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CHAPITRE XII

Mort de Mme Peslalozzi. — Retour de Schmidt. — Séjour à Bullet. Décadence de l'institut. — Souscription ouverte par Schmidt. Ecole de Clindy. — Départ d'Yverdon. — Retour à Neuhof. Mort de Pestalozzi.

Nous avons dit que l'année 1815 fut fatale dans la vie de Pestalozzi. Tourmenté par le désordre de ses affaires et l'anarchie croissante qui paralysait graduellement la vie morale de l'institut, il songeait à se décharger du poids de la direction suprême et à remettre à l'un de ses instituteurs le sceptre domestique, que sa main vacillante laissait échapper. Mais à qui pensait-il, hélas! à l'homme qui, absent depuis cinq ans, attendait avec une infernale confiance le jour où sa victime le rappellerait à Yverdon. Ce moment arriva alors que le cœur de Pestalozzi fut atteint par la plus profonde des douleurs intimes qui pussent encore l'accabler. Il perdit sa fidèle compagne, après avoir goûté par elle, pendant quarante-cinq ans, toutes les joies et les consolations de la sympathie conjugale; elle l'avait suivi de cœur dans chacune des phases de son laborieux pèlerinage, avec un dévouement absolu. Depuis son établissement à Yverdon,

en 1806, elle lui prodigua les plus tendres soins, en vivant à l'écart, comme un être bienfaisant et modeste, dont la seule tâche, au milieu de tant de bruit et de mouvement, était de créer à son mari un petit monde à part, où tous les deux vivaient encore l'un pour l'autre.

Nous avons vainement cherché à nous procurer quelques renseignements sur la vie particulière de MmePestalozzi, tandis que son mari se livrait aux entreprises patriotiques dont il lui avait parlé à l'époque de leur mariage. Elle n'eût pu le suivre à Stanz; on ne sait si elle habitait Berthoud, tandis qu'il s'y faisait accepter comme pauvre maître d'école; il ne paraît pas qu'elle ait repris sa place sous le toit de son mari avant 1806, mais les nombreux témoignages de la reconnaissance de Pestalozzi prouvent que les circonstances extérieures n'ont jamais altéré leur intimité.

Mme Pestalozzi a sans doute vécu près de sa famille, en saisissant toutes les occasions de voir son mari pendant les années où celui-ci n'avait aucun établissement stable à lui offrir. Leur fils joue aussi un rôle presque inaperçu dans leur vie ; tout en exaltant si fort les bienfaits de la famille, Pestalozzi a vécu presque privé de la sienne, se livrant ainsi à la théorie, tandis qu'il basait son système de régénération sociale sur la pratique.

La santé de Mme Pestalozzi, gravement altérée par ses chagrins ou plutôt par ceux du philanthrope, ne lui permettait pas d'entrer dans l'administration générale de la maison; elle en surveillait quelques détails, d'une

importance secondaire, mais elle se plaisait à inviter chez elle les instituteurs agréables à Pestalozzi et les élèves qui lui inspiraient un intérêt particulier. Les petites soirées ainsi composées délassaient le chef de la maison ; il essayait parfois de se mêler à la partie de boston de sa femme, mais au bout de peu de temps, ce calcul, sans but élevé, lui inspirait de l'ennui ; il jetait les cartes et rentrait dans son cabinet d'étude.

Mme Pestalozzi avait conservé sa beauté sereine et la dignité de son maintien ; elle faisait volontiers les honneurs des petits bals du château, mais elle ne recevait point les nombreux étrangers qu'attiraient la fameuse Méthode et son créateur. Parmi les élèves , elle voyait tous les jours son petit-fils Gottlieb, dont le père était mort fort jeune et dans l'obscurité ; Pestalozzi chercha vainement à lui inspirer l'amour de la science. Gottlieb demeura assez médiocre pour que son aïeul se décidât à lui faire apprendre un métier ; il choisit celui de tanneur. Ce jeune homme devait abandonner cet état , si peu attrayant, et se fixer un jour à Neuhof, la ferme où son père naquit et où son grand père et sa noble épouse avaient mangé le pain de la douleur et de la pauvreté. La mère de Gottlieb était une personne distinguée, bien digne de s'associer aux travaux de Pestalozzi et d'entourer de ses soins la vieillesse de sa belle-mère.

