CONVERSION DE LA DETTE FLOTTANTE
Un des articles du programme sur lequel nous avons fait les élections du mois d'octobre 1886 comportait " l'adoption immédiate de moyens énergiques et pratiques pour améliorer la situation financière de la province."
Nous avons exécuté cet article de notre programme : en convertissant la dette flottante en dette consolidée, nous avons relevé le crédit de la province, puis dégrevé le budget d'une sommeassez considérable, en réduisant le taux de l'intérêt sur une bonne partie de cette dette, contractée par nos prédécesseurs.
Lors de notre avènement au pouvoir, le montant de cette dette ou la somme des dettes alors dues et des engagements devevant exigibles à des dates comparativement rapprochées, s'élevaient à plus de trois millions et demi, sans compter quatre millions de réclamations contestées, que nous avons refuâé de recon-
l'hon. m. mercier 529
naître, mais dont nous serons malheureusement obligés de payer une partie assez considérable. Nous ne pouvions pas compter sur les revenus ordinaires de la province pour acquitter cet énorme montant d'obligations, puisque depuis plusieurs années le bilan des opérations ordinaires accusait des déficits se chiffrant par plus d'un million de piastres. Il est bien vrai que le trésorier du gouvernement Ross avait annoncé un surplus de recette* pour l'exercice 1886-87, mais il faut croire que ce surplus n'était qu'une affaire d'imagination ou un truc électoral, puisque le> résultat net de cet exercice se traduit par un déficit de plus de trois cent mille piastres.
Il n'y avait donc pas d'autre ressource adéquate que celle d'un emprunt pour nous mettre en état de faire honneur aux obligations de la province, et à cette fin, la législature nous autorisa à emprunter trois millions et demi, à un taux d'intérêt n'excédant pas 4 o/o destinés à payer les dettes et à exécuter les obligations contractées par nos prédécesseurs.
Il a bien fait parler de lui, cet emprunt, et pourtant son histoire est bien simple.
Tout naturellement, nous avons demandé des soumissions» afin d'assurer à la province le bénéfice de la concurrence. La plus liasse soumission fut celle de M. James M. Nelson, de New- York, qui offrait de prendre nos obligations à 94 o/o ferme, et à :lh o/o d'intérêt. Cette soumisssion fut acceptée de préférence, aux autres, parce qu'elle était de beaucoup la plus avantageuse» et mon honorable ami, le trésorier de la province, se mit en rap- }x>rt avec M. Nelson pour conclure l'affaire. Le 16 août, il fut passé un contrat stipulant que M. Nelson prendrait les obligations aux conditions que je viens de mentionner et que pour garantir l'exécution de ce contrat, il déposerait, au crédit du gouvernement, à la Chemisai Bank, à New-York, trois millions et demi en l>ons des Etats-Unis ou de la ville de New- York, et cela avant le 23 août, avec privilège, en faveur du gouvernement, de prendre possession de ces titres, dans le cas où les $3,290,000, produit de l'emprunt à 94 ojo ne seraient pas payés, sur livraison des obligations de la province.
Pour des raisons que je ferai connaître dans quelques instants,
M. Nelson ne put pas exécuter ce contrat, et le trois septembre, il en fut passé un. autre, stipulant les mêmes conditions, quant au prix des obligations, mais remplaçant le dépôt convenu par un autre en argent, qui devait être confisqué au profit du gouvernement, si M. Nelson ne versait pas le prix des obligations dans les dix jours suivant la livraison des titres à la Chemical Bank.
Ces renseignements corroborent en tous points l'exactitude de la déclaration que j'ai faite l'automne dernier à la salle Cavallo. A cette date, le contrat existait tel que je lai affirmé, et s'il n'a pas été exécuté, c'est parceque le dépôt convenu n'a pas été fait ; et ee dépôt n'a pas été fait parce que le marché était trop favorable à la province, et que M. Nelson n'était pas en état de l'exécuter. Nous avions bien pris toutes les précautions voulues pour faire une transaction sérieuse et sûre ; nous avions exigé un dépôt considérable, bien trop considérable même, dans le premier cas, et si l'affaire n'a pas réussi, il n'en a pas dépendu de nous, mais de circonstances qu'il est bon de mettre à la connaissance du public.
