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CHAPITRE IV

De quelques ouvrages populaires de Pestalozzi.

On trouve, dans un écrit publié en 1785 et intitulé : Recherches sur la marche et la nature de l'éducation du genre humain , sur la législation et sur V infanticide , une phrase de Pestalozzi qui fait songer aux bases que cherchèrent à poser Washington et les magistrats américains de son époque.

L'esprit des vrais législateurs doit puiser sa force dans la justice fondée sur la crainte de Dieu, dans un amour de l'humanité qui découle de l'humilité , de la bienveillance , dans une sagesse qui fait trembler le méchant et dans la générosité qui porte le magistrat à se sacrifier pour son pays et pour son peuple , si cela devient nécessaire. Le législateur, selon moi, doit avant tout être chrétien. Il doit se dévouer à ses compatriotes ; il sait que sans le sacrifice de lui-même , de celui qui gouverne, il n'est pas possible de donner et de maintenir des lois propres à satisfaire les besoins de l'humanité.

Le législateur, selon Pestalozzi, n'est pas moins idéal que la mère ou l'instituteur ; mais, que ces aspirations vers le bien , que ces nobles rêveries sont attendrissantes... et qui , plus que celui qui croyait à la possibilité

de leur réalisation , a gémi sur les déceptions que la dure expérience a multipliées autour de lui !

Dans un second livre populaire, publié un an après Léonard et Gertrude, en 1782 et sous le titre de Christophe et Elsi, Pestalozzi ne fut point aussi heureux que dans son premier essai. Ici, la forme dramatique fut envahie par l'enseignement et l'exhortation. Le but de l'auteur était de mettre, sous les yeux des gens instruits et influents, les véritables causes des malheurs endurés par la classe pauvre ; il lui semblait qu'il y avait des révélations importantes à faire, « des voiles à déchirer, des draperies à enlever,» dit-il lui-même, afin d'exciter chez les puissants plus d'amour et de justice envers les faibles. Mais ce livre , peu compréhensible pour le peuple, ne circula guère parmi les classes inférieures ; celles qui devaient en profiter l'accueillirent mal ; on désapprouva les tentatives propres à propager l'enseignement populaire: le livre échoua. Dans un troisième volume, Pestalozzi rapprocha les deux premiers en écrivant Lecture de Léonard et de Gertrude faite par Christophe et Elsi y combinaison qui manque de vie et de clarté ; la postérité n'a accepté que le premier, dans lequel les personnages paraissent être l'occasion et la cause des faits et des idées , tant ils sont bien étudiés et peints d'après nature. Dans les deux autres , les personnages discourent comme Pestalozzi lui-même ; ils ne vivent pas, ils ont été promptement oubliés. Le Livre des mères ou comment Gertrude instruit ses enfants est purement pédagogique ; nous en parlerons plus au long à propos de la méthode de Pestalozzi , qui , à l'époque

que nous traitons, était encore en germe dans sa pensée.

Il publia pendant l'année 1782 une gazette suisse, feuille hebdomadaire ; elle parut pendant une année et se composait en grande partie de nécrologies destinées à faire connaître la vie des Suisses distingués par leurs talents et les services rendus à la patrie. Il put ainsi exprimer sa reconnaissance envers son protecteur Iselin qui venait de mourir. « J'étais à jamais écrasé , annihilé, dit-il, s'il ne m'avait fait sentir qu'il me restait encore , depuis la ruine de Neuhof , quelque chose à faire en ce monde. »

Ce n'était pas sans peine que Pestalozzi, en ce point semblable à Rousseau, parvenait à éclaircir et à formuler ses idées. « On ne saurait croire combien les passages de mes écrits les plus simples et les plus clairs m'ont coûté de peine et de travail. » Il s'exprime ainsi à propos de son ouvrage sur la marche de la nature dans l'éducation du genre humain , livre remarquable par le mélange d'une erreur fondamentale avec des vérités de détail. En effet, Pestalozzi parle de l'état de nature de l'homme comme étant né innocent , pourvu de nobles instincts , etc. ; il cherchait le fil conducteur dans les théories de Jean-Jaques. Il est bien naturel qu'avec une base semblable, il s'use et se fatigue dans une vaine recherche de la vérité. Dans aucun de ses ouvrages il ne se montre moins chrétien par la négation des dogmes de l'Evangile, et plus disciple du Sauveur par la charité , l'humilité, l'amour du prochain et la sainte douleur que lui cause le vice.

