PREFACE XIII
pathique et respectueux, en rappelant, dans cette Biographie, les services que Tarchiviste Louis- Charles Thiers rendit à notre ville, et en retour desquels les Marseillais ne donnèrent à son petit-fils qu'un seul bien, mais le plus précieux de tous : rinstruction ; c*est-à-dire le moyen de développer la grande et belle intelligence que Dieu lui a si généreusement départie.
DE
Loùis-Charles THIERS
Le 25 avril 1752 , maître Louis-Charles Thiers, avocat au Parlement de Provence, domicilié à Marseille depuis dix ans , et y demeurant sur la place Neuve , épousait la fille d*un riche négociant de cette ville , M"' Marie-Marguerite Bronde.
Louis - Charles Thiers était né à Aix, le 20 novembre 17 14, et avait été reçu avocat le 17 juin 1734, à Tâge de 20 ans. Il était fils de Charles Thiers, bourgeois de la ville d*Aix, et de Marguerite Eissautier. M"' Marie-Marguerite Bronde était fille
de Joseph Bronde et de Marguerite Gervais. Elle n'avait que i8 ans (*).
De ce mariage naquit, le 9 septembre 1759, Pierre- Louis- Marie Thiers, qui fut le père du futur Président de la République Française. Mais, à cette époque, éloignée de nous de plus d'un siècle , l'aïeul du grand homme d'Etat, dont Marseille est si fière à juste titre, ne songeait qu'à se créer une modeste situation dans la ville qu'il avait adoptée , et où il venait de s'établir d'une manière définitive.
En 1770, la place d'archiviste de l'Hôtel-de-Ville, étant devenue vacante , par la mort du titulaire, l'avocat Louis-Charles Thiers se mit sur les rangs pour l'obtenir.
C'était un emploi très recherché et cependant très difficile à remplir. L'archiviste, ou plutôt ÏQ^rchivairey comme on le désignait encore à cette époque, n'était pas seulement le dépositaire des
(i) Cette famille est représentée aujourd'hui par M. Casimir Bronde, négociât à Bône.
litres et des richesses historiques de la ville , mais aussi le seul administrateur des affaires communales. Les échevins, qui se succédaient tous les deux ans , les conseillers municipaux , renouvelés chaque année, n'avaient ni la tradition, ni le temps, ni l'aptitude nécessaires pour gérer les intérêts d'une très grande ville j ils se bornaient , en général , à représenter honorablement , à figurer avec dignité dans les cérémonies publiques , et à délibérer sur les questions qui leur étaient soumises. — L'archivaire avait toute la responsabilité ; il devait être à la fois jurisconsulte et administrateur, et joignait à ses fonctiops de conservateur des archives, celles de secrétaire général et de contrôleur des dépenses. — Ce fonctionnaire , qui réunissait les attributions de quatre ou cinq chefs de bureaux actuels , devait posséder la connaissance exacte de tous les règlements, et veiller,avec un soin religieux, à la conservation des us et coutumes de la ville ; il représentait, en un mot, la tradition. Aussi n'était-il
pas soumis à Télection annuelle, imposée à tous les autres agents municipaux ; ses fonctions étaient en quelque sorte viagères et même transmissibles. M. Capus, qui venait de mourir, et son père auquel il avait succédé, avaient été archivaires pendant plus d'un demi-siècle. ( De 17 17 à 1770.)
Le fils du dernier Capus était trop jeune pour le remplacer immédiatement ; mais on avait songé à une combinaison qui lui aurait permis de continuer la dynastie des Capus. Son oncle , vieil employé des archives , offrait , en effet, de tenir la place de secrétaire archivaire en attendant qu*il fût en état de l'occuper.
Cette proposition fut acceptée, et l'oncle et le neveu essayèrent de remplir la mission difficile qu'ils avaient sollicitée. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que la marche des affaires souffrait beaucoup de cette situation anormale. Pour en sortir, M. de La Tour, intendant de Provence, fit ordonner aux échevins, par M. le comte de
Saint-Florentin, ministre secrétaire d'État, d'avoir à présenter immédiatement trois candidats sérieux.