Ainsi se composait le cercle de famille, au milieu du grand mouvement de l'institut, lorsque, dans les premiers jours de décembre, Mme Pestalozzi fut saisie par une indisposition assez grave pour que la mort en devint l'issue, le 12 du même mois. Le jour de ses funé-

railles, tandis que les habitants du château remplissaient la salle où le cercueil avait été déposé, on vit entrer l'affligé, le pauvre veuf privé de cette amie exemplaire; il s'assit auprès du cercueil, entendit chanter quelques strophes religieuses composées pour la circonstance, puis prenant la parole et s'adressant à sa bien-aimée comme si elle eût été présente, il rappela les traits principaux de leur vie, et surtout les douleurs que son Anna avait partagées et endurées, avec lui, depuis les jours de lutte avec la détresse et l'indigence jusqu'à celui de leur adieu suprême. « Qui t'a donné, qui nous a donné la force de ne point abandonner notre tâche , d'y persévérer et de conserver l'espérance? » Pestalozzi saisit la Bible, la posa sur le cœur de la bienheureuse et s'écria : « C'est dans cette source sacrée que toi et moi avons puisé le courage, la force et la paix ! »

Le cercueil fermé, le nombreux cortège s'achemine vers un groupe de beaux noyers, situé en face du château, à l'extrémité du jardin. Mme Pestalozzi avait désigné ce lieu comme devant abriter sa dépouille ; son mari se plut à remplir ce souhait.

Une modeste pierre sépulcrale couvrit la fosse ; nous avons appris que Pestalozzi ne fit graver que le nom et la date de la mort de sa femme ; de sa part, ce laconisme est éloquent. L'oubli a promptement passé sur ce monument isolé ; les beaux noyers ont disparu ; la pierre a été enlevée ; quelques anciens amis ont vainement cherché en quel lieu on l'avait déposée; il est bien petit sans doute le nombre des habitants d'Yver-

don qui se souviennent aujourd'hui du noble et généreux vieillard et de sa compagne. L'herbe a séché, et son lieu ne la reconnaît plus; mais ce qui fut en eux inspiré par la Parole de Dieu subsiste et subsistera.

Accablé par la tristesse, incapable de rétablir autour de lui l'ordre et la paix, Pestalozzi ne tarda pas à écrire à Schmidt : « Au nom de Dieu, arrive. » Il eût été bien plus sage de confier à Niederer la direction de l'institut; mais, quoique Pestalozzi rendît pleine justice à la capacité et à l'intégrité de ce pédagogue éminent, il était repoussé par les travaux du philosophe sur la pensée du maître, et ne se sentait nullement disposé à lui confier ses pouvoirs administratifs.

L'immense habileté de Schmidt, son activité sans pareille, son savoir-faire en toutes choses aveuglaient Pestalozzi ; il n'était frappé ni de son regard perçant et sans âme, ni de son maintien sans abandon, sans bonhomie; il saluait en lui la force morale et la haute intelligence, et ne devinait ni la ruse, ni l'hypocrisie que Lavater aurait sans doute signalées comme traits marquants dans ce visage digne d'un sérieux examen. Avant de s'éloigner de l'institut, Schmidt y agissait en maître ; on eût pu le croire investi du commandement supérieur ; c'était agir par une prévision qui fut bien près d'être accomplie. Mais lorsqu'il revint, appelé pour réaliser son rêve, il ne put relever les murs chancelants de la maison qu'il avait usurpée, et lui-même tomba au milieu des ruines ; il n'obtint que le mépris et l'oubli. Aucun des biographes ne dit ce qu'il est devenu après la mort de Pestalozzi.

Le voici donc à l'œuvre ; renvoyant les maîtres qui lui déplaisaient, ouvertement ou en les accablant de procédés presque impossibles à supporter : ainsi le bon Ramsauer qui, en 1816, s'en alla le cœur navré. Le mal allait croissant, grâce au terrible remède que Pestalozzi avait eu l'imprudence d'essayer.

« Désormais, dit M. de Guimps, Pestalozzi ne fut plus que l'instrument aveugle des volontés de Schmidt, qui, maintes fois, l'obligea à une conduite indigne de lui. Les collaborateurs de Pestalozzi réclamèrent en vain contre la tyrannie de Schmidt, contre ses actes arbitraires, contre ses innovations qui faussaient l'esprit de la Méthode. Us ne crurent pas devoir se soumettre plus longtemps à un ordre de choses qu'ils condamnaient, ni autoriser en quelque sorte par leur présence et par leur participation une déviation des principes de Pestalozzi, qu'ils considéraient comme un déshonneur. Ils abandonnèrent celui qu'ils appelaient leur père; ils laissèrent ce vieillard seul avec le maître qu'il s'était donné, seul en face de la ruine de sa maison ; plusieurs d'entre eux fondèrent des instituts particuliers et dès lors tout fut perdu. »

