‹ Biographie du général DecaenChapitre 2 sur 5 · AO BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

AO BIOGRAPHIE

géflledes ressources; manquant de tout, il parvient à subvenir à toutes les nécessités.

D'une main ferme , mais prudente , il ose porter la réforme dans les matières mêmes les plus délicates. On serait tenté de lui crier avec le poète : Incedù per ignés supposàoscineri doloso (*). Mais si le jeune officier , sous le feu de Tennemi, fut hrave jusqu'à la témérité, l'administrateur sait calculer toute la portée de ses actes. Ainsi 9 quoique rendant justice à la conduite» pleiDe d'bumanité» des habitants envers leurs esclaves , il promulgue plusieurs décrets pour améliorer le sort de ces derniers et restreindre le pouvoir arbitraire des maîtres. La célèbre ordonnance de 1723, connue sous le nom de Code noir y est remise en vigueur , et la seule peine de mort substituée aux supplices précédemment infligés aux esclaves coupables de crimes capitaux. Veut-^on cependant savoir quel était l'état des esprits relativement à la question de l'esclavage? Un seul fait permettra d'en juger. Quelque temps avant l'arrivée du capitaine-général 9 un ingénieur , nommé Gossigoy, envoyé par le gouvernement pour diriger la fabrication des poudres, avait cru devoir payer réellement, aux noirs employés par lui, le salaire qui leur était alloué. Quelle fut la récompense de sa probité? Les habitants le renvoyèrent: tant on avait horreur de toute mesure tendant à rapprocher le travailleur esclave du travailleur libre I La folle politique suivie à l'égard de St-Domlngue avait porté ses fruits. Il y avait donc de la hardiesse à introduire quelque changement dans le

. (*) Ta marches sur des feux que recouvre- une cendre btiropeuBe.

DU Gfti&RAI. OBGAEN. &i

régiiBe «nqtel étaient somnis les esclaves, et roo conprend qa'aYec moios de prudence > tout antre eût bonleversé nos colonies.

Mais aussi quelle sûreté d'expérience Decaen développe dans ces pacifiques travaux I Ne semble-t-il pas qu'an lien d'avoir vécu dans les camps , il ait vieilli dans radmlnistration? H est à son début, et déjà il fiift l'application des théories les plus avancées de la science des économistes. S'il modifie le tarif des douanes , c'est pdur établir des droits modérés : il sait qu'il a le commerce à relever, malgré la guerre, et les caisses pu« bUques à remplir.

Que l'on ne croie pas que les améliorations matérielles eussent seules le pouvoir d'éveiller sa sollicitude : les intérêts moraux en avaient aussi leur juste part Decaen, que l'on avait vu, au moment de sa nominar iion, solliciter l'établissement d'une imprimerie à Pondicbéry, créa, snr de larges bases, un collège à l'Iled»*France : outre les objets ordinaires, l'enseignement y comprenait l'anglais , l'arabe « le persan. Il fondait en même ten^s une école publique et gratuite d'by^ drographie.

Mous ne finirions pas, si nous entreprenions de parcourir cet immense dédale de travaux administratif; c'est à eflDrayer l'imagination : un Jour, il réglait les salutabres formalités de l'état civil, et mettidt la fortune puUique à l'abri des dilapidations, en astreignant certains fonctionnaires à un cautionnement ; un autre , il instituait une Chambre de commerce, une Chambre des notaires, une Administration de santé. En même temps qu'il fixait les honoraires des magistrats et des officiers

tl2 BIOGBAPHIE

pKMioi, il ilmitiit à buH le nombre des cafés qui poH- Tàieot s'ouvrir au Port-Louis , et les soumettait ^ des règlements sévères.

Ge qu'il y a peut*étre de plus étonnant dans cette referme radicale, c'est qu'il ne s'éleva jamais de plainte Contre son auteur : eiemple unique et presque in-croyable I car, quelques intérêts privés ne durent- ils pas se trouver froissés ? mais, en même temps « preuve évidente de l'inviolable respect de Decaen pour les droits bien fondés. Nous devons faire observer encore que, dans l'exécution de toutes ces mesures , la plus heureuse harmonie ne cessa de régner entre le capStalne^général et ses subordonnés , le préfet colonial et le commlssahre de justice.

. Nous avons, pour juger de l'équité et de l'intégrité de l'administration de Decaen, le témoignage de la colonie elle-même, qui, deux ans après son arrivée , voulut être la marraine de son flls atné (11) , et qui , à son départ, vota, au gouverneur général, une adresse où elle consigna l'expression de son estime et de sa re« connaissance : tontimens qui ne s'étaient pas démentis pendant plusieurs années.