Le 4 mars 1770 , les échevins firent connaître , en ces termes, à l'Intendant, le résultat des votes émis par le Conseil municipal : « Nous avons , en suite des ordres de Monseigneur le comte de Saint- Florentin, assemblé, le jour d'hier, le Conseil, pour la nomination de trois sujets à présenter au roi, pour la place d'archivaire, vacante par le décès du sieur Capus. Nous sommes bien joyeux de ce que le Conseil a pensé comme nous en faveur de son fils. L'incapacité, à cause de l'âge, a seule empêché runanimité pour le jeune homme. Le Conseil a conservé, dans cette nomination (proposition), le sieur Pastot^t et le sieur Thiers.»
Le rédacteur intéressé de cette lettre laisse supposer que le Conseil a voté d'enthousiasme la présentation du jeune Capus. Cependant le texte officiel de la délibération n'en dit rien ; il fait connaître,aucontraire,queles deux autres candidats
ont été admis à Tunanimité. « Requérant rassemblée, dit le Maire, premier éche vin, d'approuver le choix du dit Joseph Capus pour premier candidat et de proposer pour second M* Jean-Baptiste Pastoret, procureur du roi en la police , et pour troisième , M* Charles Thiers , avocat au Parlement. Lesquels ayant été approuvés , le premier à la plus grande pluralité des voix, et les deux autres à Tunanimité, le Conseil a chargé MM. les maire et échevins d'en adresser la liste à M. le comte de S*- Florentin {*). »
L'examen de ces trois candidatures ne dura pas moins de quatre mois. Le résultat de cet examen ne fut point favorable au jeune Capus. M. Thiers , avocat , rempli de savoir et d'expérience, fut choisi par le roi , bien qu'il n'eût été proposé qu'en troisième ligne, a Sa Majesté , lisons-nous dans les lettres de nomination , ayant vu la délibération prise par le Conseil municipal de la ville de
(I) Reg. des délibtirations. Année 1770, fol. 61 v.
Marseille, le 3 mai de la présente année, contenant la proposition de trois sujets pour remplir la place de garde des archives de la dite ville, vacante par le décès du sieur Capus, quoiqu'elle les en estime tous dignes , cependant étant bien informée de la fidélité et affection à son service du sieur Charles Thiers , avocat au Parlement d*Aix , elle a fait
choix de sa personne pour en exercer les fonctions... Fait à Versailles, le i6 septembre 1770. Signé: Louis (*) »
Le 3 octobre suivant, M. Thiers fut solennellement installé, et prêta serment de bien remplir les fonctions qui lui étaient confiées. Il eut quelque peine à se mettre au courant des affaires et à se reconnaître dans un classement, dont personne ne sut ou ne voulut lui donner la clef :« Mon prédécesseur était mort depuis un an, dit-il dans une note , et il n'y avait personne aux archives qui fût en
(i) Archives communales. Registre des édits, ordonnances, etc. Ânnde 1770.
état de me donner les connaissances locales. J'eus * recours aux inventaires que je trouvai , les anciens étaient devenus inutiles par le nouvel arrangement introduit par M.Capus. L'inventaire le plus moderne était celui tait en 17 17, et ne contenait que le dénombrement des sacs bleus , oîi sont les titres ; et quant au dénombrement des caisses, cet état fut vraisemblablement dérangé en 17 17, et la plupart des titres cotés se trouvent insérés dans les sacs bleus (i). »
Le nouvel archiviste eut la pensée de réformer ce classement vicieux , mais le défaut d'espace et l'entraînement des affaires courantes lui firent ajourner l'exécution de ce projet : « Je conçus, dit-il , le dessein de mettre les archives dans un nouvel ordre, mais, après trois mois de travail, je reconnus que n'ayant pas un plus grand local , changer l'ordre établi , c'était se jeter dans un plus
(0 Inventaire des archives, rédigé pur M. Thiers. Série 11.
grand désordre , et, dans l'intervalle de l'opération, qui eût exigé bien du temps, tout aurait langui, et l'archiviste n'aurait pu donner aucune instruction aux administrateurs. Il fut donc arrêté de laisser les choses en l'état, et de suppléer au défaut d'ordre par des livres auxiliaires , dont l'expérience démontrerait l'utilité. >
M. Thiers rédigea plus tard un inventaire sommaire , résumant très . clairement les divers fonds contenus dans le dépôt communal, et ce document , que j'ai retrouvé , témoigne de l'esprit d'ordre dont l'archivaire était animé. Il aurait certainement laissé un travail plus complet, s'il n'avait pas été absorbé par mille autres préoccupations plus pressantes : les affaires journalières et les grandes questions d'économie politique, dont l'étude s'imposait chaque jour davantage, ne lui permirent pas d'y consacrer tout le temps nécessaire.
