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CHAPITRE III

Citation de L'Allemagne , par Mme de Staël.— Citation d'une notice biographique sur Pestalozzi, par Cb. Monnard et de quelques articles de Zahn, publiés dans la Chronique des écoles, en \SU6.

Nous avons parlé de la visite de Mrae de Staël au château d'Yverdon ; il est à propos de citer ici une partie du chapitre de L'Allemagne intitulé : Des institutions 'particulières d'éducation et de bienfaisance.

La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n'est pas une découverte entièrement nouvelle; mais une application éclairée et persévérante de vérités déjà connues. La patience, l'observation et l'étude philosophique des procédés de l'esprit humain, lui ont fait connaître ce qu'il y a d'élémentaire dans les pensées et de successif dans leur développement, et il a poussé plus loin qu'un autre la théorie et la pratique de la gradation dans l'enseignement. On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique; mais il serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses principes les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle de l'histoire en particulier n'est pas encore bien conçue. On n'a point observé la gradation des impressions dans la littérature comme celle des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à faire pour porter au plus haut point

l'éducation, c'est-à-dire l'art de se placer en arrière de ce qu'on sait pour le faire comprendre aux autres.

Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul arithmétique; c'était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle plus à l'imagination que les mathématiques abstraites. C'est bien fait de réunir autant qu'il est possible la précision de l'enseignement à la vivacité des impressions, si l'on veut se rendre maître de l'esprit humain tout entier ; car ce n'est pas la profondeur même de la science, mais l'obscurité dans la manière de la présenter qui seule peut empêcher les enfants de la saisir ; ils comprennent tout de degré en degré; l'essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l'enfance. Cette marche lente , mais sûre , conduit aussi loin qu'il est possible , dès qu'on s'astreint à ne la jamais hâter.

C'est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier que ces visages d'enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie : ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d'un âge mûr s'occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c'est que ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. C'est peut-être la première fois qu'une école de cent cinquante enfants va sans le ressort de l'émulation et de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l'homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie et l'humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges ! . . . L'enfant se sent libre parce qu'il se plaît clans l'ordre général qui l'entoure, et dont l'égalité parfaite n'est point dérangée même par les talents plus ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s'agit pas là de succès mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs camarades ; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfec-

tions dans leur méthode et recommencent leur propre éducation pour mieux juger des difficultés de l'enseignement.

On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n'étouffe l'imagination et ne s'oppose à l'originalité de l'esprit. Il est difficile qu'il y ait une éducation pour le génie, et ce n'est guère que la nature et le gouvernement qui l'inspirent ou l'excitent. Mais ce ne peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives parfaitement claires et sûres ; elles donnent à l'esprit un genre de fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. Il faut considérer l'école de Pestalozzi comme bornée jusqu'à présent à l'enfance. L'éducation qu'il donne n'est définitive que pour les gens du peuple ; mais c'est par cela même qu'elle peut exercer une influence très salutaire sur l'esprit national. L'éducation pour les hommes riches doit être partagée en deux époques : dans la première, les enfants sont guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s'instruisent volontairement, et cette éducation de choix c'est dans les grandes universités qu'il faut la recevoir. L'instruction qu'on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque ; classe qu'il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois.

On aurait tort, si l'on croyait en France qu'il n'y a rien de bon à prendre dans l'école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n'est pas mathématicien; il sait mal les langues; il n'a que le génie et l'instinct du développement intérieur de l'intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l'a jugée nécessaire aussi dans les opérations de l'esprit. Il pense qu'il y a un plaisir de moralité dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les connaissances superficielles inspirent une sorte d'arrogance dédaigneuse qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, tout ce

qu'on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu'on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d'instruction, dont on ne peut s'empêcher d'être honteux. Savoir parfaitement ce qu'on sait, donne un repos à l'esprit qui ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de l'intelligence , et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement qu'avec les hommes, est le principal mérite de son école; c'est par là qu'il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des enfants d'une façon tout à fait désintéressée.

