‹ Biographie de Henri PestalozziChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un chapitre sur la Méthode de. Pestai ozzi, par Blockmann, traduit par M. van Muyden-Porta.

Il y aurait de l'injustice à ne pas donner à nos lecteurs quelques citations de l'un des auteurs allemands qui ont écrit sur l'œuvre de Pestalozzi. Le docteur Blockmann, dont nous avons souvent consulté la biographie, a consacré à la Méthode un chapitre fort remarquable, auquel la sanction des années et des expériences accomplies donnent un mérite particulier. Un homme de cœur et de talent, né en Hollande, et qui, dans sa jeunesse, se maria, et plus tard s'établit dans le canton de Vaud, M. van Muyden-Porta a bien voulu traduire, en vue de notre faible essai, une partie de ce chapitre d'un auteur dont il partageait les opinions et la tendance évangélique. M. van Muyden, avant de consacrer ses nombreuses connaissances à la magistrature vaudoise, dans laquelle il a rempli plusieurs emplois importants, s'était associé aux travaux de Fellenberg, et par conséquent avait suivi de près et avec un vif intérêt ceux de Pestalozzi . Il nous est précieux de lui devoir la traduction, tout à fait libre, qui servira de résumé

aux données très incomplètes que nous avons offertes à nos lecteurs; il s'en est occupé peu de temps avant sa mort.

lia Méthode de Pestalozzi.

L'œuvre de Pestalozzi est le résultat d'une impulsion, reçue dès sa première jeunesse , entretenue par la force de sa volonté , et constamment nourrie par sa compassion pour les pauvres , dont il a souvent partagé la misère. La grande et noble pensée de porter remède à l'abaissement moral et intellectuel du peuple l'a occupé pendant tout le cours de son existence. Le moyen qu'il voulait employer était Y éducation; et le fondement de l'éducation, il le voyait dans la vie domestique. C'est la famille, et surtout la mère, en qui devait être posé le commencement de toute instruction primitive.

Ce point de vue fondamental se montre constamment dans la Méthode de Pestalozzi , qui se trouve le plus purement développée et résumée dans les Leçons que Gertrude donne à ses enfants.

Mais comme , dès lors , cette méthode s'est écartée de sa direction primitive , on ne peut aujourd'hui rendre compte de cette déviation qu'en la suivant dans ses quatre phases consécutives.

Le premier essai de la Méthode s'est fait à Stanz , où son auteur seul l'appliquait en tâtonnant , mais avec une simplicité admirable. Pour réaliser sa pensée, il cherchait les moyens propres à atteindre son but. Il lâtait le pouls à la nature humaine ; il en distinguait les pulsations , mais sans connaître encore l'analyse de son organisme. Pendant cette première période , la peine infinie que Pestalozzi se donnait pour apprendre à s'orienter, le fait paraître dans toute sa grandeur.

Une charité presque divine caractérisait alors son œuvre. Il soignait chaque enfant à part, pour découvrir ses besoins intellectuels et moraux. C'est dans ce dévouement que consistait tout l'art du jeune maître. Il parvint à établir l'ordre parmi cette troupe indisciplinée et à captiver l'attention des enfants, qui, jusqu'alors, avaient été tristement négligés. Les idées que son activité faisait naître en eux, les soins maternels qu'il leur prodiguait, sa parole, son regard plein de bienveillance, réveillaient leur âme endormie et les rendaient capables d'entrevoir ce que c'est que l'amour du prochain, et les sacrifices que cet amour provoque. Sa méthode d'alors n'était autre chose que X exercice consciencieux des devoirs du père et de la mère. Avec des moyens d'enseignement imparfaits les enfants apprenaient beaucoup, parce que l'animation prodigieuse du maître leur inspirait le goût de s'instruire. Pour tout précepte de morale, il ne leur donnait que son exemple. La prière faite en commun , brièvement, sans redites, mais avec onction, leur ouvrait la voie pour communiquer avec Dieu.

Tous les efforts de Pestalozzi tendaient à organiser son école d'après ce qu'il estimait devoir être l'intérieur d'une famille bien réglée. Les moyens éducatifs que fournit la famille , devaient être employés dans l'école. Il voulait que constamment on y adaptât l'art à la nature. Cette assimilation était le principal objet de son travail. Dans la nature, il avait choisi l'arbre avec ses racines, son tronc, ses brandies, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits, comme le type de la croissance intellectuelle de l'homme. 11 avait curieusement épié les faits et gestes d'une bonne mère , qui aide au développement de son enfant en écartant tout obstacle et en favorisant tout ce qui peut fortifier. Ses réflexions le conduisirent à voir que l'âme humaine, par les forces que le Créateur met à sa disposition, cherche elle-même à s'élever; que cette tendance doit être excitée par le réveil de la conscience et par l'exercice de l'amour du prochain , et que la volonté de l'enfant

doit être dirigée de manière qu'il apprenne à vouloir le bien et à fuir le mal.

