INQUIÉTUDES
Nous avions nos inquiétudes, et nous les manifestions hautement.
On nous répondait : " Pourquoi craignez-vous descendants des 41 Français ! Aujourd'hui vous êtes noyés dans une province " qu'on appelle la province du Canada ; vous êtes faibles dans 41 une union législative ; vous êtes soixante-cinq du Bas-Canada i4 contre soixante-cinq du Haut-Canada, et encore, sur les " soixante -cinq de votre province, il y en a vingt qui ne parlent 44 pas votre langue, qui ne professent pas votre religion ; mais " nous allons vous donner une assemblée nationale au sein de u cette belle province, une assemblée nationale qui sera, de par la " loi et de par la constitution, la véritable représentation du sen- " timent français et du sentiment catholique." On ajoutait: " Dans cette assemblée, vous pourrez, avec succès, défendre vos " institutions ; vous n'y entendrez parler que le langage du " patriotisme de vos pères et vous ne serez pas exposés à vous " heurter, à chaque instant, contre le fanatisme des orangistes "ou des sectes protestantes! Vous serez chez vous enfin!" " (Applaudissements.)
M. le Président, jetais un de ceux qui exprimaient des craintes, j'étais un de ceux qui croyaient que cette confédération, destinée à garantir nos institutions, à garantir notre langue et nos lois et tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré, que cette confédération tuerait nos dernières espérances, détruirait nos dernières illusions.
Poussé par ces . craintes, j'ai laissé le parti conservateur avec lequel je m'étais identifié dans mes jeunes années et avec lequel je pensais mourir. Ça été une des grandes tristesses de nia vie. J'abandonnais des chefs pour lesquels j'avais du respect, et îe les al tfindonnais parce que je croyais, dans mon âme et conscience, que cette confédération qu'on disait devoir nous garantir notre avenir national n'était qu'un piège que Ton tendait à notre ignorance des affaires politiques, à notre ignorance du fanatisme de certains hommes «le la politique canadienne. (Ecoutez). Quand je parlais de mes inquiétudes patriotiques, on cherchait à me
retenir en me rassurant et Ton me disait : " Pourquoi craindriez- " vous ? Nous allons mettre notre assemblée nationale dans la " vieille capitale de la Nouvelle- France, dans la vieille cité de '* Champlain et là, cette assemblée, asile vénéré des grandes " choses du passé, sera protégée par les souvenirs des plaines " d'Abraham et de Ste Foye ; soyez sans inquiétude, nos enfants " n'entendront à l'ombre de tous ces grands souvenirs, que des " paroles de patriotisme, et jamais des paroles de trahison I (Applaudissements).
Hélas ! monsieur, si j'en juge par les débats qui se font depuis dix jours, nous avons été bien trompés, nous avons été bien trahis ! On nous promettait alors la liberté, et aujourd'hui on nous refuse la liberté la plus sacrée de toutes, celle de défendre le faible et l'opprimé. On nous disait alors que notre nationalité serait entourée de toutes les protections possibles, et aujourd'hui le Procureur général nous dit : " Etouffez la voix de votre patrio- " tisme et taisez- vous, vos ennemis sont là qui vous écoutent et " leur haine vous serait fatale ! " (Honte ! Honte !)
Oui, honte à ceux qui sont assez lâches pour nous tenir un semblable langage ! oui ! honte à ceux qui nous supplient de nous taire, de peur de soulever le fanatisme des ennemis de notre nationalité !
Où est donc ce patriotisme des grands jours d'autrefois ? Où sont donc les traditions du parti conservateur qu'on nous a toujours représenté comme le véritable parti national ? Quelle humiliation, Monsieur, pour deux millions de Français ! Le Procureur général nous dit : " N'intervenons pas de peur de nuire aux en- " fants de notre race !" Et là-bas, à Ottawa, les ministres fédéraux chargés de nous représenter disaient : " Ne résignons pas, car " nous perdrions nos portefeuilles." (Applaudissements). C'est-àdire qu'ici on nous dit : " Ne défendez pas vos nationaux de peur " que le fanatisme ne vous écrase " ; et là-bas on disait : " Lais- " sons le fanatisme écraser nos nationaux, de peur de perdre nos " portefeuilles ! " (Ecoutez, écoutez).
Je proteste, au nom du peuple canadien-français contre cet avilissement national qui humilie tous les hommes de cœur. Et ma protestation est l'expression fidèle des sentiments de tout le
l'hon. m. mercier 237'
peuple, non seulement de tous les libéraux, mais encore de la grande majorité des conservateurs. Tous seront profondémentblessés de la chute dont nons sommes témoins ce soir ; cette blessure, fait au cœur de notre race, saignera longtemps, bien, longtemps.