‹ Biographie de M. BerryerChapitre 9 sur 12 · PREMIER INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

PREMIER INTERROGATOIRE

L'an 1852, le lundi, 18juin,etc

D. Avant votre départ de Paris , n'aviez-vous pas été prévenu de la présence de la duchesse de Berri dans les environs de Nantes?

R. Si les proclamations de madame la duchesse de Berri n'avaient pas été publiées et datées des provinces de l'Ouest ; si je n'avais pas lu dans les journaux qu'il avait été saisi plusieurs pièces écrites et signées par elle , datées de la Vendée ; si enfin le fait de sa présence dans ces contrées n'était pas notoire pour tous , je serais forcé de m'abstenir de répondre à cette question ; mais dans l'état présent des choses , je croîs ne manquer à aucune convenance en m'expliquant avec une entière franchise. Oui , avant de quitteft Paris , il m'avait été dit que madame la duchesse de Berri se rendait dans l'Ouest.

D. Le but réel de votre voyage à Nantes n'était-il pas de conférer avec elle sur ses vues et projets dans ces départemens ?

R. Lors même que je n'aurais rien su des projets de S. A. R. de se rendre dans l'Ouest, je n'en aurais pas moins fait le même voyage , par les motifs que j'ai expliqués précédemment. J'ajouterai que depuis bien longues années, et notamment lors de mon passage à Nantes, en revenant de Fontenay, j'avais promis à mon ami Grandville de saisir la première occasion de quelque procès qui m'appellerait dans son voisinage , pour passer quelques jours au sein de sa famille.

D. Votre réponse ne répond pas entièrement à la demande que je viens de vous faire , car vous n'avouez ni ne contestez le fait que vous'seriez venu, indépendamment du motif de 1 affaire Guillemot, pour conférer avec la duchesse de Berri ?

R. J'ai seulement voulu dire que la présence de

Madame n'avait pas déterminé mon voyage; mais il est très vrai que je me proposais, en quittant Paris, de profiter de mon séjour ici pour chercher tous les moyens de savoir en quel lieu Madame pouvait être , et de parvenir jusqu'à elle.

D. Ètes-yous parvenu à voir madame la duchesse de Berri et à conférer elle ?

R. Oui , j'ai eu l'honneur de voir Madame et de lui parler.

D. Pouvez-vous nous dire quel a été l'objet de voire entretien avec elle?

R. J'ai soumis à S. A. R., avec le respect que je dois à son rang , à son courage et à ses malheurs , mon opinion personnelle et celle de quelques-uns de mes honorables amis, sur la situation actuelle de la France, sur ses intérêts, sur son avenir , et sur les conséquences de la présence de Madame dans les provinces de l'Ouest.

D. Avez-vous cherché à la détourner pour toujours du projet d'allumer la guerre civile dans ces contrées, ou seulement à ajourner son projet?

R. Dans l'état présent de la société, je suis |rofondément convaincu que le succès d'une entreprise violente , d'une guerre , d'une révolte , ne peut être qu'un point de départ dangereux pour l'établissement ou le rétablissement d'un gouvernement. La restauration qui s'est faite en 1814 , après les victoires obtenues par les armées étrangères, que les Bourbons n'avaient point appelées , n'a pu cependant échapper, dans l'esprit des peuples , au reproche d'avoir été imposée par la force des armes. Il en est résulté pour le gouvernement légitime des difficultés que ses ennemis ont su rendre insurmontables.

Depuis la révolution du 7 août 1850 je vois chaque jour que le gouvernement nouveau est surtout embarrassé des conséquences naturelles des événemens violens qui lui donnèrent naissance. Persuadé que la France ne peut trouver l'ordre, la paix, la liberté, dans son gouvernement intérieur, des relations amicales et honorables avec les puissances étrangères , que par le retour de la loi fondamentale de la monarchie sur la transmission de la souveraineté , je crois

que c'est par la discussion , par l'exercice légal et régulier des droits de chacun , que cette vérité doit entrer dans la conviction de tous , et déterminer l'assentiment de la majorité des Français ; je crois que ce n'est qu'ainsi qu'une opinion politique peut devenir dominante en France ; je crois que toute guerre , étrangère ou civile, en la supposant couronnée de succès , ne peut ni soumettre ni rallier les opinions ; qu'elle les irriterait et les rendrait plus divergentes encore, et créerait ainsi au parti vainqueur d'insurmontables difficultés de gouvernement.

