‹ Biographie de la ville de SaintOmerChapitre 7 sur 19 · HO · texte numérisé non relu

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foire* des villes ne remontent guère an delà de la dernière partie du 18.* siècle. Des investigations profondes étaient dirigées pour offrir an public une histoire de France digne de ce nom ; à cet effet , on cherchait dans chaque cité , chaque bourg , chaque village , quelque écrivain obscur et modeste qui voulût bien se charger de faire en quelque aorte l'histoire préparatoire de sa résidence , et la description simple et exacte de l'état actuel des choses. Gigan-i lesques et patriotiques entreprises, qu'êtes-vous devenue» et qui pourra vous faire revivre ! « Où sont , hélas , les m Bénédictins , s'écrie avec amertume le bibliophile ! » Ah ! malgré tant de frivoles déclamations , malgré l'ère de per* fèctibilité qui a suivi leur dispersion insensée , grands et petits historiens , c'est encore à leur ■ intarissable fontaine « qne nous poison* tous ! , , ,

Peu d'années avant l'éruption du volcan républicain , la ville de Sain.t-Omer contempla dans ses murs le combat littéraire des deux historiens de la province d'Artois. Les détails attrayants decette polémique et diverses productions 4e ces écrivains lélés , complément honorable des annalistes de cette contrée , ne peuvent éprouver un oubli malt adroit ; leurs noms intéresseut d'ailleurs trop vivement la t'iiê qui les a regardés avec complaisance comme ses enfants adoptife pour les soustraire , par un scrupule mal fondé , à une légitime curiosité. rrmms

Au surplus , nous croyons devoir déclarer que nous ap* prouvons complètement le plan de l'estimable Biographiê d Abbetille qui comprend « la notice succincte de tous les « hommes remarquables qui, nés dans d'autres lieux, ont

• acquis dans celui de leur résidence les droits de citoyens m par un séjour plus ou moins prolongé, et de ceux même né à qui Ton y a accordé le coin de terre où reposent

* leurs cendres. » »

Jean-Baptiste- François Hennebert vit le jour à Hesdinle

31 août 1726. Nous ayons examiné son acte de naissance ,

a y a deux ans , lors d'une recherche dans la bibliothèqné déjà riche de cette jolie petite ville , si avantageusement administrée. Les indications antérieures de 1724, et sur* tout de 1764 , sont donc absolument erronées ; rien de sur* prenant toutefois dans ces méprises , car, Ton ne put noua fournir aucun renseignement sur la jeunesse de ce savant artésien , dont les ouvrages étaient même presque inconnus dans son lieu natal. Nous présumons qu'il fit ses études à Hesdin, dont le collège communal n'était pas encore alors réuni à celui de Saint-Omer.

Hennebert s'adonna d'abord à la poésie ; il fit paraîtra en ce genre une Ode sur la mort du duc de Bourgogne > de l Amitié jardinière , Bouquet à un ami, le Plaisir, pièce d'environ deux centn vers, et det Poésies fugitives sur plusieurs personnes illustres. En 1761, il produisit un mémoire sur les causes de la décadence du commerce d'Hesdin avec les moyens d'y remédier et de l'étendre. 11 fit imprimer à Lille, en 1764, 2 v. in-12, un traité philosophique intitulé: du plaisir, ou du moyen de se rendre heureux , rem* pli de préceptes excellents , semé d'anecdotes piquantes et instructives. L'auteur était alors chanoine de Saint-Martin , à Hesdin. Dans cet ouvrage , aujourd'hui très-rare , porté à notre catalogue sous le n.° 5081 , et où l'érudition n'efface pas le charme du style , il prouva que le bonheur n'est accessible qu'aux hommes vertueux , qui savent la chercher uniquement dans les plaisirs vrais du cœur et de l'esprit. Une troisième édition du Plaisir fut annoncée en 4784, accompagnée dan volume de contes moraux ; noua ne croyons pas que ces deux volumes aient été imprimés.

Il se rendit ensuite à Paris , dont le grand air , dit-il , fait tourner la tète à beaucoup de jeunes gens ; mais il y occupa utilement ses loisirs, et en 1770, il coopéra , pour la partie des oiseaux , à l'édition d'un Cours d'histoire naturelle , ouvrage propre à inspirer aux jeunes gens du monda 4s désir de connaître les merveilles de la nature , 7 volumes

— lit —

•n-12 , chez Desaint. De retour dans 8a patrie, il agita, en A77G, dans les feuilles d'Amiens , la question de l'existence

des anciens comfcs d'Ilesdin ; m opinion fut vivement critiquée par quelques antiquaire» de notre pays, et défendue uou moins chaudement par sou auteur et ses amis. En 1779, étant chanoine de l'église de Saint-Pierre, à Aire, il rédigea le Manuel des confrères do Saint- Adrien , institués dans cette collégiale. C'est en 1781 qu'on le voit figurer au nombre des chanoines de Notre Dame de Saint-Omer. On dit qu'il avait été momentanément chargé de la direction de notre collège communal avant l'arrivée de la corporation de la doctrine chrétienne.

