‹ Biographie de Mme Anna de La Grange [microforme]Chapitre 16 sur 20 · OÙ · texte numérisé non relu

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Certain soir, pendant un entr’acte, la prima donna reçut deux lettres. ‘L’une renfermait une demande d'engagement avec 30,000 francs d’appointement, pour trois mois. Cette lettre était datée de Venise. L'autre, était signée comte B***. On s'attend à une déclaration d'amour et l’on ne se trompe pas. Le comte B‘**, mettait aux pieds de la dva son cœur, sa main et 75,000 livres de rente. Mile de La Grange sourit, prend un crayon et écrit sur l'enveloppe de la première lettre : “ Je vous souhaite beaucoup de bonheur... sans moi ;” sur l'enveloppe de la seconde : “ Je promets d’être

à Venise le 15 septembre.” . L’artiste ’empor- :

ta sur la femme du monde,—dit le Siècle de

Paris, auquel j’emprunte cette anecdote.— = Nous avons beaucoup de femmes à.75,000 fr.

de revenus et nous ne comptons qu’une seule de " La Grange en France.

Compliment spirituel, parfaitement digne de celle à qui il s’adresse.

DeRome, notre héroïne va d'abord à Padoue.

Elle y est acclamée avec un redoublement de enthusiasmo. italico. Pour la fêter, on illumine les rues. Un soir, après le spectacle, les officiers autrichiens et les étudiants de l’Univer-

rima mait ancs ettre né e ation pmte œur,

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sité Ja suppliéent de monter dans une chaise à porteurs. Elle accède à leurs vœux. Ses admirateurs placent la chaise sur leurs épaules ; un immense cortège se forme, la musique mili-

taire ouvre la marche, et Mlle de La Grange

est transférée à son hôtel, a la lueur des torches, à travers les vagues d'une population ivre de joie !

A quatre heures du matin, la foule pousse encore des vivats sous les fenêtres de son idole, Les dilettanti organisent à son intention une partie de campagne, mais à six heures, la cosmopolite jeune fille s’embarque pour la capitale ou royaume Lombard-Vénitien.

Elle entre à Vénise ; elie y entre de compagnie avec multitude d’illustres étrangers, qu’attire, de tous les coins de la terre, la grande Réunion des Savants. (Cette assemblée, on le sait, est réputée aux quatre coins du globe.

Elle se compose de deux à trois mille érudits. En outre, les curieux foisonnent.

Alors, plus que jamais, le théâtre devient un objet de sérieuses critiques. Pour la réunion des Savants, les Vénitiens cherchent les artistes les plus fameux. C’est ce qui a donné naissance au proverbe en usage parmi les impressarti : “ II

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west pas permis à tout le monde d’aller à Vénise !” comme jadis on disait : ‘Il n’est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe !”?

Mile de La Grange n’obtient pas seulement un succès de scène , l’Académie Apollinea, de Vénise, lui confère son diplôme d’admission.

Cette société est le parangon musical de l’Italie, nous pourrions dire de Europe. Dans ses archives, on lit les noms de Mozart, Beethoven, Cimarosa, Rossini, Meyerbeer, Donizetti, Auber, Verdi, Listz, Talberg, Lablache, Rubini, Adam, Malibran, Pasta, Halevy, Bellini, Harold, David, de La Grange, Dupré, Field, Moschelès, Varisi, Ricci, et quelques autres que Je ne me rappelle pas.

La saison déi dotti n’est pas encore finie que, déjà, Mile de La Grange est rengagée pour la saison suivante, —fait inoui dans les annales de l’opéra à Vénise, où les habitants sont aussi avides de changement, que d’illustrations lyriques. |

Anna de La Grange avait alors vingt deux ans. Elle était dans tout l’épanouissement de sa beauté de femme, et seulement au bouton de sa beauté d'artiste. Des nuées d’adorateurs se pressalent autou: d’elle. Mais tous ces pa-

pillons dorés ne réussissaient: qu’à brûler leurs ales à la flamme des yeux de la cantatrice, Billets doux, riches cadeaux, offres brillantes, : rien ne parvenait à la fléchir. Un de ces soupirants s’écriait avec désespoir: ‘“ Serait-il donc. vrai que le génie n’eût point de sexe ?” Le sot auraît dû songer que le génie n’a de sexe que pour le génie.

