CHAPITRE III
Léonard et Gertrude.
Après avoir écrit selon son cœur Léonard et Gertrude, Peslalozzi présenta timidement son livre à l'un de ses amis, littérateur fort médiocre si l'on juge de lui par le jugement qu'il porta de cet ouvrage excellent. Cet homme ne discerna pas mieux le feu sacré que ne le firent les auditeurs de Paul et Virginie , alors que Bernardin de St. -Pierre en essaya la lecture devant le cercle choisi dont il désirait obtenir le suffrage; Bernardin de St. -Pierre était rentré chez lui le cœur navré. Pestalozzi consentit sans effort à confier son manuscrit à l'ami, sans doute bon juge, qui devait le corriger.
Le malencontreux Mécènes ne tarda pas à rendre à Pestalozzi son œuvre, modeste et classique en son genre nouveau; à son tour, l'auteur mal compris, se montra mécontent. Il ne retrouva plus son village et ses belles prairies, sa Gertrude et son Léonard; la vérité, la vie, le charme qui font croire à la réalité d'une fiction s'étaient évanouis. Ce roman de la nature, dans lequel on avait introduit des formes littéraires, était entièrement
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défiguré par les soi-disantes beautés de l'art et, l'ordre glacial introduit dans ces scènes rustiques palpitantes d'intérêt. Pestalozzi allait croire une seconde fois qu'il n'avait point réussi ; mais un autre ami lui tendit de nouveau sa main cordiale et intelligente; c'était encore le banquier Iselin, qui, après lui avoir ouvert sa bourse et pardonné la perte de son argent, le soutint à l'entrée de sa carrière d'auteur. A lui le mérite d'avoir compris la valeur du modèle de tous les bons livres populaires revêtus de la forme dramatique, ouvrages dont le nombre est encore bien restreint.
11 engagea l'auteur à dépouiller tous ses personnages des habits d'emprunt et du langage pédantesque dont le faux goût les avait revêtus; le clinquant fut jeté au loin et l'or pur remis en lumière. Iselin corrigea les fautes de langage, et ce fut lui qui décida un libraire de Berlin à publier Léonard et Gertrude, dont celui-ci paya six thalers (2^ francs) la feuille, prix bien au-dessus des espérances de Pestalozzi. Son nom, qui n'était alors connu que dans sa patrie, ne tarda pas à être cité dans des contrées assez lointaines; son livre fut traduit en plusieurs langues; il attira l'attention des grands juges et des princes amis des lettres. La société économique de Berne se montra magnifique en lui offrant un don de cinquante ducats et une médaille d'or de même valeur, destinée à récompenser les services rendus à la patrie. Une foule de personnages importants cherchèrent à faire la connaissance de l'auteur de Léonard et Gertrude; l'humble paysanne, la fidèle et laborieuse mère de famille devint à la mode comme le
furent plus tard Valérie, Ourika ou tout autre héroïne du grand monde ; mais le succès de Pestalozzi lui valut des marques de distinction plus solides ; nous en citerons quelques-unes.
Le comte de Zinzendorf, ministre d'Autriche, et d'autres grands seigneurs de Vienne , cherchèrent à l'attirer près d'eux; l'aimable et spirituel littérateur Charles de Bonstetten voulut l'emmener à Valeyres , dans sa maison de campagne , au Pays de Vaud ; un autre patricien, M. d'Effinger, eut longtemps à raconter une anecdote charmante. Pestalozzi, en acceptant l'équipage qui devait le conduire chez cet ami de son livre , fit monter le laquais en livrée dans la voiture afin qu'il fût assis à côté de lui. Rien de plus naturel de sa part; mais quelle exquise bizarrerie, quelle innovation ! Enfin, le plus élevé parmi les grands personnages qui se montrèrent frappés de la valeur morale et littéraire du roman populaire, fut l'archiduc Léopold de Toscane; les lettres échangées entre ce prince et Pestalozzi donnèrent au premier le désir de placer près de lui le philanthrope campagnard; mais lui-même devint empereur d'Autriche à la mort de Joseph II. Le sceptre et la couronne rompirent la correspondance. Pestalozzi demeura seul et pauvre à Neuhof.
Essayons maintenant de donner une courte analyse et quelques citations de l'ouvrage qui fit tant de bruit à une époque où les succès littéraires ne s'obtenaient pas sans qu'ils fussent hautement mérités. Les idylles de Gessner jouissaient alors d'une vogue excitée par l'admiration de Rousseau pour le poète zuricois , le
grand maître d'école venait d'ouvrir une veine nouvelle et de présenter à la société lettrée son village suisse, habité par des personnages bien différents des bergers aimables et presque mythologiques de son compatriote.
Dans la préface de Léonard et Gertrude, l'auteur porte sur son ouvrage un jugement que la postérité a confirmé :
J'ai essayé, dans cet ouvrage, de présenter au peuple quelques vérités importantes et de les graver profondément dans son esprit et dans son cœur.
J'ai cherché à fonder cette narration et les instructions qui en découlent , sur l'imitation la plus scrupuleuse de la nature et sur la simple exposition de ce qui existe partout. Dans le cours d'une vie active j'ai moi-même été témoin de la plus grande partie des faits que je raconte , et je me suis bien gardé d'ajouter ma propre opinion à celle du peuple , ni de rien changer à ce que je lui ai vu faire , ni à ce que je lui ai entendu dire.
Maintenant , si mes observations sont justes , si je réussis à les présenter d'une manière conforme à mes vues , elles frapperont par leur vérité ceux qui auront eu journellement les mêmes scènes sous les yeux ; mais si elles ne sont que l'ouvrage de mon imagination et de mes propres opinions , il en sera comme de tant de prédications du dimanche dont il ne reste aucune trace le lundi.
Maintenant , chères feuilles , avant que vous passiez de ma paisible retraite dans les lieux où les vents soufflent, où la tempête gronde, où il n'y a point de paix ... . encore un seul mot , puisse-t-il vous préserver de fâcheux orages ! Je ne prends aucune part aux débats des hommes sur leurs opinions ; mais ce qui les rend pieux et bons , intègres et vrais, ce qui porte l'amour de Dieu et du prochain dans leurs cœurs, et la bénédiction dans leurs maisons, tout cela,
je pense , doit être dans nos cœurs à tous , et ne trouvera point de contradicteurs.