M. Lainiot, bibliothécaire de Saint-Pierre à Lille, avait prononeé depuis quelques années un diseours très-remarquable sur l'utilité d une histoire générale de Flandre, et sur la manière de l'écrire. Plusieurs érudits s'écrièrent spontanément: • il manque aussi une histoire à l'Artois ! »> Dès i773, Uennebert avait fait circuler une lettre imprimée ilaus toutes les abbayes de cette province, pour eu obtenir des renseignements indispensables. 11 parait qu'il eut peu à se louer de leur complaisance à ce sujet. Il en fut dédommagé par la facilité qu'on lui accorda de feuilleter tous les titres du greffe de la ville de Saint-Omer dont le répertoire méthodique a été rédigé certainement avec autant d'intelligence que de courage. 11 répaudit alors son -prospectus de V histoire générale delà province d Artois , et ouvrit une souscription à cet ouvrage, annoncé en plusieurs volumes in-4. ", ornés de gravures et de cartes. Cette souscription devait être fermée le lo mars 17So. Elle était approuvée des états d'Artois. Cependant , elle ne réusssit pas au gré de l'auteur, qui se décida à publier son histoire dans le format in-8.°; il la dédia naturellement au comte ^'Artois, depuis Charles X. Le premier volume fut imprimé •à Lille en 17SG. Il passe en revue, dans sa préface qui juéiitc d'être méditée , la plupart des annalistes et de*

source* historiques de cette contrée ; il se montre reconv naissant des documents nécessaires rois à sa disposition par quelques compilateurs modestes et dévoués à la gloire de leur pays , parle des villes qu'il a visitées à cet effet, et ra~ conte le commencement des entraves mises à son entreprise ; l'observation qui termine cette bonne préface reçoit encore des circonstances présentes une application trop rationnelle pour n'être pas entièrement citée: « l'un des principaux « moyens de perfectionner l'histoire générale de cette pro- « rince serait de la composer sur les histoires particulières « de ses villes ; tous les matériaux alors rassemblés procu- « reraient une grande aisance; mais le courage ou l'amour- « propre des écrivains aurait besoin d'être excité par des prix

« académiques ou d'autres récompenses »> « Pour mieux

•m écrire l'histoire d'une province, dit-il encore avec raison , « il faut y avoir reçu le jour , ou y avoir demeuré long- . temps. Son introduction comprend cent pages. C'est une notice approfondie de l'ancienne situation des Gaules. Les articles Morins, Thô rouanne , Sithieu , et le port Itius ont dû captiver plus particulièrement notre attention. Viennent ensuite les trois premiers livres dans lesquels l'auteur remonte aux courses des Bretons et à Arioviste , retrace Jes mœurs et les usages des Atrebates et des Morins, raconte les exploits des premiers rois francs , l'origine des anciens comtes de Saint-Pol et d'Hesdin , puis celle des grands forestiers , et enfin la conversion au christianisme des Artésiens. Le second volume fut également imprime à Lille , en 17X8 , précédé aussi d'une courte préface et d'une introduction contenant la chorographie de l'Artois, au moyen-âge et dans l'état moderne. Les paragraphes qui nous intéressent le plus sont relatifs au Haut- Pont et à Aire. Le quatrième livre et les deux suivants préconisent la mission évangélique de saint Orner, de saint Bertiu et de leurs successeurs , mentionnent les invasions des Normands , rétablissement du comté de Flandre et tes

lé.

conséquences , l'état des arts et des sciences parmi les Artésiens, avec Vexa m en du génie de ce peuple et la série des événements militaires jusqu'au 13. c siècle , époque où la fameuse bataille de Bouvines assura à la France la possession des villes de Saint-Omer et d'Aire.

Ainsi que nous l'avons déjà dit , le troisième volume fut imprimé à Saint-Omer , en 178°. Sa préface est une nouvelle incitation aux études historiques. Son introduction offre la traduction des chartes précieuses des principales Tilles delà province, parmi lesquelles on distinguera toujours celle de 1127 relative aux Audomarois. On voit figurer les comtes d'Artois dans les septième, huitième et neuvième livres. C'est une période de plus de deux siècles, remplie par les guerres continuelles avec les Flamands et les Anglais , les divisions funestes entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne , et la description circonstanciée de la bataille d'Azincourt. Ce volume , le dernier produit par cet écrivain , renferme l'explication des usages et des coutumes de l'Artois , et finit à la mort de Charles VI. Chaque tome de cette histoire est terminé par un recueil d'anecdotes ou de variétés historiques , très-arausantes après l'aridité des récite chronologiques. Ce moyen ingénieux de tirer de la poudre ténébreuse des antiques archives de la province, des actions éclatantes, des traits de patriotisme et de courage qui font honneur à tous les temps et qui peuvent instruire assurément tous les âges , est encore emplové actuellement avec succès et talent par M. Daniélo, dans son Chroniqueur des Jeunes-Gens, agréable complément de son Histoire des villes de France.

Henuebert avait rédigé en partie son quatrième volume qui commençait par la liste des gouverneurs généraux d'Artois et par ceux des villes et autres officiers ; l'histoire naturelle de cette province , ainsi que la bibliothèque artésienne , devaient y occuper une place justement réservée ; la chronologie se serait étendue jusques dans

le règne de Louis XVI ; la partie ecclésiastique aurait été renfermée en outre dans un tome spécial.

Lors de la circulation de son prospectus , en 1784 , la première partie de l'histoire d'Artois , par Devienne , avait paru tout-à-coup ; ce dernier s'était auparavant insinué chez Hennebert , et lui avait proposé de s'associer pour la publication en commun de l'histoire par eux projetée presque simultanément. Sur le refus du chanoine , le bénédictin travailla séparément. Pendant quelques années , ces rivaux dont les investigations et le but étaient identique» , et qui avaient leurs partisans et leurs détracteur», produisirent successivement , avec constance , leurs titre» divers à l'approbation des habitants de l'Artois. La composition d' Hennebert se distingue plus par les recherches et par le» dissertations que par la méthode et par le style ; mais elle apprend beaucoup de choses , et c'est un corps immense d'annales , résultat précieux de plus de douze années d'une application soutenue et de peines infinies , que l'on peut toujours consulter avec fruit ; on doit y louer l'exactitude de la chronologie et des citations , la fidélité des récits, 1» justesse de la critique, et la propension habituelle de Fauteur à célébrer les vertus chrétienne». L'œuvre de Devienne , bien inférieure sous le rapport de l'érudition , mais supérieure par le style , obtint la préférence; nous ne partageons pas cette prédilection, et nous trouvons même souverainement injuste la prévention de» littérateurs frivoles contre son grave antagoniste.

