‹ Biographie de M. Eugène Godard [microforme]Chapitre 5 sur 9 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Godard se gratte encore l’oreille. Quand Ja même voix jette l’annonce du départ.

Et les wagons filent, filent avec la rapidité qu’on attribue, avec raison, sans nul doute, à l’éclair, et puis, ma foi, voici Lille,

Alors c’est la frontière ; il est nécessaire de séjourner ou de passer à l’étranger.

Godard a pris son parti.

Il demeurera à Lille et y fera des ascensions.

Godard n’était pas riche en arrivant dans la capitale de la Flandre. L’Escaut n’est pa comme le Pactole. Il roule plus de boue que d or. Le jeune aéronaute et l’un de ses frères, Louis Godard—dont j’avais oublié de mentionner le nom —en descendant du train, se réfugièrent sousles

combles, répétant, peut-être, à contre-cœur : Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans |

La chanson est fort récréative sans-doute :

Quand vous avez une belle voix, elle charme vos auditeurs, s’ils n’ont pas envie de dormir, ou envie de ne pas vous entendre... mais en somme, elle est fort aériénne et peu nourrissante, et comme dit même un poëte spirituel :

On ne vit pas des soupirs de la brise, De l’air, de l’eau, de la manne du ciel, etc.

Les deux frères Godards se mettent à l’œuvre avec une activité soutenue par la passion.

Ils surmontent toutes les difficultés jonchées, comme à plaisir, sur leur sentier. Contrariétés municipales, lassitudes privées, misère, ils vainquent tout, grâce à l’opiniâtreté d’Eugène, qui sent que son règne dans l’air est assuré.

Par nos jeunes gens, voici construits cinq ballons; quatre d’égales dimensions, un aux proportions larges et souveraines.

Les cinq ballons sont unis par un léger appareil de cordages et de bois. On les gonfle au moyen de chauferettes spéciales inventées

et fabriquées par Eugène Godard lui-même.

Le quintuple aérostat s’elève, il fend les chan:ps de l’éther ; le peuple pousse des hourrah! .

Les frères Godard ont gagné un nouveau procès au tribunal de atmosphère.

L'argent commence à briller sous les yeux de notre ami. On le paie avec une sorte de libéralité, sinon avec générosité.

Et, durant quelques semaines, il ne se passe guère de dimanche sans que les Lillois soient témoins d’une ascension aérostatique.

Eugène, cependant, ne peut se tenir à ce travail de manouvrier. Il est artiste, je l’ai dit. Et il rêve quelque chose de plus é/evé; mais, je Passure, sans prétention, à une “ danse sur les vocables,” ainsi que dit un de nos bons vieux chroniqueurs. Eugène, donc, n’est point satisfait, Amasser des espèces n’est pas son fort. En fait de bénéfices, il n’aime, tout au plus, que ceux qui le peuvent aider à développer Part qu’il cultive. S’élancer dans les airs, y planer, y

étudier, h’ést-ce pas là sa pensée, son amour, depuis longues. années ?

Mais le moyen ?

Godard se souvient de son ballon, qu'il a laissé au Château-des-Fleurs !

Aussitôt, il écrit à son père de le lui envoyer |

Le ballon est expédié.

Certain matin, les deux frères reçoivent une caisse énorme. Ils sont obligés de se saigner aux quatre veines pour en payer le port.

La caisse est ouverte ; on extrait la gigantesque sphère de papier, mais däns quelle condition, jour de Dieu! Elle a été moisie par linclémence du temps ; rongée par les rats; déchirée par les froissements de l’emballage ; bref, pour s’en servir, chaque partie requiert des réparations. |

Eugène et Louis Godard entreprennent gaiment leur raccommodage. Depuis la réception de l’aérostat, il semble que leur mansarde soit devenue un palais ; leur croûte de pain est préférable à une préparation culinaire sortie de

chez Véfour ; ét leur verre d’eau vaut mieux qu’un flacon de clos Vougeot ou de l’'Hermi-

1 ag | 4 , Eluit jours s’écoulent ainsi. | = Et soyez certains que ce ne sont pas les plus

mauvais dela vie d'Eugène Godard ; car, si

| je ne me trompe, le désir est toujours et en

À toute chose, supérieur à la réalité.

oo XXII.

Les frères Godard ont obtenu la permission de lancer un ballon. A leur disposition, on met la cour de l'Hôtel des Pompiers.

