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CHAPITRE PREMIER

De l'exposé de la Méthode élémentaire de Henri Pestalozzi, par Daniel- Alexandre Chavannes, et de l'esprit de la Méthode d'éducation pratiquée dans l'institut d'Yverdon, en Suisse, par M. Marc- Antoine Jullien.

Nous n'avons pas voulu interrompre l'histoire de notre bienfaisant héros , en y intercalant quelques morceaux sur sa Méthode. Ils trouvent tout naturellement leur place ici, et sans doute on nous saura gré d'avoir cherché à compléter sa vie par ces pages empruntées à des juges compétents en pareille matière.

Le premier ouvrage écrit en français sur Pestalozzi et sa Méthode fut imprimé à Vevey en 1805 ; son auteur est M. Daniel-Alexandre Chavannes. Pour s'enquérir du nouveau système d'enseignement, dont il saisit prompteraent l'esprit et la marche, il n'avait pas attendu que l'offre du château d'Yverdon eût été préférée à celle

d'autres villes vaudoises. Il avait vu l'institut à Berthoud dans cette phase heureuse où la vie de famille dominait encore l'instruction dans ses diverses branches, et avait confié son fils aîné à Pestalozzi pendant l'essai fait à Buchsée, de concert avec Fellenberg.

Son Exposé de la Méthode élémentaire de H. Pestalozzi eut le mérite de l'à-propos , car il parut au commencement du séjour de Pestalozzi à Yverdon , tandis que la curiosité grandissait en Suisse et hors de nos frontières , et que les livres à consulter n'existaient point encore, du moins aussi complets et aussi bien combinés que celui-ci.

Il est dédié « Aux président et membres du Petit Conseil du Canton de Vaud. » On sait combien ce premier corps de la magistrature vaudoise se distingua par ses lumières et par son patriotisme éclairé. C'est à son zèle que notre canton , à son aurore , dut les secours intellectuels qui contribuèrent à sa prospérité et dont le souvenir se rattache à leurs noms et à leurs travaux. Aussi M. Chavannes put-il leur dire sans flatterie aucune :

« Votre dévouement entier au peuple que vous présidez , le zèle avec lequel vous vous consacrez à la recherche de ce qui peut assurer son bonheur, la bonté avec laquelle vous accueillez tous les projets qui peuvent seconder vos vues bienfaisantes, en particulier, la volonté que vous avez manifestée de donner à notre instruction publique une direction plus généralement utile , tout cela me permet d'espérer que vous ne dédaignerez pas l'hommage d'un travail destiné à faire

connaître un système qui gagne tous les jours de nouveaux partisans dans la partie allemande de l'Europe , et dont les résultats répondent victorieusement aux objections que les premiers essais de son auteur avaient provoquées. »

L' Exposé de la Méthode fut bien accueilli ; il est souvent cité par les auteurs qui plus tard écrivirent sur Pestalozzi , et dont le nombre, à l'occasion du jubilé de la naissance de l'excellent Zurichois, se multiplia d'une manière vraiment extraordinaire. L'Exposé donne de précieux renseignements sur le fondateur de la Méthode et sur ses premiers collaborateurs Krusi, Tobler et Buss. Il est tracé avec la précision et la clarté qui distinguèrent l'auteur dans ses nombreux travaux, et, plusieurs fois, ce livre a servi de guide à des instituteurs ou à des pères de famille qui cherchaient à appliquer eux-mêmes la nouvelle méfhode. M. Chavannes avait à cœur de faire apprécier au loin Pestalozzi ; il l'aimait avant d'avoir cherché à comprendre son œuvre scientifique ; pendant un séjour qu'il fit à Lucerne , siège du gouvernement de la République une et indivisible, en 1799, il avait partagé la reconnaissance que tout homme éclairé devait au père des orphelins rassemblés à Stanz. Appelé à prêcher l'Evangile, comme chapelain des membres protestant du gouvernement, M. Chavannes se trouva ainsi rapproché des lieux où Pestalozzi déploya, dans sa plus grande étendue , son ardente charité ; de là date l'attachement qu'il a toujours conservé pour le digne philanthrope. Une lettre de ce dernier prouve que ces deux amis de la patrie soutenaient des rapports affec-

tueux à l'époque où Pestalozzi n'avait pas encore fondé son établissement à Yverdon.

