CHAPITRE VI
Pestalozzi malade prend les eaux du Gurnigel ; — se rend à Berthoud; — il est admis comme maître dans une école de jeunes enfants ; — remporte de grands succès et fonde son premier institut au château de Berthoud.
A peine l'ami des pauvres était-il de nouveau jeté hors de la voie dans laquelle il marchait avec tant de courage et d'oubli de lui-même, que l'on recommença à l'accuser d'incapacité, de bizarrerie, de folie, que sais-je?
Il abandonne tout ce qu'il entreprend, il n'est bon qu'à écrire des romans ou à se perdre en raisonnements inutiles, etc.; mais aussi qu'attendre de raisonnable d'un homme de cinquante ans qui n'a rien su accomplir jusqu'à trente! Avez- vous vu sa mine incroyable et son costume de rôdeur quand il est revenu de Stanz? Pauvre insensé! il n'est pas possible de lui venir en aide; on ne saurait en vérité lui souhaiter longue vie.... Ces propos et d'autres de la même valeur se répétaient autour de Pestalozzi, tandis qu'il mesurait l'étendue de son malheur. « Tu peux te figurer, écrivit-il à Gessner, son intime ami, ce que j'ai éprouvé en quittant Stanz. Je me sens dans l'état d'un naufragé, qui, après de lon-
gués nuits d'angoisse et de luttes désespérées, voit enfin paraître la terre et qu'un violent coup de vent vient à rejeter au milieu de l'immense mer, pendant qu'il sent ses membres se raidir et se glacer. Telles furent mes sensations en abandonnant Stanz. Tu peux comprendre les tourments de mon cœur et de ma volonté ! tu peux apprécier la profondeur de ma misère et l'ébranlement de mes nerfs en face de la ruine de mon abri et de mes travaux!... »
Un de ses amis l'invita à demeurer chez lui, à quelque distance des bains du Gurnigel : il y reprit des forces, mais aussi l'inaction lui devint à charge. Du haut des montagnes, dont l'air vivifiant ranimait toute son énergie, il ne contemplait jamais les vallées sans se représenter ses pauvres enfants délaissés, errants dans la misère et l'ignorance.
On s'étonna fort en le revoyant au bout de quelques semaines, redescendre dans la plaine et chercher à renouer le fil qui venait de se rompre. Les ministres Rengger et Stapfer le reçurent avec une cordiale affection, mais ils n'avaient, en ce moment, aucune place qui put répondre à ses vues.
Il se rendit à Berthoud, petite ville du canton de Berne, et là, l'homme qui avait attiré l'attention de tant de grands seigneurs et de littérateurs étrangers à sa patrie, le créateur de la Méthode sur laquelle un si grand nombre de livres ont été écrits, enfin celui donfla naissance devait être célébrée, comme un jubilé , par plusieurs villes importantes de l'Allemagne, eut grand peine à obtenir que l'on voulût bien agréer ses services comme
sous-maître dans une école des habitants, école inférieure à celle des bourgeois. Assurément un homme de génie ne pouvait ambitionner une position plus modeste.
Aux yeux du public ignorant, un maître d'école, hors d'état de se procurer du pain, pouvait seul songer à se présenter de la sorte ; le maître salarié vit arriver de mauvais œil notre charitable héros. Celui-ci n'avait demandé que la permission d'enseigner certaines branches; il ne cherchait que l'occasion de faire quelques expériences et plus encore celle de vivre parmi des enfants.
Il ne fut pas difficile au maître qui redoutait sa coopération de semer la défiance parmi les parents, auxquels il s'empressa d'annoncer que Pestalozzi faisait peu de cas du catéchisme de Heidelberg, dont il n'imposait point l'étude aux enfants de l'école. Il persuada aux habitants , partout la classe la plus pauvre , que Pestalozzi n'avait demandé à être accepté dans l'école qui leur est consacrée qu'en vertu du refus des bourgeois; tandis qu'il avait préféré les enfants des premiers à cause de leur pauvreté et de leur position inférieure ! On le remercia, on le renvoya ; que faire?