Les lois restrictives sur le commerce du blé , les douanes intérieures qui entravaient la çifcvilatioq
lo BIOGRAPHIE
des marchandises , et le mauvais état des routes , qui ne permettait pas de transporter les céréales dans un bref délai , du point oti elles affluaient vers celui oti elles manquaient, rendaient toujours très difficile l'alimentation des grands centres de population. La disette et la famine étaient souvent à craindre , et lorsque ces fléaux ne sévissaient pas , les administrateurs avaient encore à combattre le renchérissement du prix des principaux objets de consommation.
Dès les premiers mois de son installation à THôtel-de-Ville , M. Thiers eut à s'occuper, avec les Magistrats municipaux , de la question fort délicate du commerce de là boucherie.
On serait étonné de voir Tarchivaire appelé à conférer sur ces graves questions avec les administrateurs , si on ne savait qu'il réunissait à ses fonctions de conservateur des archives, celles de secrétaire général, chargé du contrôle des dépenses. Du reste, comme il le dit lui-même dans la note
que nous avons reproduite ci-dessus , il avait la 'mission « de donner des instructions aux admihistrateurs.»Ilne fautdonc pas assimiler Tarchivaire du XVIII* siècle au modeste employé des bureaux , qui n*a plus aujourd'hui qu*à veiller au précieux dépôt des richesses historiques et administratives de rHôtel-de-Ville.
A Marseille, comme dans la plupart des autres villes de Provence, la Communauté ( on appelait ainsi la Commune et par extension l'autorité municipale ) , la Communauté mettait en adjudication la ferme de la boucherie. Elle fixait ellemême le prix de la viande, et l'adjudicataire devait prélever, sur ce prix, un tant pour cent qu'il versait dans la caisse communale. Lorsqu'il ne se présentait aucun adjudicataire, la Communauté prenait à sa charge la régie de la boucherie.
L'Administration municipale intervenait toujours dans la fixation du prix de vente et devait y trouver un revenu important pour la ville. On la rendait
naturellement responsable du renchérissement des prix , quand elle ne pouvait pas se procurer des
bestiaux dans de bonnes conditions. Or, il arriva que, au mois de janvier 1771 , elle se vit dans Talternative , ou de perdre le tant pour cent qu'elle prélevait, ou d'augmenter les prix qui étaient déjà très élevés.
M. Thiers fut d'avis, avec les échevins , qu'il fallait renoncer , pour quelque temps , à tout prélèvement et vendre la viande au prix de revient. Mais rintendant de Provence, qui devait veiller à la bonne administration des deniers communaux , et cela pour assurer le paiement des impôts, s'opposa tout d'abord à cette mesure. Le secrétaire archi vaire fut chargé de lui démontrer la nécessité du sacrifice que voulait s'imposer la ville, et il le fit dans les termes suivants :
« La lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire, le 8 de ce mois, et dans laquelle vous nous faites entrevoir la nécessité terrible de porter
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le prix de la viande de mouton à 9 sous la livre , parce qu'elle nous revient à 8 sous de prix d'achat, nous a jetés dans la plus vive affliction , et le cri universel qui ne manquera pas de s'élever contre nous, dans le public, sur cette augmentation, nous fait prendre la liberté de redoubler nos instances auprès de vous, pour trouver des adoucissements à une loi qui, dans les circonstances présentes, serait si dure pour nos citoyens, en même temps qu'elle serait bien peu fructueuse pour la Communauté. »
Il fait ensuite remarquer, que le chiffre de la consommation diminue toujours quand on augmente le prix de vente : « Sur les cinq semaines qui nous restent à parcourir jusqu'au carême, si la viande se distribue à 9 sous la livre, il est permis de présumer que la consommation diminuera d'environ trois dixièmes sur celle qui se fait actuellement, et alors le bénéfice, procuré par l'augmentation d'un sol par livre, se réduira à 3,562 livres.