Monsieur et très cher ami ,

Je veux bien recevoir ces trois enfants dont vous me parlez, sous les conditions qui vous sont connues ; ils pourront arriver quand ils voudront, pourvu seulement que je sois averti une dizaine de jours auparavant. Je vous remercie pour votre confiance, et je vous prie de faire mes compliments à MM. Bridel et Monney.

Soyez sûr que tant qu'il me sera possible de rester dans ma patrie , je ne pense pas à la quitter ; et je crois être sûr, en tout cas, de trouver l'assistance nécessaire ; je compte spécialement sur votre canton, à la suite des changements qui pourraient arriver ; mais il est essentiel pour moi qu'on n'en parle point auparavant ; soyez sûr que je ne manquerai jamais à ma patrie.

Recevez l'assurance de mon très sincère dévouement.

Pestalozzi.

Cette lettre est sans date, mais elle se rattache à l'époque du château de Berthoud.

Parmi les jugements favorables, portés sur l'ouvrage de M. Chavannes par les hommes les plus compétents , MM. Henri Monod, Albrecht Rengger, A. Leresche, qui, plus tard, s'occupa avec ardeur de l'organisation des écoles dans le Canton de Vaud , Usteri de Zurich , et d'autres encore, nous citerons celui de M. Fréd. César de la Harpe.

Monsieur ,

Agréez, je vous prie, mes remerciements bien sincères pour

le livre que vous avez bien voulu m'envoyer. Sa lecture m'a

fait un plaisir infini, et je vous tiens un bien grand compte

d'avoir songé à moi qui suis et serai constamment uni à ceux

qui , comme vous , Monsieur, veulent la liberté reposant sur les lumières. Vous êtes le premier qui ait développé avec clarté la méthode de Pestalozzi. L'ouvrage de M. Ith est beaucoup trop métaphysique ; c'était un vrai service à rendre à nos concitoyens que celui de leur rendre intelligible une doctrine qu'ils comprennent trop peu et n'estiment pas assez. Mon intention était déjà d'en adresser un exemplaire à mon correspondant boréal (l'empereur Alexandre). J'ai promis à Pestalozzi d'aller voir son institut d'Yverdon , et je viens de recevoir une nouvelle brochure allemande sur cet établissement.

Notre pays a prodigieusement besoin d'instruction. On y parle de tout et tout le jour, sans avoir songé seulement à recueillir des données , sans se douter même qu'ailleurs on ait traité les matières ex-professo. Le plus haut degré de l'ignorance est de ne pas même soupçonner qu'il soit possible de voir mieux ou de faire mieux. Cet état de choses doit changer, si nous voulons mériter notre indépendance , et il n'y a pas de temps à perdre. L'Allemagne pourrait nous en fournir beaucoup de modèles , mais malheureusement on ne veut pas en apprendre la langue , etc.

Qu'il nous soit permis , à propos de cette assertion , de dire que M. Chavannes est parvenu à la connaissance de la langue allemande en l'étudiant seul, à l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire. Lorsqu'il étudia la méthode de Pestalozzi, il ne pouvait ni parler ni bien entendre cet idiome si difficile, devenu de nos jours obligatoire dans l'enseignement supérieur. Le succès de ses consciencieuses recherches est une grande preuve des talents qu'il a consacrés au service de sa patrie vaudoise.

Un fait curieux, dont il n'eut connaissance qu'en 1853 , c'est que son Essai sur la Méthode a été traduit

en espagnol , et que la traduction a obtenu un succès marqué parmi les hommes instruits de l'Espagne. Le Prince de la Paix a fait d'inutiles efforts pour y introduire l'enseignement de la Méthode.

