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CHAPITRE XI

Quelques traits de la vie de Pestalozzi. — Pensées détachées.

Nous voici parvenus à l'an 1815, époque fatale dans la vie de Pestalozzi ; il perdit la compagne chérie de son laborieux pèlerinage ; il rappela Schmidt sous son toit. Avant de raconter les infortunes qui précédèrent la ruine de l'institut, nous rassemblerons encore quelques traits et quelques pensées qui nous peindront Pestalozzi dans les belles années de sa bienfaisante activité.

Nos lecteurs n'ont pas oublié que lors de son établissement agricole industriel et l'on pourrait dire paternel , dans sa ferme de Neuhof , Pestalozzi ne tarda pas à se plonger dans la misère, tant il avait cédé à sa passion de bienfaisance ; il comptait soixante enfants indigents sous son toit hospitalier. Un jour, pressé par la nécessité , il se rendit chez un ami riche et généreux , déjà mis plusieurs fois à contribution par celui qui se croyait en droit de puiser dans sa bourse , en faveur des malheureux. Il demandait mille francs. M. Herzog lui rappela que , peu de temps auparavant , il lui avait remis des sommes assez fortes pour qu'il crût à propos de refuser celle-ci.

Loin de se décourager, Pestalozzi insiste avec une énergie à laquelle il était difficile de résister. « Il me faut cet argent; tu dois me le donner; si tu me le refuses, je suis perdu. » Herzog finit par céder, non sans accompagner son acte de charité et d'amitié de sages exhortations qui lui valurent de bonnes promesses. Une heure s'était à peine écoulée que Pestalozzi reparaît, les yeux baissés à la vérité, mais redemandant la même quantité d'argent; il est aisé d'imaginer l'étonnement que cette étrange façon d'agir inspira. Un sévère interrogatoire eut pour résultat l'histoire suivante :

Chemin faisant, Pestalozzi avait rencontré un pauvre paysan dont les traits exprimaient une douleur profonde: la maison et la grange de cet homme venaient d'être consumées par un incendie; il ne possédait plus rien !

« Combien te faut-il pour rebâtir ta maison? » — « Mille francs; où les trouverai-je?.... » Cette réponse fut, aux yeux de Pestalozzi, l'indication positive de ce qu'il avait à faire ; la bonne Providence avait amené sa rencontre avec l'affligé ; l'argent est livré, et on se sépare comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.

Interrogé sur le nom et la demeure du paysan incendié, Pestalozzi se lève avec inquiétude et s'écrie : « J'ai oublié de lui faire ces questions ; mais c'est un brave homme, j'en suis certain; un très brave homme. Je l'ai bien examiné. »

Malgré son déplaisir, Herzog ne put s'empêcher de rire et laissa repartir Pestalozzi, en l'assurant qu'il ne l'abandonnerait pas, mais qu'il verrait lui-même ses

créanciers et ne lui livrerait plus aucune somme pour les satisfaire.

Ce digne homme parvint à découvrir qui était l'obligé de Pestalozzi, dont le témoignage instinctif était conforme à la vérité ; à son tour, questionné sur le nom de son bienfaiteur, il répondit : « Je ne sais comment il s'appelle, mais il est fort laid, marqué de la petite vérole ; je le reconnaîtrais au premier coup d'œil. »

Pestalozzi était loin de se dissimuler sa laideur ; lors de sa première visite à l'institut de Fellenberg, il prouva qu'à cet égard, il était sans illusion. Au moment où il entra dans la salle à manger, où l'attendaient avec curiosité les maîtres et les élèves, il saisit d'un coup d'œil l'étonnement que sa figure et sa mise bizarre et négligée causaient à un jeune étranger qui, enthousiaste de Pestalozzi et de son œuvre humanitaire, demeurait stupéfait à la vue de son héros. Celui-ci court à lui, le regarde en face, saisit sa main, la serre et s'écrie : « Oui, c'est bien vrai, je suis affreusement laid. »

Voici un autre trait de sa générosité sans mesure. Il se promenait au bord de l'Emme, plongé dans ses rêveries habituelles, lorsqu'il en fut tiré par les supplications d'une pauvre femme qui cherchait à lui faire acheter des fraises, péniblement recueillies dans les bois; elle avait deux petits enfants malades, etc. Pestalozzi touché, comme il l'était toujours au récit de pareilles misères, paie les six kreutzers demandés et dit à la pauvre femme de donner les fraises à ses enfants ; puis il cherche encore, sort de sa poche une petite pièce de monnaie, c'était tout ce qu'il avait, en disant : « Achetez un

peu de lait que vous ajouterez aux fraises, c'est bon pour les enfants, n'est-il pas vrai? »

