‹ Biographie des journalistesChapitre 4 sur 65 · I. HISTOIRE · texte numérisé non relu

I. HISTOIRE

Ce qui plaît surtout dans l'ensemble de la rédaction du Journal des Débats, c'est la distinction. Il est faillible dans ses appréciations , et nous reconnaissons volontiers qu'il prend à cet égard ses coudées franebes ; l'erreur é tant souvent chez lui le résultat d'une tactique , erreur intentionnelle qui ne trompe que ceux qui veulent bien ùlre trompés. Mais le jugement qu'il porte sur un fait ou sur un homme est toujours ingénieux. 11 cède difficilement à l'enthousiasme, mais il ne s'expose jamais à la divagation ou à l'enflure; il

-4fi LE CONSTITUTIONNEL.

rit finement, plaisante avec goût, procède avec tact, et s'il est contraint par la force des choses, par la dureté des temps, d'exécuter une de ces conversions scabreuses dont il a exposé jadis la savante théorie, il le fait avec une grâce et un abandon qui dissimulent aux yeux du public ce que le procédé a d'un peu brusque et d'un peu inattendu.

Cette distinction, cet esprit fin et railleur, celte saillie attique, toutes ces qualités que nous louons dans \e Journal des Déliais, nous ne les retrouvons plus dans le Constitutionnel. Certes, le Constitutionnel n'a pas mérité tous les sarcasmes , toutes les épigrammes qu'a dirigés contre lui l'artillerie vulan.le de la petite presse; il n'est pas, en un mot, ce vénérable patriarche à béquilles et en bonnet de coton dont le Charivari a tracé l'immortel portrait, illustré par Charn ; mais, s'il nous était permis de le personnifier métaphoriquement, nous dirions que ce journal, qui affiche la prétention aux grands airs et aux suprêmes traditions, est surtout un bourgeois heureux, un bourgeois pansu , fort satisfait de sa grosse personne et de ses chaînes d'or, un parvenu à talons rouges, qui a fait blasonner son carrosse, parce qu'il a acheté l'autre année, à bon compte, une savonnette à vilain.

Et pourtant le Constitutionnel a eu pour patrons et pour rédacteurs des hommes d'État ce-

le cohstri noirai i.. ir

lèbres, tics écrivains de talent; mais ces êcriet ces hommes d'État subissaient à leur insu l'influence de la pensés originelle «lu journal. Le coi ps le plus robuste B'allanguit au milieu d'une '■< rtaine atmosphère ; il eu est de même de l'esprit le plus Bouple lorsqu'il se meutdansle cercle d'une idée négative. Il semblerait que Pon le sur le paillasson de la nie de Valois la poudre d'or de son talent et la due ûeur de son esprit en même temps que la poussière de ses bouliers. En pénétrant dans ces vastes salons, on respire je ne sais quels miasmes de troubadourisme nui datent de 1818. Ce journal exhale une odeur de moisi et de renfermé. L'air, je veux dire l'idée, n'y est pas assez souvent renouvelé. Le lad s'y émousse, le goût b'v évapore comme un flacon de précieuse essence égaré dans le laboratoire d'un apothicaire. C'est ainsi que les allures magistrales de cette feuille universelle sont ternes par des facéties d'une saveur douteuse. Si le grand article s'étale majestueusement dans les premières colonnes, les plus horribles canards barbotent 4 qui mieux mieux dans la mare des faits divers. Le Constitutionnel ne s'est pas seulement rendu célèbre par ses horizons politiques, il s'est encore t'ait apprécier pour ses serpents de mer, ses araignées dilettanti, ses condors, ses Gaspar Hauscr, ses raines d'or qu'il découvre jusque dans les bulles de Monimai tie, et autres in-

veillions égrillardes qui feraient le plus grand honneur à l'imagination d'un pédicure. Finalement , le Constitutionnel possède au plus haut degré cette plantureuse fatuité et cette imperméable dose de commun, fonds de magasin indispensable à tout organe sérieux qui aspire à la possession de quarante mille abonnés.

Ab Jove principium ; le Constitutionnel fut fondé vers les premiers jours de la restauration, à cette étrange époque que l'on appelle encore aujourd'hui une époque de compression, où l'on se drapait théâtralement dans ses convictions comme dans un manteau de parade, où l'on faisait de l'opposition à propos de tout, où l'on conspirait à propos de rien , et où la manière de placer une boucle à son chapeau, de nouer sa cravate et de boutonner sa redingote indiquait une opinion et signalait un parti.

Ce journal honnête et patenté, celte respectable feuille de 1850, était alors dans toute la fougue de sa jeunesse, dans toute la verdeur de sa passion; elle avait l'allure vaillante, provocatrice et pourfendeuse ; elle frappait sur la noblesse en soutenant qu'elle était bien morte, comme le Pulcinella de la comédie italienne, qui rosse le commissaire que vient de tuer le capitan. Elle ferraillait contre la congrégation, courait sus au jésuite, criait vive la Charte, et s'en allait bravement en cour d'assises. Alors , le Constitulionnel était dé-

fendu par M. Dupin, qui depuis... mais il n'était encore qu'avocat et simple député, présidé par M. iiuvez, lequel était hier simple représentant, présidé par M. Dupin. Ainsi va le monde. Dans ce temps-là l'opposition était la plus agréable et la plus facile des positions. Il fallait ôtre paresseux et vaudevilliste comme Martaiuvillc, ou censeur royal comme M. de Lourdoueix, pour se résoudre à jouer de la clarinette ministérielle. L'opposition rapportait de la popularité, de la gloire, des abonnés et des dividendes. Il n'y avait pas comme aujourd'hui des carlistes, des pliilippistes, des communistes, des socialistes, des fouriéristes, des républicains de naissance, de la veille et du lendemain. On ne connaissait que des royalistes et des libéraux ; Benjamin Constant était libéral, le duc d'Orléans était libéral, M. Dupont (de l'Eure) était libéral , le Constitutionnel était libéral, et Napoléon lui-même s'était fait professeur de libéralisme à Sainte -Hélène. On parlait de libéraliser le monde, et on le libéralisait si bien, qu'on improvisait, en Grèce, un royaume constitutionnel de pirates et de mendiants, et que du même coup on jetait dans les bras du czar l'empire turc démembré! Savante politique que celle qui donnait Conslantinoplo a Saint-Pétersbourg! Mais, que voulez-vous? Le Constitutionnel, qui n'aurait pas sourcillé à la vue du tombeau du Christ , trépignait d'admira-

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tion devant le sarcophage de Thémistode. Il laisait harmonieusement rimer Athènes avec Démosthènes, parlait d'Alcibiade et de Milliade, et S'évertuait à prouver que si les descendants de Léonidas détroussaient quelquefois les passants, c'était parce qu'ils n'avaient pas encoie joui des bienfaits d'une Charte constitutionnelle.

