‹ Biographie, discours, conférences, etc. de L'Hon. Honoré MercierChapitre 33 sur 145 · JÉSUS · texte numérisé non relu

JÉSUS

Discours prononcé à V Assemblée Législative de Québec, le 2 mai

1887, par VHon. M. Mercier.

M. le Président:

Il ne s'agit pas de Son Erainence le cardinal Taschereau, que tout le monde respecte et vénère. Après ce qui a été fait pour célébrer avec le plus de pompe possible son élévation à la haute dignité qu'il a reçue en récompense de sa vertu et de sa science, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire entendre des protestations de respect. Mes amis se rappellent ce que j'ai fait l'année dernière quand il s'est agi de présenter une adresse de félicitations à Son Eminence, à l'occasion de son élévation au cardinalat. C'est aussi à ma suggestion qu'une certaine somme d'argent a été mise à la disposition des au^rités pour célébrer dignement l'événement en question, et une résolution a été adoptée à cette occasion. Donc, M. le président, il ne peut y avoir de doute sur les égards que j'ai toujours eus, et en toute circonstance, pour ce haut dignitaire ecclésiastique. Mais pour tout cela, je ne puis commettre une injustice. Il ne faut pas écraser les petits pour exalter les grands. Ces pauvres religieux ne demandent que les droits civils dans la province.

Demandent-ils des prérogatives que l'église leur a refusées ? Non, M. le président.

Ils ne se présentent pas ici comme des mendiants, mais comme des citoyens. Qu'on les traite donc comme les autres.

Pourquoi leur refuser ce qui ne l'a pas été aux autres corps religieux.

Il y a à peine quatre ans, on a reconnu légalement les Dominicains et c'étaient des citoyens étrangers pour nous.

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Est-on venu devant la Chambre pour lui demander de renvoyer leur requête parce que le cardinal de Québec désirait un tel renvoi ? Non. Nous leur avons accordé ce qu'ils demandaient.

Les protestants qui siègent avec nous ont-ils exigé des explications plus minutieuses qu'à l'ordinaire sur le revenu de cet ordre religieux ? Non. Ils ont agi avec générosité. Ils ont compris que ces religieux venaient nous demander aide et protection et ils se sont montrés généreux.

Aujourd'hui les Jésuites viennent demander qu'on les reconnaisse civilement.

Chose singulière, après un décret de Rome rétablissant cet ordre dans tous ses anciens privilèges, on fait un décret de confiscation dans cette province ....

Ce sont des citoyens qui sont nés au pays ; qui ont été élevés parmi nous, et qui ont vieilli au milieu de nous.

S'ils nous font cette demande, est-ce pour avoir des faveurs ou des richesses ? Non. C'est pour continuer l'œuvre bienfaisante qu'ils ont faite par le passé.

M. le Président, feuilletez les pages de notre histoire, et ditesmoi si vous en trouvez beaucoup qui ne portent pas des taches -du sang que les Jésuites ont généreusement versé pour la cause <le Dieu et de la civilisation. Se sont-ils jamais épargnés ou ménagés l Sur les champs de bataille ou dans les voyages lointains, à la découverte de nouvelles contrées, devant les plus grands dangers, ils ne reculaient pas, et pourtant ils n'avaient pas d'autres armes que la croix.

Quand, plus tard, l'armée française et la noblesse retournaient là-bas, les Jésuites restaient ici pour continuer leur œuvre de dévouement et, je le répète, il n'y a pas une seule page de notre histoire qui ne soit marquée du sang de ces hommes de sacrifice.

Pourquoi leur refuser ce qu'ils demandent ?

Il y a des inconvénients, dit-on ? Pourquoi ? Quand il s'est agi <les pères Dominicains, des pères Franciscains, de la congrégation du Sacré-Cœur, des Frères de la doctrine chrétienne, des Sulpiciens et des pères Trappistes du lac des Deux-Montagnes, a-t-on vu surgir toutes ces difficultés. Ces derniers religieux ont le droit d'avoir un revenu de $25,000.

En 1875, nous avons constitué légalement les révérends pères Oblats avec le droit d'enseigner dans la province, et de posséder des propriétés pouvant donner un revenu de $2,000 par district où ils auraient une maison.