Déjà Anna aimait, sans se l’avouer, sans s’en douter peut-être, mais elle aimait! Si ses veux: n’avaient pas remarqué un grand et élégant jeune homme , qui ne manquait pas une de ses représentations, écoutait en silence, se retirait sans bruit, et semblait étranger à la turbulente cohue qui battait des mains et des pieds autour de lui, l’âme de la jeune fille l’avait deviné. Cette âme entendait une âme sœur qui l’appelait et elle se complaisait à en écouter les accents. Le cœur d'Anna s’ouvrait à l’amour comme le calice de la pâquerètte s’ouvre aux humides baisers de la rosée. |

Maintenant elle ‘trouvait son empire trop vaste. À dominer les nations, elle préférait régner sur un seul être qui l’aimerait comme : elle-même l’aimerait : avec un dévouement sans bornes, une tendresse inaltérable !

Quant à elle, pour lui, elle sera,

Amie aux mauvais jours, aux jours heureux aimante }

Souvent, bien souvent, voyez-vous, Anna rêve. Elle cierche la solitude. Aux ovations, aile ne se laisse plus enivrer. Elle a des impatiences, des langueurs, des tressaillements. Tous tes matins, elle se lève de bonne heure, court à

son balcon, regarde de côté ét d’autre,.comme

si elle avait peur qu’on l’observât, et, quand elle est certaine que nul œil indiscret n’est fixé sur elle, la jeune fille respire, sourit, rougit tour à tour. Ce qui lui cause‘ces impressions, c’est là présence d’une guirlande de fleurs qui

orne la balüstrade du balcon. T'outes ces

fleurs sont emwtiques. Elles ont dû coûter des sommes fabuleuses. Et, cependant, chaque nuit, un être invisible prend soin de les renouveler ! Dans le quartier, on a remarqué ces symboles d’un amour ardent. Les amis de Mlle de La Grange l’ont plaisantée. Elle s’est défendue. Mais en vain, Les amis sont parfois plus importuns que les eunemis.. Ceux d’Anna veulent connaître le mystérieux décorateur du balcon. Elle n’ose s’opposer à leur désir. Les voici donc qui font éteindre les lumières , feignent depart, et se inettent aux aguets

dérrière lés rideaux de là porte-fenêtré. Une demi-heure écoulé, rien n’est venu troubler lé silence: dé la nuit, sauf le murmure de PAdtiatique qui palpite dans son corset de markré. Mais, chut! Un léger grincement rétine. Un coin du rideau est soulevé, et, à la faveur de la lune, on distingué les deux cranpons d’uné échelle dé soie qui vient d’être äéerochée au balcon, sitüé à vingt-cinq du trente pieds du quai. Bientôt après apparaissent deux mains. Elles s’oceupent activement à attacher des fleurs aux rosaces du balustre. C’est le moment de trancher le n@ud de l’énigme. Un des espions ouvre brusquement la porte du balcon et se jette sur ces mains affairées. Maïs au premier mouvement, les mains se sont détachées et l’on a perçu le bruit sourd et mat d’un corps qui tombe à l’eau.

Tous les curieux se précipitent sur le balcon... ils ne voient que l’onde qui se moire aux rayons de l’astre des nuits : ils n’entendent que le frémissement des 2: lutinant dans leur lit. Un tel dénouement n’est point fait pour donner satisfaction. On descend, on furète, et où ne trouve qu’une gondole amarrée sous le

baïcon. L'intrigue devient intéressante. Les

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amis de la’ cantatrice, passablement mortifiés, mais encore plus aiguillonnés, remontent à son salon. Les flambeaux sont rallumés. On cause de l’amant-magicien. Gloses et commentaires vont leur train. Puis, au bout de dix minutes, l’un des assistants s’avise de rouvrir la porte du balcon. Une exclamation lui échappe : “ Miracle ! ” s’écrie-t-il. Qu’est-ce? La tapisserie de fleurs est là, comme à l'ordinaire : mouillée, il est vrai, mais posée avec autant de goût “et de symétrie que d’habitude !

Je laisse à penser si l’étonnement fut prodigieux.

Quelques mois après, en juin 1848, on célébrait, en grande pompe, dans l’église grecque de Vienne, le mariage de Mlle Anna de La Grange avec un gentilhomme russe dont .elle avait fait la connaissance pendant son séjour à Venise.

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