Chaque malin donc, les artilleurs du Constitutionnel pointaient contre le tiône et l'autel, style du temps, la grosse pièce du libéralisme, chargée jusqu'à la gueule. Le lecteur de cette époque n'était pas encore blasé par les sauces de la cuisine moderne; son estomac primitif dévorait tous les premiers-Paris et absorbait jusqu'aux entrefilets. Une chanson de Béranger traduite en prose, une maxime de Voltaire, délayée dans une colonne, constituaient ordinairement le fond de ce menu intellectuel. Et l'abonné d'accourir des quatre-vingt-six départements. Si le registre des abonnements restait pendant quelque temps stationnais , M. Etienne disait avec bonhomie : « Nous ferons ce soir un vigoureux article contre les jésuites. « Quand venait l'époque des renouvellements, on avait recours à une combinaison machiavélique : on faisait paraître le journal avec la première page en blanc. Cet article absent produisait un eiTet immense; chacun se mettait l'esprit à la torture pour saisir le sens de cette pensée inédite, On se demandait quel pouvait être es

I i OOWtTITI ilnwi l.. .',1

premier-Paris in< onnu , pour que la censure eùl

per à ras l*aile «lu cygne libéral. Bt lu

e « ibarriait de plus belle <l< s lettrée de soueoription au numéro 134 de la rue Montmartre. 0 candide abonné de la restauration , lecteur virginal et crédule, qu'es-tu devenu? L'actionnaire du gouvernement de Juillet, cet infotigabli tionnaire qui l'essoufflait à poursuivre des iii\dendee impalpables, ne marche que Lieu loin derrière toi dans cette route de la bonhomie. Nos neveux ne voudront pas croire à tant d'abc lion intellectuelle, et ils classeront ce fossile dea quinte années parmi les plus fantastiques créations des épopées mythologiques.

Le Cutistitutionncl avait rallié autour do son drapeau les amis de la Charte, les bonapartiste-, les adversaires du clergé, et ceux-ci, et ceux-;. , et bien d'autres encore. Il recommandait avec una égale bienveillance le Mémorial Je Sainte- Ilrlm^ et le Yollaire-Touquet. 11 était jiarvcnu à trouver mille manières ingénieuses de parler de iauir<\ en échappant aux poursuites d'une police ombrageuse. Aussi était-il adoré des vieux Je la vieillo et des Jurs ù cuire. Je me suis même laissé duo qu'à cette bienheureuse époque ses rédacteurs portaient assez volontiers une grande redingolo bleue boutonnée jusqu'au menton, pour se donner une apparence d'ofliciers en demi-solde. i8ôO arriva. Ce fut là le point culminant de la

52 LE CO>'STITL'TIONNEL.

fortune du Constitutionnel, qui comptait 23,000 abonnes à 80 francs par an. Une action de cette feuille était une fortune. Mais les destins et les lecteurs sont changeants, et rien ne vieillit un journal comme une révolution. Le patriarche libéral n'était déjà plus ce jeune et fringant organe des passions bouillonnantes de 1820. Il avait pris du ventre et de l'aplomb. Il était décoré. Électeur éligible, il savourait les glaces citoyennes des Tuileries et trouvait que tout était pour le mieux dans la meilleure des monarchies possibles. Cela alla assez bien pendant un an ou deux, lorsque le désabonnement, ce colossal désabonnement commença.

Muse, dis-moi comment éclata cette catastrophe historique ! Le soleil de juillet avait engendré une foule de feuilles politiques dont l'humeur juvénile et révolutionnaire s'accommodait médiocrement des allures vieillotes et satisfaites du patriarche. Celait chaque jour, de la part de ces feuilles, des attaques virulentes auxquelles le Constitutionnel ne répondait majestueusement que par le silence et le dédain. Le Charivari passait au tamis de sa critique les articles du vieux journal. Il épluchait son style, écossait ses adjectifs, vannait ses métaphores, et faisait de tout cela un régal assez divertissant. La métaphore a toujours été le côté faible du Constitutionnel : le vaisseau de l'Etat emporté par les chevaux de Vanarchie. . . On sait le reste.

Li: COWBTmrriOHN] I . 53

La caricature étalait derrière les vitraux des étalagistes ce colossal bonnet de coton et ce pain d«ï sucre allégorique qui constituaient le blason nouveau de l'ancien journal. L'élan était donn désabonnement s'opérait avec un ensemble et une vérance déplorables. Tour lutter contre celle cruelle épidémie, le Constitutionnel eut recours aux remèdes héroïques. Le topique du pu/7", le moxa du canard, rien ne fut négligé. Peine inutile! Chaque trimestre, le registre constatait une longue série de décès. Survint une révolution dans le journalisme; la presse à 40 francs porta le dernier coup au journal de la rue Montmartre. Alors, spectacle imposant ! le Constitutionnel lit un suprême un effort, il consulta toute la faculié littéraire, et changea de médecins chaque mois jusqu'au jour où, semblable à ces pauvres diables qui, n'ayant plus de quoi payer l'ordonnance doctorale, vont subrepticement consulter un phar macien, il se jeta épuisé dans les bras d'un apothicaire.

«Juand M. Véron prit possession du Constitiitionnel, il ne restait plus à la feuille aux abois que trois mille abonnés. M. Véron, aidé de ses amis, apportait de l'argent, fruit de ses épargnes, de ses chères épargnes; il songea d'abord à changer de local, pour désapprendre aux derniers fidèles la roule royale du désabonnement. Les bureaux furent transférés de la rue Montmartre à la rue Valois.

