XX VII
L’aérostat était énorme. Sa capacité n’embrassait pas moins de 90,000 pieds. La machine à voler pesait 450 livres. On peut penser si la nouvelle de cette expérience avait fait sensation. Dès le matin, des milliers de citadins et de paysans se pressaient dans les ruelles de Pontabussy. De mémoire d’homme, il n’y avait pas eu semblable concours d'étrangers dans le petit village.
Pour gonfler le gigantesque aérostat, les entrepreneurs firent brûler une tonne d'esprit de vin. Louis Godard, chargé spécialement de la combustion, tomba ivre-mort au moment où le ballon commençait à fendre les airs.
Il s’était ainsi enivré par respiration.
Mais l’ascension réussit au mieux. Il en fut de même pour une autre opérée quelques jours après à Lafère. Les aéronautes attérirent à deux lieues de distance du point de départ. Ils avaient préalablement déposé leur machine, dont l’inutilité était désormais flagrante.
Un peu plus tard, à St. Quentin, ils font une chute sur le corniche d’une maison en construction et delà sur la terre molle.
Ils en sont quittes pour quelques meurtrissures sans gravité ; mais à dater de cette époque, la
malencontreuse machine à voler est abandonnée à la terre qu’elle n’aurait pas dû quitter.
Tandis qu'Eugène Godard revient à Paris, son malheureux associé, ayant fait à Cambrai une tentative d’ascension infructueuse, se jette de désespoir dans l’Escaut, avec sa femme.
XXVIIT.
Notre jeune aéronaute, à peine arrivé dans la métropole de la. France, organise des ascensions nouvelles, Pour théâtre, il a pris le Châlet des Champs-Elysées. Mais à la seconde, un accident survint à son ballon et il tomba dans la Seine tout près d'Auteuil.
Empêtré dans les cordages, Godard se serait indubitablement noyé, si l’on n’était venu à son secours.
Ce bain forcé ne ralentit pas son ardeur. Au contraire, il semble que les épreuves Paiguillon-
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nent. Avant la fin de la saison, Eugène a reparu plusieurs fois à Lille, Douai, Arras, Dunkerque et dans la plupart des principales cités du nord.
À Dunkerque il est encore soumis à des misères sans nombre. Il avait été appelé dans cette ville pour l’inauguration du chemin de fer du nord. La foule était immense. Godard comptait sur un grand succès et une grasse recette. Mais l’homme propose et les wagons disposent. La montgolfière que Godard avait demandée à Paris, n’arriva pas au jour fixé.
Quand il la reçut, les fêtes étaient terminées.
Godard conçut néanmoins le désir de lancer son ballon. Il choisit le rivage de la mer pour embarcadère. Peut-être avait-il l’intention d’aller descendre de l’autre côté de la Manche.
Qui sait si le souvenir de la traversée aérienne de Blanchard ne lui trottait pas dans la tête?
Mais un vent furieux fond tout-à-coup sur l’aérostat, qui est déchiré en loques. |
Godard fait remettre aux spectateurs Pargent qu’ils ont déboursé, et s’engage à monter le dimanche suivant.
Ici doit trouver place un incident, qui peint
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sous les couleurs les plus fortes, la viguenr d’âme et la tenacité intelligente dont la nature a gratiñié Godard au jour de sa naissance.
J’ai omis de dire que les prouesses d’'Eugène Godard, dans la carrière aérostatique, non-seulement avaient reconcilié sa famille avec lui, mais que son père était devenu son élève et qu’il l’accompagnait alors dans ses pérégrinations en Flandre.
Il se trouvait à Dunkerque, quand mon héros y fit sa première tentative d’ascension.
M. Godard, père, n’était pas, à cette époque, le grand aéronaute qui fait aujourd’hui presque concurrence à Eugène. Il débutait ; et, comme tout débutant, il avait des timidités, des répu- À gnances, tout ce bagage de petites hésitations, qui chargent nos épaules quand nous mettons le pied à l’étrier d’une entreprise nouvelle. Un succès l’enflammait, un revers le glaçait.
