‹ Biographie de Henri PestalozziChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIÏ

Jean Ramsauer et ses récits sur l'Institut de Berthoud. — Période florissante de la vie de Pestalozzi. — Nouveaux troubles en Suisse. — Pestalozzi envoyé à Paris en qualité de membre de la Consulte helvétique. — Le gouvernement bernois lui redemande le château de Berthoud.

Jean Ramsauer naquit en 1790, à Hérisau, canton de St-Gall, dans l'une de ces familles industrielles où la filature et le tissage des cotons, la fabrication des indiennes, la dentelle et la broderie se mêlent à l'activité de la vie domestique; il perdit son père à l'âge de quatre ans , mais sa mère continua à diriger la famille privée de son chef, avec sagesse et habileté. Près de sa mère, l'enfant pria, travailla, obéit; en accompagnant ses frères aînés aux marchés de St-Gall et de Hérisau, il reçut, en voyant vendre et surveiller les marchandises, les premières notions d'ordre et de calcul.

Il parlait à peine distinctement que son intelligence était déjà formée; à huit ans, il entra dans une misérable école, comme on n'en trouve plus nulle part en Suisse; l'enseignement que le maître y donnait demeura fort au-dessous des besoins intellectuels du futur insti-

tuteur. « Je fus très-malheureux dans cette école, dit-il dans son intéressante brochure sur sa vie pédagogique1, précisément parce que j'avais un ardent désir d'apprendre beaucoup. » Ce fut avec souffrance qu'il parvint à mal lire et à mal écrire ; le maître parlait peu et grondait beaucoup; mais, chez sa mère, le petit Jean rencontra des ouvriers tisserands qui avaient fait de grands voyages et dont les récits merveilleux et véridiques enflammèrent son imagination et lui inspirèrent le goût des aventures.

« Ce que j'appris à l'école ne fut rien en comparaison de l'enseignement donné par la conduite de ma mère; le respect et la tendresse qu'elle fit naître en mon cœur m'instruisirent bien davantage que tous les discours imaginables sur la moralité, l'éducation, etc. Ce fut donc à l'éducation domestique et aux bons exemples que j'eus sous les yeux, que je dus les véritables progrès de mon enfance ; la vie elle-même m'apprit à vivre. Dieu en soit loué, il en est ainsi dans plus d'une famille. J'étais volontiers paresseux ; lorsque je n'avais rien à faire, on me laissait libre d'user à mon gré de mes loisirs et cette liberté me fut salutaire. »

Ramsauer, après avoir reçu l'éducation maternelle telle que Pestalozzi la rêvait, du moins dans son influence sur le jugement et le cœur des enfants, fut jeté dans une carrière nouvelle par les événements qui troublèrent la paix de la Suisse, de 1796 à 1799. Quoique sa mère pût encore nourrir sa famille , son

1 Kurze Skizze meines ped^gogischen Lebens. — Oldenbourg 1838.

fils cadet la supplia avec tant de persévérance de le laisser partir et voyager, comme les enfants dont les parents avaient été ruinés ou tués par la guerre, qu'elle crut devoir consentir à son départ : âgé de dix ans, il dit adieu à la maison paternelle, en 1800. Quarantequatre petits émigrants furent entassés sur deux grands chars découverts et les voilà lancés dans le monde : nous verrons le petit Jean devenir instituteur de la reine des Grecs, née princesse d'Oldenbourg.

Après huit jours de marche, on arriva à Oberburg, près de Berthoud, dans le canton de Berne, et là, les enfants présentés en public comme des nègres, à qui voulait se charger d'eux, furent emmenés par des protecteurs charitables émus à leur vue et touchés de leur délaissement.

Jean Bamsauer avait écrit, chemin faisant, une sorte de journal et fait une observation d'une haute importance ; savoir que les enfants les plus pauvres et les plus mal élevés se montraient presque toujours les plus exigeants et les plus facilement mécontents; c'étaient eux qui pleuraient et qui criaient le plus souvent, qui manquaient le plus de support et d'énergie.