Hennebert n'avait d'autre dessein que celui d'être utils à sa patrie ; se bornant à retirer seulement les frais d'impression , il avait prié convenablement ses concitoyens de lui communiquer les renseignements qui étaient à leur connaissance particulière ; il dédaignait avec raison les critiques méchants et anonymes , et ta concurrence seule a pu l'empêcher d'indiquer la source de ses manuscrits. Son projet était d'enrichir ton histoire d'Artois de plusieurs

fcravares, mai* « lorsqu'un historien n'est ni aidé , ni en- « courage par quelque motif d'indemnité, a-t-il dit, il m ne saurait orner son ouvrage des embellissements dont • il est susceptible. » Cet estimable écrivain dépensa toutes

*cs économies dans cette édition dispendieuse , et qui, dans le commencement, n'eut qu'un débit médiocre; sur oOO exemplaires de son troisième volume , il lui en était resté, dit-on, les quatre cinquièmes.

En vertu du décret du 5 février 1790 , qui prescrivait aux ecclésiastiques de faire connaître l'état de leur fortune , llennebert déclara , le 19 mars suivant , n'avoir pour tout bénéfice que son canonicat de la cathédrale. Il fit partie de la députation du clergé qui supplia alors notre municipalité d'étendre son bras protecteur sur les pieux établissements de cette cité. Cette démarche conservatrice fut traitée de cafarda ie par le plus infâme journal révolutionnaire de l'époque ; hélas ! le sage historien de l'Artois ne prévoyait que trop les calamités qui allaient désoler cette belle province ; le lii août de cette même année , il porta l'ostensoir dans la dernière procession générale du clergé séculier et régulier de Saint- Orner; le 8 mai 1793, il parvint à obtenir un certificat de civisme ; détenu bientôt comme suspect à la maison d'arrêt , dite du Bon Pasteur, il ue dut la liberté et la vie qu'à la chute des Artésiens affreux à l'égard desquels sa plume aurait retrouvé l'énergique indignation de Tacite ; mais ce grand travailleur, accablé d'inquiétudes et de chagrins, 'avait respiré dans sa prison un air homicide ; il languit quelques mois dans sa petite maison , place du Marchéauv-Veaux , n.° 3, aliénée plus tard comme domaine national , et quitta ce monde dans la nuit du 12 au 13 avril 1795. ,

Sa bibliothèque, ses manuscrits et ses papiers furent vendus à l'encan immédiatement après son décès. Toutes «os recherches ont été vaines pour en retirer quelques

débris. L'absence du quatrième volume dé l'histoire tl'Ari tois est une perte comparable à celle du tome quatrième de Malbraucq.

Clande-Jean-Baptiste-Dagneaux Devienne est né à Paris , en 1728. Il était parent du comte de Maurepas. À l'âge de 17 ans , il embrassa l'état ecclésiastique dans le monastère de Saint-Martin de Seez , où il s'adonna , comme professeur , avec un zèle constant , à l'étude des sciences et des lettres , et mérita plus tard l'honneur d'être mentionné dans la liste des laborieux écrivains de la congrégation de Suint- Mau r. Il a publié quatorze ouvrages. En 'voici la nomenclature d'après M. Beuchot , avec une légère variante : 1. Lettre en forme de dissertation contre l'incrédulité. 1756, in- 12. 2. Douze lettres sur la reli». gion , par un religieux bénédictin. Avignon. 1757, in -12. 3. Ëclaircissemens sur plusieurs antiquités trouvées à Bordeaux. 1757 , in-12. 4. Point de vue concernant la défense de l'état religieux. 1757, in-12. 6. Plan de l'éducation et les moyens de l'exécuter. 1769, in-12. 6. Histoire de la ville de Bprdeaux , tome l. er , in- 4.°, 1771. Ce premier volume qui devait être suivi d'un second, terminé par l'auteur , va jusqu'à la minorité de Louis XIV ; il est inscrit à notre catalogue, sous le n.° 3700. La préface de cet ouvrage , rempli de recherches utiles pour l'histoire générale de la monarchie , est digne d'être étudiée sérieusement par ceux qui se livrent à la composition des histoires de localités. Son épigraphe semblerait foire croire que Bor-

deaux a été son lien de naissance. 7. Eloge historique de Michel de. Montaigne , et dissertation sur sa religion. 1773 ,

io-8.* ( N.* 4763 de la bibliothèque. ) Il essaya dans ces opuscules de prouver que l'auteur des Essais était un excellent catholique. 8. Administration générale et particulière de la France. 4775 , in -12. 9. Lettres sur l'histoire de

France. 1782—1787, in-12. 10. Nouvelle méthode pour apprendre à lire et à écrire correctement la langue française. 1782, in-8.°, 1786, in-12. Ce traité obtint l'approbation de d'Acarcq , qui demeurait alors à Saint -Orner. 11. Histoire d'A, tou. 178o— 1787. Cinq partie» in-8.° 12. Le triomphe de l'humanité , ou la mort de Léopold de Brunswick , poème qui a concouru pour le prix, de l'académie française. Lille. 1787, in- 8." 13. Le triomphe du chrétien ( Nuit d'Young ) , traduit de l'anglais. 1788 , in-8.* 14. Histoire générale de France. 1791, 2 volumes in-12. (N.° 5187 du catalogue).