L'exécution de ce marché si favorable à la province a été empêchée par trois faits principaux :
1. La mort presque subite de MM. Ross et Cossitt, deux des membres les plus riches du syndicat représenté par M. Nelson, mort qui désorganisa ce syndicat et le mit dans l'impossibilité de faire honneur à ses engagements.
2. L'ordre subit et imprévu donné par le gouvernement des Etats-Unis aux compagnies d'assurance, de substituer des bons fédéraux aux valeurs alors déposées comme garantie des assurés, ce qui causa une hausse inattendue dans la cote de ces titres et fit primer tous les effets du gouvernement américain ;
3. L'intervention regrettable et malicieuse de certaines institutions et de certains personnages politiques, ennemis du gouvernement, qui firent tout en leur pouvoir pour susciter des difficultés et empêcher le succès de nos démarches.
Il n'y a pas d'efforts que les bleus n'aient pas tentés pour faire manquer nos négociations à New- York : calomnier la province, représenter sous un faux jour la nature des négociations, nous traiter de gens malhonnêtes et incapables, et affirmer que Fera-
l'hon. m. mercier 531
prunt était inutile et serait répudié par le peuple, etc., voilà quelques-uns des moyens délicats et patriotiques que nos adversaires employèrent dans cette occasion.
Chaque fois que nous allions à New-York, les journaux bleus annonçaient un nouvel échec, se moquaient de nous, nous tournaient en ridicule et insultaient ceux avec lesquels nous étions en négociation. Nos adversaires ont même été jusqu'à nous faire suivre à New- York, épier nos démarches et en publier des détails fantaisistes, de manière à alarmer l'opinion publique ici et à indisposer contre nous les capitalistes américains.
C'est alors, que pour dépister les ennemis de la province et rendre vaines leurs manœuvres déloyales, nous avons laisser signaler une reprise de négociations à New- York ; et pendant qu'un certain personnage, bien connu dans notre inonde politique, s'y morfondait patriotiquement pour faire avorter nos prétendues tentatives et faisait crier dans les journaux bleus que nous étions en train de nous faire écorcher par un juif de Wall street, nous faisions secrètement et rapidement d'excellents arrangements avec une puissante institution française, le Crédit Lyonnais, et je partais subitement pour l'Europe afin de compléter ces arrangements.
Le médecin m'avait conseillé d'aller en Floride et j'allais partir pour ce pays, quand les bruits de guerre et les rumeurs alarmantes concernant la santé de l'Empereur et du prince impérial d'Allemagne, m 'engagèrent à porter moi-même le contrat à Londres de l'y faire ratifier sans retard par les autorités du Crédit Lyonnais, de résoudre avec elles certaines objections que leur mandataire leur avait réservé le droit de faire et dont la solution pouvait être très difficile, sinon impossible, par correspondance. Je priai, par dépêche, mou honorable collègue, M. Garneau, qui avait retenu son passage au Havre, de m'attendre à Londres, voulant utiliser ses connaissances, son expérience et ses relations d'affaires dans le règlement d'une question aussi importante.
En partant secrètement et subitement, j'ai mis les ennemis de la province dans l'impossibilité de nous nuire de nouveau ; et tandis que le personnage, dont j'ai déjà parlé, courait les rues de New-York pour découvrir le prétendu juif Solomon, comme l'a
baptisé le journal le Monde et connaître mes pas et démarches, je voguais sur la mer et arrivais à Londres, où en quatre jours, Thon. M. Garneau et moi terminions les négociations et mettions notre emprunt à l'abri des fluctuations du marché que devait produire bientôt la mort de l'Empereur d'Allemagne et les complications qui suivirent. Huit jours après, Thon. M. Shehyn recevait son premier million et le premier du présent mois, il recevait le dernier million, le produit entier des trois millions et demi étant déjà placé à son crédit, dans les banques de la province.
Je termine ces détails en disant que les services de Thon. M. Garneau mont été bien précieux à Londres et que j'ai été enchanté de la loyauté et de l'honorabilité avec lesquelles les auto-' rites du Crédit Lyonnais ont conduit et terminé les négociations.