Mais ces labeurs, quelque nombreux et importants qu'ils ftttsent , n'étaient pas les seuls qui occupassent Decaen : d'antres travaux , qui devaient avoir des résultats plus brillants, sinon plus utiles, partageaient son infatigable activité.

Bn lisant l'histoire de nos guerres maritimes depuis près de deux siècles, on est péniblement affecté de voir presque toujours n^liger , par différents ministères , nos importantes colonies de l'Ile-de-France et de Bour-

DU GÊRÉ8AL HBGAEN. kZ

boa , si avantageusement placées pour tenir en écbac jBme grande partie des forces marltiaies d'une puissance rivale. Par quelle fatalité » au commencement de ce slède, l'expérience des guerres précédentes futnelle encore perdue? Quand la faible division aux ordres de Decaen mit à la voile , elle devait ôtre immédiateiùent suivie d'une seconde , qui , le croirait-on ? ne partit jamais. Ne semblerait-il pas qu'il y eût parti pris de le rien faire pour ces portions si précieuses de noloe empire?

Nous le savons, et nous le confessons avec doutem", l'élite de nos officiers de marine avait été moissonnée dans nos funestes guerres civiles, ou dispersée par la tourmente révolutionnaire. Mais comment se fait-iL que nos escadres, soit isolées, soit combinées avec celles de l'Espagne , n'éprouvassent que des revers en Europe , tandis que quelques marins^ aussi habiles qu'intrépides, honoraient notre pavillon dans un autre hémisphère? Là, presque toujours le succès couronna leur audace ; car les pertes que nous y éprouvâmes, étalent inslgni^ fiantes, comparativement aux avantages obtenus et au tort immense fait au commerce de l'ennemi. Là se formaient et s*iHustràlent, sous une active et prudente direction, les fiergeret, les Bouvet, les Ducret-Vil)e-> neuve, lesDuperré^lesHalgan, les Hngonjcfà Lemarans, les Roussin , et cet Hamelin , qu'avait vu natire aussi le Calvados; en un mot, presque tout ce qne la marine française a compté , de nos jours, de chef» expérimentés. Et remarquons-le bien, dans les occasions plus récentes où nos officiers de mer ont eu à exercer leurs talents, si nos flottes ont obtenu quelques beaux et

UU BfOGHAPBIE

glorieax triomphes « c'est qu'elles étaient commandées par des capitaines instruits à cette excellente école.

On a dit que Decaen a presque fait oublier dans rinde les Dnpieix et les Laboordonnais {*) : à Dien ne plaise qae nous voulions rabaisser la gloire des grands noms de Tancienne armée pour exalter celle des contemporains ! Mais, si Ton considère l'énorme disproportion entre les moyens mis à la disposition des premiers et la pénurie absolue oti fut abandonné le second, quelle supériorité de mérite on reconnaîtra dans Decaen I Dupleix, Labourdonnais 9 Suffren, noms vénérés sans doute, et qui ne se présenteront jamais à notre souvenir qu'environnés d'une auréole de gloire ! mais ils Airent secondés par toutes les forces d'un grand peuple : Decaen^ délaissé, comme autrefois Annibal en Italie , pendant huit années » à trois mille lieues de la France, sans recevoir aucun secours , privé de communications avec la mère-patrie, devait suc*coinber, victime d'un coupable abandon.

Toutefois il trouva dans son infatigable activité^et surtout dans son admirable et parfait désintéressement, des ressources précieuses, dont il sut tirer un parti merveilleux. Oublions, pour Thonneur du pays, que» plus tard , on a misérablement disputé quinze cents francs à sa veuve Infirme et à ses fils orphelins. Sans doute , en de tels moments, on perdait de vue les nombreux sacrifices qu'il avait si généreusement faits à sa patrie. Et cependant c'était à lui que nos braves marins

(*) M. le baron Lacuée à la Chambre des députés,* 27 janvier 1834.

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avaient souvent dû le navire même sûr lequel ils sillonnaient les mers de l'Inde. C'était par sa complète abnégation qu'il leur était permis de désoler le commerce de nos rivaux , et de répandre de continuelles et vives alarmes dans les vastes colonies de la Grande- Bretagne. Avec moins de patriotistne , il eût pu , comme tant d'autres^ et bien plus légitimement que tant d'autres , entasser des trésors. Veut-on se faire une idée des riclies dépouilles qu'il ravissait à nos redoutables ennemis? La frégate la Sémillante , commandée parle capitaine Motard {*) , après cinq ans de navigation et nombre de combats contre dés forces supérieures , rentra en France» rapportant une valeur de sept millions , et après en avoir fait perdre quatre fois autant aux Anglais.

