CHAPITRE II
Mariage de Pestalozzi. — Son premier établissement de bienfaisance à Neuhof . — Sa ruine et ses essais littéraires.
Au milieu des études laborieuses et matérielles auxquelles Pestalozzi se livrait avec ardeur, son âme s'épanouissait dans le monde des affections romanesques ; il était amoureux de la sœur de l'un de ses amis. Anna Schultess, fille d'un opulent négociant de Zurich, avait captivé son cœur; mais elle était belle, elle devait être riche ; comment le pauvre philanthrope aurait-il pu prétendre à sa main? 11 l'obtint cependant, et ce fut après avoir loyalement exposé à son amie toutes les chances que sa compagne aurait à courir.
Une lettre d'amour de Pestalozzi est trop intéressante, et celle qui a été publiée après sa mort par le docteur Niederer trop importante pour que nous ne la donnions pas à nos lecteurs.
Ma chère , mon unique amie ,
C'est le soin de notre vie future , c'est celui de notre bonheur, ce sont nos devoirs envers notre patrie et nos descendants , ce sont les exigences et les difficultés de la vertu qui
nous appellent à suivre les directions du seul guide assuré , la Vérité.
Je dois donc vous faire part de mes premières et sérieuses considérations à l'égard des circonstances dans lesquelles les jours solennels qui viennent de se passer nous ont placés, et je vous parlerai avec une entière franchise. Je suis heureux de savoir que mon amie sentira qu'il y a plus de véritable amour dans l'exposition sincère que je dois lui présenter, que dans les entraînements aimables auxquels se livre aisément un cœur trop épris pour qu'il lui soit possible de contenir l'expression de sa joie.
Chère amie, avant toute chose, je vous dirai que pendant ces premiers jours de bonheur , je viendrai moins souvent chez votre frère; il est dans mon devoir de diminuer le nombre des visites que j'aime à lui faire. Je ne puis cacher assez les sentiments qui remplissent mon âme ; toute mon habileté consiste à fuir les observateurs qui ne me verraient point passer la moitié d'une soirée près de vous, sans que le moins habile n'eût deviné ce qui m'occupe. Nous nous connaissons assez intimement , chère amie , pour qu'il nous soit impossible de manquer de droiture et de délicatesse; je viens donc vous proposer une correspondance dans laquelle nous userons d'une entière franchise, écrivant comme si nous conversions , et , par conséquent , repoussant la plus légère dissimulation.
Bien chère Anna , les défauts qui me paraissent en moi les plus importants à considérer à l'égard de ma vie future sont l'imprudence , l'imprévoyance , le manque de présence d'esprit dans les moments probables , où quelque changement grave viendrait à surgir dans mon existence. J'ignore si mon désir de vous les faire bien connaître ne vous portera pas à les juger plus sévèrement que ne le feraient peut-être la réflexion et l'expérience acquise. Ils sont cependant assez prononcés pour que je ne puisse les cacher à une personne que
j'aime; ces défauts-là doivent donc être sérieusement pesés , sérieusement examinés.
J'en ai encore d'autres qui , d'après mon propre jugement, sont de nature à blesser un cœur aimant et un esprit délicat.
Je loue et je blâme, je me livre à l'antipathie et à la sympathie de façon à dépasser les bornes posées par la raison ; je tiens beaucoup trop fortement à certaines choses , estimées par moi au-dessus de leur valeur réelle; les malheurs qui atteignent ma patrie ou mes amis me rendent aussi malheureux. Réfléchissez sérieusement à toutes ces faiblesses; il viendra des jours où la sécurité et la paix de mon âme en seront troublées. Lors même que l'accomplissement de mes devoirs ne viendrait pas à en souffrir , je n'aurais cependant pas la force d'âme de supporter ces grandes contrariétés , ces événements imprévus et pénibles avec la sagesse qu'il faudrait leur opposer.
