‹ Biographie des journalistesChapitre 2 sur 65 · I. HISTOIRE · texte numérisé non relu

I. HISTOIRE

A tout seigneur tout honneur. Aussi bien le Journal des Débats est— il un des plus anciens et des plus importants organes de la presse périodique.

En 1789, Barrèrc et Louvet fondèrent le Journal des Débat* cl des Décrets; en 1800, MM. Bertin frères acquirent la propriété de cette, feuille, qui ne s'nppela plus que le Journal des Débats.

Le Journal des Débats fut du petit nombre des journaux qui survécurent après le dix-huit brumaire. Lorsque Bonaparte eut été couronné empereur, ce journal prit le nom de Journal de l'Emyirc; mais à la chute de Napoléon il lit revivre son premier titre pour le quitter au retour de l'île d'Elbe, et pour le reprendre à la seconde rentrée

des Bourbons. Nous nous hâtons d'ajouter que Napoléon avait mis MM. Berlin à la forte de leur journal.

Sous la restauration, les Débats défendirent les diverses administrations jusqu'au jour où M. de Chàicaubriand, passant dans l'opposition, y entraîna M. Berlin et son journal. Les Débats protégèrent ensuite l'administration conciliante de M. de Martignac , et firent une rude guerre au dernier ministère de la monarchie légitime. Ce lut a cette époque que parut, dans cette feuille, l'article célèbre de M. de Salvandy, Malheureux roi, malheureuse France !

On a dit, du Journal des Débals, qu'il est plus indépendant que seivile, plus moral qu'immoral, plus religieux qu'impie, mais qu'il n'est rien suffisamment si ce n'e^t gouvernemental. Gouvernemental, c'est là sa vertu selon les uns, son vice selon les autres; examinons-le donc avec impartialité.

Aussi bien jamais le moment n'a été mieux choisi pour juger le Journal des Débats; il n'a plus, que nous sachions, d'engagement pris, il n'est plus le protecteur d'une dynastie ou d'un cabinet. Wanvick a fait des rois, mais les rois sont partis avec les avant-dernières hirondelles et le protecteur est rentré, sans trop de mauvaise grâce, dans la catégorie des simples citoyens.

Le Journal des Débats n'a jamais été, dans sa

JOLIlMAL DM DKHVIs. Il

lOQglM carrière, le chevalier errant d'un système nof) plus <|ue le paladin d'une idée; il n'a jamais; couru la bogue aventureuse des théories; mais il faut bien !r. dire aussi, il ut; s'est jamais non plus inféodé complètement aux gouvernement! qu'il défendait. On l'appelait souvent, à l'époque de la monarchie, j-mual ministériel, et Ton avait tort si l'un donnait à ce mot toute sa si^nilication. La feuille ministérielle est l'instrument senriJe d'un cabinet; * 1 1«- est le poteau qui sert a affichei la pensés du ministère; elle est le eluu auquel l'administration suspend son système. Le tournai ministériel n'a pas de volonté, il ne s'appartient pas, il est lachjQSe d'un ou de plusieurs hommes. Le Journal des Débat* n'a jamais joué ce îôle subalterne. On pourrait même dire qu'il n'a MS servi, mais qu'il a protégé les cabinets; il n"a prêté l'appui de son inlluenee à une administration qu'après a voirdiscuté son programme et posOsescouditioiis. Cela SBt 9i vrai, qu'à plusieurs reprises M. Guisot tenta de s'alVranchir du protectorat du grand journal. Le Globe et l'Epoque avaient été fondés en liaine de l'influence dominatrice des Débats. A son début, l'Epoque, avec ses deux millions de francs et ses douze mille souscripteurs en levés dans l'espace d'un mois, semblait, aux yeux du parti conservateur et de son chef, devoir réaliser le rêve si longtemps poursuivi. Les conservateurs outiés, ceux que M. de Lamartine appelait si mal-

honnêtement les bornes, étaient dans le ravissement. Ils savaient hien qu'ils trouveraient dans la rédaction de l'Epoque une obéissance absolue, et qu'ils ne seraient plus empêchés, dans l'accomplissement de leurs projets, par les velléités indépendantes de la feuille de la rue des Prêtres. Appuyés désormais sur un organe nouveau qui avait fait tant de bruit à son apparition, — beaucoup de bruit pour rien, — et devait chaque jour gagner en influence, ils espéraient que le moment n'était pas éloigné où ils pourraient dire aux Débats : « Nous vous avons subi jusqu'à ce jour, mais nous secouons votre joug. » Un honorable député alsacien, porte-étendard d'une réunion célèbre , disait tout haut dans la salle des Pas-Perdus à l'un des directeurs de l'Epoque : « Vous allez donc nous délivrer de la férule de Berlin. » On sait le reste. L'Epoque avait trop de millions pour vivre longtemps. Les enfants terribles qui avaient tenté de se soustraire à la domination des Débats furent obligés de faire amende honorable et de solliciter de nouveau la protection du journal détesté.