De tant de richesses « dont une très-belle part lui revenait de droit {**), Decaen, pauvre et père de famille , ne se réserva jamais rien. Ce dévouement seul ne suffirait-il pas pour l'immortaliser ? Oui» toujours on lira avec une respectueuse admiration > qu'il s'est rencontré un homme à qui son grand et noble caractère faisait dédaigner de s'enrichir» quand 11 le pouvait» quand il lui suffisait de le vouloir. Ayant constamment devant les yeux les pressants besoins de nos colonies abandonnées» il versait dans les caisses publiques les sommes considérables dont il aurait pu faire l'héritage de ses enfants. Contentons-nous d'admirer ce que nous

(*) Motard 9 né à Honfleur , oonmie Hamelin.

(*?) Suivant les usages de la guerre mariUme, les prises se partagent entre le trésor pal>Uc, le gouverneur, les officiers et l'équipage.

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De taorioDS louer digneoient, et d'appliquer à cette Ame Ytalment héroïque le mot sublime d'un historien de rasciemie Rome : « Tune patrem exuit^ ut eansulem ag€ret(*). n

€e désintéressement de Decaen est d'autant plus admirable» que^durant son long séjour à rile^de-France, 11 réunissait en ses mains tous les pouvoirs, sans qu'aucon contrôle sérieux fût même possible : il battait moDiiaie> fixait et lerait les impôts, armait et désarmait les raisseaux, portait des ordonnances qui avaient force de loi : tout cela, sans avoir à craindre d'autre opposition que celle de l'opinion publique, très- peu puissante aux colonies» surtout à cette époque. On comprend combien de secrètes malversations eût pu se permettre un homme d'une conscience moins timorée , assuré qu'elles n'eussent jamais été connues. Chez De* caen^ la probité^ le désintéressement venaient d'une droiture naturelle de caractère, de sentiments profondéipent chrétiens. Aussi, dans les nombreux mémoires que nous avons de cette époque, on ne trouve pas un seul reproche adressé à sa réputation : elle est demeurée et sera toujours sans tache.

Quel motif étranger eût pu d'ailleurs le faire persévérer avec tant de constance dans cet oubli de lui-même et des siens ? Relégué et comme abandonné loin de la terre natale » il lui manquait ce qui fait le plus puissant encouragement pour celui qui sert son pays, les applaudissements de ses concitoyens^ la plus douce

(*) tl dépouilla les senUmeiitsdu père, pour remplir les devoirs du eonsuL

DU GÉHÉiAt DflCAEN. /i7

récompeiite do guerrier. Là , pc^Dt de ces mobiles en* tratnaats qoi eutiteot les courages et élèvent les ftnes si fort an^dessos d'elles-mêmes. L'exercice diffi-* die des vertus qu'il pratiqua si long-temps^ exige un sacrifice continuel d'amour^prc^re^ une force de ca-> ractère plus grande mille fois qu'il n'en faut pour ces exploits brillants, pour ces saillies de bravoure et d'intrépidité, qu'excitent et soutiennent et la présence des cbefe, et les regards de toute une armée, c La gloire de Decaen {*) rempUssait l'Inde; mais elle mourait sur nos mers captives et n'arrivait pas jusqu'à nos rivages. Son nom, ses triomphes nous restaient inconnus. >

Gomment Decaen, réduit au peu de moyens que nous avons vus, parvint-il à se rendre la terreur des Anglais et à leur inspirer de sérieuses inquiétudes, malgré leur puissance colossale? Ce fut le résultat de cette haute capacité, comme administrateur et comme stratégiste, par laquelle, plus d'une fois déjà, il nous a étonnés. Les ressources de tout genre qui lui manquaient, il les conquitsur l'ennemL Comme Napoléon, dusommetglacé des Alpes , animait son armée en proie à la détresse , en lui faisant porter ses regards sur les plaines fertiles de la Lombardie ; ainsi Decaen montrait aux offiders sous ses ordres, les navires aux riches cargaisons , les convois opulents de la Grande-Bretagne, couvrant les mers de l'Inde , de la Chine et de l'Océanie.