Dom Devienne portait à 20 ans le titre d'historiographe de Guyenne; il exerça cet emploi pendant vingt- deux, ans , et s'occupa avec un de ses confrères de l'histoire de cette province. Il eut plusieurs difficultés avec son ordre, en 1762 et en 1767, et procéda même très-vivement avec tes supérieurs. Il demeurait depuis 1774 dans l'abbaye de Saint- Pierre de Vierzon , lorsqu'on vertu d'un ordre du roi, du 18 juillet 1776, il en fut tiré de vive force, et conduit à la maison des Bons- Fils d'Armentières , où il fut détenu pendant six ans ; ensuite on l'exila dans l'Artois. La manifestation des idées libérales dans son histoire de Bordeaux fut la cause de sa disgrâce. Il vint en 1782 résider à Aire , à la doctrine chrétienne. Nous avons déjà fait observer que les histoires de villes et de provinces formaient à cette époque un des principaux objets de la littérature française ; Devienne se proposa aux états d'Artois pour avoir la qualité d'historiographe de cette province ; il était doué d'un esprit agréable et d'une grande facilité de rédaction. Ce titre lui fut déféré par une délibération du mois de novembre de la même année , et

sur l'invitation expresse des états, du 14 décembre suivant * il s'appliqua aussitôt et sans relâche à réunir les documents indispensables à l'accomplissement de son vaste projet d'une histoire d'Artois.

La première partie de cet ouvrage parut en 1784. De- Tienne , après avoir énuméré les principales sources qu'il a consultées , commence par parler des Atrébates et des Morins , les plus anciens habitants connus de cette contrée, et son récit simple et rapide va jusqu'à Hugues Capet ; la seconde partie fut publiée eu 1785, la troisième, Tannée aui vante. Le fil des événements est conduit d'abord jusqu'en 1373 et ensuite jusqu'en 1492. Elles reçurent toutes trois du public un accueil infiniment flatteur. L'auteur éprouva alors quelques contradictions , et une polémique peu mesurée s'engagea entre son concurrent et Y Année littéraire. Le plan de Devienne ne fut pas toutefois secondé d'une manière suffisante , ou regardé avec trop d'indifférence par des gens riches et puissants , préoccupés uniquement de leurs intérêts matériels ; on l'accusa d'avoir omis ' des faits importants , et diverses défectuosités furent signalées dans sa chronologie. Ces reproches n'étaient pas sans fondement; son ouvrage est plus amusant et plus anecdotique que celui de Uennebert , mais il ressemble quelquefois à un croquis , et malgré la direction éclairée delà critique, l'élégance du style ne déguise qu'imparfaitement le manque d'érudition ; il est vrai que les matériaux nécessaires lui manquèrent fréquemment; au reste, des notes savantes éclaircissent les endroits obscurs de ces trois volumes ; cet écrivain pensait qu'un historien ne doit pas être un dissertateur ; aussi s'appliqua - t-il plus à l'histoire générale qu'aux recherches et aux notices particulières. Trop impatient pour compiler , il se hâtait trop de généraliser.

Sa quatrième partie fut néanmoins aussi distribuée en 1786 ; elle comprend la période écoulée depuis la fin du 15." siècle jusqu'à l'année 4577, et a les qualités et le*

défauts des précédentes ï Us troubles excités dans V Artois 1 par les partisans du prince d'Orange, morceau consigné jusqu'alors dans des manuscrits, n'est pas inférieur aux principaux récits de l'antiquité ; Y avant propos de ce vo* lùme est d'un excellent annaliste. Le portrait du véritable historien y est tracé avec une louable énergie. On suscita encore à l'auteur de nouvelles entraves ; on avait cru l'humilier en alléguant méchamment qu'il ne songeait qu'à une spéculation , comme si la dignité du motif n'ennoblissait pas la démarche d'une souscription ; mais il eut le courage de surmonter tous les obstacles , et méprisant les niais qui pouvaient croire à une si frivole imputation, il parcourut une partie des Pays-Bas , se livra avec intrépidité à l'examen des archives les plus poudreuses , sacrifia même généreusement les bénéfices que lui avaient procurés ses premiers ouvrages, et livra au public, en 4787, Ja cinquième division de son histoire qu'il termina à la paix d'Utrecht, en 1713. Cette dernière partie , bien supérieure aux autres , est remplie de découvertes curieuses et peà connues sur les opératious militaires. Le siège que notre

I ité eut à soutenir en 1638 est parfaitement narré; les détails de celui de 1677 sont d'autant plus précieux que le Journal de cette attaque décisive des Français ,' dont il » eu une communication particulière , a disparu , on ne sait comment , de nos archives. Les événements qui regardent spécialement la ville d'Arras prennent , à la vérité , une large place dans Y Histoire d'Artois , de Devienne , mais

II a décrit avec non moins d'étendue les faits belliqueux -qui concernent essentiellement Saint-Omer et Aire , causes de tant de combats mémorables ! Il y avait fait alternats -veinent un séjour de six ans, et en fixant l'attention générale sur ces deux intéressantes localités , il démontrait *en même temps sa reconnaissance envers les antiquaires 'bienveillants qui lui avaient fourni des renseignements at£- <les 4L des secours efficaces. " ~

v .Boni Devienne avait réservé les événements les moins*

importants pour une Chronique qui lui procurerait l'avantage de rectifier les erreurs et les omissions désignées , et de compléter son œuvre en faisant usage des découverte* échappées à ses premières recherches; il réitéra la promesse de cette chronique, indispensable à la bibliothèque/ historique de ce pays autant qu'à la réputation de l'auteur.- Elle était destinée encore à renfermer les faits que l'Artois seul devait désirer de connaître , mais les états refusèrent d'assigner les fonds exigés pour cette dernière production ; parcimonie indigne de la majesté d'une puissante assemblée v et la province d'Artois qui ne manquait pas de monuments pôur avoir des fastes éclatants vit encore ajouter à la des* tructiondes manuscrits de Malbrancq et de Hennebert, 1* lacune préjudiciable du complément de l'ouvrage de Dom Devienne.