Eugène sollicite pour qu’on le laisse monter avec son aérostat. On lui répond que si la machine était en toile, on obtempérerait à sa requête ; mais que, comme elle est en papier, il y a danger, par conséquent, etc., etc.

Eugène Godard s’efforce de prouver le contraire : 1{ réussit, tout en sachant bien que son entreprise était d’une témérité impitoyable pour lui-même.

L’ascension est trompettée, tympanisée, anaoncée pour le dimanche suivant.

Le temps est serein, le vent à peine sensible. T'out paraît favorable au jeune aéronaute. Son ballon: s’enfle, et se développe ; les spectateurs attendent impatiemment que le gonflement soit complet, et qu’on coupe lamarre, quand une étincelle jaillit du foyer et va s’attacher à la partie inférieure de laérostat. |

Un des spectateurs remarque ce qui vient de se passer. Près de luiil aperçoit, en même temps, un tampon de paille qui parait mouillé. Croyant bien faire, il Le saisit et Papplique rapidement sur la place où s’est arrêtée l’étincelle et qui déjà commence à brüler.

Par malheur ee n’était pas d’eau mais d’esprit de vin qu’était imbibée la paille.

Autant eut valu jeter de la poudre sur un bràsier que porter de Palcool à ce lieu.

Une flamme ardente, s'élève. C’est en vain que l’imprudent ami a retiré sa main. II n’est plus temps. L’incendie se déclare. On fait jouer les pompes, on réussit à sauver le bailon d’une destruction totale.

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Mais l’ascension est nécessairement ajournée. Une semaine entière est consacrée à la réparation de l’aérostat. Et le dimanche suivant, nous retrouvons les deux frères Godards, dans la même cour, occupés aux mêmes préparatifs, et comme toujours environné d’une épaisse ceinture de curieux.

Il semble que le sort leur sera cette fois favorable. Le gonflement s’effectue sans encombre. Eugène Godard termine ses dernières dispositions, quand tout-à-coup son frère Louis lui crie :

— Pars vite ou tout est perdu !

Eugène lève la tête et distingue deux énormes creyasses qui viennent de se former au sommet du ballon.

La position était critique. Mais les grands hommes se révèlent dans les grandes circonstances. |

Godard saute sur la planchette fixée au bas de l’aérostat et envoie l’ordre:

— Laissez aller !

On obéit.

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Le ballon libre de ses entraves, monte majestueusement. On bat des mains; on agite les chapeaux ; on pousse des vivats et Godard répond froidement par des salutations.

De quel force de caractère ne fit-il pas preuve en cette occasion! car il n’ignorait point, le brave et audacieux jeune homme, qu’il était incapaule de diriger son ballon, que sa force ascensionnelle diminuait avec une rapidité effrayante, et qu’il n’aurait pas franchi les murs de Lille avant que eette force eût tout-à-fait cessé d’agir. | |

Bientôt, en effet, à une hauteur de deux cents mètres à peine, l’aérostat faiblit, le vent bruit, en froissant les uns contre les autres ses plis devenus lâches ; puis il baisse, baisse !

Une exclamation d’effroi bondit de toutes les poitrines. |

Le ballon baisse encore ; non, il descend et

descend comme la foudre !

Dans cette masse d’hommes, de femmes et d'enfants qui couvrent les places, les rues et jusqu’aux maisons de la capitale de la Flandre, il n’y a peut-être pas un cœur qui ne palpite de terreur.

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Seul, Godard a conservé son sangfroid.

Mesurant le danger d’un œil impassible, il l'attend.

Avec sa main gauche il s’accroche solidement aux cordages du ballon, avec sa droite étendue en avant, il essaie de se cramponner à l’angle d’une toiture ou au couronnement d’une cheminée. |

La Providence veillait sur ses jours. Au moment où chacun s’attendait à le voir précipité et mis en pièces sur le pavé, il : venait de quitter son perfide esquif,et nouant ses bras au tour d’un gros tuyau, il échappait ainsi à une mort certaine.

à XXV.

Ce trait porta à son zénith l’enthousiasme des assistants.

Quand Godard, qui s’était immédiatement introduit par la lucarne du grenier dans la maison au faîte de laquelle se passait ce drame, quand Godard fût descendu dans la rue, un peu meurtri et contusionné, ce fut, à son adresse, un concert de félicitations étourdisantes.

On se disputa les morçeaux de son ballon, et

nous nous souvenons bien d’en avoir vu des fragments encadrés chez un aubergiste de la rue du Rempart.

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