Je n'ai pas besoin de vous parler de ma coupable négligence, de mon insouciance en tout ce qui concerne les choses de peu d'importance ; on s'en aperçoit dès le premier coupd'œil. Je dois aussi vous déclarer, bien-aimée , que mes devoirs envers ma patrie me semblent devoir dominer ceux qui me lieront à ma femme; je désire être le meilleur des maris , mais je serais inexorable envers les pleurs que pourrait verser ma compagne chérie , dès qu'elle chercherait à me détourner seulement un peu, de mes devoirs de citoyen.
Ma femme doit être ma confidente et prendre part à toutes mes décisions , à mes actions les plus intimes. Une grande simplicité régnera dans la tenue de ma maison.
Encore un point à traiter entre nous. Ma vie ne saurait s'écouler sans que je ne me livre à quelque entreprise sérieuse et de grande portée ; je suivrai le conseil donné par le berger Ménalque (allusion à une idylle de Gessner), je me vouerai , dès l'entrée , au service de mon pays. La crainte des hommes ne m'empêchera nullement de parler quand je
croirai devoir le faire; mon cœur appartient avant tout à la patrie, et tout ce que j'entreprendrai se fera en vue d'alléger les maux et la misère du peuple. Quels seront les résultats des entreprises que je me sens pressé d'accomplir, quels en seront les dangers pour vous-même , c'est ce que je ne puis dire; mais il importe que je ne vous dissimule aucune des chances que vous auriez à partager.
Je vous ai parlé franchement de mon caractère et de mes tendances; réfléchissez. Quand les choses que j'avais à cœur de vous dire viendraient à diminuer votre bienveillance pour moi , vous m'en estimerez peut-être davantage ; vous trouverez quelque générosité dans le courage qui me porte à ne point craindre d'agir contre l'accomplissement de mes vœux les plus chers.
Voyez donc si vous pouvez donner votre cœur à un homme de mon caractère et dans la position où je suis aujourd'hui.
Je vous aime si profondément que ce n'est pas sans effort que je viens de tracer ces lignes. Je crains de vous perdre, plusieurs fois j'ai voulu me taire; mais ma conscience me crie que je serais un séducteur et non un ami dévoué si je me permettais de cacher à celle que j'aime de tout mon cœur un trait de mon caractère ou de mes circonstances dont la découverte pourrait la rendre malheureuse. Je me réjouis d'avoir dit toute la vérité; je ne me suis point enveloppé d'une chrysalide ou couvert d'un masque; je ne vous ai caché aucune des douleurs, aucun des dangers attachés à mon avenir; je n'ai rien gardé pour moi.
Assurément de telles confidences ne pouvaient que hâter le jour où la jeune personne aimée de Peslalozzi serait heureuse et fièrede lui appartenir. Anna Schultess était digne d'embrasser avec lui la noble tâche qu'il se proposait d'accomplir ; mais elle eut beaucoup â souffrir
et sans être soutenue par un enthousiasme aussi persévérant ou des illusions aussi grandes ! Elle eut quelques obstacles à vaincre pour obtenir le consentement de sa famille; enfin le 2k janvier 1769 , le mariage fut célébré, et Pestalozzi, en conduisant sa jeune femme à Neuhof , s'estima le plus heureux des hommes.
Mais , hélas ! le manque d'ensemble et de prévoyance qui caractérisa presque tous ses travaux ne tarda pas à se faire sentir. La culture de la garance avait été entreprise sur une très grande échelle , grâces aux capitaux fournis par une maison de commerce de Zurich ; Pestalozzi se hâta d'acheter cent arpents de terre, qui n'avaient encore servi que de pâturage , dans l'intention d'y faire construire plusieurs bâtiments. Ce plan était blâmé par les amis de l'imprudent ami des pauvres ; ils n'approuvèrent pas davantage le choix d'un associé dont le caractère inspirait peu de confiance et qui n'était point aimé dans la contrée. Chose étrange , il persista dans cette funeste préférence, et bientôt s'en trouva fort mal. Des bruits fâcheux ne tardèrent pas à se répandre sur l'administration du domaine de Neuhof et sur la création de celui que Pestalozzi espérait mettre en bon rapport en s'obstinant à élever des bâtiments qui devaient demeurer inutiles. Son imagination lui faisait voir le terrain infertile couvert de garance florissante , et les maisons remplies d'enfants et d'ouvriers sur lesquels il commencerait la réforme sociale à laquelle il voulait consacrer sa vie.
