MONTALIVET
C'est donc à la suite du faux rapport de M. Démangeât, que la dépêche télégraphique avait ordonné l'arrestation de M. Berryer, et qu'on ava't eu la pensée de le livrer aux tribunaux militaires, qui devaient le condamner à mort.
Laissons parler M. Fontaine, un de ses avocats (1).
« Cependant , M. Berryer devait être jugé par le conseil de guerre, le 4 juillet. La citation pour comparaître devant ces sortes de juridictions n'est donnée que trois jours avant l'audience; et c'est seulement à
(1) Exposé du procès de M. Berryer, page 21,
partir de cette citation que le conseil de l'accusé obtient des communications : dès lors on voit ce qui serait infailliblement arrivé. Cité le 2 juillet, le 3 seulement, au plutôt, M. Berryer pourra apprendre, par son défenseur, l'existence, au dossier criminel, de ces pièces saisies chez lui , et c'est le 4 qu'il doit être
.iuSé!
« Comprenez-vous maintenant pourquoi M. Berryer est traduit à Nantes plutôt qu'à Paris?
: « A Paris, en deux heures, du fond de sa prison , il aurait pu foire rechercher, dans son cabinet, et trouver, comme il l'a fait depuis, un procès-verbal du maire de Sèvres, qui explique le dépôt, la lettre mystérieuse aux initiales C. B., et le dossier de l'emprunt romain qui explique la note des vingt-cinq millions. Mais à Nantes , à plus de cent lieues de Paris, avec deux jours seulement d'intervalle entre la connaissance des pièces incriminées et le jugement, il n'y a pas de réfutation 'possible pour lui ,- l'accusation a le champ libre , elle peut dire à son aise que la lettre mystérieuse démontre le complot ; que les initiales C. B. signifient Caroline de Berry ; qu'enfin la note des vingtcinq millions est un emprunt pour Henri V ! pour la guerre civile! Vainement M. Berryer protestera-fil, ses dires ne seront que des assertions dénuées de preuves. Plus les soldats composant le conseil de guerre auront d'honneur, de loyauté, moins ils croiront à ces dires : car, pour y croire, il faudrait croire en même temps que le pouvoir a commis des crimes, qu'il a fait des faux. Ainsi, à Nantes, M. Berryer est perdu; à Paris, il eût été sauvé! Eucore une fois, comprenez-vous pourquoi M. Berryer est traduit à Nantes plutôt qu'a Paris?
« Mais, le 50 juin, la Cour de cassation rendait son immortel arrêt qui fit rentrer la justice dans le pays. Sans ce miracle judiciaire, peut-être aujourd'hui la France, au lieu d'un grand orateur, n'aurait qu'une tombe muette
« Observons encore tout ce qu'il y avait de monstrueux, sous un autre rapport, à citer M. Berryer devant les conseils de guerre; c'est que tous les faits qui lui étaient imputés, même en les supposant vrais,
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remontaient à des dates antérieures à l'état de siégé, et qu'ainsi leur jugement appartenait de droit aux tribunaux ordinaires.
« Du jour où le pouvoir eut perdu ses commissions militaires, et que l'accusation se trouva forcément ramenée devant la justice régulière, avec ses délais, ses garanties pour la préparation de la défense, il comprit qu'il fallait désespérer de faire condamner M. Berryer. Dans cet embarras, il y avait un parti simple à prendre; c'était d'abandonner une poursuite devenue impuissante. Par ce moyen, on ensevelissait l'affaire dans la nuit d'une procédure encore secrète. Mais le pouvoir s'était malheureusement ôté cette ressource. Dès les premiers momens, le procès fait à M. Berryer avait eu un immense éclat; toutes les haines politiques s'étaient tues devant cet énorme abus de pouvoir : on avait compris que ce n'était pas un coupable que l'on poursuivait, mais un ennemi que l'on voulait perdre ; et dans la cause d'un citoyen opprimé, on avait reconnu la cause de tous. De là l'indignation générale, le cri unanime de la presse indépendante. Au milieu de ce soulèvement des esprits, le ministère sentit qu'il ne pouvait pas garder le silence plus long-temp*s ; il se mêla donc à la discussion, afin d'essayer de détacher le plus possible l'opinion publique et de la cause et de l'accusé. Pour atteindre ce premier but, il fit affirmer effrontément, dans ses journaux, que la culpabilité de M. Berryer était certaine, qu'on avait des pièces accablantes entre les mains, et qu'elle serait prouvée sans réplique à l'audience. Pour parvenir au second but, il fit débiter par les mêmes feuilles les plus lâches imputations sur le caractère de M. Berryer. »
C'est ainsi que la Finance Nouvelle , journal rédigé sous l'influence du ministère , disait dans son numéro du 22 juin , que l'illustre député avait fait les plus importantes révélations, et que MM. de Chateaubriand, Fitz-James , Iiyde-de-INeuville , avaient été
dénoncés par lui. On sait que MM. deFitz- James et Chateaubriand vengèrent ces infâmes calomnies par la plus noble de toutes les démarches : ils écrivirent au ministre de la justice pour se dénoncer eux-mêmes et demander les mêmes juges que M. Berryer, puisqu'ils étaient coupables des mêmes crimes que ce grand orateur.
Ce fut alors que le pouvoir adopta deux combinaisons nouvelles : la première consistait à faire mille efforts pour surprendre l'arrêt de la mise en accusation ; et la seconde , à venir le plus tard possible devant la Cour d'assises , afin de prolonger indéfiniment la captivité d'un député dont l'influence était si grande et si hostile contre le gouvernement de juillet , pendant les sessions de la chambre élective. Ce système fut mis à exécution : mais comme le pouvoir doutait encore de son succès , il songea à faire des témoins après avoir fabriqué des pièces. C'est alors que l'on vit apparaître un sieur Tournier, qui déclara avoir reçu de M. Berryer deux billets de 500 francs pour payer six mille hommes , et deux brevets , l'un de colonel, pour lui-même, et l'autre de commandant , pour un nommé Chartier.
Une commission rogatoire partit de Nan-
tes, le 6 juillet, pour entendre ces témoins. Voici le texte de cette commission rogatoire du juge d'instruction de Nantes , au juge d'instruction de Paris :