Nous avons aussi donné la reconnaissance civile à la congrégation des pères Rédemptoristes, avec le droit d'avoir des propriétés donnant un revenu de $10,000 dans chaque district où ils jugeront à propos de s'établir. Et en 1881, quels droits n'avons-nous pas donnés à Laval ? Il s'agissait pour cette institution d'avoir le droit de venir à Montréal établir une maison qui ferait une rude concurrence aux autres institutions d'éducation supérieure qui existaient dans cette ville.

Qu'ai-je fait, M. le président ? Ai-je refusé ou ai-je hésité ? Non. Je me suis levé dans cette Chambre et j'ai dit, malgré la lutte ardente qui se faisait alors dans mon district : Voilà une institution qui fait du bien, laissons-la faire et n'entravons pas sa marche.

Aujourd'hui, pourquoi refuser aux Jésuites l'acte de constitution civile qu'ils demandent i J'avoue ne pas comprendre un tel refus.

M. le Président, l'honorable député de Québec a lu la lettre de Son Eminence le cardinal Taschereau. L'honorable député aurait dû aussi lire ma réponse. La voici :

A 8<yti Eminence le Cardinal E. A. Taschereau, ArcJtevéque de Québec.

Eminentissime Seigneur,

Dans la lettre que Votre Eminence m'a fait l'honneur de m'adresser en date du 22 avril, Elle rappelle l'entrevue que nous avons eue, il y a une quinzaine de jours, et Elle ajoute : " vous m'aviez demandé de consulter l'Episcopat de la province au sujet du bill incorporant la compagnie de Jésus, et vous m'avez promis que la présentation de ce bill serait remise à plus tard si l'Episcopat demandait le sursis pour avoir le temps de l'examiner."

Je prends respectueusement la liberté de faire remarquer que Votre Eminence elle-même m'a demandé le temps de consulter

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les évêques ; je ne me serais jamais permis de faire cette suggestion. Votre Eminence se rappelle encore que lorsqu'elle ma demandé ce que je ferais si l'Episcopat s'opposait au projet de loi, j'ai eu l'honneur de lui répondre que si les évêques étaient unanimes à s'y opposer, mon devoir était tout tracé. J'ai cependant été très heureux de promettre à Votre Eminence quelques jours de délai, afin de lui donner le temps d'examiner le bill ; et j'ai été fidèle à ma promesse, en ne le présentant que sept jours après notre entrevue. Je ne pouvais retarder plus longtemps vu l'expiration du terme prescrit pour la présentation des bills privés.

Dans l'intervalle, je me suis servi avec satisfaction d'un moyen toujours légitime et qui justifie pleinement mon attitude présente.

Votre Eminence me permettra d'attester que la demande de ce bill avait été connue du public par les avis officiels, si bien que certains journaux ont cru pouvoir commencer leurs attaques contre le bill.

** Mgr de Montréal et Mgr des Trois-Rivières, dit Votre Eminence, n'ont pas d'objection à la passation du bill." Or, puisque ces éminents prélats n'ont pas d'objection, j'en conclus que la mesure que je présente à la Législature ne peut être contraire ni aux lois de l'Eglise ni aux intentions du St-Siège. Sa Grâce Mgr l'archevêque de Montréal, ayant dans son diocèse plus de maisons de Jésuites qu'il y en a dans le reste de la province, serait plus en droit de trouver des objections sur le bill.

Je vois par la lettre de Votre Eminence que la majorité des évêques demande " le temps d'examiner le bill et de discuter ensemble le projet de loi et d'en référer au St-Siège, s'ils (les évêques nommés) le jugent à propos.

Je suis heureux, Eminence, d'exprimer ici tout mon respect et tout mon dévouement envers l'Episcopat de cette province, je serais plus heureux encore de partager l'opinion des Illustres Seigneurs sur la question actuelle.