Une triste réalité vint se mêler à ces beaux rêves ; la maison de Zurich, inquiète de la marche des affaires de
Neuhof, y envoya une commission chargée d'examiner l'état des choses : le terrain fut déclaré tout à fait impropre à la culture de la garance, les bâtiments mal construits et sans à propos ; les sommes confiées furent redemandées à Pestalozzi, qui ne chercha point à se justifier, et fut traité personnellement avec tous les égards auxquels il avait droit. Il demeura convaincu que l'entreprise n'était pas absolument mauvaise , mais il n'essaya pas de faire partager son opinion à cet égard; il s'est expliqué, en ces termes, dans le Chant du cygne, sur les premiers faux calculs de sa philanthropique activité.
L'entreprise, en elle-même, n'était pas absolument manquée; le prix de la garance, que j'avais achetée à 40 florins le quintal, est aujourd'hui, de 500 à 400 florins; mon terrain, en dépit de sa fâcheuse apparence , était bon et pouvait être amélioré. La cause de la chute de mon entreprise doit se chercher ailleurs ; en moi-même , qui me reconnais incapable dans la région des choses pratiques. Chacun aurait pu réussir, mais non pas moi. Le beau rêve de ma vie, l'espoir de voir s'étendre autour de moi un cercle d'activité et de bienfaisance qui chercherait son appui dans une vie active , paisible et domestique , était complètement évanoui. Je demeurai seul et inhabile au milieu des bâtiments commencés, et de l'espace que ma pensée avait agrandi sans cesse, parce que j'avais créé et dirigé sans être propre à le faire. Ma femme , profondément affligée , ne se découragea pas plus que moi , et ne renonça pas plus que moi au projet de consacrer notre temps , nos forces et ce qui restait de notre fortune à l'instruction et à l'amélioration des mœurs de la classe indigente.
En vérité, les prévisions de Pestalozzi sur les chances
pénibles que ses vastes plans préparaient à sa femme furent bien promptement réalisées. La garance abandonnée , Pestalozzi demeuré seul ne renonça pas surle champ à toute idée d'entreprise agricole , moyen auquel il espérait encore devoir la possibilité de réaliser ses plans de charité et d'éducation. Il voulut essayer une fromagerie ; il ensemença de sainfoin ses champs en friche ; nouveaux mécomptes , nouveaux revers , et décision de ne semer que dans le cœur des enfants pauvres et de ne cultiver que leur intelligence.
Les champs et les bâtiments que l'industrie devait vivifier furent bientôt destinés à loger et à nourrir directement des pauvres.
Pestalozzi entra en campagne pour rassembler les enfants affamés et déguenillés, qu'il lui fut aisé d'appeler près de lui, et qu'il s'en allait chercher le long des grandes routes. C'était un voleur d'enfants d'une nature particulière! Non-seulement il voulait élever sa nouvelle famille , mais, en partageant son pain, il se proposait de vivre , à son tour , de la vie de l'indigent, afin d'apprendre au mendiant à devenir et à demeurer avec lui honnête homme , bon citoyen , membre régénéré de la société humaine. Sur ce terrain, Pestalozzi était l'homme pratique par excellence, celui à qui d'autres n'avaient rien à enseigner. Les enfants, groupés autour de lui à Neuhof, furent donc les premiers qui le nommèrent leur père, et, chose belle et touchante, c'est au même lieu qu'il vint mourir, aimant toujours les enfants et ses frères en la chair, pauvres et délaissés ,
soupirant après le repos dans lequel il entra chargé d'années et de fatigues.