Les chères feuilles ont pris leur vol ; il serait grandement à propos d'en publier une nouvelle édition en langue française. Le village, d'après nature en 1781, a peu changé jusqu'à nos jours ; mais la vie du plus obscur campagnard est souvent envahie par la politique ou par les dissentions religieuses , deux éléments puissants dont Pestalozzi n'a point fait usage à une époque où ils n'exerçaient guère d'influence parmi la classe qu'il voulait mettre en scène. En revanche, le seigneur patricien à l'action bienfaisante et gouvernementale a disparu, tandis que les mauvais magistrats en sous-ordre exercent toujours une influence eonsidérable et trop souvent corruptrice, par les moyens que Pestalozzi raconte.
11 a groupé un seigneur éclairé , généreux , s'occupant paternellement du bien des paysans de son village, un bailli ou syndic cabaretier, exacteur et débauché , quelques familles d'artisans, de cultivateurs et d'indigents, enfin un pasteur de l'époque, moraliste bienfaisant, mais peu éclairé par la lumière évangélique et ne cherchant point assez à combattre directement et à l'aide de la Parole de Dieu la mauvaise foi , la superstition , la violence, l'ivrognerie et l'hypocrisie. C'est un soldat dont le glaive est rouillé; aussi remporte-t-il peu de victoires. La charité et la cordialité habitent dans le cœur du riche, du représentant de la classe aristocratique : chose étrange de la part d'un auteur longtemps indigné des abus que la fortune et la puissance peuvent amener. Le
comte d'Arnheim , auquel on donne à chaque instant les titres alors en usage en Allemagne : Monseigneur , Votre grâce, etc., etc., est un homme très-avancé dans les idées libérales, quoiqu'il soit investi de grands pouvoirs dans son village. Le personnage le plus éminent de tout le drame populaire est Gertrude, la mère, le centre autour duquel Pestalozzi fait constamment converger le bonheur des familles et la moralité de la société. Si toutes les femmes remplissaient leur tâche comme elle , villes et villages changeraient d'aspect , semble-t-il.
Gertrude est le personnage qui combat le bon combat, et qui , dans sa faiblesse , déploie une force supérieure puisée dans la crainte et dans l'amour de Dieu. Le devoir la dirige : elle aime l'ordre et la justice ; elle a horreur du vice et ne fléchit jamais devant lui ; elle supporte et console son mari ; elle élève ses enfants avec intelligence , tendresse et piété. C'est un être trop accompli, peut-être; mais il est touchant de voir Pestalozzi croire à sa Gertrude et la peindre en traits si émouvants et si vrais que le lecteur accepte aussi cette simple et rustique héroïne comme une réalité.
L'action de Gertrude porte surtout sur la régénération de son mari , idée que plus d'un auteur de nos jours s'est attaché à développer. Elle veut l'arracher aux noires intrigues du bailli, leur ennemi juré; elle l'entoure de son dévouement généreux, et le fait rougir sans jamais l'humilier par des paroles acerbes ou injurieuses. Léonard est un homme faible; il devient la proie des méchants et des vicieux vulgaires , des com-
pagnons de cabaret, des paresseux, des tapageurs. Il ne sait pas leur résister; toujours il cède, lui qui devrait commander ou tout au moins posséder la volonté ferme d'être un bon père de famille, un bon ouvrier, un bon citoyen. Il sait bien qu'il y a une religion et une Bible, mais il ne s'en occupe guère, quoique son cœur soit touché lorsqu'il prie avec sa famille. Il laisse sa femme élever ses enfants comme elle le préfère ; il ne cherche point à les engager au mal ; au contraire , il aime à les voir se bien conduire , et , dans le fond du cœur, il voudrait n'avoir point de relations avec ceux qui préfèrent le mal au bien. Ce caractère-là est d'une vérité parfaite; qui ne l'a rencontré ? Gertrude cherche à associer Léonard à ses soins envers les pauvres; elle y réussit et lui fait ainsi goûter une joie qui lui était presque inconnue ; ils rentrent ensemble après avoir porté à manger à une famille en détresse et promis des bas et des souliers à un père de famille qui ne pouvait suivre nupieds le cercueil de sa mère. En retournant chez eux, ils passent devant l'auberge.
Le bruit sourd causé par les buveurs parvint à leurs oreilles et fit battre de loin le cœur de Léonard; en s'approchant du cabaret un frisson parcourut son corps , il fut saisi d'une violente angoisse. Gertrude, devinant ce qui se passait en lui , le regarda avec affection et tristesse ; Léonard comprit son regard et s'écria : « Quelle bonne soirée j'ai passée avec toi ! Si j'avais été là! » Gertrude fut attendrie jusqu'aux larmes , elle leva les yeux au ciel ; Léonard s'en aperçut ; des pleurs mouillèrent aussi ses paupières ; la même sensibilité qui se peignait sur le visage de sa bien-aimée se répandit sur le sien ; ses yeux à leur tour s'élevèrent. Tous deux con-
templèrent en silence la brillante étendue des cieux éclairée par la lune ; ce magnifique spectacle les remplit d'une douce joie , mais la conviction intime que Dieu approuvait les sentiments purs et innocents de leurs cœurs les rendit encore plus heureux.
Ce n'est que dans l'intérieur de la famille que Gertrude exerce sur son mari sa bienfaisante influence ; elle n'agit point au dehors, mais le bailli connaît la puissance de sa moralité ; il en a peur et lui rend ainsi un hommage involontaire. Le bailli est complètement livré au mal , enlacé dans ses propres filets ; il est bien le méchant plein d'audace, l'insensé qui dit en son cœur qu'il n'y a point de Dieu. L'ivrognerie et la rapacité se disputent son àme et l'égarent toujours davantage. Pestalozzi, en rassemblant en ce personnage de nombreux traits d'après nature, l'a peut-être un peu chargé ; mais qui n'est témoin parmi nous des effets désastreux de l'ivrognerie. Les funestes conséquences de ce vice se déploient dans notre histoire d'une manière frappante, tantôt, comme chez Léonard, dans les souffrances d'une famille que ruine le brutal égoïsme de son chef, tantôt, comme chez le bailli, dans les relations des citoyens entre eux ou des magistrats envers leurs subordonnés : en un mot tous les genres de faiblesse, d'injustice et d'oppression découlent dans ce drame de la funeste cruche du buveur de vin ou de bière. Le mal est combattu avec énergie par la probité et la bonté du comte d'Arnheim; le pasteur lui vient en aide; leurs rapports sont bien ce qu'ils doivent être. 11 est essentiel de ne pas oublier l'époque de la publication du livre,
dans lequel les mœurs de l'Allemagne se mêlent à celles de la Suisse ; ici , on voyait encore des seigneurs dans leurs châteaux.