De bonne heure, il avait acquis la conviction que l'instruction, pour être éducative, doit toujours être en harmonie avec les besoins de l'âme , et que toute instruction qui n'y satisfait pas gâte l'esprit et le cœur.

L'opinion de Pestalozzi était que la nature porte en ellemême tous les germes d'un heureux développement.

L'art de l'éducation consiste , suivant lui , à observer la marche de la nature et à l'imiter dans les moyens à employer pour activer ces germes. L'éducateur doit se borner à tendre la main pour faciliter le passage dans les endroits difficiles ou dangereux ; il doit indiquer le chemin et choisir les voies de transport que la nature bien étudiée lui suggère. Or la nature agit par opérations continues : un nouveau degré de croissance ne se manifeste qu'après que le précédent a été complètement achevé. C'est ainsi que, sans laisser de lacune, les parties successives de son travail se font sans que jamais l'ensemble soit perdu de vue : et de ce travail sage et conséquent proviennent l'harmonie et la force.

Pendant que Pestalozzi s'évertuait à mettre en pratique ce qu'aurait à faire chaque bonne mère de famille, il entrevoyait où pourrait conduire sa Méthode, quand on l'appliquerait aux études supérieures. Pour lui , qui voulait s'en tenir à l'instruction élémentaire, cette prévision flatteuse avait peu d'attrait. Dans son livre Comment Gertrude enseigne ses enfants , il dit : « L'idée me vint àl'improviste, comme une lumière » sortant des ténèbres. Elle me saisit si violemment, qu'un » instant après je la crus propre à faire le tour du monde. » Mais le charme fut bientôt rompu; le feu manqua même » s'éteindre tout à fait, lorsque je me mis à analyser ma pen- » sée. Alors des hommes très distingués lui donnèrent une » importance qui allait au delà de ce que je m'étais imaginé : » et presque aussitôt elle attira l'attention du public à tel » point qu'un mécompte devint probable. »

Le fond de cette idée était d'employer l'intuition comme moyen essentiel d'enseignement.

Dans cette première phase de la Méthode, on doit surtout remarquer le respect pour Yindiçidualité. Comme la vie est nécessairement individuelle et opère individuellement , Pestalozzi voulait que chaque enfant fût élevé d'après ses dispositions particulières. « L'instituteur, » dit-il, «. doit humble - » ment sentir sa faillibilité. S'il la reconnaît, il se gardera » bien de troubler le développement libre et naturel de l'é- » lève; il se gardera d'intervenir mal à propos; il n'imposera » pas une direction , qui ne serait autre chose que l'opinion » faillible du maître ; il évitera toute investigation égoïste et » par conséquent indiscrète , de crainte d'arracher le fro- » ment avec l'ivraie. Le but de ses recherches et de sa gloire « doit être d'apprendre à connaître la physionomie morale » et intellectuelle de l'enfant , différente de celle de tout au- » tre individu, et cependant conforme à l'unité qui, dans le » genre humain , existe nonobstant cette diversité. C'est » dans cette étude que se plaît l'instituteur qui a compris » sa mission : elle l'élève lui-même, et donne un essor tou- » jours plus satisfaisant à son activité , qui sera amplement » récompensée. »

Toute son œuvre étant alors concentrée dans sa propre individualité , il entendait bien aussi que l'on respectât celle du maître, et qu'en tout cas on laissât libre cours à cette influence persuasive et à cette activité bénévole, dont il offrait un si bel exemple.

La caractéristique de la première phase est donc la belle simplicité de la Méthode. Pestalozzi cherchait l'imitation la plus fidèle possible de la marche de la nature. Il ne se vantait pas d'avoir découvert quelque chose de nouveau. Il soutenait, au contraire, que dès la création du monde, tout instituteur modeste, et particulièrement tout génie pédagogique, avaient cherché, par divers moyens , à obtenir le même résultat.

Dans la seconde phase, qui commence à Berthoud et comprend aussi Yverdon , le côté subjectif de la Méthode cède la place au côté objectif, c'est-à-dire qu'il y a plus d'instruction et moins d'éducation , et que l'enseignement s'adresse plus à l'esprit qu'au cœur.