La presse de l'opposition a tellement pris l'habitude, depuis une vingtaine d'années, d'accoler au Journal des Débats les épithètes de ministériel et de vendu, que celui-là passerait peut-être pour paradoxal qui viendrait dire aujourd'hui que les Débats ont souvent fait preuve d'une certaine indépendance. Le Journal des Débats, très disposé à

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faire bon marché de quelques articles du code constitutionnel, n'a cependant jamais livré complètement certaines questions fondamentales. Il n'a pas abandonné la liberté de la presse; dans la question universitaire il était avec M. Cousin contre M. de Salvandy \ et en 1832 et 1833, alors que les Tuileries s'épuisaient en étroits malheureux pour gagner les bonnes grâces du cabinet de Saint-Pétersbourg, le Journal des Débats soutenait la cause polonaise et n'épargnait au czar ni les reproches, ni les attaques. C'est une justice qu'il faut lui rendre, ce journal a souvent pris en main la cause des nationalités, quelle que fût à cet égard la politique des cabinets dont il s'était constitué le défenseur. Il n'a pas hésité à applaudir aux généreuses réformes de Pie IX, et à exalter les bonnes intentions du roi Charles- Albert, du grand duc de Toscane, qui depuis... et il a convié les princes italiens à faire au plus tôt à leurs peuples des concessions assez larges pour prévenir les révolutions. L'un des premiers, il a approuvé l'attitude légale pleine de grandeur et de patriotisme qu'avaient prise les populations lombardes à l'égard des fonctionnaires et des soldats autrichiens. Un député satisfait, que l'on a vu depuis dans les antichambres du gouvernement pro-

■ Excepté cependant sur cette question, où il a fléchi depuis un an.

visoire,disaitàce sujetdovant celui qui écrit ces lignes : «Le Journal des Débats est un jacobin déguisé en conservateur.» Il y a plus de quinze ans que les Débats déclaraient pour la première fois que la cause de la liberté étant définitivement gagnée en Europe, en dépit du mauvais vouloir des gouvernements, les peuples ne combattraient plus dans l'avenir que pour des questions de nationalité.

Ce qui a le plus contribué à assurer au Journal des Débats une prépondérance marquée sur la plupart des autres feuilles politiques, c'est la manière large et vraiment intelligente avec laquelle il a presque toujours traité la question extérieure. Les grandes ressources dont il disposait lui avaient permis d'établir partout des correspondants habiles. Sur ce terrain, d'ailleurs, il prenait toutes ses aises; il n'était pas retenu par les petites considérations de personnes ou de systèmes auxquelles il était souvent obligé de sacrifier sur le domaine de l'intérieur. Il savait et sait encore envisager hardiment dans son ensemble une question qui surgit à l'improvisle. Il s'en empare le premier, la retourne sous toutes ses faces, la suit dans toules ses évolutions, l'analyse avec lucidité, et parvient à faire comprendre à l'esprit le moins exercé ce que la plupart des autres journaux ne se donnent môme pas la peine d'expliquer, moins par dédain ou par paresse, il faut bien le dire, que par une suprême ignorance.

jorimr. DIS DÉBAT*. ïO

Il existe à Paris nue oftlcii <■ qui, moyennant deux cents francs par mois, distribue aux journaux de toutes les couleors les noareltoe étrangères extraites au basard H le plus souvent sans intelligence des journaux allemands, anglais, iialiens; ces nouvelles, traduites à la hâte, sans réflexion, el dont les moindres défantssonl presque toujours l'exagération et la partialité, paraissent le même jour, à la même heure, dans tous les journaux de la capitale. Le Jouma I •'.* est néral très sobre de ces communications banales, parce que ses correspondances particulières le renseignent plus et mieux que les traducteurs à la tâche de la rue lean-Jacqu s-Rousseau.

I.c Journal drs Débats a toujours eu dans le pu- Hic la réputation d'un journal habile, et la malignité drs petits journaux s'est longtemi sur la divination dont il avait fait preuve en plusieurs circonstances; on disait que semblable aux hirondelles qui pressentent la chute du bâtiment où elles ont établi leurs nids, il savait se retirer à temps des édifices qui menaçaient ruine, pen- (I tnl que la troupe vulgaire des éloiirneaux politiques se laissait écraser sous les décomhres. Il faut bîen avouer, dans tons les cas, que cette exquise faculté divinatoire s'est un peu affaiblie à la longue, car le Journal des Vih<Hs s'est cruellement mépris en 1M7, à PépoquedeS hanquets. Le Bfre eût-il été aussi complet si l'ancien d

teur des Débats eût vécu? Son fige, sa vieille autorité ne lui auraient-ils pas permis d'arrêter à temps M. Guizot sur la pente funeste où il engageait la dynastie de Juillet?