Nous avons déjà dit que l'histoire populaire de Pestalozzi fut imprimée pour la première fois à Berlin ; ce sont les journaux des villes savantes du Nord qui en ont proclamé le mérite. Aujourd'hui, un autre auteur de drames populaires, le pasteur Bitzius, si connu sous le nom de Jérémie Gotthelf, a suivi la marche contraire: ses paysans bernois ont fait leur entrée dans le monde littéraire sur leur propre sol et en parlant leur patois. Les livres de Bitzius ont fait leur chemin comme ceux de Zschokke: Le village des Faiseurs d'or et la Peste de l'eau-de-vie. Pestalozzi est devenu célèbre dans les hautes classes et à l'étranger avant d'avoir été apprécié chez lui et au village; fait qui prouve le mérite de son livre et la sympathie qui partout couronne le talent nourri par l'étude de la nature.
Les scènes pathétiques doivent être placées au premier rang parmi les pages les plus remarquables de Léonard et Gertrude. Pestalozzi en employant les moyens les plus simples a produit de grands effets. Le lit de mort de la pauvre vieille grand-mère excita une admiration qui se renouvelle chez chacun des lecteurs de cette scène émouvante ; elle toucha surtout les riches et les puissants bien moins occupés du pauvre, vu de près, qu'ils ne le sont aujourd'hui. Nous citerons ce morceau devenu à bon droit classique. Le nœud de l'intrigue se rattache à la misère de la famille visitée par le deuil ; le fils de la mourante a été injustement dépouillé d'un
enclos fertile par le méchant bailli; un faux serment, payé par lui, l'a mis en possession du bien d'autrui; le malheur de ses victimes est parvenu à son comble , et c'est alors que Dieu, à qui appartient la vengeance , frappera l'inique débauché.
Rodolphe Hubel était assis en ce moment au milieu de ses quatre enfants ; sa femme était morte depuis trois mois , et sa mère gisait mourante sur un grabat.
— Mon fils , lui dit-elle , tâche de me trouver cet aprèsmidi un peu de feuilles sèches pour mettre dans mon lit, je meurs de froid.
Rodolphe. Ma chère mère, dès que j'aurai fini de chauffer le poêle , j'irai t'en chercher.
La mère. As-tu encore du bois, Rodolphe? Je crains bien que non ; tu ne peux pas abandonner tes enfants et ta vieille mère pour aller dans la forêt. Oh! Rodolphe, je te suis à charge !
Rodolphe. Oh ! ma mère, ma mère, ne dis donc pas cela; tu ne m'es pas à charge. Mon Dieu ! si je pouvais seulement te donner ce dont tu as besoin ! mais tu as soif, tu as faim , et tu Be te plains pas ; cela me fend le cœur !
La mère. Ne t'afflige pas, mon enfant; Dieu soit béni, je n'ai pas de vives douleurs. Dieu me délivrera bientôt de mes maux.
Rodolphe. Je ne puis rien te donner, rien faire pour toi. Hélas, faut-il que,, malade comme tu l'es, tu souffres encore de mon indigence.
La mère. Quand on est près de sa fin , on n'a plus besoin de grand'chose sur la terre , et ce qui est nécessaire, le Père céleste le donne. Je lui rends grâce, Rodolphe! il me fortifie contre les approches de la mort.
Rodolphe , pleurant. Penses-tu donc, bonne mère, que tu ne te rétablisses pas ?
La mère. Non, Rodolphe; certainement non.
Rodolphe. 0 mon Dieu!
La mère. Console-toi , mon enfant , je touche à une meilleure vie.
Rodolphe, sanglotant. Mon Dieu ! ma mère !
La mère. Console-toi, Rodolphe. Tu as été la joie de ma jeunesse, la consolation de mes vieux jours , et maintenant, j'en bénis le Seigneur, tes mains me fermeront bientôt les yeux. Alors j'irai auprès de Dieu, je le prierai pour toi, et tu seras heureux; éternellement heureux. Souviens-toi de ce que je te dis , mon fils ; toutes les souffrances , toutes les calamités de cette vie ne sont qu'un bien pour celui qui les a surmontées; je sens à présent l'utilité des maux que j'ai endurés ; ils me consolent à cette heure mieux que toutes les joies et les plaisirs du monde. Souviens-toi de ce que je te dis , Rodolphe , et tu seras heureux malgré tout ce que tu as à souffrir.
Rodolphe. 0 mère bien-aimée !
La mère. Encore une chose , Rodolphe. Depuis hier j'ai un poids sur le cœur; il faut que je te le dise.
Rodolphe. Qu'est-ce donc, ma chère mère?
La mère. J'ai vu hier que le petit Félix se cachait derrière mon lit pour manger des pommes de terre rôties qu'il tirait de sa poche. Il en a donné à ses frères et à ses sœurs, qui les ont aussi mangées à la dérobée. Ces pommes de terre n'étaient pas à nous , sans quoi le petit les aurait jetées sur la table et aurait appelé les autres à haute voix. Hélas ! il m'en aurait apporté une aussi , comme il l'a fait mille fois. Ça me va droit à l'âme , quand il vient à moi en courant avec quelque chose dans sa main , et qu'il me dit de si bon cœur : « Manges-en aussi, grand-mère. » Oh ! Rodolphe , si ce cher petit devenait voleur. . . . Combien cette pensée m'a tourmentée depuis hier! Où est-il? Amène-le moi, afin que que je lui parle. . . .
— Malheureux que je suis ! s'écria Rodolphe. Il courut chercher l'enfant et revint avec lui auprès du lit de sa mère.
La bonne vieille se souleva péniblement pour la dernière fois, se tourna du côté de l'enfant, lui prit les deux mains, et laissa tomber vers lui sa tête faible et mourante. Le petit Félix pleurait aux sanglots; grand'mère, dit-il, que me veux-tu? tu ne vas pourtant pas mourir? Ah! grand'mère, ne meurs pas.
— Oui , Félix, répondit-elle à mots entrecoupés, je mourrai certainement.... bientôt.