A l'heure qu'il es', le Constitutiwmd a trentecinq ans d'existence; fondé le 1er mai 1815 par MM Etienne, Jay, Sain'-Albin, etc., d'abord sous le litre de Y Indépendant , ce ne fut qu'en 1819 qu'il prît, pour ne plus le quitter, le nom qu'il porte aujourd'hui, ;ipès avoir successivement porté ceux d'Écho du soir, de Courrier général et de Journal du Commerce. 11 a compté, au nombre de ses réducteurs, quelques hommes distingués, MM. Én'enne, Cauchois-Lemaire , Thiers, Mijrnet, etc. Ces deux derniers l'abandonnèrent en 1829 pour fonder le National avec Armand Carrel. Depuis 1830, il eut successivement pour rédacteurs MM. Etienne, Évariste-Dumoulin , Charles Rcybaud, Itosseew-Saint-Hilaire, Merruau, Boilay.etc.MM DuvergierdellauranneetRémusat lui donnèrent souvent des articles. Aujourd'hui le Constitutionnel appartient presque exclusivement à M. le docteur Louis Véron.

Nous venons dédire l'histoire du Constitutionnel, il nous reste peu de mots à ajouter à cette trop longue épopée. Le Constitutionnel à été le représentant de l'idée libérale qui a couru un relais de vingt-cinq années; au fond de cette opinion, excellente machine de guerre, il n'y avait qu'une idée négative. Journal d'opposition, le Con.stitu-tionnel battait le pouvoir en brèche sans s'inquiéter de ce qu'il mettrait à la place; journal ministériel, il manquait d'initiative et montrait autant

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i)r béate confiance dans ses amis, qu'il avait manifesté de défiance nxci ssive à l'égard de ses adversaires I.' Constitutionnel est encore dans le prêtent ce qu'il a été dans le passé, il porte l'inible empejnte de son origine, il reste immobilisé dans les vieilles théories; myope politique, il peut bien von- les détails prochains, mais l'hoi mon lui échappe, f m puissant à briser le munie où il a été jeté d'abord, il csi la plus haute expression de cette école éclectique qui vit dans le lait plutôt que dans le principe, et qui ne se donne pas la peine de remonter du phénomène à la loi générale. Bnfin, depuis février, le Constitutionnel nous apparaît moins comme le journal d'un grand parti • mue l'organe d'une rancune.

Le Constitutionnel, qui a tant attaqué les prêtres à une certaine époque, B'est fait aujourd'hui la défenseur de la religion; il s'est rangé du côté du pouvoir et c'est lui qui a été l'un des plus vaillants paladins de l'opposition dans la fameuse campagne des banquets. CllO^e étrange ! le Constitutionnel veut bien avoir péché, mais il ne veut pas pardonner aux autres leurs péchés. Après avoir dit, quelques jours avant février 1818, que M. Dutergierde Haurannc était un homme franc, loyal, plein de vivacité et Je clarté, il déclare aujourd'hui qu'il manque de franchise, de loyauté, etc.; il n'appelle même plus M. Duvergier de Hauraune par son nom de famille; pour montrer le peu do ers

qu'il fait de son collaborateur d'avant- hier , M. Louis Véron ne le nomme plus que le jeune Prosper. 0 comédie !

M. Thiers qui, avec ses amis, MM. deRémusat, Duvergier de Hauranne, etc., imprimait la direction politique au Constitutionnel depuis 1840, s'est retiré de ce journal, d'autres disent que c'est le journal qui s'est retiré de lui. M. Véron a tout récemment raconté comment la chose avait eu lieu, et c'est dans cette histoire, si édifiante, du règne de M. Thiers sur le Constitutionnel, que M. Véron s'est donné glorieusement le nom de père aux écus ; il lui restera.

Le Constitutionnel, aujourd'hui dévoué à M. Louis-Napoléon Bonaparte, a été converti ci la politique élyséenne par M. Achille Fould, le ministre actuel des finances. Tout le monde sait que le rédacteur en chef du Constitutionnel a déclaré à la France qu'elle pouvait dormir désormais sur ses deux oreilles, parce qu'il répondait de la bonne foi et de la sagesse du président de la république. Un tel aval de garantie est bien fait pour rassurer les esprits les plus timorés.

IL BIOGRAPHIE

LOUIS VÉRON. M. le docteur Véron a dit, dans une exposition de principes restée célèbre,

qu'il avait connu dans sa vie les coulisses de la science, des arts, de la politique, et vxâme les coulisses de l'Opéra, li. Véron eût été* plus exact s'il .■ut écrit surtout au lieu de mrme, car, depuis qu'il a eu l'avantage de voir ces dernières coulisses, on sait qu'il ne les a plus quittées.

M. Véron, iils d'un papetier de la rue du Bac, commença donc par étudier la médecine, et, si nous devons ajouter foi à sa déclaration, il fit des études remarquables. En 1821 il était reçu interne des hôpitaux de Paris.

Au sortir des hôpitaux, le jeune docteur se fit affilier à la société catholique et apostolique des bonnes lettres, collabora à la Quotidienne, et fut nommé, grâce a ses protections royalistes, médecin en chef des musées royaux. C'est seulement dans celte fonction un peu extraordinaire que M. Véron a exercé la médecine. Il était chargé de tàter le pouls de la Vénus de Médieis et de soigner le Laocoon et l'Apollon du Belvédère dans le cas où ces morceaux de marbre éprouveraient quelque refroidissement.

C'est probablement dans les moments de loisir que lui laissaient ses insensibles clients, que M. Véron put se livrer à la confection de cette fameuse pâte pectorale dont il est l'inventeur, et qui a été approuvée par tous les souverains de l'Europe.

Vers 1829, M. Véron fonda la Iinuc de Paris,

58 LE COjNSrnTTIONNEL.

qu'il abandonna bientôt pour devenir, comme il le dit lui-môme, Y un des successeurs de Lulli, lisez : directeur de l'Opéra.

Après avoir régné pendant quatre ou cinq ans sur le corps de ballets, M. Véron, piqué par la tarentule politique, abdiqua le sceptre administratif et se présenta devant les électeurs de Brest, en qualité de candidat de l'opposition dynastique. Celait la langue d'alors, a écrit M. Véron. Walpole n'aurait pas mieux dit : C'était la langue d'alors. Cela signifie : il fallait adopter un drapeau, j'ai pris celui-là comme j'en aurais pris un autre; mais vous me savez un docteur trop distingué pour me faire l'injure de supposer que j'avais le vulgaire préjugé d'une opinion.

M. le docteur Véron, ayant écbouô devant les électeurs de Brest, se rabattit sur les abonnés du Constitutionnel, il les acbela, et à partir de ce moment il n'eut plus qu'un client, h sociélé. (Voir l'article du Constitutionnel du 23 septembre 1830.)

