CHAPITRE V
Pestalozzi à Stanz. — Ses succès et ses fatigues. — Visite de Henri Zschokke. — Dispersion des orphelins:
La guerre impie, entreprise par la République française contre les cantons primitifs, ne tarda pas à donner à Pestalozzi de nouveaux écoliers. Aussitôt après les massacres dont Stanz, capitale du canton d'Unlerwald, fut le centre, un cri d'indignation ou plutôt d'horreur, s'éleva dans la Suisse entière.
Les secours matériels abondèrent au milieu des champs dévastés et des ruines causées par l'incendie, semée au nom des droits de l'homme et de la liberté. Le Directoire déploya la plus grande énergie pour soulager les nombreuses victimes des combats sanglants, éternelle flétrissure dans les fastes de l'armée française. Les veuves et les orphelins devinrent les objets de la bienfaisance particulière ; le gouvernement porta son attention sur les petits garçons privés de leurs pères. Legrand, Stapfer et Rengger s'empressèrent de confier à Pestalozzi ces enfants abandonnés, auxquels Dieu avait préparé un instituteur, un père, le Vater Pestalozzi !
« C'était à vrai dire, écrivit-il plus tard, une entre-
prise qui m'aurait effrayé si j'avais pu en mesurer l'étendue; heureusement j'étais aveugle. Je ne savais pas précisément ce que je faisais, mais je savais ce que je voulais : c'était la mort, ou l'accomplissement de mes plans. Les moyens de parvenir à ce dernier résultat ne m'étaient fournis que par la nécessité la plus extrême; je devais agir au milieu d'une confusion d'éléments et de misères sans limites j mais le zèle qui m'entraînait à saisir la possibilité de réaliser enfin le rêve de toute ma vie m'aurait transporté au sommet des plus hautes Alpes, au travers de l'air et du feu. »
Le Directoire avait consacré au futur établissement des orphelins le couvent des Ursulines , ravagé à Stanz par ceux qui en avaient expulsé les religieuses. Pestalozzi s'y établit, aidé d'une seule ménagère, et reçut, au milieu des ouvriers qui devaient changer la distribution intérieure de cette habitation, un nombre déjà considérable d'enfants abandonnés.
Pères et mères avaient sacrifié leur vie à l'héroïque défense de leurs foyers et de la vraie liberté, de la liberté helvétique.
Ce fut donc au milieu des briques, des planches, des plâtres et des murs humides que le courageux Pestalozzi recommença à vivre avec des enfants indigents; il n'avait pas à les recueillir, comme il le fit à Neuhof, le long des grandes routes ; la patrie affligée les lui remettait avec une entière confiance. Une seule chambre était demeurée habitable; les fenêtres fracassées y laissaient entrer les pluies et les vents d'automne. L'état moral des enfants ne répondait que trop bien au désor-
dre des lieux et aux intempéries de la saison ; point de dortoirs, point de cuisine.
En peu de jours quatre-vingts enfants furent entassés autour du chef de cette étrange famille ; les plus jeunes étaient âgés de quatre ans, les plus âgés de dix; le plus grand nombre couverts de guenilles, atteints de maladies de la peau, d'ulcères et de plaies à la tête ; presque tous déjà vagabonds et dégradés par la misère. Il en était aussi qui avaient été arrachés à une existence aisée, commencée dans les belles fermes qui jadis excitèrent la jalousie de Gessler et de ses acolytes ; ceuxlà se livraient au murmure, à la tristesse; ils ne se souciaient nullement d'être ainsi soulagés et consolés. Les camarades pauvres et grossiers, auxquels on les avaient associés, leur inspiraient du mépris; ils en étaient repoussés. Les distinctions sociales, la haine entre le pauvre et le riche, ne tardèrent pas à se faire sentir dans cette commune misère, dans cet abaissement pour tous; aucun n'était en état d'apprécier les généreuses et charitables pensées de Pestalozzi ; mais pourtant il devint le centre de leurs affections; tous l'aimèrent en cédant à l'attrait puissant qu'il exerça sur l'enfance. Cette communauté de sentiments contribua plus que toute autre chose à rapprocher les uns des autres les orphelins indisciplinés.
L'abnégation, la persévérance, la charité brillèrent à cette époque, à leur plus grande puissance, dans toute la conduite de l'instituteur. Poursuivant sa noble pensée, il s'efforçait de créer les liens de la famille au milieu de ce troupeau indiscipliné; il était garde-malade,
bonne, maître de la maison et serviteur de tous ceux qui l'habitaient ; le premier levé, le dernier couché, il ne cédait au besoin du repos qu'après avoir prié avec et pour sa nombreuse famille ; puis encore, si quelques enfants, chez lesquels le besoin de l'instruction s'était prononcé, lui demandaient non pas des contes, mais des enseignements, il continuait à leur parler jusqu'à ce qu'ils succombassent au sommeil, tandis qu'il satisfaisait leur grave fantaisie.