...On n'imiterait point l'institut de Pestalozzi en transportant ailleurs sa méthode d'enseignement ; il faut établir avec elle la persévérance dans les maîtres , la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le genre de vie, enfin surtout les sentiments religieux qui animent cette école. Les pratiques du culte n'y sont pas suivies avec plus d'exactitude qu'ailleurs; mais tout s'y passe au nom de la divinité, au nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle du cœur. La vérité., la bonté, la confiance, l'affection entourent les enfants; c'est dans cette atmosphère qu'ils vivent, et pour quelque temps du moins ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe , Fichte , a dit qu'il attendait « la régénération de la nation allemande de l'institut de Pestalozzi. )> Il faut convenir au moins qu'une révolution fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente ni rapide , car l'éducation, quelque bonne qu'elle puisse être, n'est rien en comparaison de l'influence des événements publics; l'instruction perce goutte à goutte le rocher, mais le torrent l'enlève en un jour.

...Pestalozzi n'est pas le seul dans la Suisse allemande qui s'occupe avec zèle de cultiver l'âme du peuple ; c'est sous ce rapport que l'établissement de M. de Fellenberg m'a frappée. Beaucoup de gens y sont venus chercher de nouvelles lu-

mières sur l'agriculture, et l'on dit qu'à cet égard ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement l'estime des amis de l'humanité, c'est le soin que prend M. de Fellenberg de l'éducation des gens du peuple; il fait instruire, selon la méthode de Pestalozzi, les maîtres d'école des villages, afin qu'ils enseignent à leur tour les enfants; les ouvriers qui labourent ses terres apprennent la musique des psaumes, et bientôt on entendra dans la campagne les louanges divines chantées avec des voix simples , mais harmonieuses , qui célébreront à la fois la nature et son auteur. Enfin, M. de Fellenberg cherche par tous les moyens possibles à former entre la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des pauvres.

La Revue encyclopédique , rédigée par M. Jullien, a demandé à M. Monnard un article sur l'ensemble de la carrière de Pestalozzi ; mieux que personne il pouvait traiter ce sujet patriotique et parler de la perte que la Suisse venait de faire.

Ce qui frappe d'abord, quand on considère Pestalozzi dans l'ensemble de sa carrière, c'est le coup d'œil hardi et l'inébranlable fermeté avec lesquels il avait saisi, dès son début, l'idée mère de tous ses travaux subséquents; il la poursuivit jusque sur son lit de mort. Comme il embrassa dès le principe tout l'ensemble de son système, ses premiers pas annoncèrent une assurance, ses premiers essais une franchise, une indépendance et une hardiesse qui n'étaient que la conséquence du génie. L'étonnement de ses contemporains, leurs railleries, leurs critiques, leur indifférence même, rien ne put l'ébranler. On découvre dans ses efforts, comme dans ses écrits, développement, progression, mais toujours une direction unique, mais toujours la même idée dominante, âme de sa vie et de ses travaux. Un seul fait suffira pour caractériser la

constance avec laquelle il s'attachait à une idée ou plutôt à son idée unique. Dans les dernières années de sa vie, il s'efforça d'appliquer sa méthode à l'étude de la langue latine. Gomme il honorait de quelque amitié et de quelque confiance l'auteur de cet article, il vint un jour lui expliquer en détail ce qu'il avait fait jusqu'à ce moment; c'était au mois de juillet 4822. Un voyage, que je fis, m'éloigna pour longtemps du voisinage de Pestalozzi. Peu de temps après mon retour, plus de dix-huit mois après notre dernier entretien, Pestalozzi vint me voir de nouveau. Sa première parole, après m'avoir demandé des nouvelles de ma famille et de ma santé, fut : Ne perdons point de temps , commençons tout de suite. « Mer werd kei Zit verliere, mer werd glich afange, et il reprit aussitôt la conversation sur l'enseignement du latin exactement au point où nous l'avions laissée en juillet 1822.