M. Véron a toujours passé dans un certain monde pour un homme habile; à notre avis, il a été surtout un homme heureux, ce qui vaut mieux pour lui. Directeur de l'Opéra, il trouve dans Robert le Diable, dont il ne veut à aucun prix, et qui n'est jouéque par exploit d'huissier, la principale source de sa fortune. Il devient millionnaire en dépit de sa volonté. Il entasse écus sur écus de par le roi et justice. Est-ce là de l'habileté ou du bonheur?

LK C0NSTIT1 nuNM i . 59

Examinons maintenant la part réelle qu'il i prise | et qu'il a Appelé lui-même la renaissance du

Ctmstilutitinwl.

M. Venin oberchail à remonter les rouages de 1,1 1 i lie machine C'éta t, il faul ru convenir, nne

tentative lianlie I! était à la piste d'un succès. Il voulait tirtr dans son journal un éblouissant léu d'artifice. Il lui fallait, en un mot, un ouvrage à sensation prolongée qui ramenât les déserteurs de l'abonnement. A cette époque, Y Histoire du Consulat et île ï Empire était en préparation. Elle venait d'être aoquise par uns société de capitalistes, au prix respectable de cinq cent mille francs. m. \"éron résolu! d'ensevelir dans le Constitutionnei cette Histoire du Consulat, et il alla à ce sujet trouver M. Tint rs, avec lequel i! était dans les meilleurs rapports.

A celte proposition, faite à bout portant, M. Tliiers lut un peu déconcerté; celte Idée était peu de son goût; mais il lui était difficile de rejeter une comb.naison qui, au dire de M. Véron, devait assurer le succès d'un journal entièrement dévoué à l:i politique du chef de l'opposition. Cependaol U, Tliiers finit par se retrancher derrière son traité, et déclara que l'affaire concernait exclusivement les acquéreurs de ['Histoire du Consulat. M. Véron se rendit aussitôt auprès de l'un des représentants de la société, et lui exposa le motif de sa vis te. Celui-ci, homme de bon cou-

60 LE CONSTirUTI OEL.

seil, ouvrit de grands yeux à cette proposition, et s'efforça de démontrer au directeur du Constitutionnel que sa combinaison ne valait rien.

Devant cette déclaration nettement formulée, M. Véron se retira, mais il ne se tint pas pour battu. Pendant trois mois il revint à la charge.

Enfin, un beau jour, le représentant de la société du Consulat \u\ dit : «J'ai votre affaire ; vous aurez trente mille abonnés dans six mois si vous voulez suivre mon conseil. »

M. Eugène Sue venait d'obtenir le prodigieux succès des Mystères de Paris. La Presse et les Débats se disputaient la possession d'un nouveau roman de lui annoncé sous le titre du Juif Errant. L'éditeur du Consulat conseilla à M. Véron de l'acquérir à quelque prix que ce fût. Cela ne sera peut-être pas bon, ajouta-t-il, mais la curiosité du lecteur excitée et tenue en haleine par les Mi/stères de Paris se portera sur le premier roman que Sue publiera, et quand ce serait une platitude, le succès est au bout. Achetez le Juif Errant, et le Constitutionnel est sauvé.

M. Véron hésita pendant quelques instants, puis il se rendit enfin à ces conseils. L'éditeur qui les lui avait donnés le conduisit chez M. E. Sue et le marché fut conclu sur-le-champ au prix de 400,000 fr.

En sortant de chez M. Sue, M. Véron disait à son compagnon : « J'ai peut-être engagé légère-

LE CONSTITLTIONWEL. Cl

ment une ban yrosse somme. — Vous avez bit, répondit celui-ci, une affaire d'or.— Si encore une partie du roman était écrite, je pourrais en commencer la •publication tout de suite. — Bt vous auriez grand tort, lui fut-il répondu. Que pas une li^ne, que pas un mot ne paraissent avant trois mois , eussiez vous dans vos mains la copie tout entière du Juif Errant. Annoncez-le, lambouri- Dez-le, aflichez-le sur toutes les murailles, dans toute la France et vous aurez vingt mille abonnés avant l'apparition du premier chapitre. »

Tout s'exécuta de point en point comme on l'avait prédit a M. Véron. M. VérOQ, livré à lui-même et maître de suivre son inspiration, aurail-il, à l'heure qu'il est, péché vingt-quatre mille abonnés à l'aide de l'hameçon littéraire de M. Eugène Sue?

A quoi tient le destin des empires et des journaux ! Si M. Véron n'avait pas rencontré sur sa route un excellent avis il courait à toutes jambes vers une ruine complète. Sa réputation d'homme habile s'est encore accrue de la résurrection du Lazare quotidien. Sic vos non vobis. M. Véron continue à recevoir les félicitations et les compliments qui lui sont adressés à ce sujet, avec cet air serein et dédaigneux d'un homme qui ne semble étonné que d'une chose, c'est qu'on ait paru douter un seul instant qu'une affaire entreprise par lui pût ne pas réussir.

62 LE CO-NSTUTTIONNEL.

Sylla s'était modestement donné le surnom d'heureux ; il est vrai qu'il n'avait pas refusé le chef-d'tiMivre de Mcyerheer, ni relevé par raccroc la fortune du Constitutionnel.

Tout le monde, du îesle n'a pas voulu croire à l'influence du Juif Errant sur les destinées du vieux journal. L'éditeur dont nous parlions tout à l'heure causait un jour avec M. Thiers qui se félicitait de la prospérité du Constitutionnel. « Mais, répondit l'éditeur en souriant, j"y suis Mefl pour quelque ch< se : n'est-ce pas moi qui ai donné à Véron l'idée d'acquérir, coûte que coûte, le Juif Errant f — Bah! s'écria le célèbre interlocuteur, le Juif Errant !... une niaiserie !... — A la bonne heure! mais... — C'est la ligne politique qu'il suit depuis quelque temps, interrompit-il, qui a sauvé le Constitutionnel. » 0 naïveté de l'homme d'État.

Le portrait physique de M. Véron peut être esquissé en deux traits de plume ; une face rebondie ensevelie dans un gigantesque col de chemise, des yeux vifs et spirituels, un gros corps sur des jambes grêles.