Si, nonobstant les avis de M. Bertin aîné, M. Guizot eût voulu passer outre, il est probable qu'à l'instant même le Journal des Débats eût fait une retraite aussi éclatante que la célèbre retraite de 1829.

Après la proclamation de la république, l'attitude du Journal des Débats a été ce qu'elle devait être ; il a laissé exbaler ses regrets en voyant tomber et disparaître dans la poussière d'une révolution cette monarcliie constitutionnelle qu'il avait fondée en quelque sorte et soutenue jusqu'au dernier jour ; mais il n'a pas voulu voir dans la chute de la royauté la ruine de la chose publique. Hàtons-nous de dire, cependant , que cette attitude s'est malheureusement modifiée depuis quelque temps.

Impassible spectateur pendant tout le temps que le pouvoir était aux mains des hommes du gouvernement provisoire et de la commission executive, il alluma spirituellement des lampions placés sur les fenêtres de ses bureaux, et profita du silence forcé que lui imposait sa position exceptionnelle sur les événements intérieurs pour jeter sur les grandes scènes qui éclataient en Europe un coup d'œil assez impartial. Ému comme

JOURNAL DES DÉBATS. 2l

tout le monde par les sanglantes péripéties d i eu

drame inouï dans l'histoire des peuples, il porta sur les révolutions de Berlin et de Vienne un jugement qui lil sourire de pitié les partisans d'une république universelle; mais le dénoùment précipité du drame montra, une fois de plus, que le Journal des Débats avait bien prévu et que la révolution de Février ne lui avait pas fait perdre entièrement sa vieille lucidité* proverbiale.

Le général Cavaignac trouva en lui un défenseur indépendant et désintéressé de sa politique ; si les Débats ne pouvaient pas approuver tous les actes de l'administration de l'honorable chef du pouvoir exécutif, ils lui rendaient hautement justice et faisaient la part des difficultés inhérent) s à la situation. Quand arriva le grand duel de la présidence, le Journal des Débats, malgré l'invitation du Constitutionnel et des membres influents de l'ancien parti conservateur, se tint à l'écan. Était-ce en haine de M. Louis-Bonaparte, nous ne le pensons pas, quoiqu'à vrai dire le Journal det Débats n'ait jamais manifesté une tendresse bien décidée pour tout ce qui tient de près ou de loin au régime et aux hommes de l'empire. N'est-ce pas Napoléon qui mit un beau jour M. Bertin alnô à la porte de son journal et lit cadeau de la feuille opposante à un journaliste plus accommodant? Cet acte barbare, qui dépasse les plus larges limites du communisme, serait impossible de notre

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temps : il ne fit pas sourciller sousU'empire.

On donne, il est vrai, un autre motif au soutien que prêta le Journal des Débats à la candidature du général Cavaignac. On dit que M. Thiers, qui ne voulait à cette époque entendre parler à aucun prix de la candidature de M. Louis Bonaparte, et qui pensait peut-être à mettre sa petite personne sur les rangs , avait prié M. Armand Berlin de ne pas prendre de parti prématurément. Le Constitutionnel devait se maintenir dans la môme réserve; maisle Constitutionnel, et M. Thiers, qui n'avait plus d'espoir pour lui-même, s'élant déclarés tout à coup pour M. Louis Bonaparte sans prévenir le rédacteur en chef des Débats, celui-ci, furieux, se serait immédiatement tourné vers le général Cavaignac, pour se venger du procédé un peu léger de M. Thiers : mais poursuivons.

