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Lequel réussit à ne pas s'élever dans les airs. Eugène Godard renouvela ses expériances, et, en même temps, ses insuccès. Tout autre qu’un artiste prédestiné, se fut abandonné au découragement. Mais si le sort est cruel parfois pour ses fils chéris ; pour eux aussi, il a des dotations qu’on n’acquiert rarement par l’étude ou le savoir.
Ainsi que le mathématicien Duval, E. Godard était né avec une organisation solide, dont l’opiniâtreté ingénieuse constitue la base, Sans Je lasser, sans l’irriter, sans même le surprendre les échecs affermirent son projet. Onle gronda: Il baissa la tête, ne fléchit pas ; on le railla; les sarcasmes s’émoussèrent sur l’acier dont il avait cuirassé son vouloir. La vertu, dit-on, s’épure au creuset de l’infortune ; mais le génie
se trempe au sang des combats intellectuels comme physiques.
Eugène Godard s’était dit : quelque difficultés que j’eprouve ; quelque entraves que les hommes on les choses apportent à ma détermination, je lancerat un ballon.
Il voulut, il put.
Vers le milieu de l’année 1846, Eugène Go-
dard est parvenu au prix de sacrifices et de travaux inconcevables, sans autre aide que son in-
telligence, sans autre conseiller que sa tenacité,
à construire un ballon de 12 pieds de hauteur et si parfait de proportions que déjà les détraeteurs du jeune homme ne peuvent s’empêcher de l’admirer. Essayer de peindre la joie de ce dernier après la confection de son ouvrage serait hors de mon pouvoir. Cest la joie du poète qui reçoit des mains du relieur la première copie de son premier livre, ou mieux encore, c’est le plaisir infini de la mère, à la première vue de son premier nè.
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Eugène Godard est en proie à l’insomnie.
Une fièvre d’attente le dévore. Il va, il vient,
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il tourne sans cesse autour de l’aérostat, le caressant de la main et de la voix, ajoutant ä sa parure et soupirant pour la fête des Batignolles, comme une fillette, pour Je jour de ses noces.
Enfin, ce jour si impatiemment désiré arrive. Un temps agréable ; un ciel bleu-de-roi, ont attiré une foule considérable aux Batignolles. La moitié de Paris, s’y est donné rendez-vous.
Autour de la place on se presse. Des flots de têtes humaines ondoient. La multitude forme anneau autour d'Eugène Godard activement occupé aux préparatifs du lancement de son ballon.
Des gouttes de sueur perlent au front du jeune aéronaute. L’aspect de tout ce monde lPémeut au dernier point. Jamais auparavant il ne s’est donné en spectacle, et il a besoin de s’armer de toute la bravoure dont un homme peut être doué pour ne pas abandonner le champ de bataille; car les millierse de curieux qui l’environnent ne ménagent pas leurs propos. Chacun prétend dire son mot, faire de l’esprit aux dépens de quelqu'un. Eugène est naturel-
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lement le point de mire de toutes ces saillies au gros sel. On se moque de lui à son nez. Il entend proférer les cris ordinaires: ‘ Partira pas ! ?”” partira ! ” articulés sur tous les tons de la gamme depuis le fausset le plus strident jusqu’à la basse la plus caverneuse.
Autant qu’il lui est possible Godard dissimule ses blessures. Affectant une indifférence bien loin de son cœur, il poursuit ses apprêts.
La paille brûle; l’air se raréfie; le ballon enfle, petit à petit. Les spectateurs battent des mains, Godard coupe la corde, et l’aérostat, libre de ses entraves, s'élève légèrement et coquettement vers la voute céleste, aux acclamations frénétiques de plus de cent mille personnes.
Eugêne Godard fut le héros de la fête.
Ceux-là qui auraient couvert de huées, si par malheur il eut échoué, le portèrent en triomphe. i
Pour indemniser l’entrepreneur, le conseil de ville des Batignolles-Monceaux lui vote libéralement 3 FRANCS !
Quelle aubaine !
La gloire a toujours été une viande assez maigre.
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Mais il n’importait pour notre ami. De quelle valeur sont à son âge quelques misérables écus comparés au bonheur de faire redire son nom par toutes les langues d’un quartier.
Eugène a donné le premier coup de dent au gâteau de la réputation, il n’aspire qu’à un second essai. Ses parents même, tout fiers de
lui, l’encouragent.
Et voilà le jeune homme repris à la facture
d’un deuxième ballon : non pas s’il vous plait, un petit comme l’autre ; ah! point. Le succès engraisse l’ambition. Eugène se propose cette fois une vaste entreprise. Il veut adapter une nacelle à son aérostat ; et, plus encore, embarquer des animaux dans la susdite nacelle !
L'idée n’était pas neuve ; Eugène le savait parfaitement. Mais, pouf lui, sa réalisation exigeait des efforts inouis: Ce n’est pas facilement, allez ! qu’on surmonte les barrières que,
souvent, la Destinée entasse entre la conception
et la production. A Godard, le meuble inutule, —dont parle Boileau; —manquait. Toutes ses ressources 1l les avait épuisées par la fabrication de son aérostat. Celles de ses amis, même, y
avaient passé. Il fallait en appeler aux dernières réserves de l’imaginative. Mais, c’est dans les circonstances extrèmes, que le génie jaillit de ses langes.