Cette concentration de son âme dans une pensée unique était en quelque sorte rendue visible par son regard. Il est impossible, à part l'expression, d'être plus laid que Pestalozzi. Représentez-vous un vieillard de cinq pieds deux pouces, voûté et, dans son extérieur, d'une habitude de négligence qui ne paraît jamais mieux que lorsqu'on l'a revêtu d'un frac noir, son habit de représentation. Ses cheveux gris sont pendants ; son visage fortement gravé de petite vérole et plein de rousseurs , ne vous offre pas un seul trait quelque peu régulier ; je ne sais quelle confusion vous empêche de bien saisir l'arrangement des éléments de cette physionomie. La partie supérieure du derrière de la tête est aplatie et pour ainsi dire jetée en avant. Mais sous le plus noble front brillent deux yeux, non pas de ce feu qui lance des éclairs, mais de cette lumière intérieure d'une âme entièrement absorbée par une grande pensée. Tel était Pestalozzi. Je l'ai vu plus d'une fois, dans son institut d'Yverdon, parcourir les diverses classes de ses écoliers, aux heures de leurs exercices, s'asseoir sur un banc sans voir ni entendre ce qui se passait autour de lui , ne contemplant que l'idée

dont l'activité qui se remarquait au même instant dans toutes les parties de ce vaste établissement n'était que la manifestation ; son regard avait alors quelque chose de profond et d'indéfinissable. Il ne sortait par moments de lui-même que pour adresser le sourire le plus affectueux à ces enfants, qui l'appelaient leur père. C'est ce même homme cependant qui fut à lui seul, dans les premiers temps , pour les orphelins de Stanz , père , instituteur , bienfaiteur ; on pourrait presque dire qu'il fut leur bonne.

L'amour des enfants se peignait si bien sur la physionomie dePestalozzi, et l'éclairait d'une lumière si douce que les enfants se sentaient irrésistiblement attirés vers cet homme dont il semblait que l'extérieur dût les repousser. Un jour qu'il assistait chez moi à un dîner de famille, un de mes enfants alors âgé de moins de trois ans et auquel il n'avait fait cependant qu'une simple caresse, saisit la main du vieillard et ne voulut absolument point la quitter jusqu'à la fin du repas ; je n'ai jamais vu une manifestation de sympathie aussi prompte et aussi vive qu'alors de la part de cet enfant 4.

C'est le peuple, le peuple pauvre, abandonné, moralement misérable, qui fut le premier et le constant objet des pensées de Pestalozzi. Ses conceptions lui ayant été inspirées par les besoins de la classe indigente de la Suisse, ses travaux eurent dès l'origine un caractère national. Ses études et ses premiers essais se firent à l'époque de fermentation où le principe de la liberté politique et de l'égalité des hommes cherchait à se faire jour à travers les vieux préjugés des castes. Ses premiers travaux publics coïncidèrent avec la révolution helvétique elle-même, qui appela toutes les classes d'hommes à être citoyens et toutes les classes de citoyens à être hommes. Il n'est donc point étonnant que notre philosophe populaire ait été l'ami de ce grand changement social; l'adoption des

1 C'est à cette petite fille, devenue mère de famille, que nous devons le délicieux volume intitulé Augustin, publié en 1852.

orphelins de Stanz fait voir de quelle manière il l'a été. On ne s'étonnera pas davantage que des personnes, qui d'ailleurs différaient dans leur manière de penser, aient pu trouver à son système d'éducation un caractère politique. Bien que ce système fût, comme nous l'avons dit, entièrement psychologique ou basé sur les facultés et les besoins des hommes de tous les temps, il n'en eut pas moins l'apparence d'un fruit de l'époque, parce qu'il avait le mérite de l'opportunité, et que la tendance du siècle était en harmonie avec l'âme et les vues de Pestalozzi. Aussi ne doutons-nous point que, lorsque l'esprit de notre siècle pourra se manifester au milieu du calme et de l'activité qui succéderont aux luttes qui servent aujourd'hui à l'éprouver et à le dégager de tout alliage, on n'apprécie plus généralement le principe d'un système d'éducation, dans lequel on n'a vu trop souvent qu'une simple méthode d'instruction et des formes matérielles données à l'enseignement; alors on saura mieux dans quel noble sens Pestalozzi fut l'homme du peuple.

