plus triste que de voir des hommes qui, après en avoir servi un autre avec le plus profond respect, découvrent tout à coup qu'au lieu d'être grand, cet homme est petit, lui sautent sur les épaules comme des grenouilles, et se mettent à coasser dans ses oreilles toutes leurs impertinences ? Je suis content lorsque ces grenouilles, après avoir grimpé sur moi, sautent assez loin pour que je ne puisse plus les entendre de si près.
Il y a déjà longtemps que j'ai appris à connaître ma petitesse; d'autres paroles humaines m'en ont averti; mais je
vis sans crainte au milieu des temps orageux comme un petit colimaçon, bien enfermé dans sa coquille, attaché à son rocher et laissant les vagues de la mer déchaîner toute leur furie. En vérité, chère amie, je suis tout aussi affermi sur le rocher de mes intentions et de mes actions, et je ne m'inquiéterai nullement si l'orage qui m'enveloppe, endommage ma coquille ou la couvre un moment de sable.
Mon rocher est la chose durable, la tempête n'est que passagère; elle s'abaissera et je demeurerai suspendu, dans mon creux, sans en être gravement atteint. Je verrai plutôt quelques herbes gluantes attachées à ma coquille, emportées au loin, ou quelque animal qui cherchait à la percer et à s'y blottir, enlevé par la vague écumante ; je pourrai alors l'habiter avec plus de joie et de tranquillité.
Ce passage prouve que Pestalozzi ne se faisait aucune illusion sur les intentions de Schmidt, dévoré du mauvais désir de supplanter le digne vieillard.
En effet, nous vivons en paix dans ma maison, et nous avons de nombreux amis.
Un examen général a eu lieu avant le jour de l'an ; les points les plus importants ont été fort bien traités. Les enfants ont montré beaucoup de force et de vie, et les maîtres de l'ensemble dans leurs vues. Ils se calment peu à peu, et, ce qui importe à mes yeux, ils gagnent en humanité et se débarrassent de quelques préjugés pour s'attacher davantage à la base et au but de mes travaux. J'en attends beaucoup; quand on a poli le coin d'un métal brut, on voit que l'on possède plus qu'on ne l'avait espéré.
Le jour de l'an s'est passé on ne peut mieux; j'étais bien disposé el tout ému, la maison joyeuse, Niederer éloquent; il a dit des choses qui, à mes yeux, étaient des paroles de héros ; pour d'autres, ces mots furent semés d'épines.
C'est un terrible inconvénient que de voir les mêmes choses, chacun à sa manière; on ne devrait jamais associer sous
le même toit ceux qui diffèrent autant parce qu'ils ont les yeux ainsi faits; et pourtant, fort souvent, je me suis bien trouvé de toutes les différences rassemblées autour de moi. J'ai appris à respecter les opinions d'autrui, mais il est des gens qui s'obstinent à vouloir que chacun regarde toutes choses par leur propre lunette, et les estime créées par Dieu, telles qu'ils les connaissent et pour leur propre agrément; il n'est pas rare non plus que les gens à petites vues veuillent forcer ceux qui voient en grand à se soumettre à leur mesure.
Chère amie, j'aurais tant de choses à vous dire! mais je ne puis confier 'au papier toutes les faiblesses et toutes les prétentions dont je voudrais vous parler; c'est pourquoi je me sers du langage figuré qui ne m'est pas familier.
Mais je veux pourtant vous dire, avant de finir, que je n'ai pas encore entièrement perdu les douceurs d'une aimable société étrangère. J'ai maintenant près de moi M. de T. de la Courlande, vous avez vu ses enfants chez moi; il est établi ici avec toute sa famille et se propose de passer plusieurs années avec nous, si la guerre du Nord ne le rappelle pas dans son pays. J'aurais beaucoup aimé que vous le rencontrassiez; c'est un homme tout à fait selon mon cœur, plus que bien d'autres, 'plus entièrement que tout autre, pourrais-je ajouter.