Mais au milieu de ses enfants adoptifs , son attention se portait sur son fds , petit garçon de trois ans , qu'il avait nommé Jacobli; cet enfant lui servait de sujet d'étude journalière; quelques fragments du journal dans lequel il annotait ses observations ont été conservés ; on y trouve les premiers rudiments de la méthode éducative qu'il s'efforça d'appliquer et de propager plus tard.
Ce fut en 177 S que le rassemblement des pauvres devint assez considérable à Neuhof pour qu'il pût être qualifié d'institut. Pestalozzi, averti par ses premiers revers , s'était appliqué à tracer le plan qu'il se proposait de suivre, et il le fit avec assez de sagesse pour être encouragé à le mettre en pleine activité à l'aide de généreux prêts qui lui furent offerts par les villes de Berne et de Bàle, et, en particulier, par le banquier Iselin. Il avait demandé que les fonds accordés le fussent sans intérêt, pendant un certain nombre d'années.
Les cinquante premiers écoliers furent recueillis parmi les enfants les plus pauvres , les plus abandonnés ; la plupart de ces enfants, déjà profondément vicieux et hostiles à l'ordre et au travail, lui préparaient des déceptions nombreuses sans qu'il en eut le moins du monde calculé la vraisemblance et la portée. « Je connaissais, a-t-il dit plus tard , le chemin que j'ai suivi aussi peu que je me connaissais moi-même; j'y marchais sans savoir où il me conduirait. »
A ses yeux le travail , bien dirigé par un bienfaiteur,
devait donner les résultats les plus satisfaisants; les pauvres enfants tout à fait étrangers à ce nouveau régime ne pouvaient manquer d'en ressentir les heureux effets et leurs progrès seraient rapides. Il cherchait à combiner le travail dans les champs , la filature du coton et d'autres travaux manuels à exécuter pendant la mauvaise saison , puis enfin l'enseignement ou l'instruction proprement dite. Bien penser, bien raisonner, bien calculer et bien parler, telles étaient déjà les bases de l'instruction élémentaire donnée par Pestalozzi. Il se promenait au milieu de ses élèves en s'entretenant avec eux , et savait soutenir leur attention par l'imprévu de ses questions et les développements qu'il donnait à ses pensées.
Pestalozzi ne croyait guère aux effets heureux des établissements de bienfaisance : la charité qui enferme et qui instruit régulièrement et pédagogiquement l'enfant des classes pauvres lui semblait un palliatif bien plus qu'un moyen de régénération. Son respect pour les dispositions et les talents particuliers à chacun , son désir passionné de parvenir à mettre sur la voie du développement intellectuel les facultés étouffées par la misère , le portaient à souhaiter avant tout le triple enseignement des travaux agricoles, des travaux industriels qui , à ses yeux , favorisaient une sorte d'aptitude générale à se tirer d'affaire en toutes choses , et de la vie domestique avec ses devoirs journaliers. Il n'admettait pas l'exclusion de l'un de ces trois moyens de culture humanitaire, mais c'est à l'agriculture qu'il donnait la préférence.
L'industrie était dangereuse à ses yeux, parce qu'elle tend à diminuer les affections naturelles, développe l'esprit aventureux et mercantile, et qu'elle n'offre pas, dans les moments de détresse, les consolations ou les secours attachés aux travaux de la campagne.
« Pénétré, dit-il, d'un amour de la patrie qui me portait à souhaiter l'impossible, et qui me faisait soupirer après le relèvement de la dignité morale et de la force que chaque homme possède en lui-même, j'essayai les moyens les plus forts, les plus énergiques pour renouveler ce qui me semblait devoir l'être ; je comptais surtout sur le bonheur du foyer domestique. Ces idées émouvaient profondément mon cœur et me pénétraient du sérieux de mes devoirs envers les pauvres et les malheureux ; nous sommes appelés à mettre en œuvre tous les moyens que la religion, la qualité de citoyen et notre force individuelle placent en nos mains pour leur faire comprendre ce que veut dire ce mot plein de bénédictions : L'homme a été créé à l'image de Dieu... il doit donc vivre et mourir comme un enfant de Dieu, ne point se borner à s'instruire mécaniquement, mais parvenir au développement de ses forces morales, de la force de Dieu en lui, forces qui relèvent non-seulement au-dessus du bœuf qui creuse un sillon, mais de l'homme vêtu de pourpre et de soie qui végète misérablement au-dessous de sa destination primitive. »
Pestalozzi a constamment souffert du manque d'accord entre ses plans et ses forces ; il s'est constamment senti hors d'état de parvenir à faire ce qu'il voulait, parce qu'il partait de l'idéal pour agir dans la réalité.