Félix. 0 mon Dieu, que dis-tu grand'mère? je t'en prie, ne meurs pas.
La malade était hors d'haleine; elle fut obligée de se recoucher; l'enfant et son père fondaient en larmes. Cependant elle se remit bientôt et dit :
— Je suis mieux à présent que j'ai la tête appuyée. Félix. Tu ne mourras donc plus, grand'mère?
La mère. Cher enfant , ne parle pas ainsi ; je meurs sans regret; je vais auprès d'un bon Père; si tu savais, Félix, combien je m'en réjouis d'avance, Ju ne t'affligerais pas tant.
Félix. Si tu meurs, grand'mère, je veux mourir avec toi.
La mère. Non, Félix , tu ne mourras pas; tu vivras encore longtemps , s'il plaît à Dieu ; tu deviendras un honnête homme; quand ton père sera vieux et faible, tu seras son soutien et sa consolation. N'est-il pas vrai, Félix, tu lui obéiras et tu seras un sage et bon enfant?
Félix. Oui , grand'mère , je veux bien lui obéir et tâcher d'être bon.
La mère. Le Père vers lequel j'irai bientôt, et qui est au ciel , voit et entend tout ce que nous faisons , tout ce que nous promettons ; tu le sais et tu le crois , n'est-il pas vrai , mon enfant?
Félix. Oui, grand'mère, je le sais et je le crois.
La mère. Pourquoi donc mangeais-tu hier des pommes de terre en te cachant derrière mon lit ?
Félix. Pardonne-le moi , grand'mère , je ne le ferai plus ; pardonne-le moi seulement pour cette fois....
La mère. Les as-tu volées?
Félix. Oui, grand'mère.
La mère. A qui les as-tu volées ?
Félix. A Léonard , le maçon.
La mère. Il faut que tu ailles chez lui , Félix , et que tu lui demandes pardon.
Félix. Oh! non, grand'mère; non, pour l'amour de Dieu, ne m'y envoie pas ; je n'oserais jamais aller chez lui ; je t'en prie!
La mère. Il le faut, mon enfant, afin que cela ne t'arrive plus; vas-y sans répliquer; et puis, au nom de Dieu, mon cher petit , quand même tu aurais faim , ne prends jamais rien. Le bon Dieu n'abandonne personne, il nous envoie toujours quelque secours dans le besoin ; or , Félix , quand tu n'aurais rien , quand tu ne saurais que devenir, confie-toi en ce bon Dieu , et ne vole plus.
Félix. Oh! grand'mère, grand'mère! je ne veux plus voler, jamais; quand même j'aurais faim, je ne volerai plus.
La mère. Eh bien! que le Seigneur, en qui j'espère, te bénisse , mon cher enfant ; qu'il te préserve du mal !
Elle pressa Félix , en pleurant , contre son cœur ; puis elle ajouta : Va à présent chez Léonard pour lui demander pardon; Rodolphe, vas-y avec lui; dis au maçon que moi aussi je le prie de pardonner à cet enfant , que je suis bien fâchée de ne pouvoir lui rendre ses pommes de terre; dis-leur à tous que je prierai Dieu de bénir ce qui leur reste. Tout cela me fait tant de peine. Ces pauvres gens ont aussi grand besoin de ce qui leur appartient ; si Gertrude ne travaillait pas nuit et jour, ils ne pourraient suffire à nourrir leur nombreuse famille. Rodolphe , tu travailleras volontiers une couple de jours pour Léonard en dédommagement, n'est-il pas vrai?
Rodolphe. Je le ferai de tout mon cœur, ma chère mère !
En ce moment le syndic du village vint frapper à la porte; Rodolphe ouvrit et parla un moment à voix basse avec lui , puis il revint d'un air joyeux près de sa mère et lui raconta
qu'il était choisi pour travailler à rebâtir l'église et qu'il aurait ainsi de l'ouvrage pendant toute l'année.
La mère. Mon fils , est-ce bien vrai?
Rodolphe. Oui , en vérité , ma mère; j'aurai huit batz par jour.
La mère. Eh bien ! cher Rodolphe , puisque tu pourras
gagner ton pain, je mourrai plus doucement Tu es bon,
ô mon Dieu! sois toujours bon pour mes enfants Et toi,
mon fils , crois toujours fermement
Que plus le mal est pressant, Plus son secours est puissant.
La malade se tut pendant quelque temps , puis elle reprit ainsi :
— Je crois que c'est fait de moi ; ma respiration devient à chaque instant plus courte:.... il faut nous séparer Rodolphe , je veux te faire mes adieux.
Rodolphe se jeta tout tremblant à genoux près du lit de sa mère, ôta son bonnet, joignit les mains et ne put dire un seul mot , car ses sanglots étouffaient sa voix.
— Mon fils, dit-elle alors, prends courage; espère en la vie éternelle, et nous nous reverrons. La mort est un instant qui
passe; je ne la crains pas Je sais que mon Rédempteur
me retirera de la poussière du tombeau; alors je vem Dieu face à face.
Rodolphe , surmontant son émotion , lui dit : Donne-moi ta bénédiction , ma mère ! et, s'il plaît à Dieu, la vie éternelle nous réunira bientôt.
Et la mère reprit ainsi :
— Ecoute-moi , Seigneur ! donne ta bénédiction à mon enfant à mon enfant, le seul que tu m'aies accordé , et qui
m'est si cher..... Rodolphe! que mon Dieu, mon Sauveur, soit avec toi ! et comme il a fait prospérer Isaac et Jacob, pour l'amour de leur père Abraham , puisse-t-il de même , en faveur de ma bénédiction , te combler de ses biens , afin que ton cœur en soit réjoui , et que tu exaltes son saint nom
A présent, écoute-moi, mon fils, et fais ce que je vais te dire. Enseigne à tes enfants l'ordre et l'activité , de peur que la misère ne les entraîne au libertinage et à l'ivrognerie ; apprends-leur à compter sur le Dieu du ciel et à se confier en lui, à demeurer toujours unis, .soit dans la joie , soit dans la peine; alors ils seront heureux, même dans la pauvreté.