Deux cents des petits émigrants seulement demeurèrent fidèles à leurs bienfaiteurs, et trois mille deux cents s'échappèrent; ceux qui n'imitèrent pas ce mauvais exemple, appartenaient tous aux familles les moins pauvres et tous avaient reçu chez eux des châtiments mérités, tous avaient plié sous la discipline paternelle.

Ce n'était pas sans subir diverses infortunes que les petits voyageurs parvenaient à trouver un asile; la

neige, l'obscurité, la faim, firent couler d'abondantes larmes et pousser bien des gémissements ; la charité ne les accueillit pas partout où ses secours leur eussent été nécessaires, mais combien ils étaient heureux lorsqu'on leur accordait bon souper, bon gîte et le reste.

A Oberburg, lieu où se fit l'exhibition principale, les grands messieurs et les grandes dames choisirent les plus jolis parmi les exilés ; les riches paysans préférèrent les plus robustes ; le sort de Ramsauer se décida, grâce à son intelligence.

Conduits à Schleumen, château habité par Mme de Werth, quinze garçons placés sur une même ligne virent approcher cette noble dame, dont l'intention était d'adopter deux de ces pauvres enfants; tous demeuraient interdits et silencieux ; tout à coup Jean s'écrie, en regardant le chiffre gothique placé au-dessus de la porte d'entrée : « Eh! que cette maison est vieille!... » — « Y resterais-tu volontiers, dit la maîtresse du château?» — « Oui, si je m'y trouve bien, » répondit le petit bonhomme.

Les enfants qui demeurèrent dans cette partie du canton de Berne furent bientôt envoyés à l'école de Berthoud, fondée par Pestalozzi, auquel Krusi était déjà associé. Pestalozzi cherchait à régulariser l'enseignement de sa Méthode, mais l'instruction n'atteignit point encore l'esprit éveillé de Ramsauer ; il ne comprit nullement son maître, il l'aima. Le zèle ardent du grand instituteur, son abnégation, la tendresse par laquelle il se donnait tout entier, son regard profond, sérieux, affectueux, firent sur Ramsauer une impression ineffa-

cable; « mon cœur enfantin et reconnaissant fut pour jamais lié au sien , dit-il, et je n'hésitai pas à répondre à Mme de Werth, lorsqu'elle m'offrit de partir pour Berne, où elle devait passer l'hiver, ou de rester avec Pestalozzi, que j'aimerais mieux ne pas quitter Berthoud et mon maître.

» Je n'essaierai pas de donner une description de notre école; je ne saurais comment y réussir. Selon les idées de Pestalozzi, toutes les leçons devaient se borner à nous faire parler, calculer et décrire la forme des objets placés sous nos yeux. Il y avait un plan arrêté : on travaillait de 8 à 11 heures; puis de 2 à h, seulement. Pestalozzi donnait une partie des leçons au moment où la chose lui convenait; on n'apprenait par cœur ni morceaux sacrés, ni morceaux profanes. Nous dessinions sans directions et sans modèles ; un morceau de craie et le bois des tables devaient nous suffire; les uns traçaient des figures d'hommes et d'animaux, les autres des plantes ou des traits informes. Pestalozzi ne regardait jamais ce que nous avions barbouillé. »

C'est absolument ainsi que se traite aujourd'hui le dessin, dans les écoles enfantines, lorsque le maître ou la maîtresse ne tracent pas sur la planche noire un objet destiné à servir de modèle.

Ramsauer, doué d'un talent particulier, appliqua de bonne heure, au dessin élémentaire, l'art de graduer les difficultés et parvint peu à peu à créer une échelle de figures diverses, dont une partie a été gravée et s'est répandue dans toute l'Europe. Il raconte la joie que lui causa l'emploi de la première feuille de papier et du

premier crayon achetés au moyen de ses économies; ce bonheur-là ne fut point oublié. « Nous avions pour faire nos calculs, dit-il, des tabelles en carton, aux quatre coins desquelles étaient posés un certain nombre de points. Il fallait les additionner, les soustraire et les multiplier à l'infini et suivant notre fantaisie ; ce fut l'origine des tables à chiffrer, dressées plus tard par Krusi et par Buss. »