Pestalozzi était un homme d'imagination et même de génie ; mais nullement un homme pratique et d'exécution. La nature semble exiger, dans les facultés de chaque individu comme dans la société civile, la séparation des pouvoirs ; rarement le talent et le mérite de l'exécution appartiennent à celui qui découvre les grandes lois de la société ou de la nature humaine. Inhabile aux détails des affaires, victime de sa bonté, de sa trop facile confiance, Pestalozzi perdit la plus grande partie de sa fortune, malgré les mœurs simples et la vie frugale qu'il avait introduites dans sa colonie, et dont il donnait lui-même l'exemple.

Pestalozzi n'est plus, son institut a cessé d'exister; mais ce qu'il a fait pour l'humanité ne périra point. Il semble quelquefois que la Providence se plaise à dissoudre la partie matérielle des entreprises les plus généreuses, pour n'en laisser subsister que ce qui en est l'âme, afin d'apprendre aux hommes à ne voir clans les grandes choses que ce qu'elles ont

d'impérissable, et à ne point attacher leurs regards et leurs espérances à des existences éphémères et à des accidents passagers. L'instrument du bien subsiste , l'homme de génie passe; mais sa pensée reste, et ce germe, jeté dans le monde de l'intelligence , produit des fruits souvent tardifs que recueilleront les générations à venir. Cette réflexion généralement vraie n'est juste qu'en partie, lorsqu'on l'applique à Pestalozzi : pendant sa vie il a déjà exercé une influence puissante sur l'éducation.

Voulant élever au rang d'hommes les classes les plus délaissées, et ordinairement les plus abruties, il s'appliqua avant tout à développer chez elles les facultés humaines. Sa tendance principale, sous le rapport intellectuel, fut de mettre en pratique, à l'égard du peuple, dans les limites fixées par la nature des choses , le mot si profondément sensé de Montaigne : « J'aime mieux que mon élève ait la tête bien faite que bien pleine. » Sous le rapport moral il suivit une marche analogue. Il ne cherchait point à donner à son élève des connaissances positives, mais une aptitude à les acquérir. Le calcul, le dessin, le chant, etc. , n'étaient point pour lui un but, mais un moyen de développement ; l'occasion la plus propre à exercer le coup d'œil, la main, la voix, l'intelligence, la faculté de comparer , d'abstraire , de déduire des conséquences. Pestalozzi n'avait pas seulement pour objet de développer les facultés de l'enfant ; il se proposait de les développer conformément à la marche progressive indiquée par la nature, sans oublier aucun de ces intermédiaires négligés dans la plupart des systèmes d'éducation.

Pestalozzi a pris l'étude de l'esprit humain pour base de la science qui en dirige le développement ; bien différent en cela de ces hommes qui font consister tout le succès de la pédagogie dans l'acquisition de connaissances plus ou moins étendues, et qui considèrent l'esprit humain plutôt comme un magasin d'idées et de faits recueillis au dehors, que comme l'objet propre et le but final de l'éducation. Ce point de vue était une distance

immense entre la marche de Pestalozzi et la méthode lancastérienne, quoique le philosophe populaire de Zurich se soit proposé, outre la dissémination des lumières dans les classes inférieures, d'établir un enseignement mutuel, mais dans les familles plutôt que dans les écoles. Les personnes qui ont cru voir une analogie entre les deux méthodes, paraissent n'avoir pas vu que la première est un système psychologique d'éducation, tandis que la seconde n'est qu'un mode simplifié d'instruction. Les ressorts même, employés dans les deux méthodes sont entièrement différents, ainsi que l'a observé avec beaucoup de justesse un écrivain doué d'un rare coup d'œil philosophique, M. André Gindroz, ancien professeur de philosophie à l'académie de Lausanne. « La méthode de Pestalozzi, dit-il, en cherchant dans les forces morales et intellectuelles de l'enfant le mobile de son activité et la source de ses vrais progrès, suppose dans l'esprit une puissance indépendante des circonstances extérieures et qui n'a pas besoin de leur secours. La méthode lancastérienne , au contraire, emploie pour animer les élèves des motifs et des sentiments qui sont peut-être moins l'ouvrage de la nature que celui des hommes. »