C'est à ce moment de cruelle déception, à ce moment où l'isolement et l'ingratitude venaient remplacer l'affluence des disciples et l'enthousiasme inspiré par les grands succès de Pestalozzi, que le malheureux vieillard s'enfuit sur la montagne : il avait besoin de se mettre à l'écart, de gémir solitaire, de pleurer sa bienaimée comme au jour de sa mort, de prier avec une ferveur nouvelle, en un mot, de retremper son âme,

ravagée par la douleur. Il alla se blottir chez une vieille femme, qu'il aimait sans doute, et qui demeurait à Bullet, village situé sur les hauteurs du Jura, presque au-dessus de la ville d'Yverdon ; l'œil y découvre toute la chaîne de l'Oberland, celle du Mont-Blanc et une vaste étendue du canton de Vaud.

Les tours lointaines du vieux château que Pestalozzi avait senti le besoin de fuir, réveillèrent sans doute ses poignants souvenirs; mais la montagne son air pur, sa bienfaisante solitude ne tardèrent pas à répandre sur lui leur influence restaurante. Là haut, le cœur brisé, l'esprit froissé s'élèvent à Dieu, bien plus qu'ils ne se préoccupent des soucis de la terre; le digne vieillard versa beaucoup de larmes, mais la paix rentra dans son cœur.

La muse des jours heureux revint à lui ; il écrivit un morceau de poésie dont une traduction ne peut rendre le rhythme expressif et varié, et dans laquelle on sent l'élan passionné d'une âme consolée par la miséricorde divine et la pieuse contemplation des splendeurs du ciel et de la terre. L'arc-en-ciel surtout répondait aux espérances de Pestalozzi ; ce signe de la fin de la tempête était en harmonie avec les sentiments qui venaient d'ébranler son âme; en admirant ce messager céleste, il s'était écrié:

« Ainsi donc tous les maux de la terre passeront un jour. La guerre aussi cessera. Après toutes les œuvres mauvaises, la paix viendra et répandra ses œuvres d'amour et de charité. Après l'ouragan, le ciel resplendira de sa douce clarté. Les bénédictions divines retombe-

ront sur la terre, elles renaîtront. L'arc-en-ciel les promet, l'arc-en-ciel les annonce!

» Oh! brille sur moi, au sortir de ce terrible orage, arc-en-ciel de paix et de bonheur céleste. Arc-en-ciel, luis pour moi ! . . .

» Voilà, pendant les mauvais jours, Dieu m'a

supporté, Dieu m'a soutenu. Mon âme éclate en louange, mes genoux fléchissent, car mon Dieu a daigné prendre

pitié de moi Je crois, je prie; l'ouragan s'est

évanoui. »

Longtemps encore Pestalozzi s'adresse à l'arc-en-ciel; à ses yeux, il couvre de sa mystérieuse lueur la tombe de celle qu'il pleure. Son Anna a déjà obtenu la paix après laquelle il soupire; pour elle sont accomplies les promesses de l'arc de Noé; bientôt il la retrouvera.

Un autre petit poème de la montagne exprime la juste appréciation que fait son auteur du bonheur et de la souffrance.

« La pensée que je nourris, la pensée que j'aime, celle qui se réveille le matin et que je retrouve le soir, celle qui erre sur mes lèvres et qui domine mon âme quand mon intelligence s'élève et que mes sens s'apaisent, c'est que dans l'épreuve Dieu est là; non pas dans les joies les plus vives , non pas dans les mensonges de la gloire... il est bien davantage dans les jours d'abaissement et d'humiliation !

» Dieu n'est pas avec nous quand la détresse pousse le malheureux à blasphémer. Il est là, dès que la souffrance agit sur nous comme une bénédiction...

» Il est là, lorsque des cœurs séparés se rapprochent

par l'épreuve ; il n'est pas là, lorsque les cœurs sont divisés par la souffrance... Il est là, dès que la douleur nous fait verser des larmes ; il n'est pas là, lorsque le cœur s'irrite et que les yeux demeurent secs au sein de la misère »

Peu après le retour de Pestalozzi, un ami vint à lui; c'était un étranger, un Français , grand admirateur de la Méthode; M. Jullien voulait voir ses deux fils, confiés à l'institut dans les temps de prospérité et qu'il croyait devoir éloigner des classes alors en pleine déroute. M. Jullien suggéra à Fellenberg l'heureuse idée d'inviter Pestalozzi à Hofwyl, où il pourrait goûter quelques instants de repos. Fellenberg fut heureux de le recevoir et touché de voir le digne affligé regagner sa vivacité ordinaire, et retrouver quelques-unes de ses idées originales et marquées au coin d'une bonne gaîté.