Voici un passage à citer.

La disposition des rois à la tyrannie et celle des peuples à l'anarchie sont au fond tout à fait semblables; les discours des aristocrates et ceux des sans-culottes ont la même source, la même tendance. Les vices de la noblesse sont absolument les mêmes que ceux qui régnent sous le toit de chaume ; ils sont embellis, voilà tout : les disputes et les tracasseries des hommes de loi sont aussi fort semblables les unes aux autres. Des milliers de créatures humaines ne cherchent qu'à satisfaire brutalement leurs sens, en suivant aveuglement les instincts de la nature et en ne formant aucun autre souhait. Les hommes , par dix milliers , demeurent courbés sous le poids de leur enclume , de leur aune , de leur aiguille ou de leur couronne; ceux-là aussi ne veulent rien de plus. Je connais un homme qui souhaite davantage, etc., etc.

En 1795 Pestalozzi publia des apologues destinés au peuple et qu'il intitula : Images pour mon Abécédaire ou premiers développements de mes pensées ; les sentiments patriotiques qui remplissent son cœur s'y font sentir à chaque page. Les premiers symptômes de la révolution helvétique éveillèrent en lui la prévision des maux qui allaient fondre sur la Suisse , maux attirés par les fautes passées, l'infidélité aux principes qui, selon lui , avaient fait son bonheur et sa gloire. & Tôt ou tard, mais très certainement disait-il, la nature se venge de toutes les actions des hommes qui s'élèvent contre ses lois. » il eût été plus vrai de dire que Dieu punit les hommes qui foulent aux pieds ses commandements. Un de ces apologues exprime bien l'amour de Pestalozzi pour la liberté.

lia Poule ingrate.

Si je te dévore je serai à jeun demain ; si je te laisse vivre tu me feras un œuf chaque jour ; ainsi parlait Reinecke , le plus rusé des renards à une poule devenue sa prisonnière. Il lui rogna un peu les ailes et mordit légèrement l'une de ses pattes, puis il la laissa cheminer et la nourrit abondamment.

Mais la poule ne goûtait point la bonne chère du renard ; elle pondait rarement; elle ne couvait pas ses œufs, ses ailes rognées l'attristaient; la blessure à sa patte entravait sa marche sautillante. Un âne qui errait en liberté la vit dans la cour du renard , et lui dit : Tu es vraiment une ingrate créature ; pourquoi montres-tu si peu de confiance en ton bienfaiteur, à celui qui te traite comme s'il était ton père; il n'est pas possible qu'un renard se montre plus généreux envers une poule que Reinecke ne l'est envers toi.

La poule répondit : Je crois bien qu'un âne qui serait aussi bien traité que je le suis dans la cour du renard, s'y trouverait à merveille, mais je ne suis pas un âne. Je couverais volontiers chaque année deux jolies familles de petits poulets , au lieu de laisser dévorer chaque matin tous mes œufs dans mon nid.

La poule avait raison : un âne ne saurait être juge de la reconnaissance que doit une poule au renard qui la retient dans la captivité.

Voici encore des apologues dont l'application est aisée, de nos jours surtout et particulièrement en Suisse.

lies Foules, l'Aigle et la Taupe.

— Notre vue est si parfaite, dirent quelques poules à un aigle, que nous distinguons à merveille le plus petit grain

de blé. — Pauvres poules, leur répondit l'aigle. Le premier signe d'une bonne vue est précisément de ne pas s'arrêter à l'objet qui se présente à elle. — Le soleil éblouissant nous enlève toute clarté , s'écria à son tour la taupe. On ne voit bien que dans nos sentiers souterrains.