Après avoir vu tout ce qu'il y a d'intéressant dans les deux mondes, et vécu pendant vingt ans en exerçant la charge de juge parmi ses compatriotes, il s'est acquis à un rare degré leur estime et leur affection. Il s'accommode de notre petite ville, s'y repose sans aucune exigence et se plaît à peser mes actions avec la balance de la bienveillance et de l'humanité, mais en homme qui ne s'étonne d'aucune apparence. En lui , j'obtiendrai un témoin de mon œuvre dont le jugement mûrira, s'approfondira, et que ni la passion, ni des vues superficielles ne parviendront à abuser.
J'ai joui de grands biens sur la terre et je rends grâce à la Providence pour tous ses dons, non mérités, mais je ne saurais imaginer un bien qui répondît encore mieux aux besoins de ma position actuelle, une consolation encore plus efficace, que celle de la présence de T. Il n'a pas besoin de s'appuyer à un rocher; il est rocher lui-même, mais il est enveloppé de tant de modestie que l'on ne se doute pas de la force qui réside en lui, jusqu'à ce que l'on en ait essayé la puissance. Je passe souvent la soirée chez lui, et nos heures s'écoulent dans un accord de vues et de sentiments si complet, que je me sens parfois capable de tout quitter pour le suivre. Mais on m'encourage à ne rien abandonner et à vivre pour les miens jusqu'à ma mort.
M. de T. pensait à donner la liberté à ses serfs et à établir une grande école industrielle que Pestalozzi aurait dû présider pendant les six premiers mois de cet établissement.
Plusieurs circonstances se sont réunies pour rendre ma position plus agréable. Ainsi cette semaine, Overbeck de Lubeck, peintre dont les connaissances annoncent presque un jeune Raphaël, vient de m'écrire de Rome; il voudrait publier les scènes les plus importantes de la Bible, pour l'éducation du peuple, et désire, à cet effet, entrer en correspondance pédagogique avec Hofmann et Vogel de Zurich, dont vous avez, sans doute, entendu parler; le voilà donc associé à nos travaux. Cela me réjouit beaucoup. Il nous serait impossible de réussir dans cette branche sans les secours d'artistes distingués. Il nous en est arrivé de même à l'égard du chant, grâces à Pfyffer et à Nàgeli.
J'ai, chère amie, l'inébranlable espérance que tout ce qui se rattache à la nature et à la vraie simplicité se joindra volontiers à notre œuvre ; mais je sais aussi que tous les préjugés, profondément enracinés par les formes de l'église et celles de la bourgeoisie, ont leurs archevêques qui jamais
ne tireront la même corde que nous. Ils enflent de toute la force de leurs poumons les grandes voiles du temps présent et méprisent tout naturellement notre modeste pavillon; mais cela est bon : ils le déchireraient dès qu'ils en connaîtraient la signification ; il faut qu'ils fassent aller encore leurs lourdes et pesantes voiles, etc.
Toutes les lettres de Pestalozzi sont ainsi remplies de plaintes, d'espérances et d'idées originales. 11 ne fut jamais entièrement satisfait; il dépendait sans cesse d'une multitude de circonstances et d'événements, et se figurait toujours que tout irait à souhait dès que tel ou tel obstacle serait entièrement surmonté ou écarté. Il bâtissait trop en se fondant sur l'homme, et se laissait ainsi ballotter au gré du vent des choses passagères.
Citons encore une lettre adressée à Joseph Knusert, du canton d'Appenzell , qui, de 1805 à 1807, fut l'un des sous-maîtres les plus zélés de Pestalozzi ; entré, en 1811, au service de l'armée française, il parvint au grade de lieutenant et se distingua pendant la guerre d'Espagne, par son humilité et par sa bravoure.
Avril 1811.
Mon cher Suisse,
Quand tu reviendras nous voir, tu trouveras des changements dans bien des choses. L'affaire importante continue à marcher avec succès; mais il nous arrive, comme à vous en Espagne, devoir sortir, des montagnes qui nous environnent, des essaims de paysans et de prêtraille, qui se glissent le long de nos remparts en allant à la maraude des idées ; il en est même qui s'introduisent sous notre toit et qui viennent manger notre soupe et notre viande, aussi longtemps que nous leur en laissons prendre. Ce ne sont pas seulement les
grands seigneurs de la Junte qui épient nos côtés faibles, mais de misérables rôdeurs viennent aussi nous attaquer.