Que dût-il penser et dire, lorsque, le dimanche suivant, l’ascension manqua par la faute d’un matelot qui, ayant tiré trop fort un des rubans
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à l’aide desquels on retenait la montgolfère captive, pendant le gonflement, la déchire !
Que dût-il penser et dire, lorsqu’il entendit les murmures de la foule ?
Que dût-il penser et dire, lorsqu’un trojsième essai eut échoué et que les huées,
les sifflets, les invectives même, tombèrent sur sa tête et celle de son fils ?
Car le peuple ne pardonne pas au malheur.
Ve victis, est son éternelle devise !
Et que dût-il penser, enfin, quand il se vit poursuivre, dans les rues, par les enfants, qui lui lançaient de la boue et jusqu’à des pierres ?
Cet âge est sans pitié!
Ce qu’il dût penser, ce qu’il dut dire à Eugène ? Ah! demandez-le à votre imagination.
Je n’aime pas à ressasser les douleurs d’autrui ;
il en découle toujours quelque larme qui va vous attrister le cœur.
Il voulait donc abandonner tout, ramener Eugène à Paris, et le faire abdiquer ses droits futurs au seeptre des régions éthérées.
Il le voulait, comme veut un père; mais le fiis voulait, comme veut un artiste. La lutte,
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entre ces deux volontés, fut ardente, entetée ; ; le terrain resta à l’artiste.
Une quatrième ascension est annoncée. Cette fois, pour s’abriter contre les vents, on partira de la Grande Place, ourlée de hautes maisons, qui la défendent des courants atmosphériques.
Les préparatifs se font au centre d’une populace railleuse et bruyante, dont les quolibets assaillent, sans trève ni merci, les deux ballonpiers.
Eugène Godard ferme Îles yeux et les oreilles. T'out entier à son travail, il ne songe qu’à le terminer au plus vite. A linstant où les sarcasmes de la cohue atteignent leur paroxisme, Pordre de lâcher les liens est donné. Le ballon monte lentement jusqu’au sommet des édifices ; puis, une fois arrivé-là, tandisque des acclamations d’enthousiasme retentissent, 1} part comme
Ja flèche, poussé par une puissante bouffée d’air
horizontale, fait deux lieues avec la célérité de lhirondelle, et s’abat tout d’un coup. La vie de Godard est en danger. Il jette Pancre ; ellc mord si brusquement que le jeune homme est précipité hors de sa nacelle, sur une terre labourée. Un peu étourdi, mais non blessé, 1
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demeure étendu, ignorant qu’un autre danger le menace. Le ballon, harcelé par des rafales successives, chasse sur son ancre, qui, en passant près d’Eugène, laurait, sans nul doute, accroché et déchiré, si, dans ce moment, il ne fût revenu à lui et n’eût saisi, à deux mains, la griffe de fer près de lui ouvrir le flanc.
Des paysans viennent à son aide. Ils le ramènent en triomphe à Dunkerque, où l’attend une de ces éclatantes réceptions, pour lesquelles, comme me disait un vieux maestro napolitain : Quand on a une étincelle du feu Prométhéen dans l’ôme, on se condamnerait à dix années de haillons et de mendicité. ??
Boulogne désire célébrer une fête nationale.
Godard est convié à l’ornementation de la fête. On lui offre 375frs. Il se rend à Boulogne. L’ascersion a lieu. Elle soulève des transports et des applaudissements universels, L’aérostat et son capitaine disparaissent aux yeux des spectateurs. (Godard enchanté de cette belle réussite savoure la double volupté de l’amour-propre satisfait et d’un vol vers les cieux. Je crois même que l’idée d’un débar-
quement en Angleterre n’est pas fort éloignée de son esprit. Le souvenir du passage du channel en 1785 (1), par celui qu’on appella depuis le Don Quichotte de la Manche avec le docteur J'efferies le tourmente sans cesse. C’est son cauchemar, un incube qui le taquine, mordille, met en rage chaque fois qu’il se trouve près des côtes de la France et de la Grande- Bretagne.