Lorsque Niederer et Krusi se mirent à élaborer les moyens d'enseignement qu'exigeait la Méthode , tous les autres maîtres se livrèrent plus ou moins à la recherche théorique et pratique des règles élémentaires. Un impérieux besoin paraissait se faire sentir. Pestalozzi , qui ne pouvait ni le nier, ni le définir, moins encore diriger ses collaborateurs , dont il respectait la science profonde et admirait le zèle , se laissa distraire de son idée primitive et entraîner dans ce flux de réflexions nouvelles. Une seule chose lui demeura claire : les écoles primaires devaient être délivrées de ce fatras de leçons incongrues , qui chargent la mémoire aux dépens du jugement et dont le résultat fatal est de faire répéter aux enfants ce qu'ils ne comprennent pas. Pour couper court à ce vain babil , Pestalozzi avait basé son cours d'enseignement sur l'intuition , afin que les objets fussent analysés et que l'analyse produisît une représentation précise de la chose et qu'ainsi l'objet bien défini laissât dans l'entendement une idée claire et distincte. Mais cette intuition ne devait pas se borner à être un intermédiaire entre l'objet matériel et l'organe de la vue , elle devait s'étendre à faire éprouver tout ce qui est susceptible d'être senti, par conséquent aussi les expériences morales. Toute œuvre de charité , tout acte de dévouement dont l'enfant peut être témoin dans la maison de son père ou ailleurs , toute parole de foi , toute manifestation de piété , qui peuvent émouvoir sa sensibilité , devait , selon la première idée de Pestalozzi , appartenir au domaine de l'intuition. Il voulait faire comprendre aux parents et aux instituteurs que les meilleures explications de la confiance en Dieu, de la charité, du renoncement à soi-même, ne conduisent qu'à un triste et dangereux verbiage , quand le père ,

la mère, ou l'instituteur ne présentent pas intuitivement, par leur propre conduite, l'exercice de ces vertus, de manière à faire une impression durable sur le cœur des enfants.

Après avoir cherché parmi les matières si riches d'enseignement que nous offre la nature , Pestalozzi avait choisi comme premiers moyens le nombre, la forme et le mot. Ce trio de la Méthode fut habilement élaboré par Krusi , par Tobler et par Schmidt. Leur travail, accompagné de tableaux, fut livré au public. L'enseignement du nombre, de la forme comparative et de la dénomination par le mot propre , élémentairement poursuivi sans lacune , devint un levier puissant de culture intellectuelle. Les élèves firent, en peu de temps, des progrès qui étonnèrent les nombreux visiteurs , attirés par la nouveauté des publications faites.

Niederer, il est vrai, s'opposait à cette culture de serre chaude, mais en vain; et Pestalozzi (dans ses Lebens Schiksalen) dit : « On a mal fait d'appeler méthode les moyens » d'instruction seulement; il aurait, fallu ne donner ce titre » qu'à l'ensemble de l'éducation. » Malheureusement il ne savait pas faire valoir son autorité, et de plus il ne connaissait pas le contre-poids qu'auraient pu lui fournir des principes religieux bien déterminés. Ce manque de religion positive était de l'esprit de son temps , et , hélas ! encore du nôtre ; car la nature corrompue de l'homme ne cesse d'aspirer aux fruits de l'arbre de la connaissance , parce qu'ils flattent plus son orgueil que l'exercice modeste des vertus chrétiennes.

Comme Pestalozzi voyait dans l'influence de la mère de famille un premier moyen de réussite , il lui importait de mettre entre les mains des mères un livre qui pût les diriger *,

1 II dit à ce sujet : « Le seul terrain solide, sur lequel on puisse bâtir » est le cœur paternel et maternel. Le dévouement pratique est seul ca- » pable défaire naître chez les enfants l'idée du dévouement. L'autorité » paternelle et maternelle, et l'exemple des parents dans la vie journa- » lière, inspirent l'obéissance et une activité salutaire. C'est dans les i> saintes relations de famille que la nature établit et maintient l'équilibre

De concert avec Krusi, il y travailla, mais malheureusement sur une base fausse, en choisissant pour point de départ le corps humain, tandis que l'expérience enseigne que l'attention de l'enfant se fixe beaucoup plus facilement sur les objets extérieurs que sur l'analyse de son corps ou sur ce qui se passe en lui-même. Les auteurs du Livre des mères s'aperçurent bientôt qu'ils avaient commis une erreur, et Pestalozzi l'avoue quand il dit : « Cette tâche sera inexécutable, » tant qu'on n'aura pas approfondi les moyens dont la nature » se sert pour développer les forces individuelles et les lois » d'après lesquelles elle fait concourir ces forces à l'harmo- » nie de l'ensemble. » Le désir de Pestalozzi de voir paraître un livre propre à guider les pères et les mères, conformément à son idée, ce désir n'est donc pas encore satisfait.

