‹ Biographie des quarante de l'Académie Française [microform]Chapitre 12 sur 32 · X.raii I— '■^tf-ii · texte numérisé non relu

X.raii I— '■^tf-ii

go DELAVIGNE.

au mont Saint-Jean ? Qu'il s'attache donc à ne rendre que ce qu'il a vu ou ce qu'il a senti ; qu'il apprenne l'art de suppléer par l'imagination à la sensation même , et de se transporter dans la vérité de ce qu'il ignore ; alors son talent remplira toute sa destinée.

Ses succès sur la scène ont jeté tant d'éclat, qu'il nous trouverait injuste de les oublier ; mais c'est là surtout qu il n'a pas assez inventé. C'est beaucoup sans doute que de s'être montré capable d'exécuter tout ce qu'il inventerait; mais ce n'est pas tout encore , il faut abandonner les situations de théâtre et les moeurs de comédie pour les situations historiques et les mœurs réelles ; il faut cesser d'aller au spectacle, et , comme on dit , d'étudier la scène , pour lire l'histoire et regarder le monde. M. Delavigne a des conceptions dramatiques , rare avantage parmi nos poètes sérieux ; seulement ses conceptions ne supposent pas une vue assez haute ni assez profonde jetée sur les choses humaines; c'est donc son esprit et sa raison qu'il doit exercer et agrandir ; il n'a plus besoin de songer à son talent , il le retrouvera chaque fois qu'il voudra le mettre en œuvre. Chez lui, c'est le philosophe qui manque au poète, et c'est

unbonheur,carlaphilosophieestuneconquète, et la poésie un don. Il serait ingrat envers son .énie, celui qui lui refuserait le seeours de l'étude et de la méditation , eelui qui ne mériterait point par le travail le regard propice que la muse, devançant sa prière, a ,ete déliemême sur son berceau. »

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(romain),

Né à Bordeaux en lySo.

La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et jde toutes les choses qui plient la machine vers la terreur et le respect , fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans accompagnemens , imprime, dans leurs sujets, le res-

P^*^* Nos magistrats ont bien connu ce mystère j

leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareU était nécessaire; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules , et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde.

(Pascal, Pensées.)

Il suivait avec assez de distinction dans cette ville la carrière du barreau qui était celle de son père , lorsqu'une cause alors fameuse détermina tout-à-coup sa célébrité. La jeune marquise d'Anglure réclamait sa légitimité contestée par des collatéraux 5 cette femme ,

née à Paris et élevée avec des personnes de haute distinction , avait plusieurs protecteurs à la cour ; M. de Vergennes , entre autres , alors premier ministre, s'intéressait îi son procès ; il s'en fit rendre compte et eut même le temps , quoique ministre , de lire les plaidoyers du jeune avocat Desèze ;'il y remarqua du talent , et voulut attirer à Paris un orateur qui paraissait devoir fournir une brillante carrière. Le célèbre avocat, Élie de Beaumont, fut chargé d'aller lui exprimer les désirs du ministre. Vaincu par cette invitation et par les promesses de l'envoyé ministériel, M. Desèze se rendit et abandonna les bords de la Gironde , auxquels il était tellement attaché , qu'il avait déjà refusé une pareille invitation de la part de l'avocat Gerbier. M. Desèze, alors partisan des idées philosophiques , fit, avant de se rendre à Paris , le pèlerinage de Ferney , où la colossale réputation de Voltaire attirait tous les amis de la littérature et de la philosophie. Que de larmes doit arracher aujourd'hui au dévot président, le souvenir d'un aussi coupable sacrifice à la divinité du jour ! La succession brillante de M. Target était ouverte au barreau, M. Desèze s'en empara et

défendit les dernières causes dont était chargé ce célèbre avocat : celles des filles d'Helvétius. Vers la fin de 89, le succès qu'il obtint en faisant acquitter le baron de Besenval du crime de haute trahison dont il était accusé , lui valut une médaille d'or de la part du roi de Prusse , dont Son client était allié. En octobre 1790, M. Desèze plaida au parlement pour Monsieur, depuis Louis XVIII, un procès qu'il gagna et qui fut le dernier jugé par le parlement dont les portes furent fermées le lendemain pour ne plus s'ouvrir.

Ce fut en 1793 que les destinées de l'avocat Desèze s'agrandirent : choisi parLouisXVIpour être adjoint h ses défenseurs Trouchet et Malesherbes , comme un secours nécessaire , il accepta cette pénible et dangereuse mission , et avec elle toutes les conséquences funestes qui pouvaient en résulter. C'était exposer sa vie pour la gloire , et se dévouer à la mort , ou aux plus grandes récompenses , si la cause royale , grâces aux armes étrangères , avait pris alors le dessus. Le discours que M. Desèze prononça dans cette mémorable circonstance , est connu

de tout le monde, et on lui accorde généralement plus de mérite littéraire que d'éloquence

oratoire;le défenseur se montra avocat lorsqu'il aurait dû s'élever jusqu'à l'homme d'État; sa défense était pourtant fondée sur les principes les plus purs de la révolution : « Si vous vouliez juger Louis comme citoyen , s'écria-t-il, je vous demanderais où sont ces formes conservatrices que tout citoyen a le droit imprescriptible de réclamer ? je vous demanderais où est cette séparation des pouvoirs sans laquelle il ne peut exister de constitution ni de liberté ? je vous demanderais où sont ces jurés d accusation et de jugement, espèces d'otages donnés par la loi aux citoyens , pour la garantie de leur sûreté et de leur innocence? je vous demanderais où est cette faculté si nécessaire de récusations qu'elle a placée elle-même au-devant des haines et des passions pour les écarter ? je vous demanderais où est ce scrutin silencieux qui provoque le juge à se recueillir avant qu'il prononce, et qui renferme, pour ainsi dire , dans la même urne et son opinion et le témoignage de sa conscience? En un mot, je vous demanderais où sont toutes ces précautions religieuses que la loi a prises pour que le citoyen , même coupable , ne tût jamais frappé que par elle? »