Dans l'une des heureuses réunions de la Société d'Utilité publique helvétique, à Soleure, l'auteur qui ne songeait plus au livre publié en 1805, rencontra son traducteur le colonel Voirol , personnage un peu cosmopolite , semble-t-il , et sur lequel nous ne pouvons donner aucun renseignement. L'ouvrage dont nous aimons à réveiller le souvenir fut accueilli favorablement en Allemagne, où l'on commençait à peine à traiter le même sujet. La première édition n'attira guère l'attention des savants de Paris, au milieu de l'éblouissement causé par les triomphes de l'Empire; mais, en 1810, le livre de Vevey réimprimé, fut analysé dans le Mercure de France, et M. Chavannes crut devoir expliquer de nouveau aux rédacteurs de ce journal , alors d'un grand poids en Europe , qu'il n'avait cherché à développer la méthode de Pestalozzi qu'en vue de son application à Y instruction élémentaire et que c'était le grand but du novateur. Dans une lettre adressée à M. Thuriot, il signale la plaie que l'on pourrait nommer nationale , la super ficialité, et réclame des juges français l'attention sérieuse que l'on semblait refuser à l'examen d'idées aussi nouvelles et d'une aussi haute importance.

Je ne chercherai point, dit-il, à repousser les attaques que la Méthode a. déjà essuyées et que j'ai , en quelque manière, provoquées. Je reconnais que mon ouvrage , la principale pièce du procès qui s'instruit en France , n'est point de na-

ture à établir pleinement l'état de la question , et qu'il ne peut, tout au plus , que mettre sur la voie les juges impartiaux qui voudront éclairer leur conscience avant que de prononcer un arrêt dont les conséquences peuvent être décisives. Mais ce que j'ai lieu d'espérer, ce que Pestalozzi a le droit de réclamer, ce que l'Allemagne, la Suède, le Danem.arck , la Russie peuvent exiger, c'est qu'on veuille bien prendre la peine d'examiner la chose sous toutes ses faces et de rassembler toutes les données qui peuvent l'éclaircir

Pour juger Pestalozzi , il faut le voir dans son institut , il faut le suivre dans son école , qu'on doit regarder comme le laboratoire dans lequel sa Méthode se crée , le creuset où elle s'affine. Les livres élémentaires qui sembleraient suffire pour fixer l'opinion ne sont point encore ce qu'ils doivent être. On y travaille toujours , et , quoique les bases sur lesquelles ils reposent demeurent les mêmes, chaque jour y apporte quelque modification nouvelle....

Je le répète encore, cet examen ne peut se faire que sur les lieux. Il faut que des hommes dignes de toute confiance y consacrent le temps nécessaire ; qu'ils viennent à Yverdon ; qu'ils se placent sur les bancs des élèves , et que , devenus maîtres à leur tour, ils fassent eux-mêmes l'essai de ces nouveaux procédés. Dès le moment où Pestalozzi a commencé à faire connaître ses travaux , on a vu accourir de tous côtés des hommes dont plusieurs portaient un nom déjà connu dans les lettres; les uns attirés par le besoin qui pousse le philanthrope à ne rien négliger de ce qui peut lui faciliter les moyens de travailler avec plus de zèle au bonheur de ses semblables ; les autres envoyés par leurs souverains ou par des sociétés savantes. C'est à l'intime conviction que la plupart d'entre eux ont remportée de la supériorité de la méthode de Pestalozzi, que l'Allemagne doit les nombreux établissements qui s'y forment tous les jours, dans les villes et dans les campagnes , sur le modèle de celui d' Yverdon.