Il avait en horreur toute méthode catéchistique. Il y voyait une provocation de réponses déjà contenues dans les questions. Son opinion était qu'il fallait éviter toute réponse jusqu'à ce qu'elle pût être donnée en pleine connaissance de cause*. Quant à la méthode socratique, il la jugeait inapplicable aux enfants, parce que les connaissances préliminaires leur manquent. « L'aigle et le vautour, » disait-il en plaisantant, « ne prennent point d'œufs dans les nids où » les oiseaux n'en ont pas encore pondu. » Sa méthode à lui exigeait : premièrement l'intuition, puis la définition; premièrement l'exercice, puis la règle; premièrement la connaissance de l'objet, puis sa dénomination.

» des forces humaines. L'art doit venir en aide à la mère, afin que les » soins, qu'elle donne presque instinctivement à son nourrisson, conti- » nuent et s'étendent après qu'il est sevré. — La crèche du Sauveur me » fait envisager la famille du pauvre comme une crèche d'où doit sortir, » avec l'aide de Dieu, le bien-être moral et intellectuel du peuple. »

1 « Tout ce babil en l'air, ce jugement sans maturité, produit une sa- » gesse spongieuse, qui n'a d'autre vie que celle des champignons. Cela » donne des hommes qui croient tout savoir, parce qu'ils ont pris l'habi- » tude de parler de tout. Notre siècle est plein de gens de cette espèce. » fWie Gertrud ihre Kinder erzieht.) »

On dirait qu'il est de la destinée de l'homme, qu'en combattant un extrême, il se jette dans l'extrême opposé. Lui qui au commencement ne voulait, dans son école, que les impressions de la vie journalière; lui qui détestait les livres, il commit, à Yverdon, la singulière aberration de consentir à ce que l'instruction fût mécanisée. Tout à coup il se passionna tellement pour les cahiers élaborés et les livres de méthode, qu'il les mettait, comme règle à suivre, dans les mains de tous les maîtres et sous-maîtres, en exigeant d'eux seulement d'être d'un pas en avant de leurs élèves. Par cette funeste prévention, il gênait beaucoup ceux de ses collaborateurs qui auraient désiré se tracer à eux-mêmes leur route. La tendance à résoudre, l'un après l'autre, tous les problèmes possibles, moyennant les livres élémentaires de Krusi et de Schmidt, devint un oreiller de paresse, ou, si l'on aime mieux, une chaîne pour les élèves, surtout pour les moins actifs d'entre eux. La vanterie de n'avoir laissé aucune lacune fit commettre une lourde faute : car on se priva par là d'un exercice nécessaire pour l'esprit, utile pour faire travailler l'élève, en lui faisant chercher seul et sans secours la transition la plus logique entre deux points donnés. Cet exercice où l'on opère par anticipation, par combinaison et par analogie, est éminemment profitable, parce que la transition trouvée par l'élève lui-même, fixe d'autant mieux dans sa mémoire le point de départ et celui d'arrivée.

A Yverdon, cette marche sans lacune engendra un véritable verbiage et un mécanisme étouffant, deux choses que pourtant Pestalozzi détestait cordialement. Quant à lui on peut l'excuser. Nous avons déjà vu qu'il ne connaissait le détail d'aucune branche d'enseignement. De plus, il désirait d'un côté rendre sa méthode facilement accessible pour les jeunes gens qui venaient se vouer à la pédagogie, et de l'autre, inculquer à tous la forme, par cet enchaînement que l'on appelait psychologique.

La Méthode entra dans sa troisième phase, lorsque Niede-

rer résolut d'en déduire, pour l'éducation du genre humain, cet idéal que ni Pestalozzi ni les maîtres ne comprenaient, et qui était en contraste évident avec la marche, surtout avec les résultats de l'institut.

Niederer, philosophe distingué, sentit le besoin d'ériger en système, de combiner et de coordonner les idées éparses, successives et toujours profondes de Pestalozzi. Niederer a certainement fait faire de grands progrès à la science de l'éducation. Et cependant son idéal est un système en l'air, obscur et inapplicable, parce qu'il n'est pas construit sur la simple et nécessaire base du christianisme. L'idée pédagogique, suivant lui, doit être isolée et purifiée de tout accessoire, avant qu'elle puisse être réalisée dans l'école1. Il croyait qu'ainsi seulement on parviendrait à un triage complet entre des essais et des expériences sans nombre.

L'esprit spéculatif de Niederer se montre dans le discours sur l'idée de l'instruction élémentaire, qu'il fit prononcer par Pestalozzi à Lenzbourg, et qu'il retoucha ensuite de manière que Pestalozzi mécontent, fit connaître que c'était l'opinion de Niederer et non pas la sienne. Il était ou voulait être avant tout un homme pratique, tandis que Niederer professait une doctrine impraticable. Si nous nous servons du mot impraticable, c'est parce qu'il résume précisément ce que disait Pestalozzi lui-même : « Tout à coup Niederer donna » avec beaucoup de bruit, presque autant de précipitation, » je dirai même, avec une certaine légèreté, une importance » excessive à mes humbles efforts. Dès ce moment, l'institut » prit une direction qui n'était pas la mienne, et qui, en » outre, était au-dessus de la portée des maîtres, venus pour » réaliser mon idée. Cette espèce de révolution me plaça sur » un terrain glissant. Les grands mots de régénération du

1 S'il fallait attendre la purification de l'idée pédagogique, avant d'organiser l'école, le pauvre peuple attendrait longtemps. Pestalozzi pensait et agissait autrement. (Traducteur.)