Après un moment de silence , la bonne vieille demanda ses deux Bibles, ses Psaumes i son livre de prières et un papier qui était renfermé dans une petite boîte. Rodolphe, encore à genoux , se releva pour lui apporter ces précieux objets; alors elle le pria de faire approcher tous les enfants. Les pauvres petits pleuraient à chaudes larmes ; ils s'agenouillèrent tous auprès du lit de leur grand'mère ; elle leur dit :
— Ne pleurez pas ainsi, mes bien -aimés ! . . . votre Père céleste vous conservera et vous bénira; vous me fûtes bien chers; il m'est douloureux de vous laisser pauvres et sans mère ; mais espérez en Dieu , confiez-vous en lui quoi qu'il vous arrive, et vous recevrez de sa main plus que les secours d'un père, plus que les soins d'une mère. Souvenez- vous de moi , mes chers enfants ! je n'ai point d'héritage à vous laisser; mais je vous ai tendrement chéris , et je sais aussi que vous m'avez aimée. Ma Bible et les livres de prières que j'ai là sont tout ce qui me reste; gardez-vous , mes chers enfants, de croire que ce soit peu de chose; pendant ma pénible vie , ils m'ont donné mille fois de la force , de la consolation ; que la Parole de Dieu soit aussi la vôtre , qu'elle soit votre joie; aimez-vous les uns les autres, aidez-vous et donnezvous de bons conseils réciproquemeat tant que vous vivrez; soyez équitables, charitables et bienveillants envers tout le monde, et vous serez heureux dès cette vie.
Toi , Rodolphe , conserve pour Louise la plus grande Bible et l'autre pour Félix ; voici mes deux autres livres pour les plus jeunes , tu les leur donneras en mémoire de moi. Hélas ! à toi , Rodolphe , je n'ai point de souvenir à te laisser, mais tu n'en as pas besoin , tu ne m'oublieras pas.
Alors elle dit encore au petit Félix : Donne-moi ta main , mon enfant ; n'est-il pas vrai que tu ne prendras plus rien ?
— Non, grand'mère, crois-moi, je ne veux plus rien prendre à personne, dit l'enfant en sanglotant.
— Eh bien ! je veux te croire et prier le bon Dieu pour toi , reprit la mère; vois-tu, cher ami, je donne là à ton père un papier que je tiens de M. le ministre chez qui j'ai servi; quand tu seras grand, lis-le, pense quelquefois à ta grand' mère; sois honnête et pieux.
Ce papier était un témoignage du pasteur, par lequel il déclarait que Catherine l'avait servi pendant dix ans , que le soin de son ménage lui avait été confié sans réserve , qu'elle s'en était acquittée avec la plus grande fidélité et qu'elle avait tenu lieu de mère à ses enfants depuis la mort de sa femme. Il l'en remerciait , ajoutant qu'il n'oublierait jamais ce qu'elle avait fait pour lui pendant son veuvage.
Après avoir remis cet écrit à son fils , Catherine dit encore : Rodolphe , prends soin de la santé de Louise ; elle est bien délicate; — fais attention que les enfants soient toujours propres ; . . . comme ils sont maigres ! . . . pauvres petits ! Si tu pouvais leur donner une chèvre pendant l'été, Louise la garderait. Hélas!.... je suis peinée de te voir rester ainsi tout seul ; . . . . mais , prends courage ce que tu gagneras en travaillant à l'église t'aidera beaucoup; j'en remercie le ciel.
Catherine se tut alors; le père et les enfants restèrent encore quelque temps à genoux, récitant toutes leurs prières. Ils se levèrent ensuite, et Rodolphe dit : Je vais maintenant chercher des feuilles pour te mettre au chaud, ma bonne mère.
— Ce n'est pas pressé, mon enfant, répondit-elle; la chambre est, Dieu merci, bien réchaufiée à présent; il faut que tu ailles chez Léonard avec Félix.
Rodolphe fit un signe à Louise qui le suivit , et lui dit : — Fais bien attention à ta grand'mère; s'il lui arrive quelque chose, envoie ta sœur me chercher; je serai chez Léonard.
Gertrude était seule chez elle lorsque le père et l'enfant y arrivèrent ; elle s'aperçut aussitôt que tous deux avaient les larmes aux yeux.
— Qu'est-ce donc , voisin Rodolphe ? lui dit-elle d'un air d'amitié; pourquoi pleurez- vous? et, prenant Félix par la main, elle ajouta : Qu'as-tu, mon enfant?
— Ah ! Gertrude, je suis bien malheureux, répondit Rodolphe; je viens auprès de vous, parce que Félix vous a volé des pommes de terre; sa grand'mère s'en est aperçue hier, et aujourd'hui elle le lui a fait avouer. Pardonne-le-nous, Gertrude. Ma pauvre mère est au lit de mort. Hélas ! . . . . elle vient de nous faire ses adieux. Je suis si tourmenté par l'inquiétude et le chagrin , que je ne sais plus ce que je
dis Gertrude, elle aussi vous demande pardon. Je suis
bien fâché de ne pouvoir en ce moment vous rendre les pommes de terre , mais je viendrai volontiers travailler une couple de jours pour votre mari, afin de le dédommager. Pardonnez-nous , Gertrude , l'enfant était pressé par la faim lorsqu'il les a prises.
Gertrude. N'en parlons plus, Rodolphe; et toi, cher petit, viens et promets-moi que tu ne déroberas plus. Tu as une bonne grand'mère ; deviens honnête et pieux comme elle , ajouta-t-elle en l'embrassant.
Feux. Pardonnez-moi , je vous en prie; je ne veux plus voler, jamais.
Gertrude. Non, mon enfant, ne le fais jamais; tu ne sais pas encore combien les voleurs sont malheureux et coupables ; ne sois donc pas un petit voleur, mais quand tu auras faim , viens mêle dire, et si je le puis, je te donnerai quelque chose.
Rodolphe. Je rends grâces à Dieu de ce que je vais avoir de l'ouvrage; j'espère que la faim ne conduira plus Félix à commettre de telles fautes.
Gertrude. Nous avons été bien réjouis, mon mari et moi, en apprenant que vous aviez été choisi pour l'un des ouvriers.
Rodolphe. Ah ! je me réjouis surtout de ce que ma bonne mère a eu cette consolation avant de mourir.
Gertrude. Rodolphe, je veux aller voir votre mère, puisqu'elle est si mal.
Gertrude remplit de fruits secs la poche de Félix, puis elle lui fit encore une fois promettre de ne plus dérober, et se rendit avec son père chez la bonne Catherine.