Très heureusement la plupart de leurs coups ne portent pas; leurs fusils ratent. La fusillade est moins dirigée contre le chef de notre corps de génie, ton compatriote (Krusi), que contre l'homme du pays des loups (Niederer) ; mais c'est un personnage endiablé; tandis qu'on tire sur lui de tous côtés, il fond des canons de gros calibre et lance des boulets qui s'en vont atteindre les nuages aussi haut que la tour de Babel i .
Tu diras que je me sers d'un langage baroque, mais nos circonstances sont si singulières que, dans notre vie de maître d'école, nous devons aussi peu dire ce que nous pensons, que vous dans votre train de guerre.
Je me porte bien, Dieu en soit loué; cependant mes forces diminuent. Mon bon temps est passé; je soupire, au delà de toute expression, après la paix et le repos; je sais que je n'en jouirai point sur cette terre, mais je ne désire pas moins de l'obtenir.
Adieu, cher Knusert, donne-moi vite de tes nouvelles.
Ton ami, Pestalozzi.
Nous allons maintenant retourner en arrière et citer les pages de M. de Guimps sur la marche de l'institut, à son époque la plus florissante au dehors, tandis que les bases en étaient déjà sourdement minées par le désordre et la discorde.
« Cependant, dès 1809, quatre ans après l'ouverture de l'institut, les élèves arrivaient toujours plus nombreux. On y voyait des Suisses, des Allemands, des Russes, des Anglais, des Français, des Italiens, des Espagnols et des Américains. L'institut en vint à
1 Pestalozzi fait ici allusion à l'ouvrage de Niederer, qui le fit nommer le Philosophe de la Méthode : Erziehung's Unternehmung im Verhâltniss zur Zeitkultur.
compter plus de 250 personnes, dont une vingtaine de maîtres et environ quarante étrangers venus pour étudier la Méthode; parmi ces derniers étaient des envoyés de la Prusse, du Danemarck et d'autres états dont les gouvernements avaient choisi ce moyen pour opérer une réforme dans leur instruction publique; d'autres étaient des savants, des instituteurs, des curieux, des chevaliers d'industrie, qui, sous prétexte d'étudier, se faisaient loger et nourrir gratuitement par l'excellent Pestalozzi.
» Alors une imprimerie, établie dans le château, était constamment occupée à la publication, soit d'ouvrages théoriques sur l'éducation et de comptes-rendus sur la marche de l'institut, soit de livres élémentaires, destinés aux leçons. Mais malgré son apparente prospérité, malgré l'éclat dont il brillait aux yeux de l'Europe, l'institut d'Yverdon portait en lui une cause de décadence et de ruine que nous devons chercher à expliquer. »
Nos lecteurs savent déjà que la grande extension donnée à l'établissement d'Yverdon lui fit perdre, peu à peu, le caractère de vie de famille, auquel Pestalozzi attachait une si haute importance ; une sorte de vie publique mal réglée vint remplacer l'intimité qui régnait à Berthoud, entre le chef, les maîtres et les élèves ; l'influence morale de Pestalozzi cessa de s'exercer sur chacun d'eux et le sentiment religieux s'affaiblit.
« D'ailleurs, dit M. de Guimps, on reçut à l'institut des élèves déjà gâtés par le régime des institutions (des lycées de France, par exemple, dans lesquels ils étaient
restés jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans). Habitués à une discipline fondée sur la contrainte matérielle et sur l'exaltation de l' amour-propre, ils mettaient leur gloire à se constituer en guerre ouverte avec leurs maîtres et à se soustraire au devoir de travailler. On ne sut pas réprimer ce mauvais exemple et il eut des suites déplorables.
» Quant aux études elles gagnèrent , il est vrai , en étendue et en diversité, puisqu'on enseigna à Yverdon le latin , le grec , la tenue des livres , l'algèbre , la chimie, etc. , etc. ; mais elles perdirent sous le rapport de la méthode d'enseignement et sous celui des résultats. On recevait des élèves de tout âge, de tout pays, de toute condition , et avec eux les exigences diverses de leurs parents , souvent haut placés. Des jeunes gens qui avaient presque terminé leurs études de collège dans une institution étrangère , ne pouvaient se soumettre à partager les leçons élémentaires données aux commençants , et cependant ils ne se trouvaient point préparés à suivre les travaux d'une classe plus avancée ; de là , la nécessité d'une déviation dans la Méthode. En même temps, l'extension des études obligeait Pestalozzi à employer de nouveaux instituteurs, hommes instruits et habiles , mais bien différents de ceux qu'il avait formés lui-même. L'influence des idées de Pestalozzi ne réussissait pas toujours à opérer chez ces nouveaux venus une rénovation assez complète pour en faire de fidèles interprètes de la nouvelle méthode.