Au temps de sa pauvreté, Pestalozzi n'eut un jour que des paroles à donner à un homme indigent, avec lequel il se plut à causer en s'acheminant vers une chétive auberge; ils mangèrent une soupe aux herbes, payée par celui qui portait un nom déjà célèbre ; puis après avoir longuement interrogé son convive, encore plus mal vêtu que lui, il lui laissa d'excellents conseils, dictés par la plus affectueuse sympathie. Le mendiant suivit seul les directions qui eussent assuré la prospérité de Pestalozzi comme la sienne; il s'enrichit en élevant sa famille à laquelle il fit partager son respect et sa vénération pour celui qui avait éclairé et relevé son âme. Les enfants de cet homme ont consacré une pierre monumentale au souvenir de Pestalozzi.

Dans l'une de ses promenades, sur les rives du Rhin et le long des vertes prairies ombragées par les plus beaux arbres fruitiers, Pestalozzi se figura qu'il errait au milieu d'un pays idéal où toutes choses devaient être d'accord avec l'aspect enchanteur qui captivait ses regards. Il s'égare bientôt sous les voûtes mobiles chargées de fruits excellents, et finit par en ramasser quelques-uns; les passants et les chars les écrasaient çà et là : il ne devait y avoir aucun mal à s'en emparer. Tout à coup l'un des gardes champêtres qui veillaient à la sûreté de cette riche récolte, l'arrête et le conduit au lieu destiné à recevoir les vagabonds et les voleurs. Le chef de la police, averti de l'arrestation d'un homme inconnu, arrive et demeure stupéfait en entendant le

nom de Pestalozzi, l'auteur de Léonard et Gertrude, pour lequel il professait une très haute estime.

« Se peut-il que je fasse ainsi la connaissance d'un tel homme ; j'avais un si grand désir de le rencontrer !... »

Ce magistrat, embarrassé du rôle qu'il avait à jouer, se décida à emmener le prévenu chez lui et se hâta de faire de sa singulière entrée sous son toit l'occasion d'une fête de famille ; le lendemain , après l'avoir accompagné pendant deux heures , il lui dit au moment des adieux : « N'introduisez pas de vieux voleurs dans votre maison d'école, afin que l'on n'en voie pas sortir de jeunes gens du métier. »

Ce fut encore à son célèbre roman populaire que Pestalozzi dut la bonne réception qui le sauva d'un grand embarras.

Une autre délivrance, de la même nature, vint l'enlever à la prison. Il arriva d'Yverdon à Soleure , dans l'intention de faire visite au landammann Gloutz, avec lequel il soutenait des relations amicales. Une sentinelle l'arrête en face de la porte et le conduit au corps-degarde, le prenant pour un rôdeur. Pestalozzi se résigne, s'assied, se repose et mange sans réflexion la soupe de charité, servie en ce lieu aux gens sans asile. Le repas achevé , il se lève , s'appuie contre les barreaux de la fenêtre et se met à considérer les passants.

Tout à coup, on l'entend appeler d'une voix de tonnerre son ami le landammann ; une parole de celui-ci suffit pour obtenir sa liberté; la sentinelle s'excuse en disant que cet homme, si mal vêtu et d'une figure si étrange , lui avait paru suspect. Pestalozzi avait deviné

la cause de sa mésaventure, car, aux questions de M. Gloutz , il répondit :

« Que veux-tu? on m'a pris pour un fou ou pour un vagabond à mettre sous les verroux. »

Pestalozzi , toujours entraîné par l'impulsion du moment, exposait sa vie aussi facilement que sa fortune, dès qu'il était mû par une affection profonde. Un jour il donna à tous ses élèves une leçon pratique de dévouement dans l'amitié et un exemple de grande imprudence chez un homme chargé d'une telle responsabilité.

C'était à Yverdon : on vint lui annoncer que l'un de ses meilleurs amis était dangereusement malade à Grandson ; le moyen le plus court pour arriver dans la bourgade que domine le château historique était de s'embarquer dans l'un des plus petits bateaux qui bordent la rive. Le temps était sombre, les bateliers prédisaient un orage; n'importe, Pestalozzi veut absolument rejoindre l'ami couché sur un lit de souffrance; il se fait obéir , il s'éloigne et ses élèves l'accompagnent de leurs vœux, non sans craindre les dangers du retour.