Toutes les souris accordèrent leur approbation à la taupe. Elles adressent tous les jours cette prière au grand Jupiter : « Daigne nous préserver de l'éclat du soleil et maintiens la douce lumière de nos secrets réduits jusque dans l'éternité. »

Les hommes errent de divers côtés au milieu de la nuit et des brouillards, portant à la main des lanternes sourdes qu'ils se figurent aussi brillantes que la clarté du soleil; en cela ils ressemblent fort aux souris et à la taupe.

lie Tilleul et le Roi.

Un roi se promenait sous les branches d'un beau tilleul; tout en admirant la hauteur de cet arbre, il s'écria : Oh ! quand verrai-je mes sujets s'attacher à moi comme les feuilles à tes branches ! — Le tilleul répondit : Je fais monter la sève contenue dans mon tronc au bout de chaque rameau, avec bien plus de force que les feuilles n'en mettent à s'unir à moi.

Le roi fut frappé de cette parole; il se mit à réfléchir et se dit à lui-même : Que ne puis-je agir de même ! Que ne puis-je ainsi parler ! Il sentait que la vraie puissance de la royauté devait se puiser à cette source sacrée. Je donnerais un des doigts de ma main, ajouta-t-il, si je pouvais rencontrer un homme capable de m'enseigner ce que je pourrais faire pour atteindre à ce but. Mais où est-il?

Ce qu'un Singe apprit d'un Serpent -

Un jeune singe cherchait à comprendre en quoi consiste la modestie et ne pouvait y parvenir; il rencontra un serpent rampant sur la terre, et dit à sa mère : — Celui qui rampe ainsi, à travers le monde, sans pieds et sans mains, celui-là sans doute est modeste.

Le pauvre singe ignorait avec quelle facilité le serpent peut dresser sa tête et comment il s'élance sur le dos d'un chameau ou de quelque animal féroce, alors qu'il veut mettre en usage son venin. Ne croyez jamais à la modestie ou à l'humilité de celui qui a des dents meurtrières et qui sait les cacher en rampant.

lia Mer et les Fleuves.

— Je me repose dans l'immensité et la limpidité de mon inaltérable étendue, disait la mer. — Et moi je cours en pleine liberté jusqu'à la vaste mer.

Ainsi s'enorgueillissaient la mer et les fleuves. Insensés! La mer se vantait de la paix et de la pureté de ses eaux troublées par les ondes impétueuses et le limon des fleuves; et les fleuves se vantaient de la course rapide qui les jetait dans l'immensité de la mer !

La vanité des hommes les porte à s'enorgueillir des circonstances, des forces et des privilèges dont ils jouissent; ils sont inattentifs aux causes qui les en rendent possesseurs.

lia Hue dépavée.

— C'est trop fort, s'écriait Kunz, le visage enflammé de colère. On ne peut faire un pas dans cette rue encom-

brée de pierres jetées à droite et à gauche, j'en ai les pieds meurtris.

On avait entièrement dépavé une rue très fréquentée, et aucun ouvrier ne venait remettre en place les pierres tournées sens dessus dessous.

— Pourquoi t'emportes-tu de la sorte? dit son ami Heinz, qui cheminait près de lui. Il ne peut en être autrement; partout où les fondements des choses anciennes sont renversés, le passant ne sait où mettre le pied, il rencontre à chaque pas les pierres soulevées.

— C'est possible, mais on pourrait au moins entasser d'un seul côté ces pavés en désordre.

— Les choses n'en seraient pas mieux en bon ordre; qu'en dis-tu?

— Il est vrai; mais j'ai des cors qui me font souffrir plus que de coutume, pendant que nous cherchons à avancer dans ce chemin en déroute.