En même temps, il tança très sévèrement Schmidt. Jullien le qualifiait d'homme faux, étroit, brouillon, qui achevait de ruiner une institution déjà malade, à plusieurs égards , avant son funeste retour. « Vous pouvez sauver l'institut , disait-il à Fellenberg ; mais il faut y rappeler la moralité , l'union , la vie de famille. Il est bien malheureux que Pestalozzi se soit livré à un homme qui lui inspire des préventions contre vous, contre moi, contre tous ses vrais amis. »

Schmidt eut à endurer, de la part du célèbre agronome, un torrent de reproches, dont les plus énergiques s'adressaient à la spéculation peu honorable dans laquelle le nom de Pestalozzi se trouvait engagé. Schmidt avait imaginé de publier une nouvelle édition des œu-

vres de son maître en l'imposant , pour ainsi dire , à tout le public qui avait connu et encouragé l'œuvre de l'institut ; c'était une manière , blâmable à bien des égards, de relever les finances. Schmidt présentait le bénéfice à obtenir, comme étant destiné à fonder une nouvelle école pour les pauvres ; c'était en un mot une spéculation indigne de celui qui la laissait entreprendre , et dont le résultat était d'enlacer de plus en plus l'infortuné vieillard dans les filets de son ennemi. Fellenberg se livra à toute son indignation sur ce point délicat. k Vous avez pris sur vous, M. Schmidt, une grande responsabilité, après avoir manqué à toutes les espépérances que vous aviez fait concevoir; vous méritez maintenant que je vous fasse connaître, que je vous dévoile au monde entier , que je vous enchaîne au pilori plus fortement que les plus misérables vauriens ne l'ont jamais été.

» Vous avez osé parler avec mépris, avec dédain du respectable Pestalozzi (pendant son absence l'habile mathématicien avait publié de vrais libelles sur l'institut d'Yverdon) ; vous avez méconnu ses nobles intentions. Son ardent désir était de travailler, avec vous et ses disciples, au perfectionnement de l'instruction publique, et de laisser à son pays l'exemple d'un enseignement national que vous avez eu l'indignité de bafouer ouvertement. Croyez-vous que ce but élevé puisse être atteint pour les générations futures au moyen d'une vile spéculation, digne d'un brocanteur, d'un chevalier d'industrie? Parviendrez-vous à faire croire que le Vater Pestalozzi, l'ornement de la société et celui de ma patrie,

en particulier, soit d'accord avec vous sur les moyens que vous avez mis en jeu pour réussir dans cette basse manœuvre ?

» Alors la malédiction du ciel ne pourrait point assez vous anéantir, vous écraser. Il est temps que l'on ne voie plus à Yverdon s'ajouter scandale à scandale. Tout l'or de la terre ne saurait balancer le mal que vous avez fait à la réputation de Pestalozzi dans toute cette affaire. L'institut ne peut refleurir que par l'esprit de son fondateur ; il redeviendrait alors un véritable monument de sa pensée primitive ; cette pensée suffit pour relever cette institution et l'arracher au danger que vous venez de lui faire courir. »

Les souverains de la Russie , de la Prusse et de la Bavière répondirent généreusement à l'appel de Pestalozzi ; une somme considérable fut aisément recueillie ; Pestalozzi destina 50,000 francs à sa nouvelle école, mais son projet n'eut qu'un commencement d'exécution.

Tandis qu'il s'occupait de la fondation de cette école, dans le hameau de Clindy, situé au bord du lac , à un quart de lieue du château d' Yverdon, celui-ci se dépeuplait rapidement. Plusieurs des instituteurs qui avaient abandonné Pestalozzi , cherchaient à fonder, nous l'avons déjà dit , des établissements pour leur propre compte. Cependant le digne vieillard ne perdait point courage ; il croyait toujours à sa mission de régénérateur de l'éducation du pauvre ; il reprenait son œuvre par le commencement, et , tout en espérant que les nombreux instituteurs, formés à sa Méthode, la feraient fleurir au loin, il voulait se retrouver à la tête de petits indigents

et reprendre son rôle primitif, celui de maître , de chef de la maison.