La Législature en fixant un avis de trente jours, avant de considérer un projet de loi, reconnaît la nécessité de donner aux parties intéressées le temps de s'opposer à la mesure. Cette formalité a été remplie. Puis-je déplaire à Votre Eminence et à la

majorité de l'Episcopat, en suivant l'opinion des deux Illustres Prélats, dont l'un est mon propre archevêque, et en proposant une mesure purement civile dont la fin sera de reconnaître des droits et privilèges reconnus et confirmés par le St-Siège luimême {

L'acte dont je suis le promoteur, comme simple député, donnerait à la compagnie de Jésus, les droits accordés à d'autres ordres religieux, semblables à ceux que j'ai eu l'honneur d'obtenir en 1883 en faveur des RR. PP. Dominicains. C'est l'acte 46 Vick, eli. (>2. Dans l'occasion actuelle, je ne fais que suivre ce précédent et d'autres très nombreux. Permettez-moi, Eminence, d'en citer quelques-uns de mémoire : RR. PP. Oblats, 12 Vict., ch. 1 15, et 38 Vict, eh. 51 ; RR. PP. Rédemptoristes, 43-44 Vict, ch. 74; Clercs de St Viateur, à Joliette, 12 Vict, ch. 144 et 40 Vict, ch. 58 ; Frères des écoles chrétiennes, 39 Vict, ch. 79, etc., etc.

L'étude que j'ai faite du bill des Jésuites me permet de reconnaître que les constitutions du St-Siège et en particulier les constitutions Romono Puittifice, garantissaient aux ordinaires leurs droits sur les ordres religieux. Je ne sache pas que la compagnie de Jésus ait jamais dérogé aux règles établies dans cette constitution. Je puis m'en convaincre encore mieux quand je lis la déclaration signée par les supérieurs de cette compagnie au Canada, déclaration communiquée à Votre Eminence et aux évêques de la province. La signature de ces hommes a pour moi une très grande valeur et je ne saurais la révoquer en doute.

Nous sommes ici, Eminence, sur un terrain où la Législature n'a rien à voir. S'il peut exister des difficultés entre les autorités ecclésiastiques et les Jésuites, le St-Siège en sera le juge, mais il me semble que dans le cas d'un appel au St-Siège, la Législature n'aurait rien à regretter, en donnant des effets civils aux décrète du St-Siètre lui-même.

Ainsi donc, même dans la prévision d'un appel possible au Saint-Siège, un député catholique peut se prononcer dans la question actuelle, car l'appel au Saint-Siège ne peut se faire que sur la question de l'exercice des droits par les religieux de la compagnie de Jésus et nullement sur l'acte de la Législature qui reconnaît l'acte du juge pour lui donner des effets civils.

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Je n'appréhende donc aucune complication grave par suite de la mesure soumise à la Législature, ni pour l'Etat, ni pour l'Eglise. L'Etat, et en particulier notre province reconnaît le patriotisme et le dévouement de la Compagnie de Jésus ; l'Eglise reconnaît sa soumission et sa fidélité. S.S. Léon XIII répète à la louange de cette compagnie les éloges souvent décernés par les Pontifes ses prédécesseurs et par les conciles, celui de Trente, par exemple.

Je viens d'expliquer à Votre Eminence les motifs de mes démarches. Si je suis consolé d'avoir été approuvé par mon Archevêque, Mgr Fa bre, j'éprouve un vif regret d'être privé de l'approbation de Votre Eminence.

Permettez-moi de terminer cette longue lettre en attirant l'attention de votre Eminence sur le tableau inclus contenant la liste des communautés d'hommes qui depuis 1875 ont obtenu des privilèges de la Législature de Québec. Ce tableau établit d'une manière concluante que les RR. PP. Jésuites ne demandent pas plus que ce qui a été accordé à d'autres avec l'assentiment des autorités ecclésiastiques.

Agréez, Eminence, l'expression de mon respect et veuillez me croire.

Votre tout dévoué,

Depuis, qu'est-il arrivé ? La correspondance a continué et le projet de loi est venu devant le comité des bills privés. Là la question n'était pas de savoir si les Jésuites seraient constitués légalement. Tout le monde admettait qu'il fallait qu'ils le fussent.

Monsignor Hamel a comparu devant le comité et nous a lu une lettre dans laquelle on demandait que ce projet de loi fut remis à la prochaine session. La raison alléguée pour cela c'est qu'il y avait des évêques qui ne voulaient pas de ce projet de loi. Alors le révérend père Vignon — et je ne puis en parler qu'avec le plus profond respect car c'est ce révérend père qui a dirigé mon enfance — a déclaré au nom des Jésuites que cette association religieuse n'entendait pas s'imposer à personne, et qu'il était prêt à accepter un amendement par lequel les Jésuites n'auraient le droit d'avoir des maisons d'éducation que dans les diocèses où

les Evêques donnera'ent leur consentement. Après cette déclaration Monsignor Hamel a dit ces mots dont je me rappelle très bien : " Avec cette concession je retire toute objection."