« Pestalozzi faisait parler les enfants d'après leur rang, sans leur adresser des questions et sans leur donner ce que nous nommons une tâche ; ce que nous apprenions de mieux par lui c'était bien les exercices de langage (sprachilbungen) , par lesquels nous apprenions aussi à voir, à regarder. Il se servait à cet effet des objets tout naturellement placés devant nos yeux ; ainsi des lambeaux de tapisserie suspendus aux parois de la salle d'école ; nous devions, les uns après les autres, et souvent pendant deux à trois heures, étudier les dessins et les déchirures de ces papiers vieux et noircis. Il s'agissait de déterminer leur forme, leur nombre, leur position et leur couleur, en allongeant graduellement les phrases que nous avions à répéter. — Que vois-tu, garçon, disait-il? — Je vois une fente dans la tapisserie. — C'est bon; répète ce que je dis : « Je vois une longue fente dans la tapisserie qui couvre la paroi. » L'enfant répétait, puis Pestalozzi : « Je vois la muraille derrière la longue fente, » etc., et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous les détails à signaler eussent été vus et caractérisés par le maître et les écoliers. Assurément, il y a dans cette manière d'instruire

un moyen très puissant de fixer et dé cultiver l'intelligence. Que d'ignorance, d'erreurs et de fautes découlent du peu d'application que l'on met à voir, à étudier ce qu'on voit, à rendre compte des choses visibles en des termes simples et clairs.

» Ce mode d'enseignement si lumineux et si pratique, tombait cependant dans la confusion et l'obscurité, lorsque Pestalozzi l'appliquait à des choses que les enfants ne connaissaient pas et ne voyaient pas. Ainsi, en histoire naturelle, il aurait dit : singes à queue, singes sans queue, amphibies rampants, amphibies non rampants, etc., etc. ; nous ne comprenions rien absolument à ces notions nouvelles, qu'il ne nous expliquait pas et qu'il disait si rapidement que nous avions peine à le suivre. La leçon cependant était écrite sur une feuille de carton et nous étions censés la répéter d'un bout à l'autre ; mais cet exercice se bornait le plus souvent à dire : « singes, singes » ou quelque chose de semblable.

» Pestalozzi, ne prenant aucun souci de la marche du temps, allait en avant sans ménager ses forces ; il poursuivait ce qu'il avait commencé à huit heures jusques à dix ou onze ; à dix heures, il était déjà épuisé, mais sa pensée dominait son corps fatigué et lui faisait perdre de vue la faible portée de la nôtre. Lorsque nous entendions nos camarades sortir de leurs classes, nous nous échappions les uns après les autres sans prendre congé. A cette époque, Pestalozzi , qui plus tard défendit sévèrement à ses compagnons d'œuvre toute punition corporelle, ne nous les épargnait pas. Il distribuait fréquemment des soufflets à droite et à gau-

che. La plupart de mes camarades lui rendaient la vie si amère que j'éprouvais pour notre maître une vraie compassion ; je cherchais à lui plaire en me conduisant plus sagement; il s'en aperçut et me prenait avec lui, à onze heures, lorsqu'il allait se promener le long de l'Ems, et qu'il cherchait des cailloux pour se récréer. Il fallait que je l'aidasse, mais je ne savais quelles pierres choisir au milieu de toutes celles qui s'offraient à notre vue. Lui-même n'en connaissait qu'un petit nombre; il n'en persistait pas moins à remplir son mouchoir et ses poches; une fois à la maison, les pierres étaient oubliées. Cette manie dura autant que sa vie ; il était difficile de trouver à l'institut de Berthoud un seul mouchoir de poche qui ne fût percé par la récolte des cailloux.

» La première fois que je fus introduit dans son école, il me salua et m'embrassa très cordialement, me choisit sur-le-champ une place ; puis il ne me dit plus un mot, car il parla sans interruption comme c'était sa coutume. Je ne compris pas autre chose à son discours que le mot singe, à la fin des phrases qui composaient la leçon dont j'ai parlé; peu à peu, en voyant sa laideur et son étrange costume, il était sans cravate, sans habit, ses manches de chemise flottaient et tombaient sur ses bras pendants et sur ses mains ; en le voyant cheminer autour de la chambre avec une activité presque sauvage, je me sentis saisi de frayeur, j'étais prêt à croire qu'il était lui-même un singe; le baiser qu'il m'avait donné, et que sa barbe piquante rendit peu agréable, m'avait causé une secrète répul-

sion. » Telles furent les premières impressions de l'un des élèves les plus distingués de Pestalozzi et l'un de ses amis les plus dévoués.