En suivant ses sages instructions , le contre-amiral linois remporta d'abord des avantages. Dans quelques

n M. Maoguin à la diambre des députés, 37 janvier iSSA.

croisières heoreases, il fit perdre aux Anglais plus de douze millions, en leur prenant ou détruisant six bâtiments , et en incendiant de vastes magasins h Sumatra. Mais là se bornèrent tous ses succès. Decaen eut le bonheur de se voir mieux secondé par les autres oflBciers, dont les glorieux exploits, aussi hardiment exécutés qu'ils étaient habilement conçus, furent bien rarement suivis de revers.

En même temps , les armements particuliers rivalisalent d'audace et de bonheur avec la marine de FEtat; de nombreux et intrépides cors^res, échappant presque toijours heureusement aux grands bâtiments ennemb, se rendaient Teffroi du commerce anglais, parleurs attaques aussi meurtrières qu'inopinées. Ainsi, dans le courant de 1806, tandis que nos frégates la Beile-PoulCj FAtalante et la Psyché envoyaient de riches prises , dont une produisit plus de quatre millions, un simple corsaire, la Forte, rentrait avec six bâtiments capturés , après en avoir coulé trois autres et avoir été inutilement poursuivi , pendant quatre Jours, par une frégate anglaise.

Indépendamment de la guerre ouverte que Decaen soutenait si glorieusemei^t contre les Anglais, il les inquiétait au cceur même de leurs possessions , par les intelligences qu'il était parvenu à établir dans l'Inde avec quelques chefs indigènes, impatients du joug étranger. Il entretenait des rapports suivis avec plusieurs gouvernements ennemis de la puissance anglaise, avec celui de la Perse, auprès duquel la France avait alors un ambassadj^ur. Dès son arrivée ,

Di; CÉMiBAL DECÂEN. 49

U était entré en relations arec Timan de Maslcate (*) : des présents réciproques avaient cimenté cette alliance. Telle était Tinquiétade fomentée parmi les Anglais au sujet de nos projets sur l'Inde » qu'une dépêche du marquis de Wellesley , saisie par un de nos croiseurs» faisait mention d'unpani français formidable. Même après la soumission de Mabrattes , l'Inde était prête à se soulever. Plusieurs nababs ne craignaient pas de se compromettre par leurs communications avec nos agents, et Decaen réunit les adhésions d'une soixantaine de chefs Palyagares ,. disposés à se joindre aux Français» dès que ceux-ci paraîtraient sur le eon- Unent

En même temps» sa sollicitude veillait sur les établissements des HoUandais, nos alliés : quoiqu'il manquât de troupes» au point d'être obligé d'armer des nègres esclaves» il envoya un détachement et quelques officiers à Batavia» pour concourir, au besoin» à la défense de cette importante possession.

Tant de soins » tant d'attention donnée à des objets si divers» n'empêchaient pas encore que Decaen ne portât ses vues sur l'avenir de nos colonies.— L'insuffisance des ressources de nos deux Iles» sous quelques rapports» s'était révélée à lui : aussi appela-t-il plus d'une fois l'attention du gouvernement sur l'importance d'un établissement colonial à Madagascar » établissement tenté à plusieurs reprises et jamais réalisé ; il le considérait comme le complément nécessaire de

(*) Blaskate, viUe de l*Arabie méridionale, à 40 kilomètres eoTlroo au sud-est du détroit d*Ormus.

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ceux de rile-de- France et de Bourbon , et comme an dédommagement des pertes qae noos avions faites en Amérique.

Sans doute l'abandon oti on laissa Deeaen , pendant tant d'années , ne fait qu'ajouter à son mérite , et les services qu'il rendit à son pays , n'en sont que plus glorieux. Mais quel devait être le fruit de tant de travaux et d'efforts? Entraînée irrésistiblement dans une Birite de guerres ruineuses , par l'homme qui présidait à ses destinées» la France » devenue un moment la dominatrice de l'Europe , semblait avoir oublié cette poignée de combattants, ou plutôt ce petit nombre de béros, qui, dans un autre monde , avaient si fièrement relevé son drapeau et le défendaient avec tant de constance et d'intrépidité.

Cette lutte inégale ne pouvait se prolonger bien long-temps; Deeaen le sentait et s'efforçait de le faire comprendre dans ses rapports, demandant instamment qu'on le secourût d'une manière efficace. Vainement Il représentait l'injustice qu'il y avait à priver de toute as^tance deux lies si fortement convoitées « si constamment attaquées par l'ennemi; qui supportaient des charges énormes, et où bientôt manqueraient les moyens de satisfaire aux premiers besoins de la vie : « car, disait-il , l'acte tyratmique (ce mo^ se trouve dans un de ses rapports) exercé sur les navires américains {*) , fait craindre qu'elles ne soient

(*) Deeaen feisait allusion au décret de Napoléon sur les neutres , décret marqué au coin de l'arbitraire , et dont une conséquence a été, de nos jours, Tobligalion de payer 25,000,000 aux Etats-Unis.