Dans- son discours d'ouverture , il se montra aussi éloquent, aussi plein de foi et d'espérance que dans ses jours de prospérité; douze petits garçons seulement étaient admis à la maison de Clindy , mais il parla, en les adoptant , à tous les maîtres d'Yverdon. Combien ceux dont la conscience les accusait durent souffrir en l'écoutant! Voici sa conclusion :

« Frères et amis , dans le jour solennel où j'ouvre cette école , dans ce jour où la pensée de la mort et de l'éternité se réveillent particulièrement en moi , où je considère la misère de cette vie, celle de la mienne en particulier, l'immortelle valeur de notre existence à venir, où je me sens ranimé par la foi et l'amour, par le désir d'élever encore un monument de charité; je me présente à vous , je vous demande de ne point me considérer dans les faiblesses et les fautes de ma vie, dans la nullité de mon passage sur la terre , où si souvent, semblable au roseau, j'ai été sous vos yeux abattu, agité comme par le souffle des vents déchaînés, ou prêt à m'éteindre comme une lampe qui manque d'huile.

» Supposez un moment que mon enveloppe terrestre n'est plus devant vos yeux, que je suis descendu dans le repos de la tombe , que mes paroles sont celles d'un homme ressuscité; mais que, dis-je, un tremblement me saisit ; j'aurais alors vu le Seigneur , je l'aurais entendu! mais, non... mes paroles ne sont, hélas! que celles de la chair et du sang , empreintes de ma misère terrestre , de bonne volonté envers les hommes , il est

vrai, mais mêlées d'erreurs et de fautes, comme ma vie tout entière.

» Mais, chers amis et frères, n'en écoutez pas moins ce que je veux vous dire , avec l'attention et la confiance que je puis réclamer de vous en ce jour solennel ; écoutez-moi comme si j'étais votre père , près de son dernier moment, recevez mes paroles comme celles d'un homme qui cherche la paix et la consolation , dont le cœur est ému , pénétré de la misère, navré du manque d'éducation des pauvres , et qui s'est constamment efforcé de tarir la source de leurs besoins. Cet homme , après avoir obtenu de si faibles résultats , rassemble ses dernières forces , afin de préparer encore , au delà de son tombeau, quelques moyens de poursuivre la tâche qu'il n'a pu mieux remplir au milieu de son incapacité, de ses fatigues, de ses travaux et des faiblesses de sa vie.

» Que mes désirs , que mes soucis pour atteindre au sanctuaire de l'éducation de l'homme passent en vousmêmes et remplissent vos âmes ! ce but vous deviendra sacré ; en vous seulement se conserveront les moyens de faire naître une vie sage , pieuse , intelligente et vigoureuse dans les rangs du peuple , et , par là , de retremper, de renouveler celle de la société.

» Frères, amis qui cherchez la vérité, qui connaissez le but que nous poursuivons , qui remplissez vos devoirs et qui luttez en héros dans le combat que nous livrons à l'égoïsme du siècle, soyez témoins de l'influence qu'a exercée sur moi l'Esprit de Dieu, dès les jours de ma jeunesse, comme à ceux de ma vieillesse. Il est encore en moi; je vis encore en lui et j'espère lui

obéir jusqu'à mon dernier jour. Toules les difficultés de la vie s'évanouissent par la fermeté de notre foi en Christ, et parla douceur de son amour divin.

» Nul ne peut dire : Christ ne m'a point aimé. Christ n'est point mort pour moi. Il a aimé chacun de nous , il est mort pour nous tous. Il a appelé le pécheur à la repentance, il lui a donné de croire en lui. Il ne l'a pas trouvé croyant, c'est par lui que le pécheur a reçu la foi. Il l'a rendu humble par son humilité. En vérité , c'est bien par sa divine humilité qu'il nous a rendus humbles , qu'il triomphe de notre orgueil , et c'est aussi par son amour qu'il attire nos cœurs à lui. Amis, frères, si nous nous aimons les uns les autres, comme Christ nous a aimés, nous vaincrons tous les obstacles qui se dressent entre nous et le but de notre vie, et nous serons capables de fonder notre maison sur le roc que Dieu lui-même a établi pour le bien de l'humanité tout entière , sur Jésus-Christ , notre divin modèle. »

Qui ne reconnaîtrait dans ces paroles la sainte influence de la douleur , les fruits de l'épreuve acceptée sans murmure ! Pestalozzi ne dit plus que l'homme peut tout , que sa volonté inébranlable peut surmonter les obstacles à vaincre....

Il était âgé de soixante-douze ans lorsqu'il ouvrit l'école de Clindy , mais il ne tarda pas à obtenir des succès pareils à ceux de ses premières années.