Pestalozzi partageait les jeux comme les repas; sa vie était entièrement assimilée à celle de ses orphelins ; ja sève bienfaisante qui s'épanchait en si grande abondance de son cœur et de son âme, pénétra bientôt dans l'âme et le cœur des enfants ; ils s'aimèrent, ils vécurent en paix. Avant que le premier hiver fût écoulé, (l'asile avait été ouvert au mois d'octobre 1798), leur santé et leur extérieur s'améliorèrent considérablement. Les rapides succès obtenus par Pestalozzi ne pouvaient être mis en doute, mais ceux qui les apprécièrent le moins furent précisément les habitants du pays ruiné, tout naturellement livrés à l'animosité que leur inspirait le nouveau gouvernement. Aux yeux des victimes de la guerre, Pestalozzi était bien moins le chrétien dévoué au bien de ses semblables, l'homme supérieur et capable de surmonter le mal par le bien, que l'agent des magistrats qu'ils avaient en haine; d'ailleurs était-il possible, était-il vraisemblable que l'on fît une telle œuvre pour l'amour de Dieu ! Puis , cet homme était un hérétique, il perdrait l'âme des pauvres enfants ! L'instituteur spéculait sans doute sur le nombre
des élèves ; c'était à lui à dédommager les parents des secours qu'ils auraient obtenus en continuant à les faire mendier. Il n'est aucun genre de bienfaits qui ne soient jugés de la sorte par les personnes peu capables de vivre pour autrui ; les égoïstes dont nous parlons ne pouvaient, du reste, comprendre le sens élevé de ces paroles de Pestalozzi à son ami Gessner : « J'étais seul, au milieu d'eux, du matin au soir. Tout le bien qu'ils recevaient pour l'âme et pour le corps leur arrivait par moi; ils mettaient leur main dans la mienne; leurs yeux se fixaient sur les miens ; je prenais part à leurs tristesses ; mon sourire se mêlait à leur gaîté. Ils vivaient séparés du monde ; ils n'étaient point à Stanz, mais avec moi et moi avec eux. Je n'avais autour de moi ni amis, ni serviteurs... je n'avais qu'eux.... »
Pestalozzi donnait ainsi un plein essor à l'amour paternel qui dominait son âme. Il demeurait toujours plus convaincu que le vrai principe de régénération pour l'enfant pauvre et abandonné, c'était la vie de famille et l'exemple d'un dévouement complet, tel que le sien, sans doute; mais en admettant Y effet, où rencontrer la cause? comment s'appuyer sur le moyen? — Pestalozzi lui-même connaissait-il un père, une mère, un instituteur animé du profond amour qu'il portait à l'humanité souffrante, aux enfants, qu'ils fussent orphelins ou dans le sein de leurs familles? Assurément la réponse à cette question, s'il se l'était posée, eût été négative.
Jamais on n'enseigna mieux que lui une morale pure, élevée, pratique. Il mit, un jour, à une rude
épreuve la générosité des enfants, en les rassemblant pour leur apprendre que la ville d'Altorf venait d'être incendiée. « Il y a sans doute, ajouta-t-il, plusieurs centaines d'enfants sans toit, sans habits, sans pain. Ne souhaitez-vous pas que nous demandions ensemble au Gouvernement de nous en envoyer une vingtaine?
— Oui, oui, demandons-les, s'écrièrent toutes les voix.
— Mais nous n'avons pas assez d'argent pour les recevoir, si chacun de vous ne consent pas à travailler davantage, à manger moins, à partager ses vêtements. Consentirez-vous à soulager ainsi leur misère? — Ah ! père, fais-les vite venir; on travaillera davantage, on mangera moins. Ces pauvres enfants!... »
Le maître rendait ainsi la sympathie vivante dans le cœur de ses écoliers; il leur enseignait l'abnégation, ce grand moyen de force et de bonheur.
Les petits garçons devinrent toujours plus heureux et plus florissants en apprenant à se vaincre, à agir pour le bien de leurs semblables, à se confier entièrement dans la direction que le père donnait à leur éducation. Leurs visages épanouis étaient la plus douce récompense de Peslalozzi; il ne permettait point les airs refrognés ou irrités; sa main amie venait, à l'aide de ses paroles, effacer les plis que la mauvaise humeur imprimait sur leurs jeunes fronts; puis, lorsque les enfants jouaient sur ses genoux et qu'il les supposait disposés à le comprendre, il leur disait : « Enfants, ne voulez- vous pas un jour, comme moi, vivre parmi les malheureux, les aimer, les bien élever? »
Le premier il créa des moniteurs ; l'enfant instruisant son camarade fut mis en action dans son asile patriotique.
