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LA REINE DES BOHÉMIENS

C’est le 4 novembre 1848 que Mme de La Grange a revu son Paris qu’elle aime tant, et

qui est si digne d’être aimé par un artiste. La révolution a bouleversé ja grande métropole ;

mais elle est encore et toujours belle, étincelante d’attraits pour ses enfants.

Mme de La Grange débute dans le role de Desdemona. Elle le remplit avec un talent de tragédienne qui la fait comparer à Rachel, et une habileté de cantatrice que Malibran n’eut pas désavouée.

Les approches de la maternité l’obligent à quitter la scène. Elle donne le jour à une fille et reste trois mois malade. Elle n’est guère que convalescente, quand on la mande en Italie. Mais les troubles politiques l’empêchent de contracter un engagement. Une tournée dans les départements de la France, pourrait être pro- : ductive: Mme de La Grange paraît tour à tour sur les théâtres de Bordeaux, le Havre,

Nantes, etc. La miraculeuse richesse de sa voix, la sévérité classique de son jeu font éclore les succès sous chacun de ses pas. Les diverses académies de musique française la convoquent à leurs séances. Toutes les classes de la société lui offrent des hommages. Meyerbeer, toutefois, ne l’a point perdue de vue. Il la veut pour son Prophète. À son instigation un marché est proposé à Mme de La Grange. Elle le signë et retourne à et On la voit dans

Lucie, le Barbier, les Puritains et enfin, au mois de février 1850, dans le Prophète. Ici, il me faudrait épuiser le dictionnaire des épithètes et vocables laudatifs, si javais la prétention de décrire les transports d’admiration que souleva Mme de La Grange. En mars, une députation hongroise la prie de daigner faire une excursion jnsqu’à Pest. Elle accepte. On lui présente un engagement. Elle signe, sans même lire. Et déjà, elle est en route, quand on lui fait remarquer qu’elle doit chanter en langue hongroise. Mme de La Grange est au désespoir. Elle se désole, elle pleure. Mais elle a du cœur; le travail ne l’effraye point ; si difficile que soit la langue hongroise,on la peut apprendre, Mme de La Grange se livre à l’étude. Bientôt le Prophète, Lucie, le Barbier, Uka, Macbeth, les Puritains, etc, lui sont aussi familiers en idiome hongrois qu’en français en italien et en allemand!

Elle séjourne sept mois à Pest et joue seize fois par mois. On ne saurait se faire une idée de la foule que la prima donna entrainait à ses re- ‘ présentations, si l’on n'avait pour certain qu'avant son arrivée le théâtre était en faillite, les artistes non payés, et qu’à l’époque de son départ, le régisseur, après lui avoir donné

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30,000 florins, et soldé tous les comptes de ses employés, avait encore près de 75,000 francs en caisse !

Banquets, bals, fêtes, raouts, elle eut tout ce qu’on offre au privilégiés de la naissance ou de la fortune ; et pour comble d’honneur son buste fut placé dans la galerie des célébrités.

Un graveur s’avisa de tirer son portrait.

Dans l’espace d’une semaine,il en vendit plus de trois mille copies.

Comme femme, madame de La Grange a autant sinon plus de qualités que comme artiste. C’est un ange égaré sur cette terre pour allumer en nous la croyance à un monde meilleur.

Si elle fait des bénéfices énormes, elle sait dépenser avec prodigalité chaque fois qu’il est une œuvre charitable à faire. Les pauvres la connaisseut bien mieux que les riches. Partout sur son passage, elle a semé les consolations avec les aumônes. Plus d’un artiste lui doit sa fortune et même sa vie; plus d’une famille, dépourvue jadis du necessaire, prie pour elle, qui lui a procuré l’aisance. Et des centaines de malheureux remercient la Providence qui les” a secourus par la main d’une inconnue :——de ma-

dame Anna de La Grange!

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Dans ln seule ville de Pest, elle donna dix représentations au profit des pauvres ; des orpheins ; des veuves des victimes de la guerre de Hongrie ; des musiciens dans l’indigence, etc.

Le soir,où elle chants au bénifice des orphelins, la salle était pleine d’hommes, de femmes et d’enfants en deuil. On eut dit d’un service funèbre, à voir eette foule dont la sombre physionomie ressortait d’une facon si étrange à la lueur des lustres. Les applaudissements furent rares. Le recueillement était trop intense pour permettre à l'enthousiasme de se traduire par des manifestations physiques. Mais,à la fin de Popéra, la scène fut soudain jonchée de fleurs par les assistants!—Et quelles fleurs? celles qu’on a l’habitude en Allemagne et dans le monde chrétien de déposer surtout sur une pierre tombale :-—-des immortelles ! |

| L’auditoire, par ce symbole témoignait que les défunts eux-mêmes remerciaient la noble bienfaitrice de leurs enfants !”

| Mme de La Grange versa des larmes. Mais un spectacle plus touchant encore l’attendait 4 . sa sortie du théâtre.