Peu d'heures après son départ le tonnerre éclate ; le vent soulève les vagues et plie les hauts peupliers; tous les habitants de l'institut courent au rivage et chacun souhaite ne point voir revenir l'esquif qui doit leur rendre Vater Pestalozzi; mais bientôt apparaît l'embarcation objet de tant de sollicitude , livrée à la furie des vents et des ondes en tourmente. Des cris d'effroi se font entendre ; toutes les mains, tous les regards sont tendus vers la frêle nacelle, tandis que l'ami qu'elle doit ramener agite son chapeau et semble vouloir rassurer sa nom-

breuse famille. Enfin il aborde ; mais à peine son pied touche-l-il terre , qu'il est soulevé , entouré , pressé dans les bras des plus hardis à le saisir. C'est un concert de pleurs et de cris de joie , un de ces moments bénis et sérieux, qui font sentir combien l'on peut aimer, et combien la vie d'un homme peut être précieuse à ceux auxquels il la consacre.

Fellenberg, en citant quelques traits de la vie de Pestalozzi, les signale comme l'explication des erreurs et des habitudes fâcheuses qui nuisirent, en une si grande mesure, à la prospérité de ses entreprises. Pendant son séjour à Berthoud, Pestalozzi venait souvent se promener à Hofwyl. Un soir, le célèbre agronome le rencontra, assis à l'écart, non loin de la route qu'il venait de parcourir. Il était très fatigué et pouvait à peine marcher, tant le poids de ses poches , pleines de débris de minéraux recueillis chemin faisant, ralentissait ses pas. Il avait commencé sa récolte en sortant de sa demeure et se félicitait de l'avoir assez augmentée pour que les fragments de caillous qu'il avait rassemblés pussent aider ses écoliers dans l'étude de la minéralogie ; il se hâte d'engager Fellenberg à le conduire près d'une source qui alimentait des canaux d'irrigation ; depuis longtemps il cherchait à connaître les moyens à employer pour obtenir le même effet dans les prés de Berthoud. Voilà les pierres oubliées pour courir après les filets d'eau.

Le lendemain, de bonne heure, Pestalozzi se mit en route, allant à Berne où l'un de ses amis l'attendait. On le vit reparaître le soir ; il s'était égaré dans les bois ,

s'abandonnant à ses pensées favorites , oubliant le but de sa course et forcé de rentrer à Hofwyl ; la nuit était trop avancée pour qu'il pût arriver à Berne ou à Berthoud.

Un autre jour, invité par Fellenberg à une fêle champêtre, il quitte tout à coup la table du dîner sous les grands arbres, pour courir près d'un enfant, spectateur ainsi que beaucoup d'autres ; il lui pince amicalement les oreilles et le conduit à Fellenberg, en demandant à celui-ci s'il ne reconnaît pas dans les traits de cet enfant les indices d'un heureux caractère, d'une intelligence prononcée. Fellenberg n'est point de son avis; mais l'enfant est sur-le-champ adopté et va faire partie de la classe des pauvres recueillis à Berthoud. Peu de temps après son entrée dans la maison, cet enfant se conduisit si mal que Peslalozzi se vit forcé de le renvoyer à ses parents.

Ainsi cet homme de cœur et d'imagination se livra pendant toute sa vie aux idées et aux sentiments qui s'emparaient de lui , et qu'il ne cherchait point à combattre ou à diriger. A chaque instant le fil des choses se rompait entre ses mains, sans qu'il pût comprendre pourquoi il avait été trompé et comment tel ou tel essai était demeuré sans résultat. Mais les instincts auxquels il cédait avec tant d'imprudence étaient toujours nobles et généreux ; en se laissant dominer par eux il a fait de grandes choses, mais il a bien souvent détruit celles qui, mieux dirigées, auraient pu lui donner de la satisfaction.

La première fois qu'il vint à Hofwyl il rencontra Mme de Fellenberg et ses filles assises sous les arbres de

la cour ; ces dames crurent voir un mendiant et se disposaient à lui faire l'aumône lorsque le maître de la maison s'approcha et reçut l'étranger ainsi qu'il devait être reçu.

Citons encore quelques pensées de Pestalozzi ; il faut se borner dans le choix , et d'ailleurs elles expriment toutes les sentiments dont sa vie entière fut l'expression énergique et fidèle.