Ramsauer raconte l'établissement au château de Berthoud ; il fut le premier admis en qualité d'élève dans l'institut naissant qui devait attirer, dans ses phases diverses, un nombre si considérable d'élèves de tout rang et de toute nation. Un autre émigré des petits cantons, nommé Egger, fut adopté par Pestalozzi , à la même époque; tout en les recueillant avec l'amour d'un père, il voulut qu'ils gagnassent leur pain en s'occupant des soins domestiques à leur portée , sans désignation spéciale. Parmi les choses les moins à son gré, Ramsauer cite l'exercice qu'il devait prendre en mettant en mouvement, au moyen de la marche, une vaste roue destinée à faire monter l'eau d'un puits profond de 380 pieds. Il en souffrait pendant l'hiver alors qu'un vent aigu sifflait dans la roue; mais, dit-il, j'eus à rendre grâce d'avoir été ainsi éloigné des domestiques, hommes et femmes, dont les discours et la dangereuse compagnie pouvaient exercer une influence fatale sur les enfants appelés à prendre part au service de la maison. Les deux petits serviteurs , heureusement doués de la passion d'apprendre, s'acquittaient de leur tâche matérielle comme d'une chose entièrement accessoire dans leur vie d'écoliers. Cependant, lorsqu'ils voyaient partir, par un beau jour d'été, de longues files de maîtres et d'élèves , ils suivaient tristement de l'œil la bande joyeuse se déroulant le long de la colline, surmontée par le château , pour atteindre les bords sinueux de

l'Ems ; ils rentraient le cœur gros , s'en allaient vaquer aux travaux du ménage et versaient plus d'une larme. « Mais, ajoute Ramsauer, j'ai depuis longtemps rendu grâce à Dieu d'avoir appris de bonne heure à obéir, à me rendre utile et à vaincre mes désirs. J'en étais plus heureux, alors que nous prenions notre part des plaisirs goûtés journellement par les écoliers.

» Plus je vieillis, plus je connais les hommes, plus je demeure convaincu que tous ne sont pas aussi heureux qu'ils pourraient l'être, parce qu'ils n'ont pas appris de bonne heure à se vaincre et à obéir. Il me serait aisé de citer des exemples frappants à l'appui de cette assertion , surtout parmi des hommes très cultivés et d'un bon caractère.

» J'aurais cependant perdu plus d'une fois courage , je me serais probablement enfui, si , près de Pestalozzi, je n'avais rencontré un bon génie , la jeune veuve du fils unique de notre maître. La douleur l'avait rendue compatissante ; elle aidait et protégeait tous les habitants de la maison ; les pauvres petits domestiques trouvaient en elle un ange tutélaire.

» Ayant été livré à moi-même dès l'âge de douze ans, et traité à treize ans comme un jeune homme par Pestalozzi lui-même, j'avais acquis beaucoup de savoirfaire, mais aussi l'humilité chrétienne me demeurait tout à fait étrangère; j'en compris plus tard la nécessité. Ma position de serviteur rendait toute instruction régulière impossible pour moi ; je ne pouvais assister qu'aux prières du matin et du soir. Lorsque je pouvais prendre part aux leçons de calcul de tête , de soi-disant

dessin ou d'exercices d'observation , je me distinguais promptement parmi les écoliers ordinaires ; aussi Pestalozzi, invité à choisir un surveillant pour l'une des classes de l'école primaire , me fit-il l'honneur de me désigner. On se rappelle toutes les humiliations que le grand éducateur avait eues à subir, en cherchant à instruire gratuitement à Berthoud des écoliers de la classe pauvre ; maintenant, on commence à le respecter assez pour accepter l'un des plus jeunes serviteurs de sa maison , en qualité de sous-maître d'une classe où se réunissait une trentaine de filles et de garçons.