« Ne serait-il pas bien triste et bien douloureux
pour nous, ajoutait-il, d*étre réduits à faire une opération si fâcheuse pour nos citoyens et presque sans utilité pour la Communauté (*). »
L'intendant n'insista pas davantage ; il permit la réduction proposée sous la réserve de l'approbation ministérielle (*). Cette approbation ne se fit pas attendre ; mais le contrôleur général des finances engagea les échevins à couvrir le déficit provenant de la suppression du sou par livre , sur le prix de la viande, par l'imposition d'une nouvelle redevance communale.
M» Thiers fit ressortir, dans un rapport en date du 8 février, tous les inconvénients d'une pareille mesure : « Les nouveaux impôts au temps où nous sommes, écrivait-il, sous la signature des échevins, loin d'augmenter les revenus de la Communauté , pourraient au contraire les diminuer, soit par le
(i) Lettre du ii janvier 1771 adressée à M. de Latour, premier Priâident et Intendant de Provence.
(2) Rtîponsede M. de Latour du 23 janvier i77i.( Arch. Ane. Collection d< lettres. )
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retranchement sur les consommations , soit par rémigration d'une partie des habitants. — Il nous semble qu'une ville qui, dans son état actuel, a remboursé, Tannée dernière, plus de 100,000 livres n'est pas dans le cas de surcharger les habitants par de nouvelles impositions. Nous nous flattons que le Ministre voudra bien être satisfait de la promesse que nous lui faisons, de donner la plus grande attention , et d'user de l'économie la p\us sévère pour améliorer les revenus de la Communauté. »
Les échevins parvinrent , grâces aux objections habilement présentées par M. Thîers, à persuader au contrôleur général qu'il n'y avait pas lieu, pour le moment , de modifier le système des impôts en vigueur à Marseille.
Par son esprit rempli de ressources , son expérience des affaires, l'archivaire rendait tous les jours des services plus importants à la Communauté. Laborieux et actif, doué d'une grande facilité de rédaction, il tenait toute la correspondance et
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trouvait encore le temps de rédiger de nombreux mémoires , soit pour exposer aux divers ministres la situation de la ville et ses besoins, soit pour soutenir les droits de la Communauté à Toccasion des procès qui lui étaient intentés. Ces mémoires ont été réunis et remplissent sept volumes ; la correspondance, dont les minutes écrites de sa main existent encore en grande partie, forme une importante collection de 17 registres în-folio. Il est évident que Tarchivaire était le véritable administrateur de la Communauté. Il prenait l'initiative dans beaucoup de circonstances et inspirait la plupart des mesures ordonnées par les échevins. Toutes les grandes questions agitées, de 1770 à 1790 , furent certainement traitées par M. Thiers ; il suffit de parcourir les archives, d*ouvrir un dossier ou un recueil de pièces , pour s*en convaincre. Je ne saurais donc mieux faire connaître les services qu'il rendit à notre ville, qu'en résumant, à grands traits , l'histoire de TAd-
ministration municipale de Marseille; pendant cette période de vingt ans.
La ville avait constamment à lutter, soit pour repousser les prétentions des agents du fisc , soit pour s'opposer à la revente des offices qu^elle rachetait sans cesse, et que Ton remettait en vente dans le but de remplir les caisses de l'État. En 1771, M. Thiers dut démontrer que le greffe de la juridiction consulaire avait toujours appartenu à la Communauté. Il produisit des actes remontant au xiii* siècle qui établissaient ce droit , et prouva , d'ailleurs , que, pour faire cesser les prétentions injustes des fermiers du domaine, la ville de Marseille avait cru devoir, une première fois, cîésintéresser le gouvernement au moyen d'une forte indemnité; mais qu'il était souverainement impolitique et injuste de tenter, par des réclamations si peu fondées, d'extorquer à la caisse communale des sommes considérables.
Cette affaire n'était pas terminée qu*il fallut
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solliciter le dégrèvement de Timpôt sur le sel, dont le chiffire venait d*étre augmenté dans une forte proportion. M. Thiers écrivit mémoires sur mémoires, et obtint enfin une réduction de 34 mille livres (*).
Mais pendant que les échevins, puissamment secondés par 1 eminent archivaire qui défendait si bien les intérêts de la Communauté, cherchaient à diminuer les charges de leurs concitoyens, une question de préséance soulevée par le gouverneur militaire, M. le marquis de Pilles, vint jeter le trouble dans l'esprit des magistrats municipaux, en leur contestant une prérogative dont leurs prédécesseurs avaient toujours usé sans opposition. Il s'agissait des clefs de la ville. Un règlement royal avaît établi que , en l'absence du gouverneur militaire , la garde de ces clefs serait confiée aux
(i) Voir la délibération du 17 décembre 1787, dans laquelle ce fait est rappelé à l'appui d'une proposition tendant à faire accorder une augmentation de traitement k Tarchivaire.
