I. HISTOIRE
Vers la fin de 1829, mm. Thiers et Mignet se détachèrent du Constitutionnel, dont l'allure ne leur paraissait pas assez énergique, et, s'adjoignant Armand Carrel, ils fondèrent, aidés par une soc. été de capitalistes, composée en grande partie des principaux libraires-éditeurs de Paris, un nouvel organe qui devait donner le dernier coup à la monarchie légitime expirante. M. Paulin était le gérant du National.
Il avait été convenu entre les trois rédacteursfondateurs que la rédaction en chef appartiendrait à chacun d'eux et qu'ils l'exerceraient tour à tour pendant un trimestre. Pourtant, M. Thiers, qui venait d'obtenir un immense succès par la publication de son Histoire de la Révolution, étant l'homme le plus célèbre à cette époque de ce remarquable triumvirat, il fut arrêté d'un commun accord qu'il aurait la haute main sur la rédaction durant la première année. M. Thiers fut donc chargé de frayer la voie du journal.
Dès cette première année, il s'éleva quelquefois des dissentiments entre Carrel et M. Thiers. Celuici, plus souple, plus accommodant, ne voulait en définitive que ce qu'il veut encore aujourd'hui, la
prédominance de la bourgeoisie; celui-là, plus absolu , franchissait déjà dans ses espérances la couche intermédiaire et cherchait d'un œil inquiet la république à travers les brumes de l'horizon. M. Thiers ne voyait pas au-delà de la constitution anglaise, Carrel allait déjà jusqu'à la constitution américaine.
4830 éclata. MM. Thiers et Mignet, dont les idées venaient de triompher, désertèrent le journalisme et se casèrent dans le nouvel établissement. Carrel, qui ne voyait qu'un temps d'arrêt là où ses deux collaborateurs voyaient le terme de la lutte, resta seul sur la brèche.
On sait avec quelle vigueur, avec quelle énergie combattit Carrel pendant les cinq années qu'il rédigea le National; s'il fut le plus implacable des logiciens, le plus remarquable des vulgarisateurs, il fut également le plus redoutable des polémistes. C'est lui qui avait créé la dénomination des Traîneurs de sabre; pendant tout le temps qu'il fut au National , ce journal fut le plus vigoureusement rédigé et le plus important des journaux de Paris. Louis-Philippe, qui ne lisait guère que les feuilles anglaises, faisait une exception en faveur du National et l'on assure qu'il répondit lui-môme plusieurs fois dans les Débats aux virulents articles du célèbre journaliste.
Ce n'est pas ici le lieu de juger le talent de Carre! ; une étude consciencieuse sur cet écrivain
etigcraitalesiUveloppements que ne comporte pas ta cadré de eu petit livre écrit au courant de la plume; bous avons recueilli des documents et noue espérons pouvoir examiner un jour en son lieu, avec la méditation qu'exige le sujet, cette gnava et mélancolique figure dont on a rail quelejuaa nqsiaMt, mais dont le porlrait, selon nous, n'a pas encore été tracé.
Carrel eut le tort de relever une provocation dirigée non contre lui personnellement, mais contre l'opposition en général. Il voulut se battre maigre les remontrances de ses amis; il se battit ; on sait le déplorable résultat de ce duel.
Carrel mort, les actionnaires se réunirent et songèrent à lui nommer un successeur. Il n'y avait pas a partager l'empire d'Alexandre. Un journal, qu'il soit réactionnaire ou républicain, a besoin d'un chef. Il fut question un instant de M. Anselme Petetin, qui rédigeait alors le Censeur de Lyon. M. Thomas, qui venait d'être nommé directeur du National, un caractère loyal, un dévouement sans bornes, une nature d'élite, pensait, lui, à M. Trélat, détenu à Clairvaux. On s'arrêta a M. Trélat dont la détention devait finir bientôt, et pendant l'interrègne ce furent MM. Bastide et Littré qui continuèrent l'œuvre de Carrel.
M. Trélat, rendu à la liberté, prit la rédaction en chef de cette feuille; mais au bout de trois mois on reconnut que M. Trélat n'avait pas toutes
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les qualités d'un journaliste. Mieux que personne, il possédait la note philanthropique et larmoyante, mais il ne pouvait parcourir l'octave des questions. Le sceptre de la rédaction passa dans les mains de M. Bastide qui s'adjoignit en 1857 M. Armand Marrast, lequel, réfugié en Angleterre à la suite de son évasion de Sainte- Pélagie, rentrait enfin dans sa patrie, par le fait de l'amnistie qui eut lieu lors du mariage du duc d'Orléans.
Avec M. Bastide, esprit froid et didactique, M. A. Marrast, écrivain brillant, spirituel, polémiste plein de verve, et M. Eugène Duclerc, dont le talent solide jetait une vive lumière sur les questions de banque, de finances, de chemins de fer, etc., le National sut reconquérir son ancienne influence. 11 fut encore un des principaux organes de la presse. C'a été la bonne fortune du National d'avoir, dans l'espace de quinze années, des écrivains aussi remarquables et de talents aussi divers que MM. Thiers, Mignet, Carre! , Armand Marrast. A la révolution de 1848, M. Marrast quitta la rédaction en chef, et M. Thomas lui-même, qui depuis treize ans administrait le journal, se démit de ses fonctions. A l'heure qu'il est, le National est encore un des plus importants organes de la démocratie.