A l'heure qu'il est, M. L. Véron est la clef de voûte de l'édifice politique du Dix-Décembre. A voir ce docteur pantagruélique consacrer la plus grande partie de son temps aux promenades, au café de Paris, aux coulisses de la science et de l'Opéra, on

ne supposerait jamais qu'il porte en outre, Allas

M <:oNSTiTi;no\\i L. <•:$

élyséen, li! gouvernement sur ses épaules j cependant cela rst ainsi. M. le docteur Vôron mène attelés .ui char de poii opiniâtre jeunesse les imitants coursiers des plaisin et les lourds chevaux des affaires. Pour retrouver l'exemple d'une telle activité, il faut remonter jusqu'au comte Fiesque« aujourd'hui 1»' doute n'est plus permis, après les déclarations mômes de M. Véronj le directeur du Constitutionnel est véritablement ministre sans portefeuille et conseiller privé de la présidence.

iioiLAY. Après II. Véron, le personnage le pi us important du ComsttitUiaanel c'est M. Hoil.iy.

M.Boilay est un homme de quarante-cinq ans à peu près, il est petit, légèrement trapu ; Bon teint est coloré, Bon ventre proéminent. A appartient, eu un mot, comme M. Vôron, an parti îles hommes gras] do plus, il est Auvergnat, mais il n'a aucune réputation littéraire»

M. Boilay a f.iit ses premières armes à Clcrmont dans h; journal d'opposition de la lucidité; ses articles donnaient unit d'inquiétude an préfet du Puy-de-Dôme que ce magistral crut devoir faire venir de Paris un journaliste expérimenté pour combattre ce jeune anarchiste, qui devait être un jour l'un des plus fermes soutiens du grand parti de l'ordre.

Après avoir guerroyé en province avec quel'

que succès, M. Boilay accourut à Paris el parvint à se faufiler, un jour que la porte était entre-bàillée, dans le cabinet de rédaction du Corsaire.

A cette époque le Corsaire était ultra-libéral pour ne pas dire plus ; il passait cbaque matin au fil de ses épigrarames les hommes d'État de Louis-Philippe et Louis-Philippe lui-même ; il n'avait pas assez de calembours pour M. Guizot et d'estafilades à l'adresse de M. Thiers.

M. Boilay, bâtons-nous de le dire, ne fut pas précisément heureux dans le maniement de l'arme légère. Ébloui par la réputation de M. Altaroche qui rédigeait le Charivari, M. Boilay avait cru que tous les Auvergnats étaient propres à lancer le javelot de la plaisanterie. Là était son erreur. M. Louis Reybaud, aujourd'hui représentant du peuple/et qui, à cette époque, courait des bordées dans les parages de la petite presse, démontra à M. Boilay qu'il lui manquait, quoique Auvergnat, plusieurs qualités essentielles pour réussir dans la guerre d'escarmouches et que d'ailleurs sa constitution et sa taille intellectuelles le classaient tout naturellement dans les carabiniers ou les cuirassiers du journalisme. M. Boilay se laissa convaincre et alla s'enrôler sur-le-champ dans l'escadron du Constitutionnel .

Le nouveau venu fut présenté à M. Thiers qui accueillit d'autant mieux M. Boilay que celui-ci avait attaqué celui-là. M. Thiers a. cette bien rare

LE CONSTIITTIOISEL. 61

qualité, qu'il sacrifiera toujours Ni ►mme qui lui a

rendu un service la veille à l'homme qui l'a étrillé le matin. O n'est pas de sa part de la charité chrétienne, c'est une sorti' de mépris pour l'éloge et fle dédain pour le blâme, aussi II. Thiera a-til plutôt des ennemis que des adversaires, comme, d'un antre côté, il a plutôt des auxiliaires que des .unis.

Quoi qu'il en soit, H. Thiers se mit à sonder le nouveau journaliste. Il n'y avait pas dix minutes qu'il causait avec M. Boilayque le spirituel homme d Kt.it avait passé de la stupeur à l'enchantement. M. Boilay lui apparaissait comme le journaliste par excellence, comme l'écrivain idéal. M. Thiers venait de se convaincre que If. Boilay ne possédait pas l'ombre d'une idée politique.

C'est véritablement, pensa-t-il, l'homme qu'il me but.

A partir de ce jour, M. Boilay se rendit chaque malin chez M. Thiers pour chercher son thème. M. Boilay a une telle faculté d'assimilation que s'il ne peut extraire, même à l'aide du forceps, l'idée de son cerveau, personne mieux que lui nu sait entrer dans l'idée d'un autre, il endosse une idée comme un paletot. Il allait plus loin encore : comme ces acteurs qui reproduisent les traits, la démarche et la voix de certains personnages, M. Boilay, après avoir écouté M. Thiers pendant une demi-heure, traçait sur le papier toute la

tiG LE CONSTITUTIONNEL.

pensée, toutes les paroles et jusqu'à la ponctuation de son interlocuteur-, il casait en quelque sorte les mots dans sa mémoire, les étiquetait comme on fait pour les pièces d'une mécanique, puis il entrait chez lui, tirait les mots l'un après l'autre de leur compartiment, les agençait par numéro d'ordre et le travail était accompli. L'article de M. Boilay était un article de M. Thiers.

On demandait un jour à M. Thiers ce qu'il pensait de M. Boilay comme journaliste. Ce n'est pas un journaliste, répondit l'homme d'État, c'est un daguerréotype.

M. Boilay continua à daguerréolyper M. Thiers pendant toute la durée du ministère du ltr mars. Quand le président du conseil de ce cabinet de neuf mois quitta les affaires, il oublia, à ce qu'il parait, de faire contresigner par son collègue de l'intérieur la nomination de son journaliste ordinaire à une préfecture promise. Celui-ci, qui avait chanté sur tous les tons le président du 1er mars, se vengea de cet oubli en ne l'appelant plus que mars 1er , puis il passa avec armes et bagages au camp du 29 octobre et de M. Guizot.

Qui fut étonné? Ce ne fut certes pas M. Thiers. M. Thiers est un esprit trop souple pour ne pas comprendre la théorie des évolutions. Aux gens qui venaient s'exprimer un peu vertement sur la défection de M. Boilay, il répondait tranquillement : « Que voulez- vous, Boilay veut avoir une place, il se rallie à M. Guizot et il a raison. »

M. Guizot commença par dOflfIBf I M. Hi>ilay le

ruban <Ji' la Lésion d'honneur. Cette distinction honorifique lit trembler M. Boilay qui se crut myst;ii-'. Il n'y avait cependant aucune arrière-pensée de la fiait de M. Guizot, et la pleuve, c'est que quelques nit'is plus tard il fil nommer le transfuge du CunslitulKintid directeur de Charenton. Ktail-ce une épigramme contre la politique de M. Thiers?