Il n'avait rien perdu en puissance d'enseignement, en vigueur morale, en sympathie paternelle ; les mêmes causes ne tardèrent donc pas à produire les mêmes ef-

fets ; la conduite et les progrès des enfants vinrent prouver de nouveau ce que Pestalozzi voulait et pouvait faire, alors qu'il agissait d'après sa propre conviction et sur son véritable terrain, l'éducation des pauvres. Au bout de sept ou huit mois seulement, plusieurs de ses nouveaux élèves étaient si bien en état d'enseigner qu'ils allaient donner des leçons particulières à Yverdon et à Grandson , situé sur la rive opposée ; ces jeunes instituteurs inspiraient assez de confiance pour qu'on les préférât à des maîtres expérimentés. Ainsi verdissait une branche nouvelle, vivifiée par la sève abondante du chêne prêt à succomber sous les efforts de la tempête.

Mais la science vint encore une fois exercer une influence funeste sur l'asile des orphelins. Pestalozzi céda aux instances de parents aisés, désireux de lui confier leurs fils; il accepta les pensions offertes; l'enseignement devint plus relevé, plus scientifique; au bout d'un an, l'école des pauvres fut réunie aux débris du grand institut. Toute l'expérience du passé avait été inutile; la concentration fâcheuse qui s'opéra, en 1820, contribua à accélérer la chute de tout l'établissement.

Pestalozzi avait eu l'intention de doter sa nouvelle école au moyen de la souscription ouverte par Schmidt; à cette époque, celui-ci avait reçu 50,000 fr. ; le crédule philanthrope s'était flatté que cet argent serait à sa disposition et il voulait fonder à son gré l'école de Clindy, mais il se vit forcé de renoncer à celte espérance ; l'argent ne lui fut pas confié, et, nous l'avons

dit, les nouveaux écoliers furent conduits au château, où la guerre civile achevait son œuvre.

Peu avant la fermeture de l'institut, un nouvel instituteur était arrivé à Yverdon. C'était le seul descendant du vieillard accablé de soucis et de fatigues, son petit-fils Gottlieb ; il quittait son métier de tanneur pour venir donner des leçons élémentaires; on se souvient qu'il avait passé son enfance chez Pestalozzi. Il épousa la sœur de Schmidt; par un enchaînement de circonstances singulières, il rentra, en qualité de fermier, dans le domaine de Neuhof, et put y recevoir son malheureux et vénérable aïeul. Ainsi Pestalozzi revint à son point de départ.

C'était l'année 1825, dans la riante saison du printemps, si souvent saluée avec joie par les maîtres et les essaims d'élèves groupés au château d' Yverdon.

Pestalozzi n'avait pas deux ans à vivre ; cette courte et dernière phase de sa vie fut agitée comme toute sa carrière. Le cœur navré, irrité contre ceux de ses collaborateurs qui s'étaient mis en opposition flagrante avec lui, il se décida à éclairer lui-même ses contemporains sur les causes de sa ruine; mais, hélas ! l'infortuné, toujours fasciné et dominé par son grand ennemi, chercha vainement à saisir et à faire connaître ce qu'il croyait être la vérité. Il s'égara dans un dédale d'accusations et de justifications et ne convainquit personne de son innocence, lui qui était le premier coupable ; ses récriminations et ses plaintes amères lui attirèrent des injures grossières et des reproches que l'ingratitude seule pouvait inspirer. Triste spectacle en vérité, conclusion

désolante du bien accompli! La haine, l'insulte d'une part; de l'autre, la plainte, une partialité funeste et l'injustice à l'égard de plusieurs. Quelle réalité après tant de beaux rêves !

Dans les deux ouvrages écrits à Neuhof, plus d'un quart de siècle après Les soirées d'un solitaire, Peslalozzi épancha ses douleurs et retrouva çà et là les belles inspirations de son génie. Ses Mémoires (Meine Lebensschicksale) et son Chant du Cygne, excitèrent chez ses contemporains la pitié plus que tout autre sentiment, et sans doute n'allégèrent pas sa poignante tristesse. L'oubli a couvert ces pages écrites avant le désillusionnement final de Pestalozzi ; sans doute il eût voulu en effacer la majeure partie ; mais qui ne serait porté à les lui pardonner et qui serait tenté d'y chercher des armes contre la charité sans bornes de cet étrange novateur et contre les nobles espérances qui ne l'ont jamais abandonné? Il s'accuse lui-même bien plus encore qu'il n'accuse personne, et s'il manque de sagesse et de charité, l'humilité ne l'abandonne pas.... A lui les plus grands torts, à lui l'incapacité de mener à bien ses entreprises. Il raconte ses naufrages et répète que c'est toujours lui qui fit chavirer sa nacelle ; mais d'autres réussiront mieux que lui; d'autres relèveront les pierres taillées par sa main et jonchées sur le sol ; le pauvre et l'ignorant seront instruits et soulagés; son œuvre ne sera pas vaine ; aucun revers ne peut arracher cette conviction de son cœur.