Quand elle quitta l'édifice, en arrivant sur le perrou, elle se trouva subitement entre une

dauble baie d’enfants de six à dix ans, qui, tous, à sa vue, poussèrent un Æ/ien (hourra!). Les deux files de blondes têtes, aux joues rosées , ourlaient une nappe immense de spectateurs de tout âge. Des cris frénétiques jaillirent des poitrines. Mme de La Grange, les yeux gros et pleurs, traversa la foule. Sur la route, on avait étendu des tapis et répandu des fleurs. À mesure que la noble femme ayançait, les petits chérubins lui disaient :

—Que le bon Dieu vous protège et vous récompense, notre bon ange !

Quand elle arriva à sa voiture, qui l’attendait en dehors de la grille, le peuple détela les chevaux et traîna le carrosse jusqu’à l'hôtel, en poussant des clameurs d’allégresse.

Peu de jours après, Mme de La Grange joua l’opéra national Z/ka (la Reine des Bobémiens). Afin d'augmenter les chœurs et leur donuer tout Péclat possible, on engagea une troupe de véritables Bohémiens, pour les chants populaires et les danses de cette race.

Lorsque la prima donna parut sur la scène, vêtue de san costume de Zingari, le publie fut pris d'un accès d'enthousiasme inexprimable.

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Les acteurs eux-mêmes battaient des mains.

La salles croula sous un tonnerre de bravns.

Après l’opéra , il y eut un festin. Toutes les bandes de musiciens ambulants vinrent jouer dans la salle du banquet. Elles supplièrent Mme de La Grange de leur chanter un air; car elles r’avaient pu l’entendre, vu la cherté des billets. Quoique fatiguée, la cantatrice consentit. Accompagnée par l'orchestre, elle répéta un des morceaux d'Jka. La magnificence de sa voix, la chaleur de son jeu, la sublimité de ses élans, produisirent une inpression fébrile sur les Bohémiens. Ces enfants perdus de la civilisation, qui n’ont guère d’autre guide que leurs sensations naturelles, se livrèrent corps et âme à l’ivresse que leur versait, à pleines coupes, Mme de La Grange. Ce furent des acclamations sauvages, des chan:s bizarres, des génuflexions idolâtres, que sais-je ?

Et quand l'heure de se retirer eut sonné j’un des Bohémiens se détacha de la masse de ses compatriotes, et, s’agenouillant aux pieds de la prima donna, il lui dit en langage germanique :

— Nous vous remercions du fond de nos cœurs, Ô la plus grande des créatures! et nous regrettons de ne pouvoir vous exprimer notre

reconnaissauce aussi bien que sous le voudrions, car, à peine connaissons-nous l’allemand, Mais, nous avons perdu notre roi et ne lui avons pas encore choisi un successeur ; si vous daignez exaucer nos prières et s’il ne vous est pas désagréable d’être notre souveraine ; ici, en présence de toute cette assemblée, au nom de notre peuple entier, nous vous jurons obéissance et soumission, et vous proclamons reine des Bohémiens !

Ne comprenant pas exactement le sens de ces paroles ou croyant à une plaisanterie, Mme de La Grange accepta le tiive.

Tous les Bohémiens alors vinrent lui baiser la main ; puis ils poussèrent trois vivats. L’élec tion était accomplie.

Voilà donc réalisées les deux prédictions faites à Anna.

Mais le titre de reine des Bohémiens est plus honorifique que lucratif: c’est beaucoup dire. Anna de La Grange se no:nme un vice-roi, elle quitte Pesth, reconduite au bateau par ses inflammables sujets , et se dirige vers Dresde, où elle a été appelée par la cour, au mois de décembre de cette même année. En sa faveur, on fait une exception extraordinaire, pour qui-

conque connaît la rigidité de l'étiquette dans les maisons princières d'Allemagne en général, et de Saxe en particulier:—bref, on lui demande un concert dont elle seule fera les honneurs !

Comme souvenir ‘’e sa satisfaction, à la fin du concert, la reine dégrafe un bracelet et le passe au bras de Mme de La Grange.

Après ce, nous la voyons paraître successivement sur les théâtres de Berlin, Kænigsberg, Dantzick, Bremen, Hambourg, puis elle revient à Pesth le 19 juillet 1851. L'Académie et la Société Philharmonique Nationale de cette ville l’invitent à plusieurs banquets. Vingt toasts sont portés à sa gloire! Si ces faits n'étaient historiques, s’ils n'avaient été publiés dans toutes les gazettes allemandes, nous aurions peine à croire à une telle surexcitation de engouement populaire. Mais la plupart des témoins de ccs ovations existent encore. Notre relation est maigre comparée aux leurs, et, vraiment, nous n’oserions reproduire tous les comptes-rendus que nous avons sous les yeux.

Après avoir parcouru, comme dans un char triomphal, les principales villes autrichiennes, Mme de La Grange se décide à faire voile pour Londres. Elle débarqua dans la capitale

de la Grande-Bretagne au moment où M.