Les Débats ne se sont pourtant pas toujours maintenus dans une voie impartiale et il leur est trop souvent arrivé par la suite de donner accès à leur dépit et à leur mauvaise humeur. Ils ont dirigé contre les hommes nouveaux qu'ils avaient ménagés quand ces derniers étaient au pouvoir des accusations rétrospectives et de perfides réteences; ils ont complaisamment ouvert leurs c donnes à de prétendues révélations plus passionnées que véridiques; s'ils n'ont pas inventé la calomnie, ils l'ont propagée ; triste rôle qu'ils auraient bien dû, dans l'intérêt de Ueur propre di-

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gui lé, abandonner au aboyeurs soldés des partis. Quoi qu'il an soit, \dJourtuâ du Débats est en-

core aujourd'hui l'un des journaux les plue impoi tante, et cependant il ne compta pas plus de douze mille abonnes, tandis que nous citerons dans le cours de cet ouvrage telle Feuille inconnue qui a un tirage de vingt mille exemplaires. Ainsi un journal peut donc avoir une grande influence cou • L'ancien Globe de la restauration

avec quinze cents lecteurs et n'être qu'un canard nomme le Payu avec une vaste clientèle, si le journal l'ait d'abord le public, kv publie fait ensuite le journal. L'abonné de la Pairie diffère essentiellement de l'abonné des Débats.

Si nous voulions caractériser d'un mot le Journal îles Débat* iiiius dînons qu'il est le journal historique. Cbeslui, peu d'élans généreux, pas de sensibilité, ni de point de vue enthousiaste, nul goût pour les théories, peu de propension vers ce qu'on appelle aujourd'hui Vidée, beaucoup d'esprit, beaucoup de verve et beaucoup de talent. Il est surtout l'interprète du l'ait. La longue collection de ce journal pourrait presque se lire sans ennui parce que l'événement du jour y est clairement indiqué, la question du moment habilement expliquée. On a sous les yeux le récit des événements jour par jour, heure par heure; étude curieuse, qui n'a pas la sécheresse du Moniteur et le parti pris systématique du livre, annales rela-

tivement impartiales quoique empreintes ça et là des passions et des exagérations du temps. Déchirez tout ce qui a été écrit sur les événements accomplis dans ces trente dernières années et vous pourrez refaire cette histoire avec la collection des Débats.

Il ne faudrait pas cependant qu'on se méprît sur la portée de notre jugement. Nous ne vouions pas dire que la passion et le parti pris (le parti pris, plutôt que la passion) soient exclus des colonnes de ce journal. A côté de l'opinion traditionnelle de la rédaction on admet quelquefois l'opinion complaisante; mais le lecteur intelligent a bientôt démêlé la pensée véritable de la pensée accidentelle, de ce que j'appellerai la pensée de situation. Il est de certains courants qui vous entraînent parce que , au lieu de faire le moindre effort pour les remonter , on se laisse aller à la dérive. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple entre mille, on soutient dans son journal, à grand renfort de prédications apostoliques, la puissance temporelle des papes ; mais entre la poire et le fromage on avoue qu'on ne donnerait pas trois livres dix sous pour maintenir l'intégrité du territoire de saint Pierre.

Maintenant que nous avons essayé de faire comprendre l'esprit du Journal des Débats, pénétrons dans l'intérieur des bureaux cl examinons

j i ., IAL di:s DÉBATS. l'y

de près Pengrenage de cetic grande machine do publicité.

Dans une des rues les plus petites, les plus étroites et les plus sombivs de Paris, dans la rue des Piètres , cachée derrière Siint-Germainl'Auxerrois est une vieille maison d'apparence plus que modeste. C'est là que siège l'un des 0rgSD68 les plus riches du journalisme parisien à une époque où les journaux qui n'ont pas trois mois à vivre s'installent dans les plus somptueux appartements du boulevard. Les hommes les plus considérables de la monarchie légitime et de la monarchie constitutionnelle ont franchi l'un après l'autre le seuil délabré de celte triste demeure qui a entendu tous les secrets de la politique, alors que la politique avait encore des secrets : Chateaubriand, Laine, de Bonald, Camille Jordan, Martignac, Casimir Périer, Royer-Collard, MM. Guizot, Thiers, Cousin, Salvandy et Villemain. C'est là que s'élaboiait chaque jour l'œuvre du lendemain.

Sous l'empire, il n'y avait qu'un homme qui eût le droit d'écrire des premiers-Paris, c'était Bonaparte. Réduits à se faire l'écho du Moniteur Officiel, les journalistes, qui comprenaient qu'un journal n'était possible qu'à la condition de pouvoir parler librement de quelque chose, se mirent à parler de la seule chose dont on pût parler encore,

<; JOURNAL DES DERATS.

de la littérature. La liberté, chassée du premier étage, se réfugia au rez-de-chaussée, où s'agitaient, en dépit du souverain, les plus hautes questions politiques sous le prétexte d'une tragédie.

On sait quelle vogue eut le feuilleton du Journal de l'Empire ; c'est à Geoffroy que ce journal fut en partie redevable de la haute influence intellectuelle qu'il exerça alors. Depuis Geoffroy, les Débats ont compté des critiques et des littérateurs distingués, Becquet, Duvicquet, Dussault et tant d'autres.

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