Rodolphe vit en passant des feuilles sèches sous un noyer et voulut en ramasser pour sa mère; Gertrude l'aida à en recueillir, puis ils se hâtèrent de gagner la chaumière.
Gertrude salua la malade , lui prit la main , et des larmes tombèrent de ses yeux.
— Tu pleures, Gertrude, lui dit la bonne vieille; ce serait à nous de pleurer; nous as-tu pardonné?
Gertrude. Et quoi pardonné?.... Catherine, vos besoins m'affligent jusqu'au fond du cœur; ta bonté, ta sollicitude me touchent encore davantage. Oui , tes vertus attireront la bénédiction du ciel sur tous les tiens , sois-en sûre , bonne mère.
Catherine. Nous as-tu pardonné, Gertrude?
Gertrude. Ne parle donc plus de cela, Catherine. Je voudrais tant pouvoir apporter quelque soulagement à tes maux.
Catherine. Tu es charitable, Gertrude, je te remercie; mais Dieu me soulagera bientôt.... Félix, lui as-tu demandé pardon? t'a-t-elle pardonné ?
Félix. Oui, grand'mère, et vois comme elle est bonne. (Il lui montre sa poche pleine de fruits secs.)
— Comme je m'endors! dit la grand'mère;... mais.... lui as-tu bien demandé pardon?
Félix. Je t'assure qu'oui , grand'mère, de tout mon cœur.
Catherine. Le sommeil s'empare de moi tout à fait;
mes yeux s'obscurcissent;.... il faut que je me hâte;.... Gertrude , je voudrais te faire encore une prière mais je
n'ose;.... ce malheureux enfant t'a volé oserais-je te
prier, Gertrude , . . . . quand je ne serai plus ces pauvres
enfants abandonnés , ... ils seront si abandonnés. . . .
Elle étendit sa main , ses yeux étaient déjà fermés ; puis faisant un dernier effort , elle dit :
— Puis-je espérer? obéis-lui Fé Elle expira
sans pouvoir achever.
Rodolphe crut qu'elle était endormie. — Ne dites pas un mot; elle repose , dit-il aux enfants. Mais Gertrude comprit que c'était le sommeil de la mort; elle le dit à Rodolphe.
Quelle fut la douleur du pauvre fils; quelle fut la désolation de tous les enfants?.... C'est ce que je n'essaierai pas de décrire. Gertrude consola le malheureux Rodolphe , devenu orphelin; elle lui répéta le dernier vœu de sa digne mère, que sa douleur ne lui avait pas permis d'entendre.
Il prit affectueusement la main de sa compatissante voisine. — Oh ! combien je la regrette , cette mère chérie ! combien elle était bonne! Gertrude, tu te souviendras qu'elle t'a recommandé mes enfants.
Gertrude. Ah ! pour l'oublier, il faudrait avoir un cœur de pierre; crois-moi, je ferai pour eux tout ce que je pourrai.
Rodolphe. Que le bon Dieu t'en récompense!...
Gertrude se tourna du côté de la fenêtre, essuya les pleurs qui baignaient son visage , éleva les yeux au ciel et soupira. Ensuite, elle pressa sur son cœur Félix et les autres enfants. Enfin, elle enveloppa la défunte dans un drap mortuaire, et ne retourna chez elle qu'après avoir pourvu à tout ce qui était nécessaire dans cette maison de deuil*.
Il est aisé de comprendre la vive impression que produisit cet épisode. Nous citerons une petite scène de fa-
* La traduction de ce morceau est due à Mme de Guimps.
mille à l'appui de ce que nous disions sur l'intérêt excité par le lit de mort de Catherine.
C'est un de nos amis qui parle. « Voici encore, entre mille autres exemples qu'on pourrait citer, un fait qui prouvera combien Pestalozzi connaissait le cœur humain , et à quel point il savait peindre d'une manière émouvante ce qui doit exciter la sensibilité; l'anecdote que je vais rapporter est courte, mais elle dit beaucoup. On venait d'apporter à un jeune homme , ou plutôt à un enfant (il avait dix à douze ans), un exemplaire de Léonard et Gertrude, tout récemment publié; c'était surtout pour l'amour des gravures de Chodowicki , artiste célèbre en Prusse , que le libraire de la maison s'était empressé de faire cet envoi. Ce soir-là, on attendait nombreuse compagnie ; la maîtresse de la maison et son fils s'étaient établis à une table, où l'enfant lisait Léonard et Gertrude. Tout à coup en sanglotant , il se jette au cou de sa mère , et sans nul égard pour sa toilette , l'étreint violemment dans ses bras. Qu'est-ce qui avait causé ce soudain attendrissement? Le chapitre intitulé : « Chut ! quelqu'un ici est sur son lit de mort ! » Dans ces pages , il est question des derniers adieux d'une bonne grandmère à sa famille. Comme l'enfant aimait passionnément sa mère , par intuition il s'était appliqué cette scène de douleur, il s'était représenté ce qui inévitablement aurait lieu un jour. Cela avait suffi pour le bouleverser, et pour lui faire rendre cet hommage involontaire à Pestalozzi. »
Nous ne donnerions qu'une idée incomplète du talent dramatique de Pestalozzi , si nous ne citions quelques
passages de l'une de ses scènes de cabaret. Le bailli Hummel, fort irrité de ce que le comte d'Arnheim a confié au maçon Léonard la direction des travaux à faire pour reconstruire l'église du village, vient de gagner un ouvrier qui doit employer des moyens indignes pour contrecarrer Léonard et pour le faire accuser de malversations propres à amener sa ruine. Le conseil de ces deux méchants terminé, le bailli dit à l'homme qu'il vient de séduire :
— Avant tout , il est nécessaire que nous devenions ennemis. — Tu as raison. — Bois encore quelques verres de vin ; nous ferons semblant de compter ensemble ; tu me nieras une partie de la dette; je ferai du tapage; tu me diras des injures, ef nous te mettrons à la porte. — C'est bien pensé.
Après avoir vidé sa bouteille, il fit signe au bailli de commencer la dispute. Celui-ci marmotta un calcul entre ses dents , et dit ensuite en haussant la voix : < — En un mot, je n'ai point reçu de florin. — Penses-y bien, bailli, tu te trompes. — Je jure que je n'en ai pas la moindre idée. Ma femme, as-tu reçu un florin de Michel , la semaine passée ? — Mon Dieu non , pas un kreutzer. — C'est singulier; donne-moi le livre.