— Ce diable de Blanchard, je ne pouvais le digérer, vous dira Eugène Godard. Je voyais constamment devant moi la colonne de marbre que lui avaient érigé les citoyens de Calais avec l'inscription que vous savez :
Autant que le Français, l'Anglais fut intrépide, Tous les deux ont plané jusqu’au plus haut des airs; Tous les deux sans navire ont traversé les mers ; Mais la France a produit l'inventeur et le guide!
(1) Personne n'ignore que le 7 janvier 1785, l’aéronaute Blanchard s'éleva de Douvres avec le Dr. Jeffries et descendit, en moins de trois heures, sans accident, à une lieue de Calais près de Guines, Les habitants, en commémoration de cet évènement élevèrent une colonne en marbre blanc. Six mois après, Blanchard conduit à cette colonne, par les Calésiens,en ayant calculé les proportions avec son crayon, s’écria : “ Grâce à Dieu et à vous, messieurs je ne crains plus ni le persifflage ni la calomnie. Il faudrait cinquante rames de libelles entassés les uns sur les autres pour masquer cette colonne sur toutes pes faces.”
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— Et, ajoutait Godard, quand je suis audessus de la mer, même encore aujourd’hui, tout cela, Blanchard, Jefferies, la colonne, les vers flamboient sous mes regards comme autant de démons.
Ainsi que ce général ancien, Godard ne pouvait dormir en songéant aux lauriers de Blanchard.
Mais, en ballon, révass@ ou dormir ne valent guère mieux. Une minute d’inattention, et, paf! une risée vous renvoie brutalement du septième ciel sur la terre, à moins que ce ne soit en plein abîme marin.
Carybde ou Scylla, quoi!
Ainsi arriva-t-il à notre ami Godard.
Pendant qu’il barguignait avec ses pensées, voilà qu’une tempêt: se forme, qu’il vente en foudre, et qu’aéronaute et aérostat vont plonger dans l’onde salée.
En général, les ablutions de cette sorte procurent une jouissance assez peu enviable ; j’en sais.quelque chose ; et, sur mon honneur, je vous assure qu’il est des plaisirs bien autrement
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attrayants, que celui qu’on éprouve, après une chute de quelques mille pieds, quand on se re-. trouve flottant, comme un bouchon de liége sur le terr.ioire aquatique de mons Neptune.
Godard embarrassé dans ses cordages, tâche de se maintenir à fleur d’eau.
Ses yeux dévorent l’horizon ; mais l’horizon reste muet comme une tanche. (Cependant, il ne.se désole pas, ainsi que sœur Anne. Il attend, résigné, ce que le sort lui réserve. Ce n’est pas à dire qu’il n’ait aucune inquiétude. A son âge, avec ses aspirations, on tient, malgré tout, un tantinet à la vie. ÆEt comme j'ai eu le triste avantage de me trouver, ainsi que je vous l’ai dit, dans une position à peu près semblable à celle d’Eugène, je dois vous confesser qu’alors les images ne sont pas des plus gracieuses !
N°en parlons plus ;
Car déjà un chant joyeux résonne :
Mourir pour la patrie!
Ca peut-être adorable murmure Eugène, x
petlo; mais c’est assurément fort inutile dans certains cas.
C’est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie!
À ce deuxième vers le naufragé tend les oreilles autant que les prunelles ; et, après quelques minutes d’une attente fébrile, il aperçoit un canot qui passe dans le lointain.
— Au secours ! crie- “t-il, de toute la force de ses poumons.
Un diabolique refrait répond :
C’est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie!
C'est le sort.
— Au secours!
Le plus digne d'envie!
— Au secours !
Ah! cette fois, il a été entendu. On fait force de rames vers lui,
On le recueille à bord du canot ; il est sauvé. Et ses libérateurs,—des gardes nationaux, revenant d’un banquet, —reprennent dé plus belle
Mourir pour la patrie, C'est etc,