Pendant tout le temps qu'il garda cette sinécure, M. Boilay publia encore de loin en loin quelques articles dans le Messager et plus tard dans le Conservateur.

86 D'était pas une conquête que M. Guizot avait faite en accaparant M. Boilay, c'était une petite vengeance qu'il avait exercée contre M. Thiers. lin arrivant au pouvoir, M. Thiers avait enlevé M. Granité de Cassagnac à M. Guizot. M. Guizot ripostait par le même procédé en enlevant M. Boilay à son rival. Les deux hommes d'État étaient manche à manche.

Quelque temps avant la révolution de Février, M. Boilay avait abandonné le sceptre de Charenlon. Pour quelle raison? Je l'ignore ; le Conservateur et le Messager disparurent dans la bourrasque, et il ne resta plus à M. Boilay que sa croi x d'honneur.

Six mois après, il 0 1 sa rentrée au Constitutionnel avec le titre de rédacteur eu chef. M. Boilay est rédacteur en chef sous la domination de

M. le docteur Véron , à peu près comme les Carloviugiens étaient rois sous la tutelle des maires du palais.

En résumé, M. Boilay est un instrument assez bien confectionné, une sorte de piano à premiers- Paris, dont les virtuoses politiques peuvent faire résonner tour à tour les touches complaisantes. M. Thiers a joué sur cet instrument la petite Marseillaise du 1er mars , M. Guizot la cantate pacifique du concert européen, et M. Véron, ce Lindor de la situation, a transformé le piano en guitare pour roucouler la romance élyséenne sous le balcon de cette sémillante Rosine qui s'appelle la bourgeoisie.

CUCHEVAL-CLARIGNY. M. Cucheval est très fier de son nom de Clarigny, mais M. Clarigny n'est pas aussi satisfait de son nom de Cucheval. Nous pensons, pour noire part, que lorsqu'on s'appelle Cucheval, on ne ferait peut-être pas mal de signer Clarigny. C'est un conseil amical que nous nous permettons de donner à M. Clarigny, et nous espérons qu'il sera bien accueilli de M. Cucheval.

M. Cucheval-Clarigny est de la vache à Colas universitaire; c'est un ancien élève de l'École normale, et il était, assure-t-on, l'une des espérances du professorat. Mais soyez donc professeur avec un nom pareil! M. Cucheval-Clarigny

Li C0N8TI ii non nil. «;n

abandonna ses droits à une chaire d'histoire, et, bous le prétatte que son nom sonnerai! ma]

aux oreilles délicates de la jeunesse scolastique, M. Dubois, directeur de l'École normale, le nomma bibliothécaire de cette éc île; el M- lay lui ouvrit les portes de la renommée el du Conàtitutiormel. En 1 s iô , vers l'époque où recommençait le duel éternel entre l'université et le clergé, M.Cucbeval-Clarigny Faisait paraître, sans nom d'auteur, une traduction des Constitutions des Jésuites, avec préface et appendice. Il est inutile d'ajouter que ce livre n'était pas précisément publié dans l'intérêt des membres de la s ciété

de Jésus.

Depuis la révolution de Février, le Constitutionnel et M. Cucbeval-Claii^iiy, qui naguère rompaient tant de lances en faveur de l'université, ont fait mit: éclatante conversion. Les canons pointés contre les jésuites ont été retournés contre la citadelle universitaire, et les ennemis de la veille sont devenus les alliés du lendemain.

M. Cucbeval-Clarigny traite plus particulièrement, dans le Constitutionnel , la question extérieure Il publie aussi de temps en temps des articles dans la Revue des Deux-Mondes. C'est un écrivain filandreux qui cependant ne manque pas d'un certain talent.

Je n'ai pas l'bonneur de connaître personnellement M. Cucheval-Clangn-y. On m'a dit que

c'était un homme d'apparence modeste. 0 Athéniens! défiez-vous de la modestie du dix-neuvième siècle ! J'ai examiné l'homme modeste de mon temps; c'est un renard sous la peau d'un agneau.

ARMAND MALITOURNE a été, est et restera l'une des plus vivaces espérances de la jeunesse de la restauration. Cette espérance n'a guère que cinquante ans ; M. Malitourne débuta par un combat académique et fut proclamé lauréat. Depuis sa notice sur Lesage , qui lui valut un prix à l'Institut , M. Malitourne n'a presque plus rien fait. Ses amis lui ont tenu compte de sa discrétion, et c'est peut-être à cette sobriété *un peu cénobitique qu'il doit sa fortune littéraire et sa colossale réputation d'homme d'esprit. Un ministre de Louis-Philippe disait un jour à un jeune homme plein de fougue qui lui présentait son premier ouvrage : « Il y a deux moyens de parvenir, c'est de faire ou de ne pas faire. Si vous me demandez lequel des deux moyens est le plus sûr, je vous répondrai que c'est le second ; pourtant il ne faut pas en abuser. »

M. Malitourne avait probablement pesé la valeur de cet aphorisme longtemps avant l'excellence du gouvernement de Juillet ; au moment où toute la jeunesse de son temps se jetait à corps perdu dans le mouvement littéraire, et où M. Ro-

■MM lui-même se disposait à publier MM proverbes romantiques, le jeune lauréat, pour ne se compromettre envers Shakespeare «t entera Racine, laissait les deux ôoolef se prendre aux: cheveux, et allait frapper tout doucement à la porte du premier-Paris de la Quotidienne,

A cette époque, l" journalisme politique n'était pas ce Gargantua de 1880, ft qui il faut tous les matins une vaste pâture d'articles et d'enlrelilets. Vingt lignes placées de temps en temps en tôle du journal constituaient toute la rédaction el satistaisi nent à la consommation du lecteur. Un écrivain qui publiait deux articles par semaine était très occupé. M. Malitourne, en homme habile, écrivait tout au plus un article par mois. Aussi ne tarda-t-il pas à devenir tout à fait célèbre.

■o tll'et, cette sobriété de production, cette continence de copie, plurent tellement aux collaborateurs de M. Malitourne, qui ne tenait pour ainsi dire la place de personne, que ce ne fut de tous cotés qu'un concert d'éloges en laveur de ce jeune homme qui parlait si bien et qui tartinait si peu. Mais pendant que ses collaborateurs s'occupaient de publier des articles, M. Malitourne courait les cercles, les salons, et surtout les dîners politiques. Je dis surtout sans intention épigrammatique. Sous la restauration, on le sait, le diner était l'heure sérieuse et solennelle de la journée ; ce n'était qu'à table que se traitaient les grandes

73 LE «ONSTITUTIONWEL.

questions du moment. Il ëiait donc lout naturel que M. Malitourne, avide de connaître les choses et d'étudier les hommes, s'eiïorçàt d'obtenir une place à des conseils culinaires où il apportait d'ailleurs une altitude modeste, quelques réparties heureuses et beaucoup d'appétit, trois qualités essentielles pour les ambitieux de ce temps-là.