» monde, etc., troublèrent nos têtes, refroidirent nos cœurs » et nous divisèrent. Les spéculations philosophiques de » Niederer exercèrent sur nous une influence inconcevable. » Quant à moi je m'y perdais; et pourtant, en dépit de l'im- » possibilité évidente, je m'évertuais à grimper sur cette » hauteur qu'il fallait atteindre pour pouvoir y bâtir. Ce fut » sans succès; car ma tête se refuse aux idées abstraites. Il » m'a toujours fallu des faits pour les saisir clairement par la » pensée. L'empirisme est de ma nature ; je dois me résigner » à marcher dans cette voie, et m'abstenir prudemment de » l'arbre de la connaissance, parce que, pour moi, cet arbre » continue à porter des fruits défendus. »

Nous voilà arrivés à la quatrième phase. La méthode de Pestalozzi s'introduit dans les écoles de l'Allemagne, où le malheur des temps, sous la tyrannie française, avait attiré l'attention sur l'éducation du peuple.

A Berlin, le philosophe Fichte avait fait l'éloge de Pestalozzi. Herbart, professeur à Kônigsberg, avait composé un A, B, C, de l'intuition. Quelques jeunes Prussiens furent envoyés à Yverdon. Ils y passèrent environ trois ans, et furent ensuite employés, soit comme simples maîtres, soit comme directeurs d'écoles normales. Le Wurtemberg, Bade et la Bavière imitèrent l'exemple donné par la Prusse : et l'on peut dire que le perfectionnement de l'instruction publique en Allemagne date, en grande partie, du moment où la Méthode de Pestalozzi y fut connue et appliquée.

Mais, tout en reconnaissant avec gratitude cette influence décisive, il faut avouer qu'elle a été amplement accompagnée des défauts que nous avons signalés dans la troisième phase. Le côté objectif a prévalu. On s'est occupé des moyens destruction beaucoup plus que des moyens d'éducation. Depuis quarante ans, la librairie allemande est tellement encombrée de livres et de guides élémentaires, que chaque jour le chemin dans ce labyrinthe devient plus difficile à trouver. A peine l'apprenti- pédagogue a-t-il fait avec ses élèves deux

ou trois cours de calcul ou de grammaire, qu'il éprouve le besoin irrésistible de se faire auteur : en compilant alors deux cent quatre-vingt-dix-neuf livres élémentaires, il donne le jour à un trois-centième; et gare à l'inspecteur, gare au pasteur, qui ne reconnaîtrait pas immédiatement le progrès que ce nouveau livre peut faire faire à l'instruction publique!

L'outrecuidance des jeunes pédagogues allemands provient de ce que l'on a cultivé l'esprit aux dépens du cœur. Ils se hâtent de paraître avant d'avoir appris à être. Dans le présent siècle, l'homme est trop exclusivement apprécié d'après l'apparence de ses connaissances acquises. On dirait presque que la moralité est placée au second rang. La Méthode de Pestalozzi, mal comprise, a favorisé cette aberration, ou plutôt, elle s'y est pliée avec une triste soumission. Son humble et charitable auteur n'avait pas les qualités nécessaires pour prévenir un tel abus; et certes il ne le prévoyait pas, lorsqu'il admirait tant l'activité de ses collaborateurs. Cette activité était fébrile, pleine d'orgueil, visant à l'effet. Pestalozzi se laissa étourdir par les progrès étonnants des élèves, et il s'aperçut trop tard que leur savoir-faire n'était pas en harmonie avec les principes éducatifs, auxquels il aurait voulu rester toujours fidèle.

L'erreur s'est propagée avec la Méthode. Les disciples de Pestalozzi ont emporté d'Yverdon l'expérience assez complète des exercices de calcul, de forme, et de langage ; mais , satisfaits d'avoir à leur disposition tant de moyens artistiques , ils ont oublié l'esprit pour ne se tenir qu'à la lettre. Or c'est précisément l'esprit de la Méthode qui , planant au-dessus de toute forme, vivifie le cœur du maître. Son coup d'œil bienveillant doit attirer à lui l'affection et la confiance des élèves ; chacun d'eux doit voir en lui un ami et un père. Pour y parvenir, le premier pas à faire est de comprendre ce qu'était Pestalozzi dans son école de Stanz.