Les travaux de Pestalozzi fixent dans l'histoire de l'éducation une ère nouvelle ; cet homme extraordinaire n'a encore posé en quelque sorte qu'un principe dont les générations futures déduiront les conséquences, et dont la génération présente a déjà vu quelques développements, sans savoir toujours à quel principe elle devait les rapporter. L'idée que Pestalozzi a poursuivie pendant une vie entière et à laquelle, malgré tant de mécomptes et de tristes expériences, il s'est attaché avec foi , aux portes même du tombeau , n'est pas de celles qui meurent avec l'homme; elle est un noble legs fait à l'humanité.

(Notice biographique sur Pestalozzi, par Ch. Monnard. Revue encyclopédique, 1856, page 295.)

Le premier numéro de la Schul-Chronick (Chronique des écoles, 1846), contient une série d'articles remarquables sur Pestalozzi, ses travaux et ses élèves, publiés à l'occasion de la fête du jubilé, par Zahn, auteur fort estimé en Allemagne.

Nous en traduirons quelques pages, sans craindre de fatiguer nos lecteurs par ce retour sur les opinions religieuses de Pestalozzi et sur ses vues particulières à l'égard de la mère et de l'enfant.

Zahn cite un nombre prodigieux de pédagogues et de savants, qui, après avoir étudié sous Pestalozzi ont plus ou moins répandu et modifié ses doctrines. Rien ne justifie mieux, que cette riche nomenclature, ce que Pestalozzi disait naïvement à ses maîtres : «. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. » Il représenta pendant ses belles années le génie de la civilisation, appuyé sur la charité chrétienne, et fut le centre de tous les efforts tentés de la part des puissants et des hommes d'élite.

Parmi toutes les questions élevées sur l'esprit de la Méthode, on s'occupe particulièrement aujourd'hui de celles qui tendent à démêler jusqu'à quel point l'élément chrétien fut prononcé chez son auteur. On pourrait résumer toutes ces recherches, fort naturelles, en demandant comment s'accordèrent la foi et la pratique de Pestalozzi ; quelles sont les vérités orthodoxes acceptées par lui et comment les a-t-il comprises, tout en mettant en œuvre d'une manière si sublime l'amour du prochain , l'oubli entier de soi-même et la générosité la plus soutenue. Il écrit en 1791 à l'un de ses amis le conseiller Nikolovius : « Dieu ne s'est révélé à moi que par les hommes. Je ne le connais que par eux. Je n'ignore pas qu'il existe pour quelques belles âmes une autre révélation ;

mais je ne la connais pas et je crois qu'il est dangereux de la prêcher au peuple. »

Il pensait comme l'apôtre St. -Paul que : Ce qu'on peut connaître de Dieu a été manifesté parmi eux, Dieu le leur ayant manifesté. La nature est aux yeux de Pestalozzi le témoin ou le témoignage de Dieu, et parmi cette nature l'homme est certainement le plus évident de ces témoignages. C'est dans la qualité de père que Dieu lui semble se révéler le plus clairement à l'homme, ce Ainsi donc la nature, l'homme et le père sont les trois moyens par lesquels l'idée de Dieu lui devient familière et compréhensible. Il a publié dans l'un des moments les plus pénibles de sa vie, après la chute de son premier établissement à Neuhof, en 1780, une série de pensées : Soirées d'un solitaire, qui toutes se rallient à ces trois points : Croyez en Dieu, en Dieu notre père, en la nature, l'œuvre du Père Ainsi, dit-il, la foi en Dieu est la source de toute sagesse et de toute bénédiction, le sentier tracé par la nature pour conduire à l'éducation épurée de l'humanité. Crois en toi-même, ô homme! crois en l'esprit intime de ton être, ainsi tu croiras en Dieu et en ton immortalité. Dieu est le père des hommes et les enfants de Dieu doivent être immortels. »

La foi du peuple en la divinité est la source de toute nationalité, de toute bénédiction sur le peuple, de toute force chez le peuple.