C'est dans cette pensée qui s'est fortifiée en moi de jour en jour , qu'en protestant en 4850 contre l'atteinte portée au principe fondamental du gouvernement français , j'ai juré obéissance au gouvernement de fait qui fut alors établi, et suis resté à la Chambre des députés pour y exercer légalement mes droits de citoyen , et tendre ainsi , par des voies légitimes et régulières , au succès de mes opinions sur les véritables intérêts de la France. C'est cette même opinion que j'ai présentée et développée à S. À. R., sans me permettre de l'interroger sur ses propres résolutions, me bornant à lui soumettre un avis consciencieux.

D. Vous avez dit que c'était de concert avec quelques amis que vous aviez arrêté le projet de venir soumettre à madame la duchesse de Berri les réflexions que vous venez de développer : voudriez-vous nous nommer ces amis ?

R. En effet, plusieurs hommes honorables m'avaient manifesté , sur la situation de la France et sur les événemens actuels , des opinions conformes aux miennes. J'ai cru devoir appuyer mon propre avis de l'autorité du leur ; mais, puisque je suis arrêté, et, ce me semble , inculpé pour ce fait, vous comprenez que je ne puis nommer ces personnes sans qu'elles y consentent.

D. Quel jour avez- vous eu une entrevue avec la duchesse de Berri ?

R. Le 23 mai.

D. Quelle est la personne qui vous a facilité cette entrevue ?

R. Je ne connais pas le guide qui m'a été donné, et

je ne nommerai pas la personnne qui me l'a procuré.

D. Cette entrevue a-t-elle eu lieu en présence de témoins?

R. S. A. R. n'était pas seule; mais je ne peux dire quelles étaient les personnes qui étaient là.

D. Le guide dont vous parlez est-il parti de Nantes avec vous? Ne vous a-t-il été donné qu'à une certaine distance de cette ville ?

R. C'était un paysan ; i! est parti d»Nanles en même temps que moi , mais nous nous sommes rejoints beaucoup plus loin.

D. N'avez- vous pas pris la route de Nantes à Port- Saint-Père?

R. Non, monsieur.

D. Ne vous êtes-vous pas embarqué sur le lac de Grand-Lieu pour entrer ensuite dans les terres ?

R. Je n'ai point traversé de lac et ne me suis point embarqué.

D. N'étiez-vous pas accompagné de M. de Grandville?

R. Non, monsieur, je suis arrivé chez M. de Grandville le mardi matin; je suis parti de Nantes dans l'après-midi, entre une et deux heures. M. de Grandville est resté chez lui. Je suis rentré à Nantes le mercredi , entre dix et onze heures du soir; j'ai retrouvé M. de Grandville déjà couché. Je pense qu'il lui sera facilede prouver que , pendant les trente heures de mon absence, il n'a pas quitté la ville. Pour expliquer le fait qui, sans doute , a donné lieu à cette question, je dois dire que , le jeudi soir , je proposai à M. de Grandville d'aller passer quelques jours à son château que je n'avais point vu depuis qu'il l'a fait bâtir : le lendemain , en effet , vendredi 25, nous partîmes dans sa voiture, avec sa femme, ses deux enfans et deux domestiques. Nous y sommes restés trois jours, et n'en sommes sortis , lui et moi, que pour aller dîner le samedi chez son frère, à un quart de lieue de là, et pour entendre la grand' messe, le dimanche, dans l'église de Port-Saint -Pète. Je n'ai fait aucune promenade hors

Ja propriété de M. de Grandville, et nous sommes tous revenus à Nantes dans la matinée du lundi.

« Lecture faîte, etc.

« Signé : G. Bethuis, Berryer fils et Richard.»

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