‹ Biographie, discours, conférences, etc. de L'Hon. Honoré MercierChapitre 56 sur 145 · TRAHISON ET AMBITION · texte numérisé non relu

TRAHISON ET AMBITION

M. Chapleau a parlé de traîtres, d'amour du pouvoir. Il a prétendu que je suis tellement fasciné à la vue d'un portefeuille de ministre, depuis que j'en ai eu un, qu'il m'est impossible de m'en passer, que j'aurais pu faire n'importe quelle saleté pour l'obtenir de ses mains protectrices.

Je ne nie pas avoir l'ambition de faire arriver mes amis au pouvoir pour leur permettre de faire un peu de bien à cette pauvre province, à laquelle M. Chapleau a fait tant de mal. Je prétends que c'est une ambition légitime et que si je ne lavais pas, je ne serais pas digne de la position que j'occupe dans le parti libéral. Mais je vous dirai que le pouvoir me fascinait si peu en 1879, que je devins l'homme le plus heureux du monde le jour où je cessai d'être ministre et que durant toute la session de 1880 je montrai si peu d'envie de redevenir ministre, que je donnai à M. Chapleau toute la latitude possible pour lui permettre de réaliser ce fameux programme qu'il avait tant chanté aux quatre coins de la province.

J'ajouterai même que le <10 mars 1881, ja't réfuté positivement v/ae plaie de ministre qui m était offe te par M. Chapleau a ver Ut perspective de devenir premier ministre imvœd attentent après la session qui approchait.

M. Chapleau prétend avec les apparences d'une vertueuse indignation (pie c'est moi qui ai fait les offres et qu'il les a repoussées avec mépris, parce qu'il a une sainte horreur des traîtres.

Ici M. Chapleau ne chante plus, il se vante et personne ne le croira. Jusqu'à ce jour, on a cru qu'il n'était qu'audacieux ; mais il est évident qu'il nous est revenu de Californie pas mal effronté. Il n'y a rien de pire que l'insolence d'un parvenu. Hier, quand il était pauvre, il était humble et modeste ; aujourd'hui qu'il est riche, il ne reconnaît plus ceux auxquels il a offert une alliance.

Il nous a parlé de son prétendu mépris pour les traîtres. Lui, avoir du mépris pour les traîtres ! Mais depuis quand ? La trahison, mais est-ce que ça n'a pas toujours été un titre suffisant

l'hon. m. mercier . 451

pour gagner son amitié ? N'est-ce pas avec l'appui des traîtres qu'il a reversé le gouvernement Joly ? Et ces traîtres, né les a-til pas récompensés de suite au lieu de les repousser avec ce mépris dont il parle aujourd'hui ? S'il est arrivé au premier poste, n'estce pas exclusivement à la trahison qu'il le doit ?

Quel rôle a-t-il joué dans le gouvernement de M. de Boucherville ?

Le rôle d'un traître.

Quel rôle a-t-il joué pour renverser le gouvernement Joly ?

Encore le rôle, d'un traître.

Il a exploité, avec le cynisme qui le caractérise, le découragement qui s'était emparé de quelques-uns des amis de ce gouvernement et il les a odieusement trompés pour leur faire oublier la fidélité qu'ils devaient à leur parti.

Et quel rôle a-t-il joué à l'égard de ces hommes-là ? Toujours le rôle d'un traître. Il n'a pas même eu à leur égard l'honneur du brigand ; du moment qu'il a pu se passer d'eux, il les a lâchement abandonnés, il les a jetés sur le pavé.

Et ce fameux gouvernement de conciliation qui est sorti de la mémorable journée du 29 octobre 1879, était-il composé «le vieux conservateurs seulement ?