Ces pensées sont demeurées fondamentales chez Pestalozzi , mais l'activité croissante de sa vie a pu en détourner, parfois, la pratique simple et constante.

Il nous semble à propos de revenir avec Zahn sur la base que Pestalozzi cherchait à établir, en rêvant les beaux résultats de l'éducation populaire, savoir, l'action de la mère sur l'enfant.

Dieu est le Dieu de ma mère, est-il dit dans le livre inti-

tulé : Comment Gertrude élèçe ses enfants. Je crois en ma mère; Dieu est le Dieu de ma mère... celui de son cœur et de mon cœur; le Dieu de mon cerveau n'est qu'un rêve. Mère, mère, tu m'enseignes l'existence de Dieu dans les ordres que tu me donnes et je le trouve dans mon obéissance... Mère, mère, lorsque je t'aime, j'aime Dieu et mon devoir; mon devoir est mon plus grand bien... Si je t'oublie, j'oublie Dieu; alors le malheureux ne m'intéresse plus; je ne suis plus vis-à-vis du souffrant à la place de Dieu ; ... je vis comme un lion pour moi-même , et je fais usage de mes forces pour moi et contre mon semblable. Il n'y a plus d'amour dans mon cœur; mon obéissance n'est plus sanctifiée par l'amour de Dieu et mon sentiment du devoir n'est qu'une apparence trompeuse.

Ces vues sont profondes ; elles se rattachent au principe biblique, Dieu veut être notre père, comme il a été celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; elles expriment la crainte de Dieu sous une forme saisissable et familière. Les commencements de la sagesse et de la piété, la foi et les bonnes mœurs, l'amour de Dieu et celui du prochain sont étroitement liés dans la gradation établie, de l'amour de la mère à celui de Dieu ; mais ne retrouvons-nous pas dans cette direction fondamentale de la pensée de Pestalozzi l'erreur ou plutôt l'omission capitale qui se fait sentir dans tout son enseignement religieux, c'est-à-dire la connaissance du péché originel dans l'homme, dans la mère comme dans l'enfant?

En s'obstinant à ne connaître Dieu que par l'homme, qu'à travers l'homme, il s'est constamment privé de l'une des principales consolations à nos misères : Dieu , refuge de l'homme malheureux par ses péchés et ceux d'autrui.

Pestalozzi a été frappé de la forme patriarchale, plus que de la forme évangélique. Dieu, père d'Abraham, d'Isaac et de

Jacob, appelant le premier dans la terre promise et rapprochant de Lui les hommes de l'ancienne alliance, par les saints rapports de père et de fils. Sous la nouvelle alliance Christ s'interpose entre Dieu et ses enfants ; on ne va à Dieu que par lui. Qui l'a vu a vu le Père. (1 Jean I.)

Pestalozzi a hautement reconnu en Jésus Dieu manifesté en chair; dès lors pourquoi retomber dans des vues à demi charnelles et placer la mère, faible et misérable pécheresse, entre l'enfant et son créateur, l'enfant et son rédempteur, comme si sa nature était une exception à celle de toute l'humanité? Les raisonnements les plus profonds et les plus empreints de la tendresse de cœur qui distingue Pestalozzi, ne peuvent expliquer, ni justifier cette manière de sentir. Il existe cependant des fragments dictés à Ramsauer, de 1801 à 1803, au château de Berthoud, dans lesquels il établit avec la dernière évidence l'action puissante et sanctifiante du Sauveur sur l'esprit de l'homme.

Les doctrines de Jésus, dit-il, travaillent sans cesse à rétablir les forces primordiales de notre nature tombée. Nul plus que lui n'enseigne à l'homme la contemplation de la nature et l'étude de soi-même; nul plus que lui ne nous apprend à rattacher nos connaissances à leur base et à rencontrer Dieu par le chemin de la foi.

Et la foi en Dieu, telle que le Sauveur l'enseigne est indubitablement le seul moyen, le moyen par lequel l'homme peut se préserver du malheur de demeurer sous l'influence du mal qui enveloppe le monde entier, moyen qui le rend capable de profiter de l'enseignement par lequel il peut apprendre à faire de ses facultés le meilleur usage possible. Le Sauveur annonce à ceux qui sont privés d'un bon père en ce monde qu'ils en auront un dans le ciel; à ceux qui ne connaissent pas de

prêtre capable d'alléger le péché qui pèse sur l'humanité, un grand prêtre qui s'est chargé des offenses de tous les hommes.