Oui , il faut étudier à fond ce Pestalozzi modèle. De même

que, dans son temps, il eut le courage d'attaquer la routine , il faut maintenant avoir le courage de purifier de toute routine, de tout mécanisme, le don précieux qu'il nous a fait. La tâche est difficile , parce qu'il s'agit ici d'un mécanisme très perfectionné. La tâche est difficile , parce qu'il s'agit d'une renaissance pédagogique , à laquelle on résistera comme à la renaissance chrétienne. Nous disons de plus que, sans renaissance chrétienne, l'autre est impossible.

Pour défendre cette thèse, il faut, en terminant, examiner jusqu'à quel point l'œuvre de Pestalozzi était en harmonie avec l'œuvre du Christ.

Depuis que Jésus , Fils de Dieu , a paru sur la terre, nous apportant la connaissance du salut, et , comme médiateur, le don de la vie éternelle , chaque homme se trouve , à l'égard de la personne du Rédempteur et de son œuvre , dans une position particulière. Toutefois ces innombrables nuances peuvent se réduire à trois catégories, celle de l'inimitié, celle de l'indifférence , et celle de la communion par la foi.

A la première, appartiennent tous ceux qui, aimant mieux les ténèbres que la lumière , sont esclaves du péché. Jésus les nomme enfants de Satan. Ennemis du Père, du Fils et du St. Esprit, ils obéissent à l'Antéchrist. L'amour du monde et l'égoïsme les caractérisent. Ils se laissent aisément aller aux superstitions ; car l'incrédulité et la superstition sont des armes entre les mains du prince des ténèbres , dont il se sert pour contrecarrer la foi. L'incrédulité et la superstition, quoiqu'en contraste apparent, sont de même nature. Elles se soutiennent mutuellement. On peut même dire que l'incrédulité est superstitieuse et la superstition incrédule. L'homme, quoique pécheur, ou peut-être parce qu'il est pécheur, a une certaine propension à croire. Quand il se fait incrédule (nous disons se fait, car il faut pour cela des efforts), sa disposition à croire le déroute et par là même le rend moins accessible à la vérité. Mais , comme l'incrédulité n'enlève pas entièrement le besoin de chercher quelque part le bien suprême,

on érige la raison en seule et unique source de vérité , ou bien l'on se fie en sa propre justice fondée sur de bonnes œuvres , ou enfin l'on se borne à certaines formes traditionnelles, dont l'observation plus ou moins rigoureuse est censée suffire pour se frayer le chemin du ciel. Dans ces trois cas, l'incrédulité conduit à une superstition pire que celle des païens; car les païens ne connaissaient autre chose que le culte des idoles dans leurs temples , tandis que le Dieu de l'Evangile exige que nous l'adorions en esprit et en vérité.

La seconde catégorie se compose de ceux qui, aspirant aux biens célestes , s'évertuent à passer leurs jours dans la crainte de Dieu et dans l'exercice des vertus chrétiennes; mais qui cependant ne parviennent pas au delà de certaines limites. Les honnêtes gens de cette espèce ressemblent aux caractères les plus moraux parmi les païens. On peut aussi les comparer aux Israélites sans fraude. Ils présentent des sacrifices légaux; leurs œuvres sont vertueuses, parce qu'elles proviennent d'une conscience qui cherche à ne pas s'endormir. Mais ces braves gens s'arrêtent dans le portique du temple que Jésus-Christ à bâti sur le mont spirituel de Sion. Ils ne sont pas ennemis du Christ; ils ont le désir, peutêtre même la prétention , de le servir ; et pourtant ils ne sont pas tout à fait ses amis. Quelques rayons seulement de sa lumière sont parvenus jusqu'à eux. Honorables pèlerins, nouveaux mages d'Orient , ils se sont mis en route pour chercher l'Enfant de la promesse, mais au lieu de se diriger directement sur Bethléhem, ils le cherchent encore à la cour du roi Hérode, là où dominent la sagesse humaine et le formalisme. Le grand défaut de ces chrétiens en expectative est qu'ils commettent un anachronisme , en se plaçant dans le temps qui était destiné à préparer la venue du Seigneur. C'est d'eux que Jésus-Christ dit : « Celui qui n'est pas con- » tre moi est pour moi; » et cependant il ne les nomme pas siens.