Une sorte de paradis perdu à reconquérir assiégeait sa pensée; nul n'a senti plus profondément la chute de l'homme, nul n'en a plus souffert et ne s'est plus généreusement consacré à en diminuer les conséquences, à surmonter le mal par le bien; mais sa noble ambition l'a aussi constamment égaré ; il n'a pas bien compris ce que devait être dans la vie de l'homme pécheur la seule chose nécessaire.
Nous sommes maintenant dans une phase de sa carrière où son dévouement fut porté à l'extrême ; l'ingratitude grandit autour de lui en proportion des sacrifices accomplis. Les enfants à régénérer se montraient ouvertement rebelles ; accoutumés au vagabondage, ils répugnaient au travail et préféraient leur première existence à celle du foyer paternel où leur généreux ami les avaient conviés. Pendant quelque temps cependant, toutes choses avaient semblé répondre à ses espérances; puis le mal poussa de nouvelles racines. Une fois habitués à ne plus souffrir de la faim, les enfants et les parents auraient aimé à recevoir bien davantage ; leurs prétentions grandissant chaque jour, le murmure dominait la reconnaissance.
Chaque dimanche on voyait accourir des pères et des mères qui venaient ouvertement se plaindre ; il n'était pas rare que le but de leurs visites hit l'enlèvement de leurs enfants, vêtus de leurs habits du dimanche; la nuit ou l'obscurité du brouillard favorisait ces fuites impies ; ainsi s'évanouissaient pour l'hôte généreux la paix et la sanctification du jour du repos.
Les déceptions dans l'ordre matériel n'étaient pas
moins grandes que dans l'ordre moral. Pestalozzi n'était pas capable de diriger convenablement la filature et le lissage qu'il avait mêlés aux travaux de la campagne ; il n'entendait rien à la vente de ses produits ; trompé, puis indigné des abus de confiance que sa trop bonne opinion des hommes l'avait empêché de prévoir, il tombait dans une défiance exagérée, état trop étranger à ses sentiments habituels pour qu'il put être de longue durée.
D'année en année les ressources de Neuhof diminuèrent ; le gouffre creusé dès l'entrée de l'établissement acheva d'engloutir les fonds confiés par l'amitié et par l'estime qu'inspirent toujours les caractères généreux.
La dot de Mme Pestalozzi était de même sacrifiée et, après cinq ans de mariage, cette femme dévouée se voyait réduite à subir la misère, la pauvreté dans toute leur tristesse ! Sa fortune à venir avait, presqe toute entière, suivi sa dot; elle avait tout cédé, tout donné. L'altération de sa santé aggravait sa position; elle était malade et privée, sous son toit désolé, des secours journaliers dont elle avait besoin.