écherins. Or, M. le marquis de Pilles demeurant dans une villa située hors de Tenceinte , les clefs des portes étaient remises chaque soir à Tun des échevins, délégué à cet effet par ses collègues. M. de Pilles ne Tentendait pas ainsi ; il voulait recevoir les clefs à sa campagne , et avait menacé de révocation les portiers qui ne s'étaient pas empressés d'obtempérer à Tordre qu *il venait de leur donner dans ce but. Les échevins signèrent, le 4 mai, une lettre rédigée par M. Tbiers, dans laquelle ils faisaient remarquer à M. de Pilles que, si Ton donnait satisfaction à ses désirs, les habitants de Marseille et les magistrats municipaux se trouveraient absolument prisonniers pendant la nuit. « Si les clefs de toutes les portes, lui écrivaient-ils, vous étaient remises lorsque vous demeurez hors la ville, il faudrait nécessairement que les portiers passassent les nuits hors la ville, et si pour quelque cas urgent, pour quelque besoin pressant, le service exigeait que nous fissions entrer ou sortir quelqu'un
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dans la nuit, comme la chose arrive assez souvent, il faudrait faire escaladerles murs, pour allerdemander chez vous les cle& de la porte , ce qui ne peut pas être pratiqué.»
M. de Pilles ne répondit pas à cette lettre , et n'insista pas davantage pour avoir les clefs ; mais il souleva de nouveau cette question en 1773, et obtint que la clef de la porte d*Aix serait laissée entre les mains du portier, avec Tordre de n'ouvrir que sur sa réquisition ou celle des échevins.
Bientôt après ce petit conflit , la municipalité se
trouva dans l'obligation de signaler à l'intendant de Provence et à l'évêque de Marseille, les progrès
incessants du culte réformé dans la ville. Contrairement aux lois en vigueur, on établissait des temples
un peu partout. Le plus important venait d'être ouvert dans la bastide du sieur Gueyte, située près de la mer, sur le coteau de Notre-Dame de la Garde. « On a trouvé , dans cette bastide , disaient les échevins , un grand salon communiquant à un
autre par trois arceaux , où s'est trouvé le même
Gueyte sur une espèce de chaire couverte d'un
dôme, et parée d'un drap violet, faisant les fonctions
de prédicant, tenant en ses mains un livre intitulé :
Le T^hilosophe Chrétien, par M. Formey; il y
avait , au bas de la chaire , une table couverte d'un
menu drap , sur laquelle étaient deux tomes de la
Bible , et deux tomes des psaumes de David ;
autour de la table étaient trois banques et trente
bancs de bois. Le salon pouvait contenir environ
400 personnes.
M. Thiers fut chargé de rédiger un mémoire,' pour démontrer que la ville de Marseille avait constamment repoussé les hérétiques , et s'était efforcée de ne recevoir dans son sein que des catholiques parfaitement orthodoxes : « Indépendamment des lois générales du royaume, lisonsnous dans ce mémoire , la ville de Marseille jouit, en particulier, de la prérogative sacrée et inviolable de ne souffrir ni tolérer dans son sein , son terroir
et son district , Texercice public ou privé d'aucune autre religion que la catholique , apostolique et romaine, et cette prérogative lui a toujours été confirmée , de siècle en siècle , par les comtes de Provence et par nos rois. C'est la foi que les Marseillais ont reçue de leurs pères et qu'ils doivent transmettre à leurs descendants dans toute sa pureté.»
Le savant archivaire , faisant appel à la tradition et à rhistoire locale, cite toutes les dispositions édictées par les anciens Marseillais pour maintenir 'intacte la foi catholique dans leur ville. « On voit, dit-il, dans les Statuts du xiii"' siècle, que le gouverneur et recteur , annuellement élu , était obligé de jurer qu'il chasserait les hérétiques , les vaudois, les sectaires : Quod hereticos et valdenses et omnes qui maie secte fuerint persecutores Jidei pro posse suofirmiter prosequetur infra terminos suœjurjrdictionis,y){STATVTS de Marseille. Livre i , chap. I, n® 14.) « La formule de ce serment, ajoute-
t-il , s'est perpétuée à Marseille et les maire ,
échevins et assesseur actuels, entrant en possession
de leurs charges , jurent encore qu'ils poursuivront
et chasseront hors de la ville les hérétiques, etc.,
etc. C'est sous la foi de cette prérogative que
Marseille céda sa seigneurie à Charles d'Anjou ,
comte de Provence, en 1257.»