Cette manière originale et vraiment supérieure d'exercer la profession de journaliste ne contribua pas peu à grandir encore le succès de M. Malitourne, qui devint décidément l'écrivain le plus spirituel et le moins écrivant de Paris. Sa réputation ne tarda pas à arriver jusqu'à M. de Corbière. L'excentrique ministre de l'intérieur voulut voir le prodige à la mode ; il le vit et fut si charmé de cette première entrevue, qu'il continua à le recevoir assez souvent dans la matinée. Si l'on devait ajouter foi à ce que disaient alors ses amis, M. Malitourne aurait été tout simplement le briquet à l'aide duquel l'ingénieux conseiller de la couronne faisait prendre feu à l'amadou un peu éventé de ses idées.

Plus tard, après la chute du ministère de Villèle, M. de Martignac, qui venait de fonder le Messager, s'empressa d'accaparer un journaliste aussi peu compromettant que M. Malitourne ; celui-ci, pour répondre à la confiance de son nouveau patron, continua à écrire aussi peu que par 1g passé ; le Messager de cette époque a été l'idéal

le connu h nonniL. 73

du journal ministériel ; il ne contenait absolument rien, grâce à l'infatigable inactivité de son rédacteur en chef; aussi, pour récompenser M. Malitourne de rabsence de lèle et de travail dont il avait constamment fait preuve, M. de Martignac crut-il devoir lui accorder la croix d'honneur.

Ce lut vois celle époque que M. Malitourne, rompant avec ses habitudes littéraires, écrivit un volume tout entier. Il faut vite expliquer dans quelles circonstances. M. Ladvocat allait publier les Mémoires de la Contemporaine. Celle-ci avait fourni des notes ou même une cerlaine partie du travail; mais il fallait qu'un blanchisseur habile fit la lessive de ce style et de ces anecdotes retroussées. M. Ladvocat pensa à M. Malitourne, qui accepta lis délicates fonctions de collaborateur d'Ida Saint-Edme. Cependant, comme M. Malitourne ne pouvait se résoudre à mentir à ses antécédents d'écrivain en se livrant à un travail quelconque, M. Ladvocat, pour faire taire les scrupules de son blanchisseur, se vit dans la nécessité de le mettre sous clef. M. Malitourne fit la besogne, mais en protestant à la face du ciel qu'il avait été contraint et forcé. Il faut bien l'avouer, ce premier volume des Mémoires est charmant, et c'est même à peu près le seul de tout l'ouvrage dans lequel il se trouve beaucoup d'esprit et quelque style.

Arriva la révolution de Juillet. M. Malitourne,

qui avait défendu la branche aînée, eut la délicatesse de ne pas tenir rigueur à la branche cadette, el la branche cadette, de son côté, continua à M. Malitourne la bienveillance de la branche aînée.

Pendant les six premières années de la monarchie de Juillet M. Malitourne fut en disponibilité. Mais la Charte de 1830 ayant été fondée sous le patronage de M. Guizot et avec l'argent du ministère, l'ancien journaliste de la restauration fut appelé à la rédaction en chef de la nouvelle feuille ministérielle. C'est à partir de cette époque que va commencer la décadence de M. Malitourne.

Le journal ministériel avait subi une notable transformation ; sous la restauration, il se bornait à prendre la défense de ses patrons ; sous le gouvernement de Juillet, les griffes et les dents lui étaient poussées; il ne se contentait plus de parer les coups de ses adversaires, il attaquait sans relâche toutes les oppositions; le journal ministériel préludait déjà à cette guerre homérique dont l'Ajax devait être un jour M. Granier de Cassagnac. M. Malitourne, tombant avec ses anciennes traditions au milieu de jeunes écrivains élevés au biberon de la doctrine, et toujours prêts, comme don Quichotte, à pourfendre des moulins à vent plutôt que de ne pas rompre deux ou trois lances dans leur journée, était tout dérouté et ne comprenait rien à cette ardeur batailleuse. Cepen-

U CONSTITTTrONNKr.. 75

dant.il voulut reprendra ton train-train politique, ot assista les bras croisés au combat. M us les soldats se moquant d'un gtaéftJ en chef sans initiative, M. Malitourno prit le parti de se retirer, en donnant DU defBJOf re^ivt à cette paisible rédaction du Messat/er, où le temps se passait à ne rien rédiger du tout.

DéÉnitiranenl misa la retraite, M. Malitourne, comprenant l'utilité d'une profession quelconque dans notre société démocratique , adopta la profession d'homme d'esprit, et employa ses loisirs à ne rien faire. Pourtant, en 1841 il lança dans les Xuuvelles à la main, publiées par M. Nestor Roqueplan,deux ou trois épigrammes contre M. Duchàtel, alors ministre de l'intérieur. On assure que ces épigrammes obtinrent le succès qu'en attendait M. Malitourne. Ces petits articles trahissaient, du reste, une grande inexpérience d'opposition : « La plainte de Malitourne contre le pouvoir, disait à cette époque Balzac , ressemble au chant du ramier blessé, dont le cri de douleur exprime encore l'amour. »

M. Malitourne vient de faire paraître ces jours derniers, dans le Constitutionnel , la biographie du général' Eugène Cavaignac. Politiquement, c'est l'œuvre d'un homme de goût ; l'auteur se montre impartial et même bienveillant pour le vaincu du 10 décembre; mais au point de vue de sa réputation, M. Malitourne aurait peut-être bien

76 LE C0RST1TCT1ORNEL.

fuit de ne pas sortir de su trudilion littéraire et de garder le silence. On nous avait tant vanté la suprême finesse de ce célèbre esprit inconnu , qu'il fallait au moins un chef-d'œuvre pour le maintenir sur le piédestal où l'avaient juché ses flatteurs ; tant que M. Malitourne est resté dans son glorieux crépuscule, personne n'a songé à contester cette réputation de coulisses. Aujourd'hui que Yhomme le plus spirituel de France signe des articles comme le premier venu, qu'il nous soit permis de lui dire que son esprit est cherché, sa phrase vieillote, et que l'ensemble de sa composition, en un mot, rappelle peut-être un peu trop les grands jours littéraires du premier chapeau à la Bolivar.