Dans une école plus humble encore, les petits enfants apprenaient , par les soins d'une maîtresse , à lire et à parler ; on voulut bien accepter les nouvelles offres de service de Pestalozzi, mais il ne donnait pas chaque jour six heures de son temps précieux, sans crainte d'être renvoyé. Le voilà descendu au dernier degré de l'échelle pédagogique dont il devait bientôt atteindre le faîte pour
subir encore une dernière chute , accompagnée des déceptions les plus amères et des douleurs poignantes qui ne s'adoucirent pour lui qu'à l'approche de sa délivrance finale, la mort.
Les parents ne tardèrent pas à lui faire entendre le concert de plaintes que partout ils élèvent, avec plus ou moins de ténacité et d'unanimité. Nos enfants n'apprennent rien; on ne leur fait pas réciter leur catéchisme, et puis tout ce qu'on leur explique nous le savons aussi bien qu'eux ; chacun peut en faire autant chez soi.
0 bonheur ! 0 succès inespéré ! Ainsi l'excellent maître des petits enfants apprend qu'il a réussi; l'un de ses buts n'est-il pas précisément d'enseigner ce que tout le monde doit savoir ; les choses simples , les choses usuelles, ce que les mères devraient savoir et enseigner elles-mêmes. Les plaintes de celles-ci furent un vrai soulagement au malaise qu'éprouvait Pestalozzi dans la situation étrange qui lui fournissait le moyen de poursuivre ses expériences ; mais il souffrait journellement d'avoir à travailler dans un cercle aussi étroit. « Cette position , dit-il à Gessner , me rendait encore plus maladroit que je ne le suis naturellement; lorsque je songe à la vie , à la chaleur d'âme avec laquelle j'agissais à Stanz où j'ai pu élever, en si peu de temps, une sorte de temple enchanté , et que je me vois forcé de ramper sous le joug d'un maître ou d'une maîtresse d'école , je puis à peine comprendre que le même personnage ait été appelé à remplir deux situations aussi différentes l'une de l'autre. »
Sans s'embarrasser de toutes les théories et de tous les essais faits ailleurs, en éducation primaire, il reprit la marche audacieuse qu'il avait suivie à Stanz. 11 travailla à coordonner avec une patience inébranlable les syllabes , les mots et les chiffres, pour en composer des exercices progressifs , en partant du point le plus élémentaire. Il forçait l'enfant à demeurer à ses premiers degrés jusqu'à ce qu'il en fût devenu maître ; il creusait dans les jeunes cerveaux, sans arriver à la fatigue, mais il en faisait sortir l'idée claire, applicable, et n'en ajoutait une nouvelle que lorsque celle-ci pouvait lui servir de base. Il faisait répéter des phrases longues et difficiles pour former l'organe de la parole , tandis que les enfants dessinaient des lignes, des angles, des carrés, ou bien encore ils devaient compter de tête , puis ensuite en chiffrant; ce double travail n'amenait aucun inconvénient dans la mesure , le cadre , pourrait-on dire , calculé par Pestalozzi.
A Berthoud , comme à Stanz , le maître enseignait comment il faut étudier des objets de diverses natures ; les enfants parvenaient à les décrire avant que de savoir lire. Il se convainquit toujours davantage de la clarté que jette dans l'esprit la connaissance des mots et la justesse de leur emploi.
Aux innovations de Pestalozzi se rattache le système du Père Girard , l'étude approfondie de la langue maternelle.