» Mais ce fut surtout la partie financière de l'établissement qui eut à souffrir de son extension. On sait com-
bien peu Pestalozzi entendait la comptabilité , l'économie, l'administration en général ; on comprendra quelles graves conséquences durent avoir son inaptitude et sa négligence à cet égard , lorsqu'il se trouva à la tête d'une maison qui était un monde , lorsqu'une si belle curée se trouva exposée aux vues intéressées de ces hommes qui , à la honte de l'humanité , se réunissent partout où il y quelque bien mal gardé. »
Nous avons dû exposer ici les causes générales de la chute de l'institut de Pestalozzi , parce qu'elles prirent naissance dès les premières années de son séjour à Yverdon, mais ce ne fut que peu à peu qu'elles déployèrent leurs effets. Tant que l'âge avancé de Pestalozzi lui laissa assez de forces pour qu'il restât réellement le chef et le centre de son établissement, le bien l'emporta de beaucoup sur le mal , et l'institut conserva en grande partie le mérite remarquable qu'il avait eu à Berthoud.
« Cependant en 1809 déjà, Pestalozzi était mécontent de son œuvre ; il voyait autour de lui une tendance qui n'était point conforme à ses vues; il remarquait des lacunes dans l'enseignement ; il ne trouvait pas assez d'unité dans la méthode.
» La plupart de ses collaborateurs cherchaient à le rassurer ; mais il demanda à la Diète de faire subir un examen à son institut. Une commission composée du professeur Trechsel , de Berne , du conseiller A bel Mérian, de Bâle, et du Père Girard, de Fribourg, fut envoyée à Yverdon ; on réussit à persuader à Pestalozzi qu'il était mal jugé et l'on ne profita pas des observations sages et bien fondées que renfermait le rapport du
Père Girard. C'est qu'alors Pestalozzi, âgé de soixante cinq ans , usé par les fatigues et les épreuves , n'avait plus la force de faire prévaloir son autorité au milieu de ses collaborateurs ; il craignait de les mécontenter , il les réunissait en conseil , pour chercher à concilier leurs avis divers , et peu à peu la direction de l'institut lui échappait sans qu'il s'en aperçût.
» Cependant la Méthode, comme toutes les réformes qui commandent de nouveaux efforts , avait rencontré des adversaires parmi des hommes à habitudes routinières. Ceux-ci reçurent avec joie les critiques formulées par les commissaires fédéraux, et même ils les exagérèrent tellement qu'ils en vinrent dans quelques journaux à adresser à l'institut d'Yverdon les reproches les plus inconvenants et les plus mal fondés. Pestalozzi et ses collaborateurs y répondirent; ils s'engagèrent dans une polémique longue et envenimée , et par fois ils furent plus occupés à établir leur réputation au dehors qu'à la mériter au dedans. »
Del810àl814, le nombre des élèves diminua beaucoup, sans que l'on réduisît celui des instituteurs, et la situation financière s'aggrava. Mais en 1814, Pestalozzi et son institut eurent encore un beau moment. Pendant cette croisade de l'Europe contre Napoléon, des hommes éminents, de diverses nations, vinrent visiter l'établissement d'Yverdon et donner un nouveau lustre à sa réputation. Ce fut alors que Pestalozzi alla se présenter aux souverains alliés , réunis à Bâle , et qu'il obtint d'eux de révoquer Tordre d'établir un hôpital militaire au château d'Yverdon ; il en reçut en-
core d'autres témoignages d'estime. L'empereur Alexandre lui conféra l'ordre de St. Vladimir et lui fit expédier une collection de minéraux de l'Oural ; l'empereur d'Autriche lui envoya une caisse de vin de Tokay. En même temps la paix de l'Europe lui amenait beaucoup de visiteurs , des Anglais surtout , et le nombre des élèves recommençait à croître rapidement.