En parlant de la gloire que possède la France, M. Cha vannes se permet une question qui a conservé tout son à propos. « S'il existait, dit-il, un moyen d'assurer encore mieux le bonheur public en France, en donnant au développement des facultés intellectuelles de ses peuples une marche plus sûre; en lui formant des citoyens encore mieux pénétrés de leurs devoirs, parce qu'ils les connaîtraient mieux; encore plus à même d'assurer la prospérité nationale, parce que leurs ressources individuelles reposeraient sur des fondements plus solides ; s'il existait, dis-je, un tel moyen , serait-il indigne du grand empire de s'en enquérir sérieusement? »

Il suffisait, au temps dont nous parlons , d'approcher de Pestalozzi , pour partager ses nobles espérances et l'ardent désir de travailler à leur réalisation. Nous voudrions pouvoir, au moyen de Y Essai sur la Méthode, donner une idée claire de ce puissant moyen d'enseignement, mais ce serait une tâche trop difficile à bien remplir et qui n'entre pas dans notre plan. Nous nous bornerons à citer la première page de la préface, dans laquelle M. Chavannes explique le but de Pestalozzi et la marche qu'il a suivie.

Pestalozzi a donné le nom de Méthode au système nouveau d'enseignement qu'il a conçu et qu'il travaille à perfectionner avec un succès que tout semble assurer chaque jour davantage.

Le but qu'il se propose est de développer chez l'enfant ce principe de perfectibilité inhérent à sa nature intelligente, et qui n'a besoin que d'être cultivé pour acquérir, même dans l'âge le plus tendre, une force qu'on avait à peine soupçon-

née. Il veut profiter de ces premières années, jusqu'à présent si négligées, il veut que la mère, au milieu de ses occupations journalières, puisse devenir la première institutrice de son enfant, en ouvrant dès le berceau son entendement à des conceptions justes, en attirant son attention sur des objets qu'il peut saisir, en meublant sa mémoire d'idées claires et parfaitement intelligibles pour lui. Il veut, par là, remplir la lacune qu'on retrouve dans la plupart des méthodes d'éducation soit publique, soit particulière, c'est-à-dire , qu'avant d'en venir à l'enseignement, il veut mettre l'enfant en état de le recevoir.

La base de son instruction élémentaire est Y intuition; le mot intuition est dérivé d'un mot latin qui signifie voir, considérer de près et jusqu'au fond. Il regarde cette base comme le fondement général de nos connaissances et le moyen le plus propre à développer les forces de l'esprit humain de la manière la plus naturelle. Il cherche à former le jugement de l'enfant en parlant à ses yeux; système qu'on ne doit point confondre avec celui de ces livres appelés élémentaires, qui paraissent chaque jour sous de nouvelles formes et dont les auteurs prétendent donner, au moyen de figures accompagnées de définitions et d'explications absolument hors de la portée de ceux auxquels ils les dédient, les premiers éléments de toutes les connaissances. Pestalozzi marche d'un pas toujours proportionné aux forces de ses élèves. La Méthode part des notions les plus simples et les plus intelligibles. Son principe fondamental consiste à commencer par les choses les plus faciles, et à en donner une connaissance parfaite à l'enfant avant que d'aller plus loin ; puis à n'ajouter, par une marche toujours régulièrement graduée, que peu de vérités à celles qui sont déjà parfaitement saisies. Elle avance ainsi sans sauts et sans lacunes; une nouvelle idée présentée y découle nécessairement de celle qui vient d'être inculquée , et , ce qui a été jusqu'à présent l'écueil de l'enseignement, la connaissance de la chose y est toujours étroi-

tement liée à celle de la vraie acception du mot qui sert à l'exprimer. Un enfant pris dans l'âge favorable, c'est-à-dire au plus tard dans sa huitième année, et qui aura suivi exactement les divers exercices de la Méthode, luttera peut-être avec désavantage contre ces petits professeurs de douze ans qui débitent avec importance les phrases dont on a surchargé leur mémoire ; il ne raisonnera pas superficiellement comme eux, sur un grand nombre de sujets, mais tout ce qu'il dira, il le comprendra, il le possédera à fond. L'habitude qu'il aura prise de n'aller jamais en avant qu'après s'être rendu le maître des dernières vérités qui lui ont été présentées, réglera ses travaux dans les diverses branches à l'étude desquelles il se livrera : et tout homme qui se rappelle les premiers essais de son enfance, celui surtout qui aura été appelé à vivre avec les enfants et à les instruire, ne pourra qu'être vivement frappé de la supériorité réelle qu'une telle habitude doit donner au jeune homme qui a pu la contracter dès ses premières années.