Bell et Lancaster ne firent que régulariser cette pensée mère, si chaudement adoptée par les Quakers, partisans éclairés de l'instruction populaire. Pestalozzi trouvait à l'enseignement par le plus habile, en commençant par l'A, B, C, un puissant moyen de développer les forces individuelles et d'exciter une salutaire émulation; il plaçait lui-même les petites mains d'un enfant plus savant que les autres sur les lettres et les chiffres qu'il pouvait nommer, et ce bon commencement avait le plus souvent des suites heureuses.
« J'eus toujours pour principe, écrivit-il à son ami Gessner, de faire que les enfants possédassent parfaitement chacune des choses qu'ils apprenaient, même les plus insignifiantes, et de ne jamais les laisser rétrograder en rien, ni oublier un seul des mots appris, ni écrire mal une seule des lettres qu'ils savaient déjà bien écrire. J'étais patient avec les plus lents, mais sévère quand l'un d'eux faisait plus mal qu'auparavant.
»Leur grand nombre et l'inégalité de leurs dispositions facilitaient ma marche. Ils avaient du plaisir à s'instruire les uns les autres ; de même que dans une famille, sous les yeux de la mère, les frères et les sœurs plus âgés et plus capables montrent aisément à leurs cadets ce qu'ils savent, et sont tout fiers et tout joyeux de tenir ainsi la place de leurs parents. Le sentiment de leur capacité se réveillait ; ils devenaient eux-mêmes plus habiles en répétant à d'autres ce que ceux-ci de-
vaient apprendre d'eux. Ils me fournirent bientôt ainsi des aides et des collègues qui, s' étant développés avec l'établissement lui-même, étaient beaucoup plus propres à en satisfaire les besoins que ne l'auraient été des maîtres étrangers.
» Moi-même je m'instruisais avec eux; notre marche était basée sur une telle simplicité que jamais je n'aurais trouvé un maître qui se fût soumis à enseigner et à apprendre comme je le faisais.
» Deux de mes expériences sont importantes à consigner : la première, c'est qu'il est possible et fort aisé d'instruire et de pousser fort loin, en masse et tout à la fois, un nombre considérable d'enfants, même d'âges très différents; la seconde, c'est qu'on peut apprendre à tous ces enfants beaucoup de choses, même au milieu de leurs travaux corporels. »
Il corrigeait le jeune enfant selon l'ordre biblique, tout en le comblant des témoignages de son affection ; lorsque les actes de brutalité et de méchanceté venaient à reparaître il avait recours aux châtiments corporels. Qui épargne la verge hait son fils; frappe-le de la verge, il n'en mourra pas. La verge et la répréhension donnent la sagesse, dit le roi Salomon. « Cher ami, écrit-il à ce sujet, les coups que je donnais ne pouvaient exercer aucune fâcheuse influence sur les coupables, parce que je vivais tout le jour dans l'intimité des enfants et que je n'existais que pour eux. Ils ne se trompaient nullement sur la sévérité de ma main, parce qu'ils n'auraient pu méconnaître les sentiments de mon cœur. »
Pendant son séjour à Stanz, époque de la vie de Pestalozzi qui fut vraiment son âge héroïque, les principes de sa célèbre méthode sortirent du cahos, mais ne purent être appliqués que lors de son troisième essai d'éducation proprement dite, au château de Berthoud.
Le neuvième mois de sa vie de famille n'était pas écoulé, et la même cause qui l'avait jeté dans le couvent dévasté des Ursulines, le força à en sortir et à subir la dispersion de ses enfants.
Les dévastations, commises par l'armée française dans nos paisibles vallées, furent suivies par l'invasion des troupes autrichiennes poursuivant leurs ennemis. Les soldats de la République, épuisés par de longues marches, malades et blessés, rentrèrent en désordre dans le Bas-Unterwald, et bientôt le couvent des Ursulines fut occupé par eux ; les dortoirs de Pestalozzi furent convertis en hôpital militaire, au mois de Juin 1799. L'instituteur lui-même n'aurait pas tardé à s'aliter ; la tâche poursuivie avec une persévérance enthousiaste dépassait les forces d'un homme.
Il fut interrompu à temps. Dieu le plaça dans la retraite, en l'arrachant momentanément à sa généreuse activité.