DU GÉNÉRAL DECAEN. 5i

plus visitées par ces neatres , qai les CréquentaieBt en grand nombre, s

Mais qu'attendre d'un ministre qui, par son incapa* cilé et son mauvais vouloir ^iut le fléau de la marine française au lieu d'en être le protecteur , et dont l'administration ne fut signalée que par des désastres? Loin de rendre pleine et entière Justice à Decaen^ tout en lui transmettant les témoignages de satisfaction de l'Empereur 9 il y mêlait des paroles de IHâme , que» plus d'une fois* le capitaine-général eut à repousser. « Si j'avais eu le bonheur de rester en France , lui répondait Decaen , j'aurais servi sous les yeux de Sa Majesté, et Je suis assez fort de moi- même pour assurer que je n'aurais jamais eu besoin d'écrire pour prouver que j'avais exactement fait mon devoir. >

Les Anglais, après nous avoir enlevé l'Ile Bourbon, dont le commandant s'était laissé surprendre, parvinrent à se saisir, dans les eaux mêmes de rile-de-Fpuce» de illot de la Passe, oti ils se fortifièrent Enhardis par ce premier succès, triste présage du sort réservé à notre colonie, ils se hasardaient à opérer des débarquements sur les côtes et y répandaient des proclamations : tentatives Inutiles, auprès d'une population qui se montra toujours animée du plus louable patriotisme.

Cependant l'Ile-de-France , complètement délaissée , devait succomber sous les attaques réitérées d'un ennemi acharné. Les avantages mêmes que nous obtenions achevaient de l'épuiser. Ainsi, le combat de Port-Impérial (*) , un des plus beaux dans nos fastes

(*) Port BourboQ, ou Port Ssë-Est Depuis laréfolaUoo, les villes

maritimes^ ne servit qu*à signaler glorleaseineot l'agonie d'une puissance expirante. Là , un de nos plus habiles marins » le brave Duperré , quoique blessé et ne pouvant agir qu'avec deux de nos bâtiments, soutint victorieusement une action longue et sanglante contre quatre frégates anglaises , qui furent détruites ou capturées (1810, du 23 au 25 août). Que n'eussent pas fait de tels hommes, si la métropole eût secondé leur bravoure et leurs talents 1 Malgré d'aussi beaux triomphes , l'heure fatale avait sonné pour cette colonie^ si digne de rester française ^ et pour laquelle le gouvernement de la France ne voulut faire aucun effort Ce fut inutilement que Decaen adressa au patriotisme, déjà bien éprouvé , des notables de l'Ile, un appel qui fut encore entendu. Ils votèrent^ sous le nom de prêt colonial, un impôt extraordinaire.

Les Anglais sentaient trop bien l'importance de cette possession et les dommages irréparables qu'elle causait à leur conimerce» pour ne pas tenter les plus grands efforts afin de nous l'arracher. Aussi , un armement formidable, composé de plus de soixante-dix voiles et portant vingt mille hommes de débarquement, comme s'il se fût agi de conquérir un pays considérable, vint assiéger, pour ainsi dire^ une lie de 11 lieues de longueur sur 8 de largeur (novembre).

Cette expédition, qui, comme on l'a fait observer {*), leur coûta le double de ce que nous a coûté depuis

de ces colonies avaient, plus d*une fob , changé de nom. Ainsi Port- Louis» résidence habituelle de Decaen, avait pris celui de Port Nord^uest, puis de Port-Napoléon.

(*) M. Baude, à la Chambre des députés, 27 janvier 1834.