L'homme simple et droit , attentif à la voix de sa conscience et aux dispositions bienveillantes de son cœur, trouve en lui-même du repos et les consolations dont il a besoin. Mais l'incrédule est conduit par son opinion, il lui sacrifie ses bons instincts , ses pensées les meilleures , il va même jusqu'à oublier sa patrie, son prochain et lui-même.

L'histoire nous le prouve à chaque page : le manque d'expérience et de connaissance du monde, l'incrédulité et la dureté de cœur marchent ordinairement ensemble , et leurs fruits et leurs suites sont inévitablement pleins d'amertume et de dangers.

Le secours le plus efficace à mettre en œuvre contre la corruption profondément enracinée dans le pays est, à coup sûr, l'éducation bien dirigée.

Ce qui vient de l'étranger ne saurait s'amalgamer entièrement avec les éléments nationaux; celui qui vient chez nous connaît mal nos chemins et nos sentiers, et n'entre qu'à demi en frappant à notre porte.

Le degré le plus élevé dans le bien, qui ne s'obtient nulle part , demeure en chemin , pour ainsi dire ; d'abord parce qu'il offre de grandes difficultés, ensuite parce que la mode ne se mêle pas de le soutenir; on n'aime pas à innover , on craint de faire spectacle ; si l'on pouvait placer ce

bien dans les mains d'une marchande de modes achalandée, tout le monde en voudrait.

Il en est de même du mal ; combien d'actions mauvaises se commettent , combien d'actions pernicieuses s'accomplissent, non parce que l'on s'abandonne par impulsion personnelle à ces choses destructives, mais parce qu'on se laisse entraîner par l'exemple d'autrui ; nos camarades et nos supérieurs s'en rendent coupables; donc c'est la moàe, et on imite volontiers.

Le petit mendiant , à peine âgé de sept à huit ans , porte déjà les germes, souvent visibles dans son extérieur, de l'envie , de la fausseté , de la convoitise et de la violence, en un mot le sans-culottisme se montre à découvert chez lui. L'enfant du riche, élevé sous le voile que jette l'art du grand monde sur les penchants grossiers qui le conduiront aux vices , si faciles à satisfaire par la possession de la fortune, est au fond , malgré l'apparence , fort semblable au mendiant ; on peut s'en convaincre en les étudiant de près.

C'est dans l'état intermédiaire que se trouve la force et qu'on peut apprendre ce qu'elle est et ce qu'elle veut accomplir. L'esprit qui règne parmi les hommes de cette classe, véritablement bien élevés, est agissant et créateur; celui qui domine les riches par héritage, porte à l'oisiveté, à la dissémination des idées, à la prodigalité ou bien à la lèsinerie, à l'engloutissement des capitaux, à l'avarice.

La plus grande consolation que l'homme puisse opposer aux souffrances qui doivent être son partage, se trouve dans la partie divine de lui-même , en un mot dans la nature humaine.

Le christianisme est le but suprême vers lequel l'homme devrait sans cesse diriger ses efforts ; mais quand l'homme , ou plutôt ce qu'il y a en lui de grand , de bon et d'élevé ,

sommeille dans sa tête et dans son cœur , quand ses mains sont paresseuses et qu'il vit comme dans un rêve, pourrait-il aspirer aux sentiments élevés et sublimes qui font partie de la nature de l'homme ?

Il n'y a rien à attendre de celui qui vit sans but, sans préférence , de celui qui n'est pas décidé à persévérer et à subir les sacrifices qui pourraient lui être imposés dans l'accomplissement de la tâche qu'il a choisie.

La faculté de travailler, cette activité physique de l'homme , est le bien éternel et seul capable d'unir les unes aux autres les forces communes qui deviennent, par le travail, la force de l'humanité tout entière. Elle forme la raison, donne de l'énergie aux affections du cœur, préserve l'âme du sommeil de mort que fait naître le vice; elle met un terme aux folies de l'imagination égarée ; elle arrête le babil insensé , et le remplace par l'action , par la pratique ; cette faculté fait les grands hommes et remplace nos inutiles rêves sur la puissance de la foi et sur l'amour divin, par les œuvres que la foi et l'amour inspirent.

Cherche à développer ce qu'il y a de bien dans le cœur de l'indigent , éveille et dirige les forces qui sont en lui et tu le mettras en état d'acquérir ce qui lui manque , de trouver en lui-même le secours dont il a besoin.

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