Il défend à ses disciples de se juger les uns les autres, mais il les met en état d'apprécier leur conduite par l'action de l'Esprit saint dont il leur fait part; il les élève à la dignité d'enfants de Dieu et les traite, en cette qualité, comme des êtres affranchis par leur foi en son sacrifice.

Dans ces fragments et d'autres encore, on découvre le fond vraiment évangélique de la pensée de Pestalozzi, mais si la théorie paraît chez lui entièrement conforme à la vérité, on ne peut en dire autant de la pratique, et c'est, par ce désaccord , particulièrement sensible chez cet homme éminent, qu'il a payé son tribut de faiblesse et de misère. Il s'est trop écarté de son idéal deGertrude, la mère par excellence, telle qu'il l'a rêvée et qu'il aurait voulu la multiplier dans chaque famille. Lui-même s'est caché sous le voile de cette femme humble, forte et pieuse. Il est important de connaître le modèle réel autour duquel vint se dessiner l'image touchante à laquelle se rattache la morale de son système : « Mère, mère! en toi, je connais, en toi j'aime Dieu. »

Le conseiller Nicolovius, l'un des hommes qui ont le mieux connu et apprécié Pestalozzi, raconte qu'il fit en 1795 la connaissance de la fidèle servante qui sauva de sa ruine le célèbre instituteur. Ce n'était point celle dont nous avons parlé à propos de l'enfance de Pestalozzi, nommée Babely ; celle-ci s'appelait Lisbeth. Il est remarquable que deux personnes de cette classe aient , l'une après l'autre , si grandement contribué à consoler et à soutenir le bienfaisant ami des pauvres ; il était bien

naturel que les rares vertus de ces deux actives chrétiennes exerçassent une influence très prononcée sur leur maître, et que celui-ci en ait inféré qu'aux femmes de toutes classes est confiée la mission domestique, base du bonheur des familles et de la société ' .

C'était l'époque où les premiers essais de Peslalozzi n'avaient abouti qu'à la perte de sa fortune et à la déception la plus complète. Plongé dans l'oisiveté et dans la misère à Neuhof, il était découragé au point de ne plus chercher à sortir de cet état lamentable. Le pauvre faiseur de plans s'était livré au mépris et aux brutalités des paysans qui le traitaient avec hauteur, en attendant de le voir réduit à leur condition, bien plus honorable, à coup sûr, que la position manquée que Pestalozzi avait faite à lui-même et à sa fidèle compagne.

Il passa ainsi quelques années dans la honte et dans la détresse, sans livres, sans amis, repliant toute sa force sur lui-même et se livrant à ses rêves sur l'humanité jusque sur les frontières du délire. Sa confiance en lui-

1 M. Adolphe Monod a senti, comme Pestalozzi, tout ce que valent les humbles Babelv, les fidèles et intelligentes Lisbeth, en disant dans le second de ses excellents discours sur la Femme :

« A peine pourrais-je nommer quelqu'un qui contribue plus à l'ordre, à la prospérité, au bonheur d'une maison, que la servante vraiment chrétienne, surtout aujourd'hui que ce trésor est si rare, hélas!.... et si imparfaitement apprécié, quand il se trouve. Cette sainte fille, « obéissant à ses » maîtres avec crainte et tremblement, dans la simplicité de son cœur, » comme à Christ; ne les servant pas seulement sous leurs yeux, mais » faisant de bon cœur la volonté de Dieu, » soigneuse de leur complaire, évitant de les contredire, épousant tous leurs intérêts, et fidèle jusqu'au scrupule, s'accommodant à leurs infirmités au dedans, et les couvrant au dehors, bonne et noble fille, du voile de sa charité ; élevant enfin sa condition à la hauteur de ses sentiments, libre par la foi, esclave par l'amour, quel don de Dieu pour une famille!.... y

même était évanouie ; il se sentait dans un état avilissant et ne se dissimulait pas qu'il était l'artisan de son profond malheur. Le secours ne pouvait lui venir que du dehors ; il ne tarda pas à s'approcher.