- Cet historien a indiqué aussi divers manuscrits dont on ne parle aucunement aujourd'hui. Il était membre du collège des philatèthes de Lille. C'est là qu'il fit probablement «primer son histoire d'Artois, chargée d'erreurs typogra*, phiques. Sa discussion littéraire avec Hennebert dura au moins quatre années ; il eut le tort grave de supposer soa , rival sans talents, de ne le considérer que comme un la-, fcorieux compilateur, mot si mal compris et souvent si fana* sèment appliqué, de se moquer de ses pertes, et du faibl* débit de son œuvre ; l'humeur de son antagoniste fut aussi trop violente sans doute ; la cause principale de eette lutte* scandaleuse doit être imputée à l'assemblée des états qui ne sut paa apprécier convenablement la position des gene de lettres ; elle offrit en quelque sorte le même sujet à Pamour-propre de deux écrivains , dont l'un , qu'elle méconnut avec injustice, composait de son propre mouvement, et dont l'autre ne pouvait travailler qu'à l'aide d'afaucee au' elle finit par lui refuser sottement à la fin de son entre*

beYt; animés tous deux de sentiments nobles et religieux, ils finirent par s'estimer réciproquement ; Hennebert sollicita même en faveur de son ancien rival la protection de l'administration supérieure.

Hennebert et Devienne , qui auraient bien fait peut-être de mettre en commun leur» talents , leurs ressources et leurs matériaux , se sont beaucoup aidés , pour la partie de l'histoire ancienne , du volumineux recueil de Malbrancq. Leurs histoires d'Artois , tirées probablement Tune et l'autre à cinq cents exemplaires , commencent à se rencontrer difficilement. Elles sont en double à notre bibliothèque publique.

En 1788 , Devienne procéda de nouveau avec sa congré-. gation; mais c'est en vain qu'il voulut faire entendre sa justification ; il s'adressa au parlement , et le prince de Coudé , commandant du célèbre camp de cette année , lui témoigna un vif intérêt et fit tous ses efforts pour terminer son affaire à l'amiable.

L'ère régénératrice éclata : Devienne, aigri par une persécution acharnée , se laissa entraîner par le torrent des idées nouvelles ; il répandit, en 1790, une brochure in-8. de 34 pages , intitulée : le cri de la raison , ou adresse à ceux qui désirent le bonheur de la France; et en 1791 , il fit imprimer à Paris son Histoire générale de France, écrite d'après les principes qui ont opéré la révolution , 2 v. in -12. Ces deux Tolumes , dédiés à l'assemblée nationale , furent présentés comme le résultat de la délivrance d'un captif, accablé par trente années de despotisme , mais ils sont loin de contenir les principes révolutionnaires qui ont causé tant de maux à notre patrie ; cette histoire de France qui n'a pas été continuée au-delà de 1359 , après la rentrée à Paris du Dauphin, depuis Charles V, n'est pas mauvaise, et c'est à tort, si on n'y a fait aucune attention. L'auteur est continuellement attentif à distinguer les doctrines qui prêchent une religion sainte, de la conduit© partielle

de ses ministres qui peut être repréhensible ; il s'élève à la vérité contre l'extension trop ordinaire de la puissance souveraine , mais il sait rendre un hommage mérité à la valeur, à la prudence, à la bonté et à la justice sur le trône. Il flétrit a?ec indignation les manœuvres perfides de l'étranger , et se dessine en toute occasion comme un champion éloquent et dévoué du véritable honneur français et d'une sage liberté. S'il tonne avec véhémence contre les fanatiques , les ambitieux et les pervers , il proclame que le français ne peut se rappeler le nom de Henri IV sans se sentir pénétré tout-à-la fois d'admiration , d'estime et d'amour. Revienne fit ordinairement preuve de bon goût, manqua rarement au sentiment des convenances , et parut convaincu que la mission de l'écrivain consiste à travailler toujours à moraliser l'humanité , c'est-à-dire , que sa tâche est , avant tout , de rechercher et de répandre la vérité*. Ceux qui ont porté sur son compte un jugement différent t n'ont pas lu ses écrits ; hélas ! les souvenirs des excès révolutionnaires sont tellement lamentables , qu'ils seront longtemps encore parmi nous, comme on l'a justement observé, non-seulement un des plus grands obstacles à l'établissement de la liberté , mais encore un motif parfois irréfléchi de réprobation à l'égard de quelques hommes exaltés qui , clans leur ardeur imprudente, s'étaient toutefois bornés à demander la réforme d'abus intolérables , et qui n'en expièrent pas moins sur l'éohafaud leur patriotisme et leur Vertu.

Que devint Dom Devienne? il mourut, dit-on , en 17%, dans un village , près de Beauvais , laissant plusieurs autres ouvrages manuscrits.

L'histoire qui a rendu des noms célèbres par le souvenir des actions éclatantes , des vertus , des crimes , ou des jwrvices éminenU , qui en était inséparable , ne doit pas à ce titre de publicité , faire une dédaigneuse exclusion à l'égard du malheur ; mais l'homme qui le salue chaque ^our comme son maître, déteste et persécute les malheu7 reux qu'il considère ordinairement comme des coupables. Cependant , puisqu'ils n'en forment pas moins , hélas ! la majorité dans tous les siècles , et que les tableaux douloureux seraient par trop multipliés, il faut bien se borner à la personnification la plus sensible ; l'ombre plaintive de Monbailly redira seulement à ses compagnons d'infortune, ignorés de nos annales : Experti invicem sumut , ego ac for-, tuna. Il est bon aussi que le récit des grandes injustices retentisse souvent à toutes les oreilles!

t François-Joseph Monbailly, né à Saint Orner le 5 février 4729 | sa femme Anne-Thérèse Danel , et leur nouveau-né % vivaient soua le même toit Avec Marie- Françoise Groman, veuve de Louis-Joseph Monbailly , mesureur , au bas dû la rue d'Àrras, dans la maison, n; M 90—92, attenante à l'arende de la rue Saint-Michel , paroisse de Saint-Denis.