Les échevins écrivirent à toutes les autorités :
à l'Intendant de Provence, au Procureur général ,
à l'Évéque , pour les supplier de faire fermer le
temple ouvert par le sieur Gueyte, près de la mer,
ainsi qu'un autre prêche qui venait d'être installé
dans la rue de la Rose. Rien n'indique dans les
archives qu'il ait été donné suite aux pressantes
réclamations des échevins (*).
M. Thiers rédigea, dans le courant du même
mois (novembre 1771), un autre mémoire sur une question financière qui préoccupait vivement
(i) Voir les mémoires de 1770-1790. — Année 1771, fol. i36. — Lettre du s 7 noyembre 1 7 7 1 .
la municipalité marseillaise. Le gouverneur de Provence venait de mettre les échevins en demeure d'avoir à verser au trésor royal, sous le titre de *Z)on gratuit, une somme qui , après discussion , avait été réduite à 184,000 livres. L'archivaire exposa très clairement, dans ce mémoire , que, en vertu de ses privilèges , la ville de Marseille ne devait aucun impôt et qu'elle ne payait la contribution, actuellement réclamée, qu'à titre purement gracieux. Après avoir rappelé toute la législation^ en citant une grande quantité de textes, il finit par offrir 66,666 livres, i3 s. 4d.
Cette éloquente plaidoirie n'eut pas un plein succès, mais elle fit réduire de 84,000 livres la somme réclamée par le fisc (*).
Les magistrats municipaux de notre ville attachèrent , jusqu'à la veille de la révolution , une très grande importance aux questions de préséance et d'étiquette. Ils avaient eu, pendant
(1) Mémoires, fol. 134. Registre des Édîts, fol. 5o v.
tout le moyen -âge, une réelle indépendance; ils étaient les premiers dans la ville, et le représentant du prince lui-même se montrait pour eux rempli de déférence. Tout ce prestige , tout ce pouvoir avait été successivement amoindri, et maintenant qu'il ne leur restait que les apparences d*une antique autorité , ils en réclamaient les moindres manifestations avec une ardeur et une persévérance que rien ne décourageait. Nous avons vu que la possession momentanée des clefs de la ville avait été Tobjet d'une lutte très vive contre le gouverneur militaire, et, dans la suite de ce récit, nous retrouverons en présence les susceptibilités de ce fonctionnaire et les justes revendications des échevins. Aujourd'hui on conteste, à ces derniers, le droit bien modeste de placer un tapis, aux armes de la ville, sur le devant de la loge qu'ils occupent au théâtre.
Pendant longtemps ce tapis avait décoré la loge municipale. Mais, en 1767, un membre du
Parlement d'Aix, assistant au spectacle, fit observer à sa compagnie, que les échevins empiétaient sur les prérogatives des autorités supérieures/ en plaçant les annes de la ville devant leur loge, alors que celles des plus hauts fonctionnaires de la Province ne montraient, au regard du public, que les simples tentures du théâtre. — La Cour d'Aix s*en émut, et fit ordonner aux échevins de retirer leur tapis, ce qu'ils firent sans hésiter. Mais , en 1771, à la suite de la réorganisation judiciaire qui appela M. d*Albertas à la présidence du Parlement, ils furent avisés qu'ils pouvaient rétablir le fameux tapis.
Nous empruntons, à une lettre rédigée par M. Thiers , le récit de ce mémorable événement :
« M. le Président d'Albertas prévint les maire, échevins et assesseur de Marseille au sujet de ce tapis ; ce magistrat , aussi recommandable par les qualités de l'esprit et du cœur que par l'élévation des vues et des sentiments, fut le premier à leur
dire , que , ni lui , ni sa compagnie , ne seraient
offusqués du tapis que les échevins pouvaient
désormais faire mettre à leur loge à la comédie. La
bonté de M. d*Albertas lui fit ajouter qu'il voulait
lui-même venir à Marseille , assister avec eux à la
comédie et les réintégrer dans la possession du
tapis.