Mie l'apporte ; Hummel le parcourt en disant : voilà lundi... rien de toi; mardi... rien de toi; mercredi, tu dis que c'était mercredi? — Oui. — Eh bien , regarde, voilà mercredi, ton nom n'y est pas. Jeudi, vendredi, samedi, et pas un mot de ton florin. — Que diantre ! je l'ai pourtant payé. — Doucement , doucement , voisin , je ne reçois rien sans l'écrire. — Que me font tes écritures? Je l'ai payé. — Ce n'est pas vrai, Michel. — Il n'y a qu'un coquin qui puisse dire que je ne l'ai pas payé. — Que dis-tu , scélérat ?
Quelques paysans se lèvent et s'écrient : — Il a insulté le bailli , nous l'avons entendu. — <■ Moi , point du tout , mais j'ai payé le florin.
— Oses-tu dire que tu ne l'as pas insulté , coquin ; . . . nous l'avons tous entendu. — Jetez-moi ce chien-là à la porte. — Michel , son couteau à la main : Malheur à celui qui me touchera. — Otez-lui son couteau. — Les paysans le désarment et le mettent dehors.
— Il est bon qu'il soit parti , reprit Hummel ; il n'est que l'espion du maçon. — Parbleu, ça se pourrait bien, dirent les paysans; il n'y a pas de mal que nous soyons débarrassés de ce fripon-là.
— Du vin , notre hôtesse ! J'espère que vous me paierez bientôt, dit le bailli. — Pas si tôt; mais d'autant plus cher; nous buvons à compte de la moisson prochaine; pour chaque mesure de vin tu retiendras une gerbe des dîmes de Monseigneur.
Hummel s'assit auprès d'eux et but de tout son cœur au retour de la moisson. Alors toutes les langues se délièrent; un bruit confus de jurements, de blasphèmes, de railleries et d'injures se fit entendre à toutes les tables. C'était à qui raconterait des histoires scandaleuses , des vols , des querelles, des dettes adroitement éludées, des procès gagnés par des moyens illicites. Parmi tout cela il y avait bien quelques absurdités, quelques sottises inventées à plaisir; mais, hélas! la plus grande partie n'était que trop vraie. Ils disaient comment ils avaient volé à l'ancien seigneur son bois , son grain, ses dîmes; comment leurs femmes se désolaient ou se consolaient avec leurs enfants, pendant qu'ils étaient au cabaret; l'une prenait dévotement son livre de prières , l'autre une bouteille de vin qu'elle avait cachée dans la paillasse de son lit. Ici , un petit garçon aidait le père à tromper sa femme ; là , une jeune fille s'entendait avec sa mère pour tromper le mari ; eux-mêmes à cet âge en avaient fait autant et pis encore, etc.
Ils en vinrent enfin à parler du pauvre Uli, qui, pour avoir été pris sur le fait en faisant des tours pareils aux leurs, avait misérablement terminé sa vie à la potence. On raconta qu'il avait prié avec beaucoup de dévotion , et qu'il était certainement mort en état de grâce , après avoir avoué quelques-uns de ses moindres crimes , précaution rendue inutile par la cruauté du pasteur qui n'avait point intercédé pour lui.
Ils en étaient à cette histoire et à l'inhumanité du pasteur, lorsque l'hôtesse vint faire un signe à son mari pour l'engager à sortir de la chambre.
Elle venait lui annoncer la visite secrète d'un mauvais sujet, qui venait chercher le salaire promis par le bailli aux suppôts de ses mensonges et de ses noires perfidies. Ce Joseph parvient à extorquer une somme plus forte que celle que Hummel destinait à la mauvaise action commise ; ce dernier rentre dans le cabaret de mauvaise humeur , mais le vin chasse bientôt l'importune pensée. Ses camarades d'ivrognerie prolongèrent avec lui leur orgie jusqu'à après minuit.
Enfin l'hôtesse vint les séparer. — Il est temps , il est plus que temps de vous retirer, leur dit-elle; nous voilà au matin , et c'est dimanche; de plus un jour de communion, un jour de fête. — Un jour de fête .... répètent les buveurs; ils étendent les bras, baillent, achèvent leurs verres et se lèvent enfin les uns après les autres. Mais tous bronchaient, chancelaient , se tenaient à la table , à la muraille , et ce ne fut qu'avec peine qu'ils purent sortir de la maison. — Allezvous-en les uns après les autres , leur dit la femme de Hummel , et ne faites point de bruit , sans quoi le pasteur et son consistoire nous mettront à l'amende. Si vous rencontrez le guet , dites-lui qu'il trouvera ici un verre de vin.
A peine étaient-ils partis que le guet cria sous la fenêtre de l'auberge : « Il a sonné une heure ! » L'hôtesse lui apporta du vin , et le pria de ne pas dire que les buveurs étaient res-
tés si tard. Elle aida ensuite son mari , assoupi par le vin , à se mettre au lit , non sans lui reprocher sa sottise et les écus donnés à Joseph. Quant à lui, il sommeillait et ronflait sans rien entendre. C'est ainsi que tous deux se livrèrent enfin au repos, le matin d'un jour consacré à une fête religieuse.
Maintenant, Dieu soit loué! Je n'ai plus rien à dire d'eux pour le moment ; je retourne à Léonard et à Gertrude.
Ce monde est une étrange chose ! A côté d'un chenil , se trouve un jardin ; près d'un égout infect , un gazon parfumé; et même nos plus belles prairies ne doivent la fraîcheur de leur verdure qu'à la fange que nous y avons répandue.
Fidèle à cette grande condition de la vie , le mélange du bien et du mal , Pestalozzi rapproche avec un naturel parfait les scènes les plus contrastantes et pourtant les mieux liées les unes aux autres ; il se détourne rarement de la marche des faits et de leurs conséquences pour émettre ses opinions générales ; c'est à propos de la superstition qu'il développe, dans un dialogue entre le seigneur du village et le pasteur, quelques idées sur les moyens de ramener les hommes au bien et à la vérité. Il avait pour la superstition le mépris que les auteurs du 18me siècle ont si hautement proclamé; mais chez lui ce repoussement légitime obscurcissait la vraie lumière évangélique. La superstition était à ses yeux l'un des pièges qui font tomber en faute le cœur pur , l'homme simple et bon; belles illusions que la connaissance des hommes, l'étude de la Bible et sa propre expérience n'avaient point encore dissipées. Cet entretien nous paraît assez important pour que nous en citions quelques passages. Et d'abord , ce que dit le pasteur , en répondant au comte qui reproche aux ecclésiastiques
d'avoir un maintien compassé et de ne pas savoir attirer la confiance de leurs paroissiens, facilement gagnés lorsqu'on leur parle d'un air ouvert et sans contrainte.