Une servante qui, pendant longtemps, avait servi un maître âgé que la mort venait de lui enlever, se présenta chez Pestalozzi. Elle le connaissait depuis sa jeunesse ; elle n'ignorait pas son infortune et venait à lui pour l'aider. Pestalozzi chercha à la détourner d'une semblable pensée; il ne réussit point à l'éloigner de son toit désolé.

Il lui restait quelques doutes sur la sincérité de Lisbeth. Il ne parlait plus guères ; ses afflictions l'avaient rendu taciturne : la pieuse fille s'en affligeait, car elle aimait le chant et la prière. « Vous vous ennuierez, vous vous fâcherez parmi nous, lui dit Pestalozzi; mais vous verrez bientôt que Dieu est encore avec nous. » Lisbeth ne fut point atteinte par la mauvaise humeur, et n'en fit naître aucune.

Un être courageux et plein de sympathie faisait désormais partie du ménage désorganisé. Elle cultiva peu à peu le jardin, rétablit la propreté dans la cuisine et servit une nourriture meilleure; le rétablissement du jardin amena celui d'un champ auquel toutes les mains se consacrèrent. Ainsi la confiance rentra dans la ferme de Neuhof. Lisbeth inspira à Pestalozzi le livre qui commença sa réputation hors de la Suisse; elle est le type de Gertrude, et qui dira qu'elle était inférieure à la femme de Léonard?

<c Je voudrais parler longuement de Lisbeth, dit Pes-

lalozzi à son ami, et cependant je ne sais trop qu'en dire. J'aimerais à trouver une image qui la rendît vivante à vos yeux et qui vous laissât, de sa manière d'agir, un souvenir ineffaçable. Je vais en employer une bien grande, mais je crois pouvoir la choisir. Ainsi chemine le soleil du bon Dieu, du matin jusqu'au soir; ton œil ne suit pas chacun de ses mouvements et ton oreille n'entend pas sa marche; mais, quand il se couche, tu sais qu'il se relèvera et qu'il achèvera de mûrir les fleurs et les fruits. Je le répète, je dis beaucoup, mais c'est l'image de Lisbeth, de Gertrude et de toute femme qui fait de sa maison un sanctuaire consacré à Dieu, et pour la possession de laquelle son mari et ses enfants doivent rendre grâces au Seigneur. »

Je désirais voir Lisbeth, mais elle ne se montra pas ; Pestalozzi me conduisit dans son champ où elle travaillait, et lui adressa plusieurs questions afin que j'eusse le temps de la bien voir. Le soir il me dit : Vous savez ce qu'elle est pour nous et vous trouverez tout naturel qu'elle mange avec nous; vous permettrez, je pense, qu'il en soit ainsi aujourd'hui.

Mais Lisbeth ne vint pas ; la présence d'un étranger lui causait de la gêne. Un singulier éclat de modestie brillait en elle, si toutefois on peut appliquer le mol éclat à une qualité de cette nature.

Ramsauer raconte dans le même journal, (Schul- Chronik) , qu'il a connu la fidèle gouvernante de Pestalozzi ; c'était la vieille dame Krusi , belle-mère de l'instituteur de ce nom. Schmidt, pendant les dernières années d'Yverdon, avait tellement circonvenu Pesta-

lozzi, qu'il avait réussi à l'éloigner de sa fidèle amie; pendant quarante ans celle-ci n'avait pas cessé de lui donner des marques du dévouement le plus absolu. Quoi qu'il en soit , Ramsauer a recueilli de la bouche de Pestalozzi ces paroles remarquables :

« Je m'agiterais dans mon cercueil et je ne pourrais être heureux dans le ciel, si j'apprenais qu'après ma mort Lisbeth n'est pas plus honorée que moi, car sans elle je serais mort depuis longtemps et toi-même tu ne serais pas devenu ce que tu es devenu. »

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