Un second ouvrage sur la méthode de Pestalozzi fut publié en langue française, par M. Marc-Antoine Jullien, qui, depuis, fonda et dirigea la Revue encyclopédique. Il est intitulé : Esprit de la Méthode d'éducation de Pestalozzi* suivie et pratiquée dans l'institut d'Yver' don, en Suisse. Ces deux volumes, de plus de 500 pages chacun, parurent en 1812, époque fatale pour la France, et par conséquent tout à fait contraire à leur succès et à l'adoption du nouveau système. Nous ne savons si ce travail considérable et consciencieux a produit quelques bons résultats dans le pays de son auteur ; mais en le parcourant, on ne peut que rendre justice à l'étendue et à l'ensemble de ses recherches, accomplies sans la connaissance de la langue allemande.

« Il m'a été impossible, » dit M. Jullien, « de lire les ouvrages écrits sur la Méthode et sur l'institut. Je dois excepter Y Exposé de la Méthode élémentaire publiée en français, dans l'année 1805, par M. D.-A. Chavannes, ouvrage d'un observateur judicieux, estimable et instruit, que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt, mais qui ne pouvait, à l'époque à laquelle il a été composé, présenter le tableau complet de la Méthode et de l'institut, tels qu'ils existent aujourd'hui. »

Pendant plus de deux mois, M. Jullien n'a cessé d'étudier maîtres et élèves, en interrogeant, parmi les premiers, ceux qui pouvaient lui répondre. « J'ai attaché, » dit-il, « quelqueimportanceàcequ'un Français occupé d'un semblable travail, évitât surtout le reproche qu'on a fait quelquefois à sa nation de voir superficiellement et de juger légèrement. » A coup sûr, cet auteur a su répondre à ce reproche d'une manière triomphante, car son livre est un vrai monument élevé à l'honneur de Pestalozzi; on s'étonne de la quantité d'observations et de citations qui, dans toutes les parties accompagnent l'étude rigoureuse et savante de la Méthode et de son application. La critique est peut-être l'élément qui manque à ce livre. M. Jullien est entièrement sous le charme; il y cède volontiers, et semble croire que le mal et ses innombrables misères perdaient presque entièrement leur puissance dans les murs épais du château d'Yverdon. Cependant, en 1812, la discorde entre les maîtres exerçait déjà ses ravages funestes et les déceptions amères commençaient à ternir les nobles espérances de l'excellent Pestalozzi.

Afin de donner une idée de la manière de voir et de sentir de M. Jullien, nous citerons ce qu'il dit de l'enseignement religieux, dans la partie de son ouvrage qui traite des cours d'étude ( tome II, p. 557).

Dans le premier degré, où l'enfant doit sentir seulement ce qu'il est lui-même, on s'arrête à la biographie de la Bible, qui fournit des sujets de sentiment plutôt que de raisonnement. Cette biographie, composée d'histoires particulières qui font connaître ce que les âmes tendres et pieuses ont éprouvé, sert à fortifier les dispositions religieuses qu'on a pris soin d'éveiller et d'entretenir. Puis, quand les rapports généraux de l'humanité et de la société peuvent être expliqués, on passe à l'histoire du peuple de Dieu, telle que la Bible nous la présente.