» Les avantages que me donnaient sur les enfants à peu près de mon âge, ma vigueur et ma dextérité corporelles, le sérieux et la fermeté que je déployai dans l'exercice de mon devoir , et le souvenir de la bonne conduite qui m'avait valu l'amitié et l'estime de Pestalozzi, alors que j'étais assis sur les bancs de l'école, avec quelques-uns de mes élèves, me donnèrent sur eux de singuliers avantages ; ils se laissèrent dominer par leur camarade à un degré étonnant. J'ai pu me convaincre , dans cette position difficile comme pendant tout le cours de ma vie, que la délicatesse de conscience, surtout parmi les maîtres et les instituteurs, la domination exercée sur nous-mêmes et l'absence d'égoïsme , donnent , sur les méchants , les forts et les faibles , une autorité que les avantages physiques , ceux de la science ou du rang ne procureront jamais dans une aussi grande mesure.

» Quoique Pestalozzi eût pris le parti de défendre tout châtiment corporel , il ne me donna point cette in-

jonction en me plaçant à la tête d'une classe , et j'eus recours à divers moyens de cette nature , mais jamais les enfants ne se plaignirent des châtiments que je leur imposai, en m'efforçant d'agir avec toute l'équité dont j'étais capable. »

Ramsauer était fort aimé de ses élèves ; en voici une preuve éclatante. Un beau jour le pasteur de Berthoud et quelques magistrats de la ville, entrèrent à l'improviste dans sa classe et lui demandèrent de faire faire aux enfants une leçon d'épellation. Le jeune instituteur, en suivant la méthode de son maître, ne fut pas compris par les examinateurs : on lui fit observer qu'il avait laissé passer une faute dans l'une des syllabes composées avec les lettres mobiles; cette observation était accompagnée d'un petit bonhomme qui choqua singulièrement Jean Ramsauer ; déconcerté, il se mit à pleurer, la classe entière l'imita spontanément. Les Messieurs, touchés par tant de sympathie, consolèrent de leur mieux le régent et les élèves et se hâtèrent de leur adresser quelques éloges , à coup sûr mérités , sur leur affection réciproque.

La bienfaitrice de Ramsauer, Mme de Werth, apparaissait de temps à autre au château de Berthoud, apportant à son protégé les vêtements dont il avait besoin. Pestalozzi, toujours le même, consacrait au soutien de son institut tout l'argent dont il pouvait disposer.

Ramsauer cite la leçon de chant ainsi qu'elle était donnée à Berthoud, par Naëf, ancien militaire, d'une haute et martiale stature et doué de la plus aimable bonhomie, comme l'un des délassements qui lui ont

laissé les souvenirs les plus agréables. « Naëf, et avant lui l'intelligent maître Buss, ajoutait au chant la marche régulière le long d'un grand corridor ; lorsqu'une file de soixante à quatre-vingts garçons suivait le maître, en chantant de tout leur cœur les beaux cantiques helvétiques de Lavater, la joie la plus vive animait les élèves et le professeur ; la maison tout entière retentissait de celte musique nationale, répétée avec empressement dans les champs, à la promenade et pendant les soirées d'hiver. Naëf savait être partout l'ami des élèves; il se baignait, se promenait et jouait avec eux ; il avait le cœur d'un vrai pédagogue, aussi exerçait-il sans peine une autorité absolue; c'était un raconteur infatigable et toujours de bonne humeur. Si l'on demande comment il est possible d'être toujours de bonne humeur, je répondrai que l'instituteur qui se sent parfois accablé par la fatigue physique ou morale, se ranimera aisément en s'approchant de ses élèves, si véritablement il aime les enfants. »

L'institut de Berlhoud ne fut point encore soumis à un plan régulier, à une discipline bien établie; on y menait une vie domestique et fort simple; il arrivait parfois que, si les enfants se mettaient à jouer pendant une demi-heure après le déjeuner, Pestalozzi prenait tant de plaisir à leurs ébats qu'il leur permettait de les prolonger jusqu'à dix heures; les soirées d'été s'employaient, après le bain pris dans l'Ems, à la promenade et à la récolte des pierres et des plantes, divertissement dont Pestalozzi lui-même donnait l'exemple à toute sa maison.