Ce morceau où l'orateur rendait le plus écla-

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gC DESÈZE.

tant hommage aux garanties sacrées données aux accusés par les nouvelles lois criminelles , et à la sainteté de la défense, fut terminé par cette phrase tant de fois citée: a Citoyens, je vous parlerai avec la franchise d'un homme libre; je cherche parmi vous des juges et je n'y trouve que des accusateurs. » Il eût été à désirer que M. Desèze se fût rappelé ce beau et énergique mouvement lorsqu'il débuta en i8l5 à la Chambre des Pairs par voter le rétablissement des juridictions prevôtales.

Arrêté long-temps après la condamnation du Roi, non par suite de sa défense, mais par l'effet du décret qui en établissant des catégories de suspect, rendait les proscriptions générales, M. Desèze fut mis en liberté au g thermidor. Il s'honora , sous le gouvernement du directoire et de l'empire , par un courageux refus de toute dignité, même de celle de bâtonnier de Tordre des avocats; il pensait alors justement, que dans un ordre dont les fonctions demandent Findépendance , la confiance des membres , placée dans un confrère , n'a pas besoin de sanction. On proposa pourtant à Napoléon de le faire entrer au Sénat; mais celui-ci sachant que le candidat avait obstinément refusé de

^iiïner aucune consultation avec Cambacérès et d'autres régicides , dit qu'il le connaissait trop opposé aux choses nouvelles, pour le nommer au premier corps d'un État , où la première chose nécessaire était la modération et l'oubli de toute opinion exaltée.

L'Empereur découvrit même peu de temps après que M. Desèze entretenait, conjointement avec M. Laine , des relations avec l'Angleterre et qu'il conspirait contre l'empire , et à cette occasion , dans un discours foudroyant qu'il adressa, le i*'. janvier i8i4, au Corps législatif, il dit: M. Laine est un traître vendu et soudoyé par l'Angleterre par l'entremise de l'avocat Desèze; je le sais , j'en ai la preuve.

Enfin , en i8i5, l'heure des récompenses et de la faveur sonna pour M. Desèze; Tronchet et Malesherbes n'étant plus , la reconnaissance royale se concentra sur lui, et il fut nommé, en janvier i8i 5, président de la Cour de cassation, en remplacement de M. Muraire qui reçut ' sa démission avec le titre de président honoraire. Quelques jours après, il obtint le cordon de l'ordre du Saint-Esprit , et la charge de trésorier des ordres du Roi. M. Desèze , dans son discours d'installation, jugea à propos d'ou-

û8 DESÈZE.

blier le nom de Tronchet , dont k conduite était pourtant bien digne de quelques éloges , puisqu en se chargeant de sa mission , il avait solennellement juré que, quel que fut Tévénement , il n'accepterait aucun témoignage de reconnaissance de qui que ce fût sur la terre. M. Muraire , au retour de Napoléon , remplaça M- Desèze , qui , après les cent jours, rendit de nouveau à son concurrent la présidence honoraire. On remai^qua avec pei^e , à cette époque , dans les mercuriales et ks harangues du premier président, d'amei^ reproches adressés à la Cour et au barreau , comme si tout le corps judiciaire avait pu suivre son président en Angleterre auprès du prince régent, ensuite à Gand, et ne rentrer en France qu'après le désastre de Waterloo , laissant la France sans justice et les tribunaux en interrègne. Une nouvelle récompense attendait M. Desèze , il fut promu a la pairie çn août r8i5. Ce fut alors qu'oubliant ses anciens principes sur la justice, les sages lenteurs judiciaires et la libre défense , il vota pour le rétaj^lissement dçs cours prevôtales.

En mai 1816, il fut nommé membre de l'Académie française pour succéder à Ducis qui lui-

même avait succédé à Voltaire. L'héritage était brillant , malheureusement les titres du récipiendaire ne correspondaient pas à ceux de ses illustres prédécesseurs. Son discours de réception, seul morceau académique qu'on ait encore de lui , n'ajouta rien aux titres qui l'avaient fait préférer à tant d'hommes de lettres. Il y parla, à la vérité , de la funeste catastrophe qui lui a donné de la célébrité; mais cette affectation d'exploiter continuellement une époque sanglante qui devrait être couverte du voile le plus épais , ne parut pas convenir aux travaux académiques. Une immense quantité de mémoires et de plaidoyers qui forment le bagage un peu lourd du noble pair, ne sont pas des ouvrages de littérature , et , si les écritures de barreau étaient admises à l'Institut, le palais des beaux -arts deviendrait bientôt une succursale du palais de justice. On dit pourtant que M. Desèze a quelque temps entretenu, avec l'académicien Gaillard , une correspondance littéraire et philosophique dont la publication serait intéressante , et que dans sa jeunesse , ce magistrat s'exerçait assez heureusement dans le genre de la chanson qu'il chantait lui-même a merveille.

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