— Mais j'en souffre aussi, je t'assure, et je n'ai point de cors aux pieds; il est bon que chaque passant s'aperçoive que lorsque la grande route est bouleversée tout le monde doit en souffrir. Je voudrais seulement que ceux qui se sont chargés de rétablir l'ordre le fissent promptement, au lieu de remplir leurs poches de l'argent destiné aux réparations, fussent-ils obligés de marcher au travers de ces pierres jusqu'à ce qu'ils en eussent les pieds déchirés.

Le souhait de Heinz était certainement fondé. Il est à désirer que les désordres et les malheurs, causés par l'égoïsme et la folie des perturbateurs de l'ordre public, deviennent pour eux-mêmes la juste punition de leur passion de renverser ce qu'ils ne peuvent rétablir.

Quelles qu'aient été l'énergie et la persévérance que Pestalozzi déploya, en cherchant à faire partager à ses concitoyens ses vues nouvelles sur l'amélioration de

l'existence des classes inférieures, il n'excita aucune sympathie, il ne fut point compris ; nul ne vint à son aide.

Sa triste vie s'écoulait dans la misère et dans la solitude; les hommes influents le méconnaissaient, le méprisaient même. « Ces hommes, qui, disait-il, ne vivent que pour courir après le pouvoir et pour s'asseoir à une table bien servie, » s'éloignaient de lui toujours davantage ; leur égoïsme aigrissait le cœur brûlant du philanthrope.

Dans l'un de ses accès d'indignation contre les puissants qui soutiennent que l'on ne peut tirer le peuple de son abaissement, il écrivit ces lignes remarquables, tout empreintes de ses nobles et grandes illusions : « Non, ce relèvement n'est pas un rêve. Je veux placer dans des mains innocentes, dans des mains pures, dans celles de la mère, le moyen de venir à mon aide et le méchant sera réduit au silence.

» J'ai longtemps attendu que mes contemporains vinssent à mon secours ; leur intérêt m'a fait défaut ; je me suis trompé à l'égard de l'époque actuelle et de ceux au milieu desquels j'ai vécu. Je me suis aussi trompé sur moi-même; je ne mérite pas le degré de confiance que je me flattais d'inspirer, mais je n'ai point obtenu non plus celui auquel il me semble que j'ai droit. Incapable par ma position de fortune d'accomplir les choses entreprises, je me suis épuisé, précipité dans un abîme de complications et de misère, dont je ne puis raconter les douleurs et dont les suites

ont duré aussi longtemps que la moitié d'une longue vie. »

Le domaine de Neuhof coûtait annuellement de fortes sommes à Pestalozzi et son rapport n'offrait presque aucune valeur. Il était au plus haut degré de la détresse, lorsque la révolution helvétique vint à éclater. Son action rapide ne tarda pas à atteindre les bords du lac de Zurich.

Les armées de la République française entrèrent en Suisse ; les anciennes formes croulèrent et les XIII Cantons, transformés en République une et indivisible, furent gouvernés par un Directoire créé à l'instar de celui qui dominait la France.

Legrand, un des amis de Pestalozzi, faisait partie de ce corps ; c'était un homme qui lui ressemblait par l'activité et la disposition à l'enthousiasme. Il engagea le digne et intelligent Stapfer, ministre des Arts et des Sciences, et l'habile et sage docteur en médecine, Albert Rengger, ministre de l'Intérieur, à s'occuper de Pestalozzi et à l'employer au service de la patrie à réorganiser. Mais ces magistrats éclairés se défiaient avec raison du manque de savoir faire de l'ardent ami du peuple et n'osaient lui confier aucune administration importante.

Il leur répéta l'un des souhaits de sa jeunesse : « je veux être maître d'école. » On le plaça à la tête d'un séminaire qui venait de s'ouvrir en Argovie , lorsque la gravité des circonstances vint lui tracer une carrière nouvelle et l'arracher à l'oisiveté que le peu de succès des ouvrages populaires, publiés à la suite de

Léonard et Gertrude, lui rendait singulièrement pénible. A peine en avait -il déposé le fardeau, en entrant au nouveau séminaire, que la guerre vint l'en chasser; les Français envahirent, pour l'usage de leur armée, cet asile destiné à l'éducation.

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