N'y avait-il pas là M. Loranger, membre du comité exécutif du parti national en 1872 > M. Wurtèle, le libéral de Yamaska ? M. Lynch qui, jusqu'à 1875, avait honte d'être appelé conservateur * M. Flynn qui, en 1878, était élu par acclamation, parce qu'il promettait de supporter le gouverment Joly ? M. Paquet, que M. Fréchette avait porté au faîte des honneurs parlementaires et qui combattait en 1879, à St-Hyacinthe pour assurer mon élection comme ministre et solliciteur général dans le gouvernement Jolv .'

Si je ne me trompe pas, en voilà cinq bien comptés dans un gouvernement composé de sept. Il faut être de force à avaler Jfiiitbo pour prétendre que dans cette occasion-là, au moins, H. Chapleau avait horreur des traîtres.

Et quand il s'agit de former ce ministère d'incapables dont M. Mousseau est le si digne chef et dont M. Chapleau fut le maladroit architecte, a-t-on bien montré qu'on avait horreur des traî-

très ? Il est bien vrai qu'on a rejeté sans cérémonie ceux dont on avait plus besoin ; mais on a gardé M. Lynch ainsi que M. Wurtèle et l'on s'est assuré les services de M. Starnes qui, on l'avouera, ne peut pas être donné comme le type le plus parfait de la consistance politique.

Et, Utst but not the least, que dire de M. Senécal ? de ce brave homme de Senécal dont M. Chapleau partage aujourd'hui la fortune ( Cette fortune, vous savez comme elle a été honnêtement acquise ? Vous savez qu'elle est le fruit d'un travail persévérant et d'un commerce honnête ! Celui-là, évidemment, n'est pas un traître. C'est grâce à sa fidélité envers ses amis, à sa constance dans la pratique de toutes les vertus, c'est surtout grâce aux principes conservateurs qu'il a toute sa vie défendus avec conviction qu'il est devenu millionnaire et le maître souverain des destinées du pays !

Et ce 1k)u M. De LaBruère, qui comme le bon roi Dagobert a viré ses culottes à l'envers sur la question de la vente du chemin de fer (rires et applaudissements) comme l'a si bien dit mon spirituel ami, M. Tarte, ce bon M. De LaBruère, a-t-il été fait ministre, d'abord, et ensuite président du conseil législatif, parce qu'il est toujours resté fidèle à son parent et protecteur, l'hon. M. De Boucherville ?

Avouez-le, M. Chapleau : si vous êtes quelque chose, vous le devez exclusivement aux traîtres et à la trahison. Si vous êtes devenu riche, de pauvre que vous étiez il y a dix-huit mois, vous n'avez à en remercier que les traîtres dont vous vous êtes entouré, et ne dites plus, car ça ne prend pas, que vous m'avez repoussé parce que je voulais trahir mes amis. Vous jugez les autres par vous-même et vous feignez de croire que moi, je consentirais à jouer le rôle odieux que vous jouez actuellement dans le gouvernement fédéral, où vous ne vous occupez que d'intriguer et de conspirer contre vos collègues de la province de Québec, pour les supplanter comme vous avez supplanté M. De Boucherville et M. Angers dans le gouvernement de Québec. Vous vous trompez. je ne fais pas de la politique comme vous et je ne trahis pas mes amis.

Non, M. Chapleau, vous ne m'avez pas repoussé parce que je

l'hon. m. mercier 453

Aoulais trahir mes amis, vous m'auriez bien vite donné l'accolade si j'eus voulu trahir, car à ce titre j'aurais été un des vôtres. Vous ne tromperez personne avec votre horreur affectée pour les -traîtres. Vous ne nous avez pas habitués à contempler tant de vertu chez vous et à y trouver un si grand désintéressement . . . (Rires et applaudissements.)