Comme homme privé, M. Malitourne a été l'un des compagnons de cette aimable bande joyeuse qui a fourni tant de fonctionnaires à la monarchie de Juillet. On prétend, encore aujourd'hui, que la doctrine de cette école politique et gastronomique reposait sur le scepticisme le plus absolu. M. Malitourne a défendu la reslauration, il a défendu la monarchie de Louis-Philippe, et il défend aujourd'hui le gouvernement du président de la république. Une telle fidélité au pouvoir me paraît, à moi, de l'abnégation. M. Malitourne et ses amis ont été calomniés.

LE CORSTlTUXKMiaJU.. 7 7

HlUAï. Ki •uiu.iiiiiste. A longtemps travailla au Commerce, [tins du CbHMMfC*68l passé à la l'atrie, puis de la Patrie au Siècle, Bt du Siècle au Constitutionnel, c'est le juif errant de l'économie politique, m. Burat ira loin.

M. Burat a accusé la révolution de Février d'avoir coûté des milliards à la France ; If. Burat n'a pas voulu comprendre ou a l'ait semblant de ne pas comprendre que la république, en définitive, n'a lait qu'hériter des finances très délabrées de la monarchie, et que, depuis trois ans, au dire de tous les financiers, la monarchie courait à la banqueroute. La première qualité d'un financier est d'être exact. M. Burat est-il financier?

1IEMIY CAl'YAIN. Avocat. A son dél.ut , M.Henry Cauvain avait donné quelques espérances comme orateur, il plaidait quelquefois , et ne

plaidait pas plus mal que hien d'autres qui se sont l'ait une réputation au barreau. Malheureusement M. Cauvain se sentit des démangeaisons d'écrire, il négligea le plaidoyer pour l'article de journal, et entra comme l'un des rédacteurs principaux au Bulletin des Tribunaux fondé par Dujarrier. A la mort de cette feuille, qui ne vécut que peu de temps, il se rabattit sur le Constitutionnel Quoique avocat, M. Cauvain ne manque pas d'une certaine lacilité de style. Il fait vite et bien. C'est lui qui a adressé de Borne au Cunsti-

tutionnel quelques lettres un peu trop saupoudiées de cet aimable chauvi rsisme auquel a tant sacrifié, dans tous les temps, le journal de M. le douleur Véron. M. Cauvain a une quarantaine d'années. Il n'a pas tout à l'ait abandonné le barreau.

DE CASTELLANE, officier de cavalerie, fils du général Gastellane qui commande à Lyon ; M. de Castellane a été longtemps en Afrique, et il a publié dans la Revue des Deux-Mondes quelques souvenirs de la vie de bivouac qui font assez bien connaître les détails et les particularités de l'existence militaire. Il traite au Constitutionnel la question de l'armée.

AUGUSTE LIREUX, feuilletoniste chargé du compte rendu des théâtres. Il a supplanté M. Hippolyte Rolle, que nous retrouverons plus lard dans le feuilleton de YOrdre. Auguste Lireux est né à Rouen, dont il fut la terreur aux premiers jours de son adolescence. Il avait fondé dans cette ancienne capitale de la Normandie un tout petit journal, qui justifia parfaitement son titre, Vlndiscret. Cette satire bi-hebdomadaire portait le trouble dans le sommeil de l'administration et des comédiens du théâtre des Arts. La rédaction en était spirituelle, mais peut-être d'une trop grande vivacité pour le tempérament d'une YilJe de province. Aussi M, Li*

rcux eut-il à soutenir un assez bon nombre de duels, d'où il sortit toujours avec honneur. Apres avoir famille de lu plume et de l'épél pendant quelques années, il abandonna définitivement la province et vint tenter à Paris la fortune littéraire. Il fonda le Ménager dêt I%éâtr»$, qu'il a, je crois, loueurs rédigé depuis. Il fut également l'un des fondateurs de la Pétri», qui lit son entrée dans le monde comme organe de l'opposition. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il prit en main les Pente de l'Odéon,dontileut l'incroyable bonheur de faire un théâtre. C'est M. Lircux qui a déi ouvert et produit M. Ponsard, l'auteur de Lucrèce. On n'a pas oublié l'immense succès de cette œuvre, qui tient une place honorable dans le répertoire du Théâtre-Français; la vogue de Lucrèce excita les imitateurs; la tragédie, cette plante qui croit presque sans culture, pullula de toutes parts, et TOdéon fut encombré d'alexandrins héroïques. Auguste Lireux disait à cette occasion : « J'ai voulu relever la tragédie en France, la tragédie me tuera» , et, de fait, la tragédie le tua comme directeur. En quittant l'Odéon, il alla tout droit au Charivari. Plus tard, M. Véron lui fit offrir pour trois ans le feuilleton dramatique du Constitutionnel.

BONIFACEjiin brave homme, qui est cnrrtfme temps l'un des plus intelligents coupeurs de jour-

naux ; c'est lui qui fait le journal. Jl avait rempli pendant dix ans cette tâche au Commerce. M. Boniface n'a qu'un défaut, c'est d'aimer un peu trop le canard. Du reste, très dévoué à M. Véron qu'il regarde comme Le plus grand littérateur et le plus habile homme d'État de ce temps-ci. « Quand donc sera-t-il minisire! » s'écrie-t-il quelquefois. On raconte que M. Boniface fait aussi le malade de temps en temps pour offrir à M. Véron l'occasion d'une petite cure. M. Véron dicte une ordonnance, le soir M. Boniface est guéri, et le docteur est dans le ravissement. C'est par ces petits procédés amicaux que M. Boniface est parvenu à occuper une position considérable dans le Constitutionnel .

DEXAIX, gérant et administrateur. M. Dena'm a d'abord été libraire, puis gérant du Messager. A la mort de celte feuille, il entra au Constitutionnel. C'est un homme très entendu dans sa partie et très honorable.

SAIXTE-BEUVE publie chaque semaine, dans le Constitutionnel, des articles littéraires comme lui seul sait les faire ; mais M. Sainte-Beuve n'est pas un journaliste. Nous n'avons donc pas à nous occuper de cet Athénien en exil chez les Sarmales, et qui a dû songer plus d'une fois à ce vers d'Ovide :

Barbarus hic ego sum quia non inteliigor illi*.

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