L'un de ses amis, qui depuis devint célèbre par le nombre et le mérite de ses écrits, Henri Zschokke, fut envoyé à Stanz vers la fin du séjour de Pestalozzi , en qualité de commissaire et de pacificateur dans les cantons frappés par la guerre.
Cet homme distingué, né à Magdebourg en Prusse, avait offert ses services au Directoire helvétique , et dès
lors jusqu'à sa mort il n'a cessé de se rendre utile à la Suisse, sa seconde patrie.
Il raconte dans ses Mémoires, qu'il se promenait sur la place de l'église de Stanz, lorsqu'un cri d'alarme se répandit dans la ville et dans la campagne. Les Autrichiens descendent le Seelisberg ; ils arrivent , fuyons ! Femmes et enfants entourent Zschokke, et, parmi ce groupe désolé, se trouvaient un grand nombre des enfants de Pestalozzi. Celui-ci s'occupait à faire de petits paquets de vivres et d'argent pour ses chers fugitifs ; il put encore emporter 2000 fr., à remettre au Gouvernement qui ne l'avait jamais laissé manquer d'argent. Le petit trésor , ainsi conservé dans des temps si difficiles, prouve que Pestalozzi ne manquait par fois, ni d'ordre ni de prévoyance.
Zschokke s'était fait plaisir et devoir de visiter souvent l'instituteur des pauvres et de le protéger hautement parmi les ingrats de Stanz; un passage de ses Mémoires (Selbst-Schau lte B. 109) nous montre ces deux Henri dans les murs de l'ancien couvent. « A l'époque où je fus envoyé à Stanz, personne ne s'associait aux travaux de Pestalozzi ; on le considérait comme un demi-fou, à bonnes intentions, ou comme un pauvre diable. Son isolement me porta à me promener souvent avec lui, bras dessus, bras dessous, en grande évidence et pour donner une leçon aux insolentes altesses de la bourgeoisie. Je remplissais auparavant l'office de son valet de chambre ; je brossais son chapeau et son habit ; je boutonnais droit sa veste mise de travers, puis nous sortions ensemble.
» Quel contraste ! Un abaissement extérieur, le mépris et presque la honte, opposés à l'élévation de l'âme, à une pureté de la pensée, à une puissance dans la charité que bien peu d'hommes possèdent et qui sont en eux le sceau de la main créatrice. Sa vie morale était alors à son apogée, dans sa fleur, pour ainsi dire ; l'esprit qui l'animait n'avait pas encore subi de forme et ne s'exprimait point par des paroles. Il agissait comme par une sorte d'instinct divin qui le poussait à satisfaire à tous les besoins des enfants abandonnés ; il ne dominait pas une idée, un système ; l'idée le dominait, le système n'existait point encore. L'incessante activité de son génie accomplissait une sorte de miracle. Parvenir en quelques mois à vaincre l'insubordination et les mauvaises habitudes d'enfants à demi sauvages, c'était, sans aucun doute, donner la preuve la plus étendue et la plus positive de la force d'amour dont il connaissait à peine la puissance.
» Toutes ses actions portaient un caractère religieux; la vie intérieure s'épanchait au dehors et c'est par elle qu'il soumettait, comme par magie, les enfants indisciplinés et qu'il faisait surgir en eux les facultés endormies ou dénaturées. »
Zschokke renonça bientôt à ramener Pestalozzi aux habitudes d'ordre et de convenance qu'il n'avait jamais bravées aussi ouvertement à Zurich ou à Lucerne; il laissa le rôle de valet de chambre et les promenades d'apparat, pour suivre les sentiers au milieu des prairies; ses amicales observations lui avaient valu une réponse sans réplique.
« Laisse-moi en repos. Je suis pauvre, je ne veux être que pauvre. Je suis riche aussi, mais je ne puis l'être que par mes pauvres enfants ; ceux-là me comprennent; les autres jugent sans raison, sans bon sens; leur entendement est égaré, embrouillé, je n'ai rien à faire avec eux. » Zschokke ne parla plus des cheveux hérissés, des bas détachés, de tout l'étrange costume qui, au premier moment, lui avait inspiré du repoussement ; oubliant les choses visibles, il écouta les nobles inspirations du maître d'école et se livra au charme de leurs entretiens intimes, qui devaient être, hélas! de bien courte durée.
Au moment de la dispersion des enfants de Pestalozzi, le commissaire du Gouvernement helvétique confia aux soins du pasteur Businger, d'Appenzell, vingt orphelins que le Directoire ne voulait point abandonner ; Pestalozzi expédia à Lucerne ceux qui pouvaient être réclamés par leurs familles ou leurs protecteurs, puis il s'en alla se reposer et se restaurer aux bains du Gurnigel, dans le canton de Berne.
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