Lumley suspendait ses paiements. Pour lui, c’était un tetour de fortune. Il engagea la prima donna, et au bout de trois mois, il fut à même de faire face à ses créanciers

Le 19 août 1852, Mme de La Grange, cédant aux instances journalières des Viennois, revient parmi eux. Elle y demeure jusqu’au ler mars 1853. On la comble de présents et d’honneurs : à son départ elle peut se dire et elle est réellement une des Majesté de l’opéra.

Une dépêche télégraphique demande Anna de La Grange à Paris. Elle se rend avec bonheur aux vœux de ses compatriotes. Le 15 mars 1853, elle remplit le rôle de Rosine dans le Barbier de Séville, et les grands journaux de France et de Belgique disent à l’envi ses louanges. |

- Cent pages de cette brochure ne suflraisat

pas à republier les appréciations qu’ont faites de son talent les Débats, le Siècle, la Presse, le Moniteur, VEurope Artistique, la France Musicale, V Indépendance de Bruxelles, etc.

L’exaltation franchit toutes limites: On pro- Jongea même, la saison musicale jusqu’au 25 juin au lieu du 15 avril, terme ordinaire de sa clôture.

Notre France, ravie, était aux genoux d'Anna.

Un jour on apprit qu’elle était tombée malade, que la coqueluche l'avait atteinte ; il y eut un deuil général du dilettantisme. Des milliers d’amis coururent à Baden-Baden pour lui rendre visite, et mettre à ses pieds leurs services. |

Mais heureusement, Dieu qui nous avait donné le rossignol de Meudon n’avait point décidé de l’eniever à notre amour. Mme de La Grange guérit. Elle parut dans seize représentations à Lyons. De nouveaux échos.

retentirent de ses exploits. |

Son mari, le comte de S***** désirait qu’elle fit un tour en Russie où l’on soupirait pour sa venue, Elle accède aux sollicitations. Le 8

octobre, le bateau russe Wa/dimir la dépose à St. Pétersbourg, le 4 elle débute, et le 5, au matin,son nom est sur toutes les lèvres, au bout de toutes les plumes.

La haute société fait antichambre à sa porte ; les théâtres rivalisent de munificence dans les propositions qu’ils lui adressent. Elle joue réellement le rôle de conquérante universelle.

Partout elle fait jaillir admiration, crée la passion, s’attire l’estime et le respect par les grâces de sa personne, délicatesse de son esprit, la finesse de son imagination, et la dignité de ses manières, -

Mme de La Grange est une brillante anomalie dans la grande famille artistique.

On la recherche plus encore pour la noblesse de son caractère que pour les qualités spéciales dont la nature s’est plu à la gratifier.

À !4 fin de la saison, elle part pour Moscou, où elle reste six semaines ; gagne 50,000 francs et revient à St. Pétersbourg pour y donner un concert d'adieu. Varsovie la mande. Elle joue durant six semaines dans cette ville. Les Polonais ne savent que faire pour la complimenter. On la couvre de cadeaux. Jalouse de sa rivale nolonaise, la capitale de la Russie

rappelle Mme de La Grange. 120,000 francs Jui sont offerts pour cinq mois de l’année; mais, alors, la prima donna est résolue d’annexer le Nouveau-Monde à son empire. Elle a signé un engagement pour l’Amérique, elle monte à bord d’un vapeur qui doit la transporter à New- York !

Ses succès sur ce continent ont été aussi grands, aussi légitimes que ceux qu’elle à remportés en Europe.

Toute l'Amérique du Nord a tressé des couronnes de mirthe et de laurier pour eu faire don à notre prima donna. On encense l’artiste ; on chérit la femme ; on adore, en un mot, madame Anna de La Grange ?

N’avais-je pas raison d’écrire dans la Patrie du 14 juillet, quand mon héroîne s’est présentée à Montréal :

‘ Française de naissance et de cœur, Mme de la Grange ne pouvait manquer d’exciter au plus baut degré l’estime et l’affection de nos concitoyens :-surtout après sa digne et noble conduite à l’égard de tous malheureux, quelle que fût leur origine. Mme de ia Grange n’est pas seulement une artiste d’un mérite transcendant ; on ne l’apprécie pas seulement comme une fille de

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la Malibran, une sœur des Lind et des Alboni ; mais on la prise comme un trésor de sentiments généreux. Aux richesses du génie, elle unit des richesses aussi rares et plus précieuses, peut-être :-—les richesses de l’âme ! Paris, Loadres, New-York, vingt capitales l'ont vue dans leur enceinte, ont couronné de roses son beau front, et puis, à la veillée, en se redisant les sublimes élans de la cantatrice, elles ont trahi les secrètes charités de la femme. Ici ce sont des artistes secourus, là une population entière ! Partout, sur son passage, avec les joyaux de la mélodie, Mme de la Grange a semé les joyaux de la sensibilité. La gerbe d’or qu’elle moissonnait au parc du riche, elle s’en allait l’éparpiller dans la chaumière de l’indigent. Avant d’être une chanteuse du premier ordre, Mme de La Grange a voulu être une mère pour les affigés. Aux deux titres, maintenant elle a droit. C’est à ces deux titres que nous la recevons parmi nous, à ces deux titres que nous la prierons de mêler nos bouquets à sa corbeille de fleurs.”

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