On étudie successivement l'histoire de l'Ancien et celle du Nouveau Testament. La première se rapporte à la connaissance des qualités de Dieu; les impressions produites par cette lecture disposent l'homme à honorer la divinité. La seconde représente dans Jésus-Christ , dans ses apôtres et dans l'église universelle un principe éternel de perfection, qui se développe parmi les hommes et qui fait ressortir la dignité de notre nature.

Les idées qu'on a imparfaitement présentées jusqu'ici, conduisent l'enfant dans le sanctuaire de la religion. Il devient membre de l'église universelle ; cette pensée qui l'élève et l'agrandit à ses propres yeux , communique à son âme une chaleur douce et pure, active et féconde. Il aime fortement le bon, le beau, le vrai; il emploie ses facultés d'une manière qui anoblit et sanctifie son être. La discipline religieuse de l'institut, comme sa discipline morale, exerce une influence continue, bienfaisante et insensible.

Des prières communes, qui réunissent les enfants le matin et le soir, donnent l'occasion et le besoin d'élever l'âme à Dieu, à des époques fixes de la journée. Des instructions fa-

milières et des exhortations touchantes rappellent sans cesse à l'enfant qu'il marche devant les yeux de Dieu; il se sent toujours en sa présence, et comme environné de ses regards, ce qui est le mobile et le but de l'instruction religieuse. Les jours de dimanche et de fêtes solennelles, les enfants sont conduits, suivant la religion de leurs parents, soit à une église catholique peu éloignée d'Yverdon, soit au temple protestant, pour assister à l'office divin et pour prendre part aux exercices de piété.

Cette réunion d'un grand nombre d'élèves, qui appartiennent à différentes communions religieuses, et qui vivent au sein de la même famille et sous les mêmes lois, les rend de bonne heure tolérants et indulgents, dans toutes leurs relations. Leur tolérance n'est point la tiédeur et l'indifférence pour toute espèce de culte, ni la disposition à traiter la religion comme une chose de convention, purement extérieure, dont on peut changer à volonté suivant les pays et les circonstances, ni une indulgence coupable pour les penchants vicieux et pour les mauvaises actions; mais elle se lie essentiellement à l'affection universelle qu'un homme doit à ses semblables, et qui est la source de toutes les vertus, à la charité, dont la religion chrétienne fait la base de sa doctrine.

\j 'esprit de bienveillance, de fraternité, de charité, puisé dans les discours et dans les actions du sublime modèle que nous propose l'Evangile, et affermi par les deux grandes pensées de Y existence d'un Dieu, témoin et juge de notre conduite et d'une vie à venir , destinée à nous dédommager des sacrifices que nous aurons faits ici-bas à la vertu, devient, chez les élèves de l'institut, l'un des principaux résultats de leur instruction morale et religieuse.

Cette citation peut donner l'idée de la teinte générale des jugements de M. Jullien, sur l'institut dans son ensemble. Il a vu tout en beau, au travers des difficultés

d'une étude aussi compliquée que celle qu'il a tentée avec un zèle infiniment louable. Il partageait les illusions et les espérances de Pestalozzi et, sans doute, leurs entretiens sympathiques ont dû leur donner beaucoup de jouissances. Sa connaissance superficielle des doctrines de l'Evangile fait songer aux observations de Ramsauer, qui, à l'époque du séjour de M. Jullien à Yverdon, n'avait pas mieux compris que son maître et que la plupart de ses disciples et de ses admirateurs, quelle est la véritable source des souffrances de l'humanité et quel est l'unique moyen par lequel elles peuvent être allégées et bénies.

Quant à la foi, à la confiance en l'action de la mère, Jullien adopte le beau roman de Pestalozzi. Il lui semble fort naturel que toute mère, douée de quelque intelligence, puisse mettre en usage le fameux Manuel et faire étudier avec un plein succès les dix exercices gradués, destinés à développer chez l'enfant, dans un ordre analytique et très savant, toutes ses facultés naissantes concentrées sur l'étude du corps humain, objet de ces dix exercices.