Entre eux et les hommes de la troisième catégorie, il y a

une différence semblable à celle qui existe entre l'ancienne et la nouvelle Alliance. Quiconque a éprouvé la grâce du Seigneur, de manière a reconnaître pleinement en lui le Fils de Dieu, médiateur et sauveur, se trouve placé au-dessus de Jean-Baptiste, dont Jésus dit : « En vérité, le plus petit dans » le royaume des cieux est plus grand que lui. » Cette élévation, le St. -Esprit l'accorde, par l'intermédiaire de l'Agneau. Le moment dépend uniquement de la foi, qui est un don de la grâce, offert à tout homme qui le désire sincèrement. Celui qui l'acquiert naît de nouveau ; il voit les choses sous un aspect tout nouveau : il peut résoudre le problème de son existence ici-bas, pénétrer dans les replis les plus cachés de son cœur, et se faire une juste idée de la miséricorde de Dieu. Et comme l'Evangile n'est pas seulement une doctrine, mais une force émanée de notre Père céleste, il ne s'agit pas ici d'un simple acquiescement, mais d'une expérience active, qu'on ne peut , en paroles , expliquer à celui qui ne l'a pas sentie. Voilà pourquoi il est si dificile de discuter ce sujet avec les incrédules, puisque tout homme, qui a éprouvé dans son cœur l'efficace de l'Evangile , ne peut et ne doit faire autrement que d'employer, dans une telle discussion, des arguments que son adversaire n'admet pas et ne saurait admettre, parce que l'expérience lui manque.

L'amour du prochain et une humilité touchante qualifient Pestalozzi 4 comme disciple de Celui qui était la charité et l'humilité même. Il brillait moins sous le rapport de la foi. Le manque de foi se manifeste surtout dans ses premiers écrits. Plus tard, dans les exhortations paternelles adressées

1 II dit : «Ma force était dans le penchant de mon cœur à aimer et à être » aimé. Je subissais les contrariétés sans me plaindre. J'excusais même » ceux qui me faisaient de la peine , et je tâchais toujours de surmonter » le mal par le bien. Je ne connaissais pas de plus grande satisfaction que » d'obtenir un témoignage de confiance. Je recherchais les pauvres et » je m'entretenais volontiers avec eux. »

aux élèves , il parlait de la Révélation , mais toujours incidemment et sans suite bien prononcée. On peut à peine lui reprocher cette faiblesse, quand on considère quel était l'esprit de son temps. Nous savons tous combien l'homme dépend de la manière de voir qui prévaut dans le siècle où il vit. Pestalozzi aussi se laissa entraîner. Cependant les impressions religieuses que, dans son enfance, il avait reçues dans la maison paternelle le préservèrent d'une incrédulité décidée , qui d'ailleurs aurait été en contraste avec son caractère enfantin, impressionnable et ouvert à tout ce qui est grand et beau. Mais, d'un autre côté, il n'avait pas le courage de franchir la limite qui sépare une dévotion tiède de la foi vivante en Jésus-Christ. C'est lui-même qui en rend témoignage dans une lettre écrite en 1793. « Les impres- » sions chrétiennes , reçues dans ma jeunesse , ont été » émoussées par la misère qui m'a accablé. Je suis incré- » dule; non pas que dans l'incrédulité je croie rencontrer » la vérité, mais parce qu'un malheur constant m'a ôté le » courage de croire. Ainsi conduit par ma triste destinée , je » ne vois dans le christianisme qu'un des moyens pour pro- » curer à la raison la domination sur la sensualité, et d'ano- » blir l'âme par cette lutte sérieuse. Je pense qu'il y a peu » d'hommes capables de devenir solidement chrétiens. Et » comme je me range parmi les incapables, je me vois à une » grande distance de ces régions élevées qu'il faut parcourir » pour arriver à la perfection. » Dans un autre endroit , il s'exprime ainsi : « Vacillant entre des sentiments qui m'atti- » raient vers la religion chrétienne et des raisonnements qui » m'en détournaient, je suivais la foule à travers une contrée » aride. Je laissais refroidir dans mon cœur l'essentiel du » christianisme, sans me déclarer anti-chrétien. » Cette confession naïve nous montre le pauvre Pestalozzi, qui, tantôt attiré par le sentiment, c'est-à-dire par le Père vers le Fils, tantôt subjugué par les jugements astucieux de ses contemporains, regardait avec une anxiété douloureuse vers les hau-

teurs où se trouve le salut, mais n'osait pas se jeter dans les bras de Christ, où il aurait trouvé cette force sans laquelle l'homme ne peut obtenir la domination de l'esprit sur les sens.