<K Les maire, échevins et assesseur de Marseille,
sensibles , comme ils devaient Tétre à ces marques de bonté, ne devancèrent pas le moment oîi ils
devaient reprendre ce signe de leur juridiction ; ils
attendirent. — M. le premier Président étant arrivé
à Marseille, le i3 octobre (1771) , il voulut bien
•les honorer de sa présence à la comédie et se placer
dans leur loge, qui fut décorée du tapis.
a Cet acte a été rappelé avec éloge dans la Galette de France , du 4 novembre , qui est imprimée sous les yeux du Gouvernement : « On a a revu , dit cette Galette , avec satisfaction , les a maire , échevins et assesseur marcher dans les
a8 BIOGRAPHIE
« rues précédés chacun d*un garde, et leur loge à « la salle de spectacle ^ décorée comme autrefois € d'un tapis aux armes de la ville. Le premier c Président, pour donner plus d'authenticité à la « réintégration de nos magistrats dans le droit « honorifique qui avait excité la jalousie du Parlea ment , a bien voulu assister au spectacle dans « leur loge. »
Hélas ! cette satisfaction fut de courte durée ! les magistrats municipaux durent bientôt renoncer à leur tapis aux armes de la ville , qui excitait tant de jalousie. M. de La Vrillière , ministre secrétaire d'État, accueillant les plaintes d'un fonctionnaire dont le nom n'est pas prononcé, mais que Ton savait être M. de Pilles , écrivit plusieurs lettres pour avoir des renseignements sur cette audacieuse entreprise. On lui adressa le mémoire que nous venons d'analyser. Il blâma sévèrement les échevins. Voici sa réponse , qui dit bien toute l'importance que l'on attachait, à cette époque, au cérémonial et
aux prérogatives des dignitaires de l'Etat. Il paraît qu'il était interdit à la municipalité de produire en public les signes de son autorité^ quand elle était en présence d'un haut fonctionnaire. C'était un dernier coup porté à l'indépendance des communes ; on tenait , sans doute , à ne laisser aucun prestige à leurs magistrats :
« J'ai été instruit , Messieurs, écrivait M. de La Vrillière, aux maire, échevins et assesseur de Marseille, que depuis quelque temps vous avez mis un tapis aux armes de la ville à la loge dans laquelle vous avez assisté à la comédie. Je n'ai pu me dispenser d'en ]*endre compte au roi ( ! ) et Sa Majesté en a été d'autant plus surprise , que la lettre que j'écrivis par son. ordre à ce sujet , le 20 juin 1767, à vos prédécesseurs, faisait connaître trop clairement qu'EUe désapprouvait cette entreprise, pour qu' Elle dût s'attendre que vous vous portassiez à la renouveler. Cependant , Elle veut bien fermer les yeux sur cette désobéissance. Mais
3o BIOGRAPHIE
Elle me charge de vous marquer que sa volonté est, que, à l'avenir yVous ne mettiez à la loge, dans laquelle vous assisterez aux spectacles , ni tapis, ni tableau, ni aucune décoration qui la distingue des autres loges (*).»
Les échevins s'excusèrent très humblement. Us firent remarquer au ministre , qu'aucun d'eux n'était à l'Hôtel-de-Ville en i767,et que, Tarchivaire de cette époque étant mort, ils n'avaient pu être instruits, par ce dernier, de la défense du roi.
Peu de temps après, M. le marquis de Pilles renouvela ses querelles et ses injustes prétentions. Le maire et les échevins répondirent cette fois avec une certaine fermeté. Ils rappelaient au ministre que des magistrats, qui consacraient leur temps et toutes les forces de leur intelligence au bien public, méritaient au moins quelques égards. M. Thiers se fit l'interprète de leur juste susceptibilité dans un mémoire rédigé avec un tact parfait.
(i) Lettre du 27 janvier 1772.
DE L.-CH. THIERS 3i
« On ne saurait croire, disait-il, que Sa Majesté ait rintention d'abaisser les échevins, dont elle connaît les utiles et importantes fonctions. Marseille, ouverte à toutes les nations que le commerce y attire,présente,en raccourci, letableau de TUnivers. C'est dans Tadministration de cette ville, que se rencontrent tous les genres d'affaires possibles, dans le plus haut point d'intérêt : Religion , Police, Finance, Commerce, Santé, Subsistances, Travaux publics. Spectacles, tout se présente aux échevins et tout est administré par leur vigilance.