Ils étaient dans un état voisin de la pauvreté f . et leur principale ressource consistait dans une fabrique de tabac concédée par les fermiers-généraux à la mère de Monbailly, et qui n'était que personnelle à cette veuve. Le ménage était souvent troublé par des altercations entre cette dernière et la jeune femme. Quant à Monbailly, son temps s'écoulait

paisiblement dans les occupations de son commerce , les «oins qu'il prodiguait à son fils , la culture des fleurs qu'il affectionnait , et ses relations avec quelques amis. . Marie-Françoise Groraan, âgée de 60 ans, d'un embon,

point énorme , s'abandonnait entièrement au penchant ef A fréné qu'elle avait pour la boisson , passion qui n'était pas ignorée du public , et dont les suites ordinairement funestes avaient déjà compromis plusieurs fois son exisr tence ; ses enfants lui avaient fait très-souvent des reproches sérieux sur sa conduite déréglée. Contrariée par la pré r se. H t- de ces témoins importuns , elle résolut de les éloigner d'elle , afin d'être plus lihrc de satisfaire son goût dépravé.

Le 26 juillet 1770 , elle leur fit donner sommation de se retirer de son logis, sous prétexte d'avoir entendu quel que* menaces de son fils. Moubailly et sa femme n'y obr tempérèrent pas , dans l'espoir d'une prochaine réconcir liatioii , et couchèrent dans l'antichambre de leur mère. >

Le lendemain , à cinq heures du matin , une ouvrière se présente à la porte pour parler à la veuve Moubailly, à l'effet de terminer quelques comptes. Les époux n'étaient pas levés ; la jeune femme dormait encore. Craignant de réveiller sa mère , Moubailly fait attendre tant soit peu l'ouvrière i enfin , on entre dans la chambre ; quel horrible spectacle se présente à leurs yeux! Moubailly voit sa mère étendue sans vie sur un petit coffre, près de son lit, le front ensanglanté et meurtri par la corne de ce coffre *; épouvanté , il jette des cris lugubres , et s'évanouit ; son épouse, accourue au bruit de cette scène, en partage bientôt la désolation. > . La funeste nouvelle n'ayant pas tardé à circuler , un ras» «emblement se forme devant la maison de Monbailly ; un chirurgien vient le saigner ; on s'efforce de le consoler ; on procède ensuite à l'apposition du scellé; l'affliction de Monbailly est profonde , mais calme ; il aplanit avec patience les dimcultés élevées par les créanciers ; les funéraiU

les sont fixées ati surlendemain , 29 juillet. Cependant le rassemblement augmentait ; quelques femmes instruites de la mésintelligence qui n'avait que trop régné dans la famille, se livrent à divers commentaires sur cette mort inopinée- Tout-à-coup, on s'écrie que la veuve Monbailly a été assassinée; les uns disent que ses enfants ont commis cet attentat pour ne pas être obligés de sortir de la maison et pour se rendre maîtres de son avoir; les autres allèguent que c'est par vengeance qu'ils ont fait périr leur mère qui laissait plus de dettes que de biens. « La voix de la '« populace , qui est presque toujours absurde, et qui n'est « qu'un cri de brutes , » accusa d'abord les époux Monbailly. Le magistrat , étourdi par cette clameur croissante, se transporta sur les lieux, et cédant à la rumeur générale, se crut, d'après la plainte du petit-bailli , du 28 juillet, dans l'obligation de faire arrêter Monbailly et sa femme, qu'il fit emprisonner séparément.

Le cadavre fut examiné ; la chambre où il avait été trouvé , visitée. Les rapports du médecin et des chirurgiens étaient contraires à toutes les règles de l'art et facilitaient les soupçons; toutefois, ils n'étaient pas défavorables aux accusés , puisqu'ils établissaient que la mort de leur mère pouvait être attribuée à l'apoplexie , et la blessure au front à sa chùte sur le coffre, en sortant du lit.

Lorsqu'un malheureux est prévenu d'un crime, souvent les moindres circonstances suffisent pour former une conviction précipitée ; souvent les accidents les plus naturels deviennent des charges accablantes ; quelquefois même , à des esprits vains et légers que l'ardeur de juger possède , il suffit d'être accusé pour être convaincu , et la prévention , on le sait , est injuste et n'approfondit rien. Quelques gouttes de sang sont remarquées sur l'un des bas de Monbailly ; cette grande découverte , comme si l'on avait oublié qu'il s'était fait saigner , donne de la consistance aux sinistres conjectures ; une femme légère dit alors avea

malice que c'est le sang de sa mère. D'ailleurs , l'idée seule d'un forfait que Solon avait cru impossible , et qui » dans quelques états du Nouveau-Monde , est encore déclaré folie, avait été capable de porter dans tous les espritsune exaspération aveugle contre les deux époux. Néanmoins la vie de Monbailly avait toujours été irréprochable. Quoi ! il aurait débuté dans la carrière du crime par un parricide! et il avait un fils chéri! et sa jeune épouse dont la conduite avait toujours été aussi fort régulière , aurait été sa complice ! son caractère était doux et tranquille ; après son atroce action , il n'aurait manifesté ni crainte, ni remords, et aurait trouvé daus le lit conjugal un paisible sommeil auprès du cadavre de sa mère as* sassinée !