Nous cessons ici de consulter les mémoires de Ramsauer ; une phase nouvelle va se dérouler ; l'heureuse et paisible vie de Berthoud arrive à son terme.

Ce fut pendant son séjour à Berthoud que parut, en 1802, le livre intitulé : Comment Gertrude enseigne ses enfants (Wie Gertrud ihre Kinder lehrt) . Ce livre ne répond qu'à demi à son titre, car Pestalozzi chercha à faire comprendre ses vues en éducation plutôt que la manière de les mettre en œuvre.

Il contient un assez grand nombre de lettres, adressées à un ami de Pestalozzi et dans lesquelles il exprime avec abandon son amour de l'humanité, son désir passionné de servir et d'éclairer ses semblables, ses nobles espérances et les difficultés qu'il a rencontrées pour coordonner son système et le mettre en pratique. « Tu ne peux te représenter, cher ami, tous les efforts que j'ai dû faire, afin de rendre claire la théorie qui doit exprimer le fond de ma pensée. » Pestalozzi compare son travail ascendant à la marche du voyageur gravissant les Alpes, et voyant toujours se dresser devant lui une nouvelle hauteur à gravir. L'enthousiasme, l'amour, la foi ne l'abandonnèrent jamais dans ses nobles confidences au public qu'il chercha à passionner, comme il l'était lui-même; il réussit auprès d'un grand nombre d'esprits élevés et de cœurs touchés des misères des classes ignorantes et abruties par leur ignorance même. Quel beau socialisme que le sien, et comme il parut acceptable dans les rangs les plus élevés de la société ! Le savant et le riche applaudirent, surtout en Allemagne ; nulle part le philanthrope instituteur ne fut mieux

compris que dans les universités et les grandes villes du Nord. Sa réputation, dont la marche s'était ralentie depuis la publication de Léonard et Gertrude, s'étendit de nouveau.

Il vit accourir de diverses contrées des instituteurs et des hommes instruits, curieux d'étudier sa méthode et désireux de l'enseigner à leur tour. Après le livre marqué du nom de Gertrude, parut un volume plus spécialement destiné à l'enseignement, le Livre des mères, auquel Krusi prit une grande part; puis Y A, B, C de l'intuition, le Livre de calcul et les Tableaux ou Tabelles destinés à l'enseignement du calcul intuitif pour les nombres entiers , les fractions et les fractions de fractions , vinrent compléter les ouvrages élémentaires à l'usage des instituteurs de la célèbre Méthode.

Il n'entre pas dans notre modeste plan de vouloir le moins du monde expliquer cette méthode, mine riche et profonde, dans laquelle les pédagogues les plus distingués n'ont cessé de puiser depuis sa création. On ignore, en général, combien les semences répandues par la main de Pestalozzi ont jeté de racines profondes , et modifié les nombreux rapports des maîtres et maîtresses d'école avec les enfants dès leur plus bas âge ; mais un point capital, dans lequel on a beaucoup trop perdu de vue sa pensée, c'est celui de la facilité que peut acquérir l'enfant à bien exprimer ses idées, à parler avec justesse et surtout avec connaissance de cause. Quant au grand ressort de la tendresse et de la sympathie, au moyen duquel Pestalozzi demeurait le centre moral de tout son enseignement , la lumière de sa science , c'est

un secret que l'homme n'apprendra jamais à l'homme; il est dévoilé , confié de plus haut.

Chose étrange , sa profonde sensibilité , son imagination brûlante ne perdaient rien de leur force et de leur fraîcheur par sa puissance prodigieuse de raisonnement et de calcul. La science n'altérait nullement son caractère paternel; le Vater Pestalozzi, après avoir fait de ses élèves de petits professeurs , propres à étonner au plus haut degré les curieux ou les détracteurs de la Méthode, n'en jouait pas moins avec eux, même pendant les heures ordinairement consacrées aux leçons.

Nous citerons quelques témoignages authentiques donnés à Pestalozzi à l'époque dont nous parlons.