« La police de Marseille est le plus grand bien des habitants. C'est aux échevins que le peuple s'adresse avec confiance, moins comme à des juges, qu'à des pères ou à de sages médiateurs. La justice y est prompte et gratuite, et souvent la journée ne suffit pas pour vider les différends de la journée ; tous les corps, tous les arts et métiers, viennent à ce tribunal porter leurs causes souvent importantes, et quelquefois difficiles, et ce gentilhomme, ce
négociant, ce bourgeois, devenu tout à coup juge par le choix de ses citoyens, n'a, pour les juger, d*autre secours que. ses lumières naturelles., qu'il est obligé de combiner avec celles d*un assesseur qui lui expose les lois.
« A peine sortis d'une audience pénible , ils trouvent sur leur bureau des comptes d'un fermier à examiner, des discussions à terminer, des fonds à faire rentrer, des dettes immenses à payer , des impositions royales à acquitter, et enfin des remboursements à faire pour opérer insensiblement la libération de la Communauté.
a Le lendemain c'est une correspondance à suivre, des mémoires à expédier, des instructions et des avis à donner aux différents consuls de la Province, dont les opérations sont souvent dépendantes de ce qui se passe à Marseille.
« L'après-midi, c'est un bureau du commerce qu'il faut tenir et des affaires presque toujours importantes à discuter.
« Un autre jour, c'est un bureau du vin, où il s'agit de conserver aux citoyens presque le seul privilège qui leur reste et qu'une foule de gens attaque.
« Le jour suivant, c'est un bureau d'abondance, établi pour veiller à la subsistance de cent mille habitants et des provinces voisines. C'est là, oti il s'agit d'assurer cette subsistance, sans blesser la liberté si nécessaire au commerce des grains. C'est là, qu'il faut considérer la misère du pauvre et ménager l'intérêt du cultivateur.
a Cette partie de l'administration publique mériterait seule toute l'attention des échevins; mais il faut encore la donner aux aqueducs , aux fontaines publiques , aux alignements des rues , à la réparation des chemins, aux pavés, aux promenades, aux spectacles et à tous les amusements publics.
« Faudrait-il ajouter, à. des opérations si multipliées et si importantes, de nouvelles cérémonies
dont le temps ne pourrait être pris que sur les besoins du peuple , et quelquefois même sur le service de TÉtat ? et, enfin, trois millions de charges que la Commune a financées et réunies en différents temps, n'exempteront-ils pas les maire, échevins et assesseur, d'un droit honorifique (exigé par le gouverneur), qui n'ajouterait rien aux sentiments particuliers des citoyens pour M. le marquis de Pilles ? »
Et comme M. de Pilles s'était exprimé en termes peu convenables, dans une plainte adressée au ministre (*), l'archivaire terminait ce remarquable mémoire (dans lequel il avait posé la question sur son véritable terrain), par les réflexions suivantes :
« Dans tous les temps, les magistrats municipaux ont donné des preuves éclatantes de leur zèle et de leur attachement au bien public. Si Marseille a été
(i) Il se plaignait, notamment , de ce que les échevins ne lui avaient pas rendu visite à l'occasion de la mort de sa belle-mère. Les autres griefs n'étaient pas plus sérieux.
affligée de la peste , ils ont sacrifié leurs biens et exposé leur vie pour le salut des habitants. Si la France a eu des ennemis à combatre , les échevins n'ont épargné ni peine , ni veille , pour procurer à rÉtat les secours les plus prompts et les plus multipliés, et lorsque, dans les temps présents, TEurope entière a été exposée à la disette , les échevins actuels ont su , par leur sage prévoyance et par un travail continuel, entretenir l'abondance dans cette grande ville, et prévenir les malheurs que le manque de grains pouvait occasionner; c'est par une telle administration qu'ils ont su s'attirer l'approbation la plus flatteuse des ministres, les applaudissements de leurs concitoyens et les bénédictions de tout un peuple dont ils ont soulagé la misère.
« Voilà des succès que M. de Pilles aurait dû connaître, qu'il aurait dû applaudir, et auxquels il ne manque plus que la juste réparation qu'on a lieu d'attendre de la justice de M. le duc de La