Pestalozzi s'occupa particulièrement dans ses savants débuts de l'emploi de la vue , de l'étude graduée pour l'œil , et dressa une sorte d'alphabet que l'enfant devait
contempler, branche tacite de l'art de connaître dont il a tiré d'admirables résultats. Un jour, l'un des conseillers de l'instruction publique, M. Gleyre, résuma l'une de ses idées en lui disant , après un examen attentif de sa manière d'enseigner : «Vous voulez donc mécaniser l'instruction? » — «Vous avez pris le mot sur mes lèvres, s'écria Pestalozzi... c'est bien le but de mon enseignement. Je cherche à ranger dans un ordre psychologique et graduel les éléments de l'éducation et de l'instruction. Tout l'art de l'enseignement consiste à diriger le travail intellectuel de l'enfant d'après les lois de la nature et la marche de son intelligence. Il faut le conduire du premier pas au second, sans lacune, et le faire arriver au troisième et au quatrième et plus loin , toujours en partant de la base bien posée et bien comprise. »
Depuis huit mois seulement, Pestalozzi dépensait ses forces à Berthoud avec le même oubli de lui-même qu'il avait montré à Stanz, lorsque la commission des écoles vint faire son inspection annuelle. On n'ignorait pas les généreux efforts du sous-maître, mais aucun juge capable d'en apprécier les résultats n'avait encore pris la peine de les étudier. C'était au mois de mars 1800. La commission sut enfin reconnaître la valeur des services rendus par Pestalozzi ; son rapport étant le premier document officiel publié sur l'application de la méthode naissante, il est à propos de l'insérer ici.
« Bien que Pestalozzi nous paraisse se bercer d'espérances exagérées , les résultats auxquels il est parvenu nous ont parus étonnants. Il a prouvé combien le plus
tendre enfant possède déjà de forces intellectuelles et morales ; il a montré le moyen de développer chacune de ces forces , de découvrir chaque talent naturel , et de les exercer de manière à leur faire atteindre le but pour lequel la Providence les a donnés. Des écoliers, de dispositions très différentes , ont fait des progrès surprenants ; ils nous ont prouvé par là que chaque enfant est propre à quelque chose , lorsque le maître sait découvrir ses dispositions et les mettre en œuvre. Tandis que précédemment les écoliers pouvaient à peine apprendre à lire de 5 à 8 ans, maintenant beaucoup d'entre eux savent aussi écrire , dessiner et calculer. Pestalozzi a même déjà éveillé en eux le goût de la géographie, de l'histoire naturelle, de la géométrie, etc. A l'avenir, on ne sera plus obligé, dans les classes supérieures, de consacrer encore plusieurs années aux éléments de l'instruction; au contraire, on pourra y faire des progrès rapides et y acquérir des connaissances importantes. »
Au moment où Pestalozzi recevait ce témoignage, aussi honorable pour ceux qui le rendaient que pour lui-même, il fut obligé d'interrompre ses expériences et ses découvertes. Sa santé le forçait à une halte : de nouveau sa poitrine fatiguée se refusait à l'activité excessive de sa parole ; nous savons qu'il prenait la peine de corriger les fautes de ses élèves jusqu'à ce qu'il fût parvenu à obtenir le résultat auquel il aspirait sans cesse.
Il se résigna donc à suspendre son enseignement gratuit , mais il avait fait de grands pas dans l'application de ses principes; c'était le moment de se livrer à quelques travaux de cabinet. Le jugement des hommes im-
partiaux et capables d'apprécier la haute portée de ses innovations lui redonna le courage nécessaire pour entreprendre quelque œuvre plus considérable que celle qu'il avait dû abandonner , du moins dans l'enseignement journalier. Il attendait qu'une route nouvelle se fit voir à lui ; il n'attendit pas longtemps.
Il régnait en Suisse, à cette époque, une fièvre d'éducation ; la forme politique dans laquelle les cantons devaient chercher à se reconstituer n'était point encore établie ; mais partout les hommes capables de travailler au bien de leur patrie sentaient qu'il fallait recommencer par le commencement , c'est-à-dire , s'occuper de l'éducation, de la moralité du peuple et ne point laisser grandir dans le vagabondage les enfants semés çà et là par les désastres de la guerre. Pestalozzi n'était pas le seul cœur généreux occupé de cette pensée. Le chef de la commission qui avait visité son école à Berthoud, Fischer, s'occupait avec ardeur de la réorganisation de toutes les écoles dont le gouvernement lui avait confié l'inspection, et songeait à en fonder une dont les élèves seraient appelés à leur tour à réformer celles de la Suisse. Le Directoire, après avoir examiné les plans qu'il lui avait présentés , les adopta et mit à la disposition de Fischer le château de Berthoud.