Pendant ces derniers jours de Neuhof, Pestalozzi n'écrivit pas seulement ses misères et ses regrets ; il reprit

d'anciens travaux sur l'applicatioD des principes de sa Méthode à l'élude des langues mortes; il était entré en correspondance avec le célèbre Herder, sur ce sujet important à ses yeux, et se plut à tracer quelques fragments remarquables et qui nous le montrent occupé jusqu'à la fin de sa vie de ses idées premières.

Mais il songeait bien plus aux pauvres, à ses chers pauvres, les êtres du monde pour lesquels il aurait voulu vivre et qu'il s'affligeait de ne pouvoir soulager. Il avait encore des conseils à leur donner; aussi le voyait-on braver les neiges de son dernier hiver, pour visiter leurs chaumières; il cherchait à leur montrer comment ils pourraient eux-mêmes améliorer leurs habitations délabrées et se livrait avec eux à de longs entretiens; plus il approchait des demeures éternelles où cesseront les pleurs, les cris et le travail, plus il aurait voulu adoucir les souffrances d'autrui et donner et instruire encore...

Il partit pour Bâle avec Schmidt qui ne le quittait plus, et fut reçu avec de vifs témoignages de respect à l'institut de Beuggen, fondé par Zeller, en faveur d'enfants indigents ; imitation de ses propres essais, réponse positive aux nombreux appels qu'il avait adressés à toutes les âmes charitables. Une couronne de chêne lui fut offerte par les petits écoliers chantant ses louanges. Pestalozzi la refusa en versant d'abondantes larmes. « Laissez-la à l'innocence , » s'écria-t-il. Il croyait encore à l'erreur propagée par Rousseau, à l'absence du mal chez l'enfant bien élevé1 ! A Langenthal, Pestalozzi

1 L'institut de Beuggen, aujourd'hui destiné à l'amélioration des enfants

voulut assister à la séance annuelle de la Société helvétique, la plus ancienne des associations de cette nature, et fit lire un long discours qui a été publié. On le considère comme le plus remarquable de ceux qu'il a prononcés en public. Sa vigueur intellectuelle s'y réveille entièrement.

On lui offrit, avec acclamations, la présidence de la Société. Il demeura profondément ému de cette marque d'honneur et de confiance, et sut exprimer sa pensée avec une singulière délicatesse en portant un toast aux amis qui l'avaient ainsi réjoui : « Qu'elle vive , la Société qui n'éteint point le lumignon qui fume encore et qui ne brise point le roseau cassé ! »

Peu de temps après cette heureuse journée, au commencement de l'année qui devait lui apporter la délivrance, Pestalozzi reçut le coup de pied de l'âne ; un pamphlet d'une bassesse et d'une méchanceté inouïes vint encore navrer son cœur. Cet écrit méprisable partit de l'Allemagne ; les feuilles suisses en rendirent compte, sans chercher à venger le respectable vieillard, usé au service de l'humanité. Ce dernier coup le pénétra d'une douleur suprême. Il fit venir son médecin et l'interrogea sur le temps qu'il lui restait à vivre. « J'ai besoin de quelques semaines, lui dit-il, je veux, je dois écrire et me justifier. » Mais Dieu ne lui laissa point le loisir nécessaire pour parler encore de lui-même ; ses jours étaient comptés.

vagabonds ou vicieux, continue à rendre de grands services. Le vénérable patriote J.-G-. Zellweger, du canton d'Appenzell, n'a pas cessé de s'en occuper avec une sollicitude paternelle.

Loin de ménager ses forces, il se livra à des travaux qui devaient hâter sa fin et bientôt il devint si gravement malade qu'il dut laisser tomber sa plume. On a conservé quelques fragments des pages éparses dans lesquelles il exprime ses dernières douleurs ; c'est un reflet de son âme agitée et que la mort allait bientôt arracher à ses angoisses cruelles.