« J'étais saisi de vertige , écrivait un négociant distingué de Nuremberg, quand je voyais ces enfants se jouer des calculs de fractions les plus compliqués, comme de la chose la plus simple et la plus ordinaire. Je leur proposai des problèmes que je ne pouvais résoudre sans un travail sérieux et soutenu , et sans remplir de chiffres des pages entières; pour eux, ils faisaient leur calcul dans leur tête fort tranquillement; au bout de quelques instants ils donnaient leur réponse juste, et ils expliquaient leur problème avec une grande facilité. Ils ne se doutaient pas qu'ils fissent quelque chose d'extraordinaire. »

« A l'institut de Berthoud, dit un autre visiteur, les enfants de six à huit ans tracent sans règle et sans compas des figures géométriques très difficiles, avec une exactitude telle que personne ne pourrait le croire sans l'avoir

vu. » Un autre encore : « J'ai vu un enfant de dix ans, qui était à l'institut depuis dix-huit mois , dessiner en une heure une carte de la Scandinavie, dont il réduisait l'échelle , et cela avec une exactitude qui pouvait défier l'examen le plus rigoureux. »

Le gouvernement helvétique jugea qu'il était temps de prendre une détermination importante, à l'égard de l'enseignement qui obtenait de si grands succès au dehors, et décida qu'une commission d'examen serait envoyée par lui au château de Berthoud ; on verrait ensuite s'il serait à propos de provoquer une réforme dans l'instruction publique élémentaire de toute la Suisse, ou si l'on se bornerait à laisser Pestalozzi étendre son influence par ses succès incontestables,

Le rapport de cette commission fut rédigé avec beaucoup de talent par le doyen Ith , président du conseil de l'instruction publique ; il fut publié à la fin de l'an 1802 et concluait en disant que Pestalozzi avait découvert les véritables lois , les lois universelles de tout enseignement élémentaire. Ce rapport faisait encore les plus grands éloges de la discipline , toute basée sur l'affection , et de la vie morale qui régnait dans l'établissement.

Pestalozzi est le premier instituteur qui fit de la prière de cœur un des moyens les plus puissants de créer un vrai lien entre l'enfant et son Dieu. Au culte du soir et du malin, les écoliers étaient invités par lui à prier de cœur et à haute voix; il n'y avait rien de régulier dans cet acte ; les enfants, convaincus d'avoir mal agi , obéissaient à la voix de Pestalozzi, lorsqu'il disait à l'un des

coupable : « demande à Dieu de te pardonner et de le corriger. Le caractère dominant du culte domestique était l'absence de formes positives; Pestalozzi suivait l'élan de sa pensée, en marchant et en parlant pendant quelques instants des choses du ciel et des devoirs à remplir sur la terre; il était écouté avec un respectueux silence. Souvent il ouvrait et lisait la Bible ; il priait, il invitait les enfants à le faire ; et si, comme partout et dans tous les temps, des poignées de bonne semence tombèrent sur le sable et parmi les épines, de riches épis, transportés au loin, multiplièrent le bon grain, jeté par l'infatigable semeur.

La vie morale fut maintenue à son point culminant, on peut l'affirmer, durant toute la période des travaux de Pestalozzi à Berthoud. A Stanz, la misère et la dégradation des enfants confiés à ses soins , les obstacles matériels à vaincre, l'agitation causée par les événements extérieurs , enfin le peu de durée de cet essai , qui, ainsi que nous l'avons dit, épuisa les forces du père de famille et de l'instituteur, arrêtèrent les savants et puissants développements qu'on eût pu signaler dans les premiers essais du grand pédagogue.

Ce fut donc au moment d'un ensemble de succès divers et progressifs, que l'institut de Berthoud fut adopté par la patrie suisse. Le rapport de la commission, envoyé par le gouvernement helvétique , demandait que l'Etat se chargeât de tous les frais et qu'une école normale, pépinière d'instituteurs pour toute la Suisse, y fût annexée. C'eût été ce que nous nommerions aujourd'hui une école fédérale.