Un associé se présenta à lui , précisément à propos de ces orphelins que l'on cherchait à caser et à bien élever; c'était Krusi, devenu célèbre par ses travaux sous la direction de Pestalozzi ; il arrivait à Berthoud à la tête d'une vingtaine de petits Appenzellois qui devaient être confiés à la charité publique et à la protec-
tion du gouvernement. Fischer accueillit avec bonté les petits pèlerins et leur maître, se proposant de s'occuper des premiers dans l'institut qu'il allait fonder. Krusi avait appris à connaître le monde, en gagnant son pain dès son enfance comme colporteur et messager ; il avait de nobles instincts , de la piété , de l'enthousiasme pour les beautés de la nature , et , de bonne heure , le désir d'enseigner les enfants s'empara de son cœur. Il était ignorant du savoir que donne les livres ; mais, ainsi que Pestalozzi , il comprenait à merveille les besoins et la portée d'intelligence des enfants ; il s'instruisait avec eux , pour eux , il se fit aimer d'eux , écolier lui-même il se plaisait à jouer avec eux. Le pasteur de Gaiss s'était intéressé à lui, et grâce à sa protection il devint maître d'école à dix-huit ans.
Ce fut alors que les petits orphelins lui furent confiés et que Fischer en reçut quelques-uns avec leur jeune maître dans le château de Berthoud ; les autres enfants furent placés dans les maisons du voisinage.
Mais , hélas ! si la guerre civile ou étrangère ne vint pas renverser l'œuvre naissante de Fischer, ce fut le manque d'argent; la caisse publique ne répondait nullement aux désirs philanthropiques des membres du Directoire, et le chef du futur séminaire de régents ne tarda pas à se voir forcé de renoncer à son entreprise.
Il reprit de l'occupation dans les bureaux du ministère des Arts et sciences, non sans se bercer de l'espoir de reprendre, en des temps meilleurs , son plan favori ; mais il tomba malade et mourut.
Il est superflu de dire que ce pédagogue distingué
avait eu de fréquents et longs entretiens avec Pestalozzi , et que ce dernier s'était occupé à développer les rares moyens de Krusi. Ces trois hommes formaient un noble triumvirat, rompu par la mort de celui qui avait paru le plus près d'atteindre son but. Fischer conseilla au jeune régent de village de chercher à s'associer avec Pestalozzi , qui venait de rassembler quelques écoliers et désirait s'adjoindre un maître disposé à adopter ses vues. L'alliance fut aisément contractée ; le jeune homme qui avait beaucoup à apprendre , mais dont l'esprit et le jugement saisissaient à merveille la profondeur et la sagesse des vues de Pestalozzi , ne tarda pas à le seconder avec un entier dévouement et toute l'énergie de la jeunesse.
Ce fut encore au château de Berthoud que leurs travaux commencèrent. Le nouvel institut s'ouvrit en 1801 ; il attira promptement l'attention. Aux élèves qui payaient une pension se mêlèrent les orphelins amenés par Krusi ; la tâche ne tarda pas à dépasser les forces des deux instituteurs. Il fallut bien songer à s'adjoindre de nouveaux maîtres.