« Je ne puis exprimer ce que je souffre; nul ne pourrait comprendre la douleur qui remplit mon âme. On méprise, on insulte le vieillard affaibli et accablé; on le considère comme un instrument misérable, un instrument qui n'est plus bon à rien. Peu importe ce qui me concerne ; mais , se rire de mes idées et fouler aux pieds ce qui est sacré à mes yeux ; tourner en ridicule le but de ma longue et laborieuse vie; oui, c'est là ce qui me fait mal... Mourir n'est rien; je meurs volontiers, car je suis fatigué et je voudrais enfin atteindre le repos; mais avoir vécu, avoir tout sacrifié et n'avoir pas rempli son but, ne voir que des décombres autour de soi, et descendre au tombeau avec l'œuvre à laquelle on a donné sa vie... Oh! c'est affreux, je ne puis en parler; je voudrais pleurer et je n'ai plus de larmes

» Et vous, mes pauvres, les délaissés, les opprimés, les méprisés ! On vous abandonnera aussi ; on se moquera de vos souffrances. Le riche, au sein de son opulence, ne pense point à vous ; il vous accordera un morceau de pain et rien de plus. Lui-même est pauvre; il n'a que de l'or. Vous préparer et vous offrir un banquet spirituel, vouloir faire de vous des hommes, c'est à quoi

nul ne songe et de longtemps ne songera. Mais Dieu , qui des cieux pense aux besoins des hirondelles, ne vous oubliera pas, tout comme il veut aussi me consoler et né point m'oublier. »

La maladie aigûe de Pestalozzi exigeant les soins journaliers d'un médecin, il se décida à se faire transporter à Brugg, ville voisine de Neuhof ; il arriva dans un traîneau couvert à cette dernière étape de son pèlerinage, le 10 février 1827; le mal ne fit qu'empirer jusqu'au 17, jour de son délogement.

Nous empruntons à un article nécrologique, publié dans le Globe par Ch. Monnard, le récit de cette mort ; c'est de tous ceux que nous avons parcourus le plus riche en précieux détails.

« La maladie qu'il s'était attirée par ses excès de travail, l'emporta au bout du septième jour. Il endura des souffrances inouïes, et conserva néanmoins son calme et sa sérénité. Sentant sa mort prochaine, il pria les médecins de ne pas ajouter à ses douleurs les tourments d'un traitement inutile pour prolonger de quelques minutes son existence terrestre. Il rassembla autour de lui sa famille, lui fit ses adieux et parla environ une heure avec l'expression d'un ange et un accent presque prophétique. Il dit que maintenant il allait connaître le vrai et lire dans le livre de la vérité ; qu'il serait demeuré volontiers quelque temps encore au milieu des siens, mais que, puisque sa mort était déjà arrêtée, il mourait avec joie ; que sa famille actuelle n'était pas appelée à exécuter le plan auquel il avait consacré toute sa vie sans pouvoir lui-même le remplir ; qu'elle devait

rester à Neuhof, donner aux pauvres de la terre à cultiver et leur faire autant de bien que possible; qu'il aurait lui-même encore un orage terrible à essuyer, mais qu'il mourrait en souriant aux siens ; enfin, qu'il pardonnait à tous ses ennemis et qu'il leur souhaitait de goûter ici-bas la paix qui allait devenir son partage.

» La veille de sa mort il eut effectivement une crise si douloureuse qu'elle le jeta dans le délire. Ce même jour à midi, il cessa de parler jusqu'au lendemain; alors il adressa de nouveau quelques paroles à ceux qui l'entouraient et arrangea lui-même avec soin sa couverture, son oreiller et son bonnet; peu de moments après, à sept heures et demie du matin, il expira, le sourire sur les lèvres. Il avait demandé d'être enterré au village de Birn, sans pompe, n'ayant pour cortège que des paysans et des enfants pauvres, et il désirait que sa tombe fût creusée près de la maison d'école. Ces dernières volontés ont été exécutées ; les enfants de l'école accompagnèrent son convoi et chantèrent auprès du cercueil une hymne composée pour cette occasion. Le bruit de sa mort s' étant répandu, un grand nombre d'habitants des villes d'Aarau, de Brugg et de Lentzbourg assistèrent à la cérémonie funèbre, pour rendre, par leur présence, à la mémoire de Pestalozzi, un hommage que lui ont voué toutes les personnes capables de comprendre les intérêts de l'humanité et en particulier ceux de la Suisse.»

En commençant notre volume, nous avons parlé de l'humble fosse entourée de verdure, aujourd'hui remplacée par un monument national .

Pestalozzi était âgé de 81 ans, lorsque Dieu mit un terme à sa course orageuse. Son cercueil s'arrêta devant un bâtiment inachevé; c'était l'école qui devait être la sienne, c'était là qu'il avait demandé à être enseveli : « Je veux être maître d'école , » semblait-il répéter jusqu'à son dernier soupir.

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