Le magistrat de Saint- Orner , instruit parfaitement de tous les détails de ce tragique événement, pensa que ler accusés étaient innocents, mais il eut la faiblesse d'ordonner , le 29 août , un plus ample informé d'une année, pendant laquelle ils devaient demeurer en prison ; imprudente condescendance à la crédulité publique , consentie par des prévenus simples et irréfléchis , qui contribua à perdre Monbailly. Grâces immortelles soient rendues au -vertueux restaurateur de la liberté française , ainsi qu'au -vénérable auteur de la charte , dont les noms seront à si justes titres bénis de la postérité , une semblable décision n'est plus à appréhender aujourd'hui ! Le glaive de la justice ne reste plus indéfiniment suspendu, sur la tête d'an accusé ; il n'a plus à redouter ni la question homicide , ni la torture barbare , ni l'avide confiscation ! Bienfaisante institution du jury , c'est en vain que l'on tenterait de supprimer ou d'altérer vos formes protectrices ! Mais hélas ! Monbailly vivait encore sous le régne du bon plaisir ; et , comme l'étourdi chevalier de Labarre t il devait être aussi la triste victime de cette époque qui , quoi qu'on en dise > est assurément peu regrettable.

r l&ir l'àppel à minimd , interjeté par le ministère publié de la sentence du pins ample informé , jurisprudence bi«* *arre et cruelle surtout en matière Criminelle, le conseil «'Artois, séant à Arras, fut saisi de l'affaire. Eloigné dd théâtre du prétendu forfait, ce conseil entrainé par la pré* vention la plus déplorable , déclara les accusés coupables, n'ayant pu toutefois disposer son jugement que sur de values indices. Semblables aux inquisiteurs qui, trois siècles auparavant, avaient ensanglanté la ville d'Arras , ces juges dans leur aveugle empressement , condamnèrent le mari à souffrir la question ordinaire et extraordinaire, à avoir le poing coupé , et à mourir sur la roue ( supplice affreux* Importé d'Allemagne , inconnu aux Romains et à la plupart des nations ) , et la femme à être pendue et livrée aux flammes. Le conseil d'Artois était composé de sept membres ; quel était le nombre de voix nécessaire pour établir la majorité? Etait-ce cette simple majorité d'une voix qui a encore fait dans notre siècle tant de victimes , jusqu'à ce qu'un généreux et éloquent ministre l'eût enfin réformée J>ar une véritable loi d'amour et de justice? (Loi du 24 mai 1821 , présentée par M. de Serre. ) I j Les conclusions favorables d'un procureur-général éclairé furent inutiles ; la défense simple , précise , uniforme deé accusés , que l'on avait eu le soin de séparer, ne fit aucune impression ; on fut sourd aux cris lamentables dé Monbailly dans les tourments de la question , alors qu'il continuait invariablement à protester de sa non-culpabilité j I*arrêt de mort légèrement motivé fut prononcé le 9 no«i Vembre 1770, et le condamné fut ramené à Saint-Omer poo4 le subir. Sa femme , âgée de 24 ans , se trouvant dans un état de grossesse , l'exécution fut ajournée à son égard » par arrêt du 22 novembre , et elle resta dans la prison tT Arras. Ah ! figurez- vous la pitoyable situation du pauvre Mtmbaitty , foudroyé par cette implacable sentence , cuni damué pour une monstruosité qu'à peine ou peut imagine*

et qui fait frémir le monde entier, et victime de tnupronfl

arbitraires et d'une épouvantable illusion ! Toutefois , il l'entend avec calme cet effroyable arrêt ; conduit dans son cachot pour y attendre l'instant fatal , une main impitoyable loi glisse un billet en hait vers dans lesquels on applaudit déjà à son supplice mérité ; cette épreuve est accablante ! il recule d'abord à l'idée poignante que sa patrie aura son nom en exécration. « Non , la ville de Saint-Omer , s'écrie- « t-il avec indignation, n'a point en fini té un parricide! » 11 invoque en vain l'ombre de sa mère , et l'adjure de déclarer la vérité j hélas! la nature est muette , et le cri de

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dont le sein enferme un nouveau gage de son amour, il ne doit plus la revoir , et d'ailleurs ce ne serait que pour la précéder de quelques moments au plus indigne supplice! Pourtant ils sont innocents ! Cette consolante pensée lui rend tout son courage; il plaint même ceux qui l'immolent ; un rayon d'espérance , non pour lui , mais pour tout ce qu'il chérit , vient soulager son cœur déchiré. « Si la vérité , se

• dit-il , était enfin connue après ma mort ; ah ! si quelque « voix compatissante , démontrant notre innocence , pouvait

• arracher mon épouse au sort terrible qui la menaee : 6 » Dieu juste , je me résignerais encore à tes impénétra* « bles décrets ! » Mais l'heure sanglante a sonné....

C'était un lundi , le iO novembre ; conduit dans un tombereau , nu pieds et en chemise, ayant la cordeau cou, éeriteaux devant et derrière , portant le mot horrible de parricide , sur les dix heures du matin , devant le grand portail de la cathédrale pour y faire amende honorable , cérémonie écartée aussi de nos lois nouvelles , mais pa* un anachronisme dérisoire, reproduite momentanément dans celle tur le sacrilège , Monbailly , tenant en main unè lorçhe de cire ardente , demande au ciel le pardon deè fautes qu'il a pu commettre, et se confie en pleurant dans •on inépuisable clémence; mais il déclare hautemeut qu'il

• respecté les jours de sa mère ! Arrivé sur la grand* place , l'aspect affreux de l'écbafaud semble ne point i'intiraider : la lâcheté n'est que le partage des âmes viles et méchantes ; sa main droite est abattue et il s'écrie : « Je jure que ma main n'a pas commis le crime ! • 11 répète cette protestation énergique au milieu des iniques tortures qui se prolongent et qu'il endure avec tance et une fermeté héroïques ; enfin , à onze trois quarts, près d'expirer après une terrible agonie, la face tournée vers le ciel , à coté du bûcher ardent qui doit consumer ses membres disloqués , il se soulève avec un pénible effort sur la roue atroce ; il remercie un respectable dominicain , le père Joseph Yandesraot , qui lui avait prodigué les soins les plus touchants, car, «où l'on ren- « contre une douleur , on est sûr de rencontrer un prêtre « chrétien : » et qui le pressait inutilement, malgré cette grave observation : « en prenez-vous la responsabilité? • de faire un aveu réparateur à ce moment suprême, et lui redit avec calme et sévérité : « Oui , je meurs innom cent. »> Son corps fut ensuite livré au feu et ses cendres jetées au vent.