Pestalozzi pouvait maintenant parler de l'indigence avec une entière connaissance de cause ; la courageuse sincérité de sa lettre d'amour revient en mémoire lorsqu'on le voit si promptement réduit à reconnaître la vérité des prédictions ou plutôt des avertissements donnés à sa fiancée : « Je serais inexorable envers les pleurs que pourrait verser ma compagne chérie, dès qu'elle chercherait à me détourner, seulement un peu, de mes
devoirs de citoyens Quels seront les résultats des
entreprises que je me sens pressé d'accomplir, c'est ce
que je ne puis dire, mais il importe que je ne vous dissimule aucune des chances que vous auriez à partager.» Maintenant, Pestalozzi savait comment on tombe dans la dépendance, comment on devient un fardeau pour la société parce que l'on a manqué d'ordre , de savoirfaire, de sagesse; comment les plus nobles intentions peuvent amener notre ruine, comment enfin du bien peut résulter le mal. Il avait construit sa tour sans en calculer la dépense et selon la parole du Sauveur on s'écriait : cet homme a commencé à bâtir et n'a pu achever. Cette tour, si tôt écroulée, avait été commencée avec des matériaux confiés par ses amis, abandonnés par la mère de son fils. C'était en vérité une aggravation bien sévère au désastre domestique qui s'étendait jusqu'à la privation des choses les plus nécessaires ; le pain, le bois même manquaient dans la demeure livrée au prochain avec une incurie si étonnante; un seul enfant souffrait du froid et de la faim ; sa jeune mère, naguère belle et riche, pleurait en silence en le serrant dans ses bras amaigris. Les amis de Pestalozzi vinrent de nouveau à son aide ; lui-même était devenu le pauvre à soulager. Plusieurs cependant évitaient de le voir. Que dire à un homme ainsi tombé et par sa propre faute? Aux yeux d'un grand nombre on distinguait clairement, au bout de sa carrière, l'hôpital ou la maison des aliénés ; les esprits vulgaires se moquaient ouvertement de lui : le dernier des manœuvres en sait plus que lui, disaient-ils. Il a prétendu aider les autres; dès qu'il saura gagner son pain on le croira digne de grandes choses... qu'il se sauve lui-même; ensuite on V écoutera
quand il annoncera qu'il peut diminuer la misère du peuple. « Mais, au milieu des risées et des sarcasmes dont je devins l'objet, s'écrie Pestalozzi, le bouillonnement de mon cœur ne se calmait point. Il battait toujours de même ; il aspirait toujours au même but, le soulagement des misères du peuple ; je voulais toujours en chercher, en tarir la source; mes forces, loin de s'affaisser, grandirent par l'effet de ma propre misère; mon malheur me fit sentir encore plus vivement l'a propos, la nécessité de la réforme à opérer. »
Accablé par la ruine de ses biens terrestres, malade en voyant languir sa femme et son fils, Pestalozzi écrivit ces mots pleins de tendresse et de grandeur chrétienne ; ils résument le secret de sa vie et de sa force intérieure; ils expliquent le caractère de sa charité, insensée selon le monde, pleine d'illusions et d'imprudence, mais qui sans doute aurait porté des fruits meilleurs et plus durables, si, dans la plus florissante époque de sa vie, la science qui enfle et la célébrité qui trompe ne l'avaient éloigné du but poursuivi avec tant d'ardeur et de dévouement.
« Le chrétien reconnaît, par la doctrine de son maître, qu'il doit au bien de ses frères le sacrifice de sa fortune et celui de sa personne ; il ne considère point comme un droit la haute prétention de se consacrer au service de Dieu et de ses semblables, mais il pense que tout ce qu'il a reçu lui est confié par Dieu, et que tous les biens, tous les dons placés en ses mains doivent être administrés par l'amour et par la reconnaissance. »
C'est en 1780 que la chute de l'établissement agricole
de Neuhof ouvrit une phase nouvelle dans la vie de Pestalozzi. Seul, désœuvré, bien malheureux sans doute, il était naturel que sa plume lui vînt en aide et qu'elle traçât quelques-unes des hautes pensées qui se succédaient en lui; mais il avait perdu l'habitude d'écrire; il avait oublié l'ortographe ; depuis treize ans il n'avait pas ouvert un livre. Ce ne fut donc pas sans efforts qu'il écrivit, sans songer à les publier, les Soirées d'un solitaire, pensées éparses sur lesquelles Herder a porté un jugement fort remarquable. « Ce sont des fruits du passé con tenant les semences de la vie future de Pestalozzi ; c'est le programme et la conclusion de sa vie pédagogique. » Ces pensées ont été publiées par fragments, pour la première fois, dans les Ephémérides d'Iselin. Nous en citerons quelques-unes.