Le comité continua ses délibérations et nonobstant la déclaration que je viens de rappeler, l'honorable député de Québec n en persévéra pas moins dans sa lutte. Aussi personne dans le comité ne pouvait comprendre une telle conduite. Quelques minutes après l'incident, Monsignor Hamel demanda de nouveau la parole, pour déclarer qu'il regrettait d'avoir outrepassé son mandat lorsqu'il avait dit qu'il retirait toute objection au projet de loi. Voilà les faits.

Je puis dire qu'on a eu dans ce cas-ci des exigences qu'on n'a jamais eues, dans d'autres circonstances analogues. Le fait est que ce projet de loi est sorti des mains du comité morcelé à tel point que l'on peut dire que ce n'est plus celui que j'ai soumis à la Chambre. Il n'y a plus que l'incorporation ordinaire qu'on ne refuse jamais aux plus modestes associations. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi, je vous le demande, M. le président, remettre ce projet de loi à la prochaine session. Les Jésuites sont des citoyens comme les autres. Pour obtenir cette législation, ils ont fait des dépenses. Pourquoi les forcer de recommencer tous ces frais et toutes ces longues procédures.

On dit que c'est pour mettre les évêques d'accord. Je professe le plus grand respect pour nos vénérables prélats, mais je ne puis m empêcher de dire que si on attend qu'ils soient tous d'accord nous attendrons longtemps.

M. le Président, remettre ce projet de loi à la prochaine session, parce que les éveques ne sont pas prêts à se prononcer, ne me paraît pas raisonnable.

Pour nous, c'est une question libre ; c'est une question relevant de notre juridiction civile. Il ne faut pas déplacer la question.

Pour ma part je ne veux pas être juge des difficultés qui peuvent exister entre les évêques et les révérends pères Jésuites. Ils sont des fils» soumis de l'Eglise et je suis certain que le jour où Son Eminence le cardinal Taschereau leur dira, au nom du Saint-Siège : Je vous défends de vous servir des droits que vous

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confère ce projet de loi, ces bons religieux se soumettront sans la moindre hésitation.

M. le Président, autant nous sommes soumis à renseignement

<le l'Eglise et à la direction de s »s pasteurs en matière religieuse,

autant nous devons être libres sur une question de droit civil.

Et le fait seul que les évêques sont divisés d 'opimion sur le sujet

-qui nous occupe prouve que c'est bien là une question libre.

On veut tirer un argument du fait que le plus grand nombre des évêques demande que nous ajournions notre décision. Mais qui m'assure que la majorité ne se trompe pas. Pour nous, Rome seule est infaillible.

S'il y a quelque chose dans le projet tel que rédigé par le comité •qui déplaise aux membres de cette Chambre, qu'ils me le disent ou qu'ils me le fassent savoir et je m'empresserai de faire tout en mon pouvoir pour leur donner satisfaction. Tout ce que nous ■demandons c'est la constitution légale.

Ce projet de loi n'attaque nullement l'université Laval, il ne met aucun de ses droits en danger. S'il en était autrement, je serais le premier à me constituer le défenseur de cette grande institution. Non, il ne s'agit pas de cela ici. Il y a au fond de tout cela une regrettable rivalité. Voilà deux institutions qui ont fait beaucoup de bien dans le pays ; au lieu de lutter l'une •contre l'autre, puissent-elles se donner la main, et marcher unies •dans les larges sentiers du progrès intellectuel. Pour nous nous applaudirons toujours ceux qui se dévouent à l'instruction publique.

Les Jésuites n'ont pas eu besoin du consentement de cette législature pour donner leur sang dans les forêts vierges de ce pays, et faire triompher l'œuvre de la civilisation. Non, ils n'ont pas eu besoin de nous pour accomplir ces héroïques sacrifices.

J'espère que la Chambre n'hésitera pas à voter contre l'amendement du député de Québec et qu'elle ne refusera pas cette loi aux révérends pères Jésuites dont je suis ici l'humble défenseur.

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