DISCOURS DE M. BAYET
DIRECTEUR DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
Monsieur le Président de la République, Mesdames,
Messieurs,
M. le Ministre de l’Instruction Publique m’a fait l’honneur de me charger de le représenter et de l’associer aux hommages rendus à la mémoire de l’homme qui, pendant plus de quarante ans — de 1866 à 1907 — chef de clinique, agrégé, chef de laboratoire, professeur, membre de l’Académie de Médecine, de toute son intelligence, de toutes ses forces, de tout son talent, a bien servi la science et l’Université.
Ce que fut l’œuvre de Cornil, ceux qui m’ont précédé l’ont dit avec l’autorité qui qui s’attache à leur nom et à leurs travaux. Il me suffira de rappeler, après eux, ce qui en est le caractère dominant. Cornil fut un des premiers à comprendre jusqu’à quel point l’observation clinique, qui est la condition essentielle des études médicales, doit toujours s’appuyer sur les patientes recherches du laboratoire. Ainsi que le faisait remarquer M. le Doyen de la
Faculté de Médecine, ses journées se partageaient entre l’hôpital et le laboratoire, et c’est là, penché sur le microscope, qu’il est devenu le savant, le maître, qu’il a étendu et renouvelé le domaine de l’anatomie pathologique et, par la même, travaillé avec tant d’éclat aux progrès de la médecine.
Il fut, aussi, professeur dans l’àme. Avant même d’avoir accès à l’enseignement public, avec son ami et collaborateur Ranvier, il était déjà un volontaire de l’enseignement médical. Il est de ceux qui ont goûté dans toute sa plénitude cette joie si intense de grouper autour de soi des disciples, de les pénétrer de ses idées, de développer en eux l’esprit critique, le goût de l’observation, de les associer à ses recherches, de les guider dans leurs travaux, d’applaudir à leur succès. Sa parole était simple, familière, lente, mais toute illuminée d’ordre et de clarté. Il introduisait dans ses leçons, sans en altérer la vigoureuse sévérité scientifique, ce sentiment esthétique qui était très vif chez lui et qui s’affirmait dans l’élégante précision de ses croquis, de ses dessins et de ses aquarelles.
Si dévoué qu’il fut à la Science, Cornil n’était pas de ceux qui pensent que le savant peut s’enfermer dans son cabinet comme dans une tour d’ivoire et s’isoler de la foule. Passionnément épris de sa petite patrie, dès avant la guerre il faisait partie du Conseil Général de l’Ailier, que, dans la suite, il présida pendant vingt-cinq ans. Hardiment, il accepta même de se présenter, au déclin de l’Empire, comme candidat de l’opposition aux élections législatives. Ami de l’homme en qui s’incarna l’âme héroïque de la France, Cornil partageait la foi républicaine comme la foi patriotique de Gambetta. Au lendemain du 4 Septembre, il accepta d’être Préfet de l’Ailier et, pendant la tourmente, de sacrifier ses études à l’intérêt public immédiat. Plus tard, en 1876, il fut élu député, il le resta jusqu’en 1882,
mais, lorsqu’il fut nommé professeur à la Faculté de Médecine, il renonça à son mandat. En 1885, il entra au Sénat.
Si je rappelle ici ces souvenirs, dans l’enceinte de la Faculté de Médecine, devant le monument élevé au Professeur et au Savant, c’est que les longues années que Cornil passa au Parlement ne modifièrent point l’unité magistrale de sa vie. Son activité politique fut comme le prolongement de son activité scientifique ; à la Chambre et au Sénat, il fut avant tout le représentant des grands intérêts auxquels, depuis sa jeunesse, il avait consacré toutes ses forces et toute son intelligence, il fut le rapporteur de la loi sur l’exercice de la médecine, de la loi sur la protection de la santé publique. Il apportait dans ces débats une autorité que nul ne pouvait contester et ses laborieuses et iécondes études se traduisaient dans la vie publique en actes décisifs dont le pays tout entier était appelé à bénéficier.
Qu’il me soit permis de rappeler aussi les services qu’il a rendus à l’Administration du Ministère de l’Instruction Publique. Membre du Comité Consultatif de l’Enseignement Supérieur depuis 1890, il contribuait à ses délibérations avec son esprit d’ordre et de mesure, avec sa profonde expérience des hommes et des choses.
Telle a été cette vie très simple, très laborieuse, très digne. Sous des formes d’activité diverses, elle a été dirigée par une même pensée que lui-même, en 1904, au déclin de ses jours, a tenu à définir : « J’ai toujours eu pour idéal et pour seule foi le progrès sous toutes ses formes, scientifique, politique et social *. Parce qu’il est resté fidèle à cet idéal, vous avez tenu à ce que ce monument se dressât dans la Faculté où il avait vécu et travaillé. La Vérité, qu’il a si opiniâtrement poursuivie, la Vérité qu’un éminent médecin, qui est en même temps un grand artiste, a fait revivre, dans sa juvénile et impérissable beauté, veillera
sur sa mémoire, et ce monument qui rappelle ses travaux, ce bas-relief où le cadavre étendu sur la table du laboratoire semble encore attendre le Maître, seront pour les étudiants qui se succéderont ici comme la dernière leçon de Cornil, comme une permanente exhortation au culte de la Science et à l’accomplissement du Devoir.
Monsieur le Président de la République, en acceptant la présidence de cette cérémonie, vous avez voulu honorer la mémoire de l’homme qui fut un grand savant et un bon citoyen; mais vous avez tenu, aussi, à témoigner votre bienveillance à ses collègues, à ses amis, à ses disciples, à tous ceux qui, à son exemple, dans les laboratoires et les cliniques de nos Universités, chaque jour, patiemment, sans jamais se lasser, interrogent tour à tour la vie et la mort, et s’efforcent d’en pénétrer les secrets pour appliquer au bien de l’humanité leur savoir toujours plus riche et plus précis. Us font honneur à la France, ils méritent la haute sympathie dont vous leur apportez le témoignage. Au nom de l’Enseignement Supérieur et de nos Universités, je vous exprime notre profonde reconnaissance.
(( LE S A NCI A U »