Ces propositions acceptées, on décida que, malgré la pénurie des finances , les livres élémentaires seraient réimprimés au plus bas prix possible.

Mais la tourmente politique souffla de nouveau sur les Alpes ; l'œuvre de Pestalozzi perdit les avantages qu'elle venait d'acquérir ; puis une révolution , une constitution de fraîche date abandonnée, un gouvernement dispersé et bientôt reconstitué, après l'évacuation des troupes françaises et le soulèvement des petits cantons; enfin, l'appel à la médiation du gouvernement français et la proclamation du général Bonaparte qui mit fin aux hostilités des cantons. Ceux-ci furent invités à nommer une Consulta qui devait se transporter à Paris, pour y traiter des intérêts de l'Helvétie; le premier consul demandait que les Suisses eux-mêmes vinssent lui faire connaître les moyens de ramener l'union et la tranquillité et de concilier tous les partis.

Cette Consulta, composée d'une soixantaine démembres, rassembla les hommes les plus éminents des deux partis, et, parmi ceux qui appartenaient aux idées nouvelles , on n'eut garde d'oublier Pestalozzi ; il fut élu dans les cantons de Berne et de Zurich. Pestalozzi à Paris, lancé dans le tourbillon des affaires européennes, appelé à soutenir les intérêts de sa chère patrie, à frayer peut-être de nouveaux sentiers à ses travaux humanitaires, à sa Méthode maintenant affermie et justifiée par ses éclatants succès; quel sujet d'intérêt et de curiosité !

Eh bien! ce remarquable épisode d'une vie si remarquable a passé presque inaperçu ; à grand peine en

trouve-t-on quelques traces ; les résultats en furent à peu près nuls ; du moins un étrange silence s'est établi sur ce chapitre , dédaigné par les biographes et dont Pestalozzi lui-même n'a point raconté les détails. Il était cependant entré bien vite dans la sphère à laquelle ses concitoyens l'avaient appelé, en publiant une brochure sur les moyens à mettre en œuvre pour la pacification de la Suisse et sur la nouvelle organisation à lui donner. Cet écrit fit peu d'impression. Chacun pensait qu'à Paris seulement on pourrait proposer, accepter ou rejeter les idées que l'esprit lucide du premier consul parviendrait à coordonner et à faire mettre en pratique. Le parti novateur auquel appartenait Pestalozzi comptait quarante-cinq membres., le parti opposé seize.

Les manières étranges de l'instituteur philosophe, son langage presque inintelligible lorsqu'il parlait français, fuient peu goûtés par les commissaires pour la Consulta , parmi lesquels se trouvait Barthélémy, ancien ambassadeur en Suisse et président du Sénat conservateur. Pestalozzi fut traité de rêveur allemand , surtout lorsqu'il en vint à faire connaître ses vues à propos de la réforme scolaire qu'il aurait voulu voir s'opérer en France. C'était bien, en effet, agir en idéologue, dans un moment où les plus graves préoccupations politiques envahissaient tous les esprits.

Il rencontra cependant un homme aussi curieux de l'entendre qu'il était prêt à se raconter lui-même. Le grand mathématicien Monge, inventeur de la géométrie descriptive et fondateur de l'Ecole polytechnique, comprit la portée de cet enthousiaste, si profond calculateur

et si ardent philanthrope ; mais , après avoir étudié l'homme et son système, Monge lui répondit avec autant de sagesse que de brièveté : C'est trop pour nous. Pestalozzi a dû se convaincre que Monge avait parfaitement raison.

La Consulta s'était ouverte le 10 décembre 4802; l'Acte de médiation , signé le 19 février 1803, rendit à Pestalozzi la liberté de rentrer à Berthoud. Cet Acte, à la formation duquel il avait assisté et contribué , renversait les résolutions prises par le Gouvernement unitaire à l'égard de son institut. 11 se retrouvait seul à la tête de son entreprise; mais plus d'un canton lui tendit une main amie : Lucerne, Argovie et Zurich se montrèrent disposés à le soutenir , tandis que Berne lui redemanda le château de Berthoud, dont on voulait refaire le siège d'une préfecture. Il fallut chercher un autre asile. Ici commence une époque nouvelle.

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