« Le Manuel des mères, dit M. Chavannes, est destiné à montrer aux parents comment ils doivent enseigner à leurs enfants à voir avec réflexion et avec ordre les objets qui les entourent, et à s'exprimer d'une manière claire sur ce qu'ils voient. Pestalozzi a choisi pour premier exemple de cette branche d'instruction le corps humain, de tous les objets qui peuvent frapper l'attention de l'enfant celui qui se présente le plus naturellement et dont l'observation peut d'ailleurs être le plus aisément répétée. »

« Selon M. Jullien, le Manuel des mères, centre commun de l'instruction, d'où partent trois grands rayons qui correspondent aux trois grandes branches de la formation de l'homme, physiques, morales et intellectuelles, n'est pas à beaucoup près achevé. Chacune de ces branches admet ensuite un nombre infini de subdivisions particulières. Le fil de l'analyse permet seul de parcourir, sans s'égarer, les tortueux détours de ce vaste labyrinthe. »

Cette phrase naïve suffit pour faire comprendre pourquoi le Manuel des mères n'a jamais circulé dans le sein des familles et pourquoi tout l'édifice moral et physique, élevé sur cette base, n'a pu exister que pendant les années de la force intellectuelle et de l'enthousiasme de son auteur. Il lui a été donné, pour un peu de temps, d'être avec un grand succès le foyer, l'aimant qui réunissait et vivifiait tant de facultés mises à son service par ses nombreux collaborateurs; mais la véritable cause de son influence était bien plus la chaleur de son âme et l'inépuisable tendresse de son cœur que sa haute et profonde science. Il est arrivé de son empire d'Yverdon, comme de celui d'Alexandre ou de Charlemagne : la dispersion a semblé tout détruire, mais les débris ne sont point tombés en poussière ; nous reviendrons sur ce point capital.

M. Jullien, en étudiant Hofwyl après Yverdon, développe avec joie les immenses avantages qu'offrent à la société civilisée les travaux des deux philanthropes suisses marchant de front vers le même but, le relèvement et l'instruction des classes inférieures; et tous

les deux appelés à étendre leur action bienfaisante sur de nombreux écoliers, de toutes nations et de tout rang. Il traite enfin de l'application du système de Pestalozzi à l'éducation des femmes, à propos de l'institut de jeunes demoiselles, fondé à Yverdon sous le patronage de Pestalozzi et dirigé par Mme Niederer. « Les jeunes filles de l'institut, dit encore Jullien, sont élevées surtout pour la famille, de manière à posséder les qualités et les avantages qui appartiennent spécialement à leur sexe. Elles apprennent peu; mais tout ce qu'elles ont appris, elles le savent à fond et le mettent en pratique. »

En parcourant les deux volumes de M. Jullien on est tenté d'en citer maintes pages ; nous en extrairons encore une : « Les élèves de l'institut ont, en général, beaucoup de calme et de sang-froid, une grande force d'attention, une grande fermeté de caractère et de volonté. Ils sont remarquables par un bon sens instinctif, bien développé, qui s'applique à toutes les impressions de la vie intérieure, à tous les actes de la vie extérieure. De même que l'essence du christianisme ne consiste pas dans telle ou telle cérémonie du culte, mais dans une intime conviction associée à des actes de bienfaisance, ou dans la foi rendue active par la charité ; de même, aussi, la Méthode ne fait pas consister l'éducacation dans l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul et dans l'acquisition de connaissances qu'elle regarde comme des moyens et des instruments, non comme le but à atteindre principal et unique, mais dans la formation du corps, dans le développement de

ses forces et dans la culture du cœur et de l'esprit qui rendent l'homme propre à toutes les conditions humaines. Cet important résultat, l'aptitude générale donnée aux élèves pour les différentes branches des connaissances et pour les différentes professions, n'est que la conséquence et l'effet nécessaire de tous les principes précédemment développés, de toutes les applications de la Méthode. »

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