A Bâle vivait un instituteur , appenzellois comme Krusi et dès longtemps ami de Pestalozzi ; il se nommait Tobler, et, comme Fischer, il était dominé par la passion de l'éducation et cherchait une voie nouvelle. Il n'avait point dit , d'après Pestalozzi , « il faut tout renverser et tout renouveller, » mais il s'était convaincu de ce qu'il y avait de vicieux dans l'emploi de moyens hors de proportion avec les idées naturelles à l'enfance. Tobler travaillait en tâtonnant et en souffrant de l'inutilité
de ses efforts, autant que de l'impossibilité de découvrir la marche qui, au lieu d'épaissir les ténèbres et de créer la confusion dans les idées des écoliers, ferait lever pour eux une lumière douce et graduée. Sa correspondance avec Fischer lui fit connaître les travaux de Pestalozzi dont il comprit encore mieux l'esprit, en voyant Krusi démontrer à Bâle, dans un institut de jeunes filles, les procédés employés à Berthoud pour l'enseignement de la lecture, du calcul, etc. L'usage des tablettes d'ardoises, appliqué au dessin , lui parut admirable par sa simplicité ; il entrevit un monde nouveau et parti pour Berthoud plein du désir de satisfaire le grand novateur qui l'appelait à lui.
a Le premier coup-d'œil que je jetai sur l'entreprise, tentée dans les classes de Berthoud, dit Tobler, remplit entièrement mon attente. La force intellectuelle que les élèves manifestaient d'une manière si frappante et si générale, aussi bien que la simplicité et la variété du moyen qui la produisait, me jetèrent dans l'étonnement. Le parti que Pestalozzi avait pris de mettre de côté tout ce qui avait proprement constitué jusqu'à présent l'art du maître d'école , la simplicité des images qu'il inculquait , la division tranchée de son système en parties qui devaient être enseignées à des époques différentes et par des moyens progressifs, le soin qu'il prenait de rejeter tout ce qui était embrouillé et obscur, le succès avec lequel il opérait sans beaucoup de discours sur toutes les forces intellectuelles , son attention à retenir fortement le mot propre à rendre la chose dont il s'agissait, et principalement la vigueur avec laquelle
quelques-uns de ses moyens d'instruction me parurent jaillir d'eux-mêmes comme une nouvelle création , du sein des éléments de l'art et de la nature humaine; tout cela fixa mon attention au plus haut degré. »
Tobler, au milieu de ses recherches arides et solitaires, avait aussi rêvé l'enseignement des mères; il cherchait aussi comment on pourrait les former à remplir la tâche importante que la nature leur a si expressément destinée, et ne tarda pas à se convaincre que Pestalozzi avait été bien mieux inspiré que lui, et que, par sa méthode , l'enseignement ordinaire des écoles pourrait être posé , dans ses premiers degrés , sur les fondements établis par l'instruction domestique. Belles illusions , sans doute ; mais qui ne serait touché de les voir naître simultanément, chez des hommes de savoir et qui ont foi dans la perfectibilité de la pauvre nature humaine !
Tobler eut pourtant quelque peine à condamner entièrement la méthode socratique qu'il avait jusqu'alors suivie; le système des questions posées de manière à faire naître des réponses lui paraissait tout aussi rationnel que la marche inverse, c'est-à-dire, l'explication à la fois simple et approfondie des choses sur lesquelles Pestalozzi interrogeait ses élèves.
« Ne sais-tu pas, lui dit un jour ce dernier, que Socrate et ses élèves possédaient un riche fond de connaissances et qu'ils étaient versés dans leur propre langue? Commence par créer ce fond chez tes écoliers , ensuite tu pourras les interroger sur la manière dont ils doivent entendre , voir , et calculer les choses de la vie. Crois-
moi, toutes les peines qu'on se donne pour faire raisonner les enfants et développer leur intelligence, au moyen de questions habilement posées , n'aboutissent qu'à les tromper et ne les font point avancer solidement. » Tobler se rendit tout à fait et devint un instrument docile dans la main de Pestalozzi.
L'école tendait à devenir institut par le nombre et la qualité de quelques élèves. Pestalozzi ne pouvait plus se passer du secours d'un maître de musique et de dessin ; les exercices sur l'ardoise n'étaient plus suffisants; les beaux-arts revendiquaient leurs droits; mais si la musique était admise, en guise de délassement et de moyen d'élévation dans les sentiments des élèves, l'art du dessin devait être entièrement subordonné à la Méthode et servir au développement de l'une des branches importantes de l'enseignement de Pestalozzi, savoir la forme, dont nous parlerons plus tard. Il fallait donc trouver un maître qui se fît, en premier lieu, disciple et disciple convaincu de la supériorité des vues de Pestalozzi sur tout autre mode d'enseignement.
