‹ Biographie des quarante de l'Académie Française [microform]Chapitre 11 sur 32 · CASIMIR-JEAN-FRANÇOIS · texte numérisé non relu

CASIMIR-JEAN-FRANÇOIS

Né au Havre en t794*

Nous relisons ces vers

Où brille, en se puant, ta muse familière, Qu'eût enviés Térence et qu'eût signés Molière. Comment peux-tu passer , par quel don , par quel art , Du Syracuse au Havre et du Gange à Bonnard ? Puis , déployant soudain les ailes de Pindare, Sur les bords profanés de Sparte et de Mégare , Aller, d'un vers brûlant, tout-à-coup rallumer Ces feux dont leurs débris semblent encor fumer; Ces feux de la vertu, de l'honneur, du courage, Que recouvrent en vain dix siècles d'esclavage ? ^ Comment, redescendu de ce brillant séjour, Dans les bois de Meudon viens-tu chanter l'amour? Franchissant d'un seul trait tout Tempire céleste, Le génie est un aigle , et ton vol nous l'atteste.

(Lamartine.)

Son enfance fut celle d'un poète ; et son dithyrambe sur la naissance du Roi de Rome , révéla à la France l'aurore d'un beau talent. Ses premières Messéniennes jetèrent le plus

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vif éclat sur ses débuts poétiques. La France alors saignait encore de la blessure de Waterloo ; elle demandait à ses poètes des chants nationaux, et elle accueillit avec transport les nobles et touchantes inspirations d'un poète patriote qui accordait sa lyre au milieu des funérailles de nos guerriers , et mêlait son hymne de deuil aux lamentations de la patrie. Le succès des Fépres Siciliennes plaça M. Delavigne au rang de nos premiers poètes; cette tragédie fut jouée dans toute la France et partout applaudie avec transport : on y remarqua des caractères supérieurement tracés, une action bien conduite, une poésie parfaite, et toutes ces grandes qualités fermèrent les yeux sur quelques défauts inhérens à la nature du sujet et du plan. Dès ce jour, M. Delavigne ne connut au théâtre que des succès ; chaque année vit éclore une nouvelle oeuvre dramatique. On applaudit dans la comédie des Comédiens , à la piquante satire des ridicules de coulisses; dans la tragédie du Paria, h la peinture touchante des moeurs des Indiens, à la suavité de la poésie , à l'idée philosophique qui avait inspiré cette pièce. Enfin Paris n'eut pas assez d'applaudissemens , lorsque parut cette

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belle création de V École des Vieillards , comédie qui , malgré ses défauts , étincelle de tant d'esprit et de tant de verve. Tous ces ouvrages avaient rendu M. Delavigne l'idole du public ; cependant l'Académie en corps s'assemblait de temps en temps pour remplacer un défunt; mais elle éloignait M. Delavigne, pour appeler M. de Quélen et ses mandemens , M. de Fraissinous et ses homélies. Justice devait enfin être faite, et M. Delavigne fut enfin appelé au fauteuil, à la mort de M. le comte Ferrand. Cette réception tant attendue fut remarquable ; le jeune récipiendaire prononça un discours plein de tact et d'indépendance , sur la conviction littéraire et prouva qu'il était impossible de rien créer de beau , de grand, de durable, sans une forte conviction. M. Auger n'avait rien à répondre à cela, aussi ne répondit-il rien ; il se contenta de faire , selon son usage, un petit commentaire des œuvres de M. Delavigne , que le public n'écouta pas. On croyait que les beaux jours de l'Académie allaient revenir ; on jouit d'un instant d'illusions ; mais c'était là le vif éclat que jette un flambeau près de s'éteindre.

Aujourd'hui M. Delavigne vogue vers Tlta-

lie, terre de poésie et d'inspiration; c'est dans ce pays cher aux beaux- arts qu'il va chercher de nouveaux sujets et de nouveaux tableaux ; puisse-t-il en rapporter à la France les chefsd'œuvre qu'elle attend de lui 1

Un de nos meilleurs critiques, M. C. R. a dernièrement apprécié avec beaucoup de sagacité le talent de M. Delavigne. Ce jugement doit trouver ici naturellement sa place.

(( M. Delavigne est celui de nos poètes qui promet le plus à l'avenir, précisément parce qu'il n'a point un genre à lui et semble encore chercher sa mission. Quoique moins original que Berenger et Lamartine , son talent est si pur et si étendu, qu'il peut se prêter avec plus de succès et de facilité à l'innovation , dès que son esprit osera la concevoir ; il parle naturellement en vers, et nul don n'est plus rare. Tour à tour éloquent ou raisonneur, simple ou orné , moqueur ou passionné , le langage est pour lui un instrument qu'il plie à son gré, et qui ne gêne aucun de ses mouvemens ; il est du petit nombre de ces écrivains dont l'allure est tellement aisée , qu'ils n'ont pas l'air d'écrire , et qu'on est , en les lisant , tenté de supposer que chaque vers était h la fois l'umque

moyen possiJjle et cependant le premier moyen Tenu de rendre leur pensée. Un tel talent est déjà une donnée inestimable pour s'ouvrir une nouvelle voie : car les novateurs ont aujourd'hui besoin d'être plus purs que les imitateurs, au jugement de la critique; il faut une exécution irréprochable pour justifier une invention hardie.

On accuse M. Delà vigne de n'avoir pas élevé ses pensées au niveau de son talent ; trop souvent, en effet, il s'est borné à mettre admirablement en oeuvre des idées communes ; je n'entends point par-là des idées populaires , car elles rendraient sa poésie vraie et neuve ; mais de ces idées prévues du lecteur, qui ne caractérisent ni lauteur ni le sujet. Sans doute c'est une belle inspiration que celle de la Messénienne. L'élégie politique est un poème qui devait prendre naissance dans notre siècle, fécond en grandes adversités, et dont les prospérités même ont été tristes , puisque la gloire et la liberté , toujours passagères, y furent toujours sanglantes. Dictées en général par un sentiment profond , les Messéniennes sont souvent semées d'images ou de pensées qui ne peuvent appartenir qu'à un homme de notre temps et de

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notre pays : témoin PTaterloo, Par-Ûiénope et Napoléon. Mais toutes n'ont pas la même vérité , la même propriété ; et les chansons grecques nous ont révélé , par exemple , combien , avec leur riche poésie et leur habile versification , les Messéniennes sur la Grèce manquaient de vérité locale , pour les sentimens comme pour les images ; elles respirent l'exaltation classique d'un étudiant de l'Université , mais non l'enthousiasme naïf du matelot d'Hydra ou du Klephte de Souli. Cet exemple suffit pour faire comprendre la différence de la poésie qui naît de la littérature à celle qui s'inspire par la

réalité.

M. Delavigne doit sentir mieux que nous cette distinction , s'il compare ce qu'il éprouve quand il fait des vers de métier ou des vers d'inspiration ; nous en appelons à son sentiment intime. Est-il le même lorsqu'il arrange des vers ingénieux pour le théâtre du Havre , lorsqu'il combine des images mythologiques sur des statues brisées , ou bien lorsqu'il laisse échapper l'épilogue de la cinquième ou de la neuvième Messénienne , lorsqu'il voit et qu'il peint Jeanne d'Arc sur le bûcher, Napoléon dans sa tente , l'ancienwe armée française en retraite

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