Quand à la fascination que le pouvoir peut produire chez certains hommes, vous avez fait votre poi-trait en essayant de faire le mien. De 1878 à 1879, vous creviez de faim ; tout le monde le sait et vos créanciers, surtout, l'ont su, — car ils n'ont jamais vu la couleur de l'argent que vous prétendez avoir réalisé dans des spéculations en 1873— et vous ne pouviez pas vous décider à rester dans l'opposition. Il n'y a pas de bassesse que vous n'avez pas faite, pas de colomnie que vous n'avez proférée, pas de saleté dont vous ne nous êtes pas rendu coupable pour renverser le gouvernement Joly afin d'arriver au pouvoir. Pour cela, il fallait passer pardessus la tête de vos chefs, M. De Boucherville ainsi que M. Angers, et vous n'avez pas hésité un seul instant Eux qui vous avaient fait entrer par charité dans leur gouvernement, parce qu'ils vous savaient perdu dans l'opinion des honnêtes conservateurs ; eux qui vous avaient tant aidé de leur nom et de leur prestige ; eux qui donnaient à votre parti cette apparence respectable qui lui aurait manqué s'ils eussent fait défaut, vous les avez sacrifiés sans hésitation ; eux qui avaient toujours été fidèles au parti conservateur, vous les avez mis de côté pour récompenser les traîtres qui vous entouraient ! Que d'intrigues et de bassesses n'avez-vous pas faites pour les éloigner du pouvoir et vous mettre à leur place !

Vous avez bien mauvaise grâce à venir parler de trahison et •de déloyauté. Quand vous avez usurpé, à la tête du parti conservateur, la place de vos chefs, ce parti était fort et uni. Qu'en avez-vous fait ? A force de lui faire braver l'opinion publique, à force de lui faire commettre des fautes, à force de tromper odieusement le peuple, pour servir vos projets sordides, vous avez tellement divisé ce parti que si Sir Georger Cartier reparaissait Aujourd'hui, il ne le reconnaîtrait pas.

Sans le conseil législatif, vous seriez resté dans l'opposition, et

vous n'auriez pas fait la fortune scandaleuse que vous possédez,, et à peine jouissiez- vous du pouvoir qu'oublieux des services quevous avaient rendus vos amis de la chambre haute, vous consentiez à me sacrifier cette chambre, comme prix de l'alliance que vous vouliez faire pour garder votre portefeuille, pour garder votre salaire de ministre. Et encore le 30 mars 1881, alors quevous craigniez, que vous redoutiez le suffrage des électeurs, quand vous pensiez que nous pourrions, en nous alliant, revenir vainqueurs de la lutte électorale, vous m'offriez de nouveau la tête du conseil législatif, et vous receviez pour réponse la plus sanglanteinjure qui puisse être faite à un chef de parti : " Je ne puis pas entrer dans un cabinet dont vous seriez le chef, car mes amis ne m'y suivraient pas."

Voilà ce que vous avez fait, M. Chapleau ! Voilà les trahisons que vous avez commises envers vos amis ! Voilà les humiliations que vous avez subies et auxquelles vous vous êtes soumis pour garder votre portefeuille ! Et quand vous vous êtes aperçu que l'opinion publique éclairée commençait à gronder dans le lointain, quand votre fortune fut faite et que vous eûtes ruiné la provinceen vous enrichissant, quand vous eûtes déserté votre poste, vous avez commandé à votre serviteur, à votre esclave, M. Mousseau, de recueillir votre triste succession, de sauter dans la barque qui s'en allait à la dérive et de venir régner sur les ruines que vous aviez semées partout. C'est alors qu'on vous vit franchir les océans et étaler dans le vieux monde, en compagnie de votre complice Senécal, devenu votre maître, le luxe qui ne convenait guère à un homme vivant de l'intérêt de ses dettes.

Et vous qui me reprochiez tout à l'heure d'avoir déserté mon poste lors de la vente du chemin de fer, quand vous savez que ce n'est pas vrai, vous vous êtes tenu prudemment éloigné du siège du parlement fédéral pendant toute la dernière session, soignant,, disiez-vous, une santé compromise au service du pays, plaçante disaient vos intimes, avec l'habileté d'un spéculateur consommé les argents qui vous étaient tombés dans les mains d'une manière si imprévue le lendemain de la livraison du chemin de fer de laprovince.

l'hon. m. mercier 455

Page 1