Buss était doué de l'amour des beaux-arts à un degré remarquable ; il était parvenu à faire de grands progrès dans le dessin et la musique, lorsqu'il se vit arrêté dans cette carrière par des obstacles insurmontables ; forcé d'apprendre un métier, il tomba dans l'apathie et la misanthropie en apprenant celui de relieur ; il languissait de la sorte à Tubingue, sa ville natale, quand le nom de Pestalozzi vint à ranimer son imagination, en lui inspirant le désir d'aller en Suisse et de s'attacher à l'instituteur, ami des classes pauvres.
Buss était victime de la publication d'un édit qui excluait des études relevées tout jeune homme appartenant aux classes inférieures de la société. En arrivant à Berthoud, il éprouva, dit-il, une étrange surprise; «Pestalozzi descendait d'une chambre haute, dans un désordre complet ; je ne saurais décrire le sentiment qu'il me fît éprouver dans cet instant; mais sa bienveillance, la joie qu'il témoigna en me voyant, sa simplicité, même l'abandon avec lequel il s'offrit à moi, tout cela m'attira vers lui dès le premier abord. Je n'ai jamais vu personne chercher ainsi mon cœur, et jamais personne n'a ainsi gagné ma confiance. » Après avoir expliqué ce qu'est la Méthode appliquée au dessin, Buss dit encore : « Il n'eut aucun repos jusqu'à ce que je l'eusse compris; je vis que je lui faisais de la peine, mais j'avais beau chercher; sa patience finit par l'emporter, la chose réussit; je compris que la Méthode entière est un jeu pour tout homme qui a saisi le fil de ses points élémentaires. Je n'ai qu'un mot à ajouter : la connaissance de la Méthode m'a rendu, en grande partie, la sérénité et la force de ma jeunesse ; elle a ranimé et pour moi et pour l'humanité des espérances que depuis longtemps et jusqu'à ce moment j'avais regardées comme de beaux rêves, et que j'avais repoussées contre le vœu de mon cœur. »
On a dit que l'âge héroïque de Pestalozzi comprend l'année passée à Stanz, pas même une année; ce fut celle du père, luttant seul contre tous les genres de difficultés et de misères et seul obtenant l'un des rares triomphes que l'amour de Dieu et des hommes peuvent
remporter.... Son séjour à Berthoud a été nommé l'âge d'or de sa laborieuse carrière. Entouré de ses premiers, de ses meilleurs compagnons d'œuvre, Krusi, Tobler et Buss, maître absolu de sa maison et de tout l'enseignement dont il était le centre, il dut croire au plus bel avenir ; chacun rivalisait en dévouement, en abnégation, en noble générosité, en sage économie ; les écoliers étaient heureux de lui devoir toutes choses, les maîtres se déclaraient écoliers et l'entouraient de leur affection, de leur respect.
L'ensemble de l'institut naissant se maintenait dans un degré de simplicité d'accord avec la pensée fondamentale du philanthrope : le relèvement, l'éducation des classes inférieures, l'extinction de la mendicité. Le Gouvernement helvétique protégeait hautement les tentatives de Pestai ozzi, et celui-ci, en se flattant d'avancer toujours plus dans sa marche, maintenant assurée, était bien loin de supposer que cette phase, encore modeste et forte d'un accord qui devait bientôt cesser, demeurerait la plus heureuse et la plus complète, entre les jours de Stanz et les années de célébrité pédagogique passées au château d'Yverdon.
Trois des hommes les plus marquants dans la vie de Pestalozzi entrèrent chez lui au château de Berthoud, Ramsauer, Schmidt et Niederer. Le premier va initier nos lecteurs dans l'intérieur de l'institut et nous instruira mieux que tout autre narrateur des détails familiers et précieux que nous cherchons à rassembler.