En examinant ses principes d'instruction religieuse , nous le rencontrerons sur le terrain du rationalisme, où l'on développe la nature morale de l'homme par des moyens purement humains. Son idée de] la nature de l'enfant est anti biblique. Il parle toujours, comme Rousseau, de la bonté originaire du cœur, où l'image de Dieu se reflète comme dans un miroir. La disposition à mal faire lui est inconnue *. A ses yeux le péché originel, quand il lui arrive d'en parler, est synonyme de sensualité, dont la source est uniquement dans le mauvais exemple. Ne comprenant ni le péché ni son influence délétère, il ne sentait pas assez la nécessité d'un Sauveur, et se faisait à cet égard des idées très fausses ; par exemple quand il dit : « Jésus a fondé sa morale sur la di- » gnité divine qui se manifeste dans la nature de l'enfant. » Jésus veut que l'homme parvienne à la liberté par l'exer- » cice continu de ses bonnes dispositions morales. » Le Sei- » gneur, au contraire dit à Nicodème : Si un homme ne » naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. »

Et le sanctuaire de la famille , sur lequel Pestalozzi fonde tout son espoir d'une meilleure éducation du peuple, ce sanctuaire reçoit-il toute la lumière que le Seigneur lui destine pour en faire son temple? Le portrait de Gertrude, soignant et instruisant ses enfants , est bien celui d'une mère sage et active, mais ce n'est pas tout à fait celui d'une mère chrétienne. Nous soumettons cette distinction à quiconque aura vu une mère vraiment chrétienne, agissant au milieu de sa famille avec une foi pleine et entière, avec un désir constant de plaire au Seigneur en toutes choses. Mais quand même la

1 « L'enfant, » dit-il, « arrive innocent et pur dans un monde qui cor- > rompt l'innocence de ses jouissances sensuelles et la pureté de son » cœur. ( Wie Gertrud ihre Kinder erzieht. ) »

différence n'existerait pas , où trouver, comment former des mères comme Gertrude ? Peslalozzi répond par une exclamation qui confirme son erreur : « Hommes charitables, » dit-il, « qui désirez et cherchez le bien-être moral du peuple , il » vous faut des pères et des mères qui veuillent remplir » leurs devoirs. » C'est fort bien; mais comment faut-il s'y prendre pour procurer aux pères et aux mères d'à présent le vouloir et le faire ? Comment doit-on élever les enfants pour qu'ils deviennent des pères et des mères comme il les faut? En partant du système de la pureté innée du cœur, il n'y a ni école ni méthode qui y parvienne. La famille , l'école et l'Etat qui bâtiront sur un autre fondement que celui qui a été posé en Jésus-Christ , emploieront en vain les méthodes les mieux élaborées.

Ramsauer i porte un jugement semblable au nôtre : « La « manière d'être franche, naïve et chaleureuse de Pestalozzi,» dit-il, « lui gagnait l'affection de ses collaborateurs, et exci- » tait leur zèle. Quand il s'agissait de faire le bien , ils lui » étaient tout dévoués , comme lui-même se dévouait sans » cesse. S'il avait eu la foi , il aurait pu beaucoup mieux en- « core nous vivifier par et pour l'Evangile , et son institut » serait devenu une école bénie. »

L'erreur, signalée à chaque page de l'Evangile, celte erreur qui consiste à croire aux bonnes dispositions de la nature humaine, était à la basedece système d'éducation. Pestalozzi, comme tous les rationalistes , prenait dans la Parole de Dieu des leçons de morale, mais il n'y cherchait pas, ou ne savait pas y trouver l'unique chemin du salut.

Après avoir fait connaître , à regret , ce qui manquait à cet homme si estimable à tant d'égards, nous nous hâtons d'ajouter que, plus il a vieilli , plus il s'est senti attiré vers Christ. En voici des preuves tirées de ses derniers écrits : « Aucun

4 Dans ses Skisze meines pàdagogischen Lebens.

» effort humain ne peut corriger celui qui renie Jésus-Christ » et l'esprit de son œuvre. » — « La paix divine et céleste » que l'homme peut acquérir ici-bas provient de Dieu par Jé- » sus-Christ. » — « En fait d'instruction religieuse il convient » de raconter simplement l'histoire biblique, et surtout la vie » et les souffrances du Sauveur : cette étude doit se faire de » manière à faire naître et à fortifier la foi enfantine, que le » Seigneur exige même des adultes. On risque de la perdre , » quand on n'observe pas le précepte : Priez sans, cesse! » Quant à moi , je répète souvent le passage : Je crois, Sei- » gneur , aide-moi dans mon incrédulité ! Certes , ce désir de croire, et cette lutte pour y parvenir, ont amplement droit à notre respect.

Enfin , en nous rappelant que Pestalozzi a constamment exercé la charité chrétienne; qu'il a reçu avec résignation les nombreuses épreuves dont sa vie a été parsemée ; qu'il a toujours été humble et soumis à la volonté de Dieu, nous pouvons hardiment assurer que , si aujourd'hui il pouvait reparaître sur la terre, la première parole qu'il nous adresserait , serait : « Jésus-Christ est votre maître ; écoutez-le , car sans » lui vous ne pouvez rien. »

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