Persuades de sa sincérité , les habitants de Saint-Omer pleurèrent leur malheureux compatriote. Jamais cause criminelle n'excita dans cette province un plus vif intérêt. Jamais l'humanité n'eut à déplorer davantage l'irréparable résultat de l'erreur. La populace qui , comme un enfant passionné , est ardente et variable en ses affections , avait poursuivi en quelque sorte la mort de Monbaillv : elle l'invoqua ensuite comme un saint et comme un martyr ; plusieurs femmes recueillirent une partie de ses cendres. Cependant la veuve désolée voyait approcher le terme si doux et en même temps si critique de sa délivrance. La ville de Saint-Omer lui portait un complet dévouement ; mais ses clameurs auraient été inutiles , et ses réclamations n'auraient pu la sauver , si le ciel enfin

propice n'eût exaucé le dernier vœu de l'époux sacrifié.

Un jurisconsulte expérimenté, orateur puissant par lo talent et le caractère élevé , et tel qu'on le trouverait facilement aujourd'hui dans notre barreau distingué , si une telle méprise pouvait encore avoir lieu , invoqua les lumières et Téquité du chef suprême de la magistrature de France. Un autre conseil établi à Arras , en vertu d'une décision du conseil d'état du 46 septembre 1771 > ne tarda pas à s'occuper de la révision du procès. Enfin , après plusieurs mois d'examen , ce nouveau tribunal reconnut l'innocence de Monbailly et de sa femme , par arrêt unanime et définitif du 8 avril 177Î. Le généreux défenseur qui avait arraché une veuve éplorée et tremblante à la mort la plus révoltante , qui venait de se montrer comme un second père envers des 'orphelins délaissé», et de réhabiliter l'honneur et la mémoire du client qu'il n'avait pu sauver, reconduisit à Saint-Omer la veuve de Monbailly. Son entrée qui eut lieu deux jours, après ressembla à un triomphe. Anne-Thérèse Danel reconnue innocente, et sortie d'un état voisin de l'aliénation, portait sur sa tète une couronne de laurier. Reçue aux acclamation* d'allégresse de tous les habitante , elle descendit et logea chez son sauveur, non loin de la Belle- Crois; , lieu jadk réputé par des miracles d'an autre genre. On y alluma , •ur les huit heures du soir , un grand feu de joie et toute la ville fut illuminée. Les Audomarois applaudirent au courage efficace , au zèle infatigable , à la conduite désintéressée d'Alexandre- Louis Muchembled , et ce digne avocat eut du moins la noble satisfaction de pouvoir répéter dans la cité ou il avait fixé sa résidence , le cri consolateur de la vertu méconnue : « Non , la ville de Saint-Qmer n'a « point enfanté un parricide ! »

La cruelle destinée de Monbailly a été rappelée aussi avec énergie et talent , dans une Hiroide composée par Bousquet y caporal au régiment de Flandre, et imprimée

JfBruaelles en 4772. Le touchant hommag» à îa victime est suivi d'un sonnet au persévérant défenseur. Plusieurs aotres pièce* de poésie furent également publiées à Saint-

Orner sur ce triste événement , entr'autres de* félicitations au sêlé vengeur de l'innocence , et un dialogue entre Calas et MonbaiUy dans les Champs Elysées.

L'exécution de MonbaiUy devrait figurer un jour dans r Artois poétique ; un projet de mélodrame a été conçu récemment , dit-on , sur ce lameutable sujet : en est-il de plus réellement pathétique pour le poète et pour l'historien?

Une croix , au bas de laquelle était un tableau contenant l'arrêt de réhabilitation , fut plantée à l'endroit où quelques cendres du supplicié avaicut été déposées. Qu'estelle devenue ?

Le 44 décembre 1770 , un jugement des trésoriers -généraux du domaine de la généralité de Lille avait adjugé au nu. à titre de confiscation, les biens du condamné; la confiscation néanmoins n'avait pas lieu en Artois ; mais le 24 août 1772, les poursuites de cette odieuse fiscalité cessèrent totalement , et le même jour fut rédigé l'acte de décès de François-Joseph -MonbaiUy.

Si cet infortuné eût obtenu un sursis de quelques jours , ainsi que l'avait réclamé vainement son conseil , il aurait évité l'échafaud , et l'Artois n'aurait pas à gémir sur une énorme injustice. « iS'est-il pas bien permis , que dis-je? u bien nécessaire, s'est écrié Voltaire ( dans la Mépris» m d'Arras, d'après une consultation authentique de treize « avocats et celle du savant professeur Zouû? ), d'avertir « souvent les hommes qu'ils doivent ménager le sang des « hommes ! » Oui , c'est une de ces vérités qui intéressent sans contredit le genre humain, et qu'il ne faut jamais se lasser de répéter. Hélas ! « le ciel qui soumet * tout à son pouvoir suprême, permet quelquefois qu'on « immole des victimes pour uous faire voir combien nous o devons peu compter sur l'infaillibilité de nos jugements ! »

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