- Godard construit une nouvelle montgolfière. Il a résolu de la lancer dans les airs avec un équipage de chats. Mais le chat est le plus traitre de tous les quadrupèdes,
Eugène brûle son ballon, se grille la figure.
Alors, sa réussite antérieure est oubliée. Les reproches tombent comme grêle sur le pauvre jeune homme. Ses amis se font ennemis. Ceux qui ont loué chaudement, bläment plus chaleureusement encore. À ces reproches publics se joignent ceux des parents: “ Eugène est un propre à rien. Il ne fefa que dépenser de l’argent sans jamais en gagner. Qu'il se corrige sur le champ où il court risque de se perdre et de déshonorer sa famille .??
La plus terrible des maladies, c’est la pauvreté, dit-on ; mais, je crois, qu’en affaires ordinaires, le plus terrible des vices, c’est l’insnceës,
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Eugène fléchit un instant, moins par honte de ce qu’il a fait que pour contenter ses parents. |
Il renonce donc aux ballons, se remet à l’étude du dessin et obtient bientôt des prix au Conservatoire des Arts-et-Métiers.
Le professeur Armingo, qui a remarqué les talents et l’assiduité du jeune homme, lui propose de complèter son éducation.
Eugène accepte avec reconnaissance. II passe l’hiver à l’école de M. Armingo, fait des progrès étonnants, et, tout-à-coup, par une belle matinée d'avril, il disparaît,
Le printemps a souri au jeune Godard.
Quand la végétation pousse ses émeraudes ; quand le soleil secoue, sur les campagnes, ses gerbes d’or; quand l’hirondelle revient bâtir son nid au coin de notre fenêtre ; quand tout chante la liberté dans la nature, les murs d’une institution sont froids aux épaules des artistes, voyez-vous !
Eugène s’est sauvé aux Batignolles-Mon-
‘ceaux. Il y est arrivé avec le plan d’un ballon dans le cerveau.
Son père le gronde. Il l’apaise par des promesses, qu’il a tenues ; car, Eugène Godard est ce qu’on appelle, communément, mais éloquemment, un homme de parole.
Pour débuter, il se fait ballonnier. Ses opérations ont lieu dans les villages qui avoisinent Paris. Tout doucement, Il acquiert une sorte de célébrité. Y a-t-il une fête annuelle à l’un de ces villages, et l’on mande Godard pour faire partir un ballon, aux frais de la municipalité.
Si modiques que soient les gains, ils couvrent les dépenses. En faut-il plus pour encourager le jeune entrepreneur à continuer !
Il a, maintes fois, envoyé des représentants de la race animale, en promenades dans les nues. Un jour, il lit le voyage aérien de Blanchard, à travers la Manche, et, de suite, le goût de naviguer dans l’atmosphère s’empare de son esprit.
Qui lui donnera un ballon convenable, ou la facilité de s’en procurer un ?
— Personne, assurément. | Comment faire ? se dit Godard.— Un ballon
en soie coûteraît des s.mmes fabuleuses. Y songer! folie ! Mais, un ballon en coton, serait moins cher quoique plus lourd. .,. Calculons à combien il me reviendrait.
À moitié du calcul, le jeune homme s’arrête.
—]Impossible de réaliser un pareil montant, murmure-t-il en secouant la tête.
Reste le ballon en papier. Il n’est pas dispendieux outre mesure ; il n’est pas aussi des plus sûrs.
N'importe,
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Eugène Godard ramasse à grand’peine quelques centaines de francs, et commence son aérostat.
Cet aëérostat était un modèle d’ingéniosité.
II fut construit en papier double dont les feuilles s’emboitaient pour ainsi dire, les unes dans les autres par des échancrures en forme de queues d’arcndes. Des fils et des ficelles collées entre les feuilles ajoutaient encore à la solidité de l’ensemble. Le haut et le bas étaient garnis avec de l’étoffe.
Pour contruire ce ballon Eugène dépense plusieurs semaines. Lorsqu’il est terminé, il demande au préfet de police la permission de s’élever dans les airs avec sa machine. Le préfet de police refuse son consentement, parce que le solliciteur n’a pas encore fait ses preuves comme aéronaute.
Godard est au désespoir. Tant de travail intellectuel et manuel ne seront-ils donc d’aucune utilité ! Est-ce qu’un homme peut devenir aéronaute, faire ses preuves, suivant l’expression de M. le préfet de police, si on ne lui permet pas de commencer? Comment apprendre à voler dans l’air, si on n’y snonte pas! M. le préfet de police agit comme cette bonne et naïve maman qui disait à son fils: ‘ Mon enfant Je te ns d’aller te baigner, quand tu
sauras nager”?
Mais Godard est déterminé à une ascension.
1 la fera, dût-il s’exposer au courroux de tous les préfets de France. La ruse ést nécessaire; rusons donc.
Le jeune homme va trouver les directeurs du Château-des-fleurs. On était en 1847, et le
Château-des-fleurs jouissait d’une vogue sans égale. |
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