— Vous avez parfaitement raison, Monseigneur; personne ne devrait avoir plus de simplicité dans les manières , plus d'ouverture de cœur que les ecclésiastiques; ils devraient être les hommes du peuple ; on devrait les préparer à devenir tels. Il faudrait qu'ils sussent lire dans les yeux de chacun, quel est le sujet qu'ils doivent traiter, et quand il est à propos de parler ou de se taire. Ils devraient ménager leurs paroles comme de l'or, et dans certain cas les compter pour rien. Ils devraient , à l'exemple de leur divin Maître, être simples, faciles , amis des hommes ; mais , hélas ! ils sont formés à une autre école. Il faut avoir quelque indulgence pour eux; il est, dans tous les états , bien difficile de ne point s'écarter de la nature et de la simplicité.
Et ailleurs, à propos de l'homme que la superstition n'a pas corrompu; c'est toujours le pasteur qui parle.
L'homme, dans sa simplicité naturelle, sait peu de chose; mais ce qu'il sait est bien ordonné ; son attention est fortement dirigée sur ce qui est à sa portée ; il ne met point son orgueil à savoir ce qui, pour lui, est incompréhensible. Mais, lorsqu'il est livré à une sotte superstition , sa science n'est que désordre; il se glorifie de savoir des choses que cependant il ignore et qu'il ne peut comprendre, et donne à l'éclat passager de cette apparence de savoir les beaux noms de sagesse et de lumière d'en-haut. L'homme simple et innocent fait usage de tous ses sens, ne juge point sans réflexion, voit tout tranquillement et de sang-froid, souffre la contradiction, est zélé pour ce qui est vraiment utile, mais non pour ce qui n'est qu'opinion ; il agit toujours avec calme , avec bienveillance. L'homme, dans sa simplicité primitive, est dirigé par un cœur pur auquel il peut se confier en toute assurance, et
par ses sens encore à l'abri du trouble et des illusions. Mais le superstitieux est conduit par son opinion , à laquelle il sacrifie son cœur et ses sens , souvent même son Dieu , sa patrie , son prochain et son avenir. La différence essentielle entre la simplicité de l'homme bon , sans développement , et la sottise de l'homme gâté par de ridicules opinions , met au jour une vérité bien importante , Monseigneur, c'est que le meilleur moyen de s'opposer à la superstition serait celui-ci : « Fonder l'instruction du peuple sur les sentiments purs, sur l'innocence du cœur et sur une bienveillance universelle , et diriger toute son attention sur les objets qui le touchent de près et l'intéressent personnellement. »
L'ordre , l'attention portée sur des objets rapprochés , le développement graduel de toutes les facultés de l'homme : voilà ce qui doit être le fondement de l'instruction du peuple, parce que c'est celui de toute véritable sagesse. ... Si l'on y mettait le zèle que l'on déploie pour inculquer certaines opinions, on attaquerait la superstition jusque dans ses racines, et on lui enlèverait toute sa puissance; mais je sens tous les jours combien nous en sommes loin.
— .... Bon courage, mon cher pasteur, une pierre se détache après l'autre du temple de la superstition; plût au ciel qu'on mît autant d'ardeur à rebâtir la maison de Dieu , qu'on en met à faire écrouler l'autre !
— C'est là le mal ; on travaille contre les préjugés , mais la joie que j'en ressens s'anéantit quand je vois combien peu on s'occupe de conserver le sanctuaire, et de rendre à la religion sa force aussi bien que sa pureté.
— C'est que , dans les révolutions , on commence toujours par tout renverser ; on a eu raison de purifier le temple du Seigneur, mais, par trop de zèle, on en a ébranlé les murailles; il faudra bien les rebâtir.
— Je l'espère, dit le pasteur, et je vois de mes yeux que l'on commence à sentir que l'irréligion suffit pour détruire de fond en comble la félicité de l'homme.
Le dénouement du livre n'a point autant d'actualité que les scènes de cabaret ou de famille ; il est amené par une scène de comédie, ordonnée par le seigneur et destinée à dévoiler le crime du bailli , alors qu'il a voulu déplacer une borne et qu'il a renoncé à cette coupable entreprise se croyant poursuivi par Satan, à l'existence visible duquel les paysans du village attachent une foi décidément très superstitieuse. Punitions et récompenses sont accumulées, et, comme toujours, l'homme qui a supporté l'infortune avec soumission et courage , celui qui a cherché à servir Dieu et à ne point nuire à son prochain, demeure dans la paix et sa douleur est allégée.
C'est dans l'humble livre , source de la célébrité de son auteur, que Pestalozzi a dit au grand public son premier mot sur les misères morales du peuple ; bien loin de l'encenser, il lui a présenté le tableau singulièrement fidèle de ses faiblesses , de ses vices et des souffrances qui en découlent. Il s'est écarté peut-être de la vérité, en créant Gertrude aussi parfaite ; mais il ne faut pas oublier que cette mère modèle est dans le creuset de l'épreuve, ce grand moyen du perfectionnement et de la sanctification de l'âme.
Quoi qu'il en soit , c'est un encouragement à toutes les mères de famille que la confiance placée par le digne philanthrope zuricois dans leur action chez elles et autour d'elles. Cet esprit pénétrant , ce penseur si sagace , ce cœur si plein d'amour et de charité, n'attendait rien des lois et des institutions humaines pour le bien moral des individus. Il eût été parfaitement d'accord avec
ceux des chrétiens de nos jours, qui insistent avec force sur la nécessité de la mission intérieure, celle qui commence par soi-même ; il aurait approuvé Elizabeth Fry quand elle dit : « La position naturelle des femmes, en fait des êtres destinés aux affections du cœur, au dévouement, aux sacrifices, à servir le prochain sans se fatiguer de leur tâche. Il leur est accordé une puissance d'aimer propre à dominer toutes les puissances terrestres. »