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notre conquête d'AVer , se composait de trois divisions. On raconte qu'au moment où une partie de cet immense convoi stationnait à Rodrigue (*) , attendant les deux antres 9 et lorsque les troupes étaient débarquées pour se rétablir des fatigues de la mer, le conseil fut donné à Decaen d'aller^ avec ce qu'il avait de forces maritimes à sa disposition , incendier et détruire les transports anglais 9 et forcer » par la famine , les troupes qui se trouvaient à terre à se rendre à discrétion. L'heureuse et prompte exécution d'un tel projet eût peut-être sauvé notre colonie; mais les vivres étaient toujours ce qui manquait le plus à l'Ile-de-France^ surr tout depuis la perte de Bourbon : or, si l'on détruisait les navires anglais, cette multitude d'hommes^ qu'on aurait faits prisonniers à Rodrigue^ n'aurait-elle pas été exposée à mourir de faim ? Cette considération devait prévaloir sur toute autre dans la belle âme de Decaen. Il dit, comme autrefois Aristide aux Athéniens, dans une circonstance analogue : « Ce conseil est utile ^ mais il n'est ni humain , ni généreux. » Et ces troupes , destinées à nous enlever notre dernière colonie , durent elles-mêmes leur salut à la magnanimité de leur ennemi

Le capitaine-général tenta de se défendre avec 800 soldats et AOO marins, dans une Ile qui n'avait pas une forteresse. Mais il le fit plqtôt pour l'honneur de nos armes que dans l'espoir du succès: sa résistance ne

(*) Rodrigœ* la plus petite des lies MaacareigDef , à Test de eette de France, était alors inhabitée : Decaen avait rappelé* pour n*aToir pas à les défendre, une centaine de colons qui s*y étaient établis.

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lYOarait êtrelongae. Gependant les Anglais » malgré leur sQpériorité numérique ^ B'agireoi qu'avec les plos grandes précautions : tant nos oitreprises hardies et multipliées leur avaient donné une haute idée des forces dont ils supposaient que TIle-de-France devait ^tre le point de réunion I Aussi se gardèrent-ils bien d'attaquer directement le Port-Louis » où Duperré et Hameliu avaient formé une ligne d'embossage » avec les quatre seules frégates qui fiissent alors dans la co* lonie. Ils découvrirent quelques passages parmi les récifs, dont l'Ile est entourée comme d'un rempart naturel 9 et, le 29 novembre IBiO, ils mirent le pied, pour la première fois » sur cette terre, qu'lhnede-- ^aient plus quitter. Vainement quelques détachements de troupes françaises, habilement disposés^ retardèrent la mardie de l'ennemi et lui firent éprouver des pertes. Le 2 décembre , l'armée anglaise était rendue •devant le Port-Louis et son commandant préparait tout pour une attaque générale. L'effusion du sang ^tait aussi imminente qu'elle eût été inutile. Decaen eut la sagesse de l'épargner , par une capitulation non moins honorable qu'une victoire. Les avantages qu'il obtint, dans cette circonstance^ il les dut à la terreur qu'il avait inspirée aux ennemis, et à l'erreur où il avait su les entretenir, jusqu'à la fin, sur ses forces réelles, autant qu'à leur estime pour son noble caractère. - D'après cette capitulation ^ ou plutôt ce traité de puissance à puissance, pas un seul Français ne demeura prisonnier des Anglais : tous furent transportés en France, avec ]«urs bagages, sur les navires et aux f^ais du gouvernement britannique; les blessés qu'on était

oc GAI AUL OBCABN. 55

obligé de laisser dans les hôpitalix, y foreot tridtés c^^mme les Anglais, et, plus tard , traiiq[>ortés en France; U fot permis aax cblmrgiens français de rester avec •eux; les propriétés des habitants, quelles qu'elles fussent, étaient garanties; ils conservaient leur religion, leurs lois et leurs coutumes ; ils demeurident libres , pendant deux ans , de quitter la colonie avec tous leurs biens« pour se rendre où ib voudraient.

Decaen eût encore désiré sauver six bâtiments qui lui restaient, mais ses efiTorts furent inutiles. Il en fut de même de ses désiarches , sous la Restauration , auprès vde plusieurs personnages, influents , et notamment de Talleyrand, pour que ee diplomate obtint, du Congrès de VieDDe, la restitution de l'Ile-de-France. Le duc d'Angoulôme, supplié aussi par Decaen d'intervenir auprès des puissances, rendit : c Les Anglais ne rendront jamais l'Ile-de-France que par force, et, pour ce cas , ib OBt pris leurs précautions mieux que

BOBS.» *

M. Thiers (*) rend un bomoMige mérité aux immenses travaux et à rintelligente activité de Decaen , lorsque, parlant des (àntes commises en Egypte après la mort de Kléber , il ne craint pas de dire que si nous avions eu dans ce pays un homme joignant, comme Decaen , les talents de ^administrateur à l'expérience du capitaine , nous aurions pu , non-seulement nous y maintenir, mais y asseoir, sur des bases solides, la domination française, et y fonder la plus magnifique des