L'exercice augmente les talents. Il ne faut pas exercer les forces intellectuelles de l'enfant en les dirigeant sur des objets lointains , avant de les avoir fortifiées par l'étude des objets à sa portée.
Il y a égalité dans l'humanité tout entière , envisagée dans son essence; il n'y a qu'une seule voie pour la conduire au but. Le développement des talents de tous doit avoir pour résultat une sagesse humaine pure. Cette culture universelle doit servir de base à celle de chaque classe de la société.
L'homme est le centre d'un cercle de savoir qui s'agrandit concentriquement.
La foi en Dieu sanctifie et resserre le lien qui unit les enfants aux parents, les sujets aux princes. L'incrédulité rompt tout lien, anéantit toute bénédiction.
Le péché est la source et le résultat de l'incrédulité ; il consiste à agir contre le témoignage interne du juste et de l'injuste; il est la perte de la piété filiale envers Dieu.
La liberté repose sur la justice et celle-ci sur l'amour; on peut dire, par conséquent, que la liberté repose sur l'amour.
La source de la justice et de toute bénédiction terrestre, la source de l'amour et de la fraternité jaillissent de la grande pensée que nous sommes enfants de Dieu. L'oubli de Dieu , le mépris des relations filiales des hommes avec leur créateur sont le poison qui détruit toute efficacité bienfaisante des mœurs, des lumières et de la sagesse. Aussi, la perte de cet amour filial de l'humanité pour Dieu est-elle le plus grand fléau du monde, vu qu'elle rend impossible tout enseignement paternel de Dieu et le rétablissement de cette piété filiale qui est , sur la terre , la rédemption des enfants de Dieu.
Pestalozzi était si fort en dehors de la pratique et du calcul appliqué aux premiers besoins de la vie que l'idée d'écrire pour vivre ne lui venait pas ; lui qui ne rêvait qu'aux heureux résultats que peuvent amener le travail et le développement de l'intelligence, en vue de l'extinction de la pauvreté et de l'ignorance, il languissait dans l'oisiveté; il acceptait l'aumône de la main de ses amis ; il se perdait dans la profondeur de ses pensées et ce fut par une circonstance tout à fait bizarre et inattendue qu'il sortit de cette inaction déplorable.
On s'occupait à Zurich de l'organisation d'un service de garde pour les portes et pour l'hôtel de ville. Cette innovation fit vibrer dans le cerveau de Pestalozzi une corde grave et puissante, l'amour des institutions anciennes, le respect pour les mœurs ou les coutumes des ancêtres. Il tourna le plan en ridicule, et le libraire Fûssli reçut le fruit de sa verve comique. Celui-ci laissa ce papier sur sa table; un curieux le parcourt et s'écrie que l'homme qui écrit de la sorte n'a besoin que de sa
plume pour gagner son pain. Encouragé par ce jugement impartial et par les sollicitations de Fûssli, Pestalozzi songea sérieusement à écrire. « Je ferais , dit-il , des perruques si elles pouvaient procurer du pain à ma femme et à mon enfant ! » Et jusque-là ce moyen si naturel et si facile ne lui était pas venu à l'esprit !...
Pestalozzi se défiait si fort de lui-même qu'il se mit à lire les contes de Marmontel dans l'intention d'y puiser des inspirations et de suivre un bon modèle ; impossible d'imiter en rien cet ouvrage élégant, peinture d'un monde factice ; fausse route bientôt abandonnée.
Les marges d'un vieux livre de compte se couvrirent peu à peu de l'une de ces compositions dont l'apparition fait époque et dont le souvenir s'attache à jamais au nom de leur auteur. Le roman populaire devait être créé par Pestalozzi; n'avait-il pas vécu avec les enfants, les familles et les ouvriers du village? La campagne n'était-elle pas le monde qu'il avait étudié après avoir secoué la poussière delà science? Nul jusqu'à lui n'avait aussi tendrement aimé le peuple ; c'est pour lui qu'il devait écrire et c'est en parlant de lui qu'il devait rencontrer la gloire littéraire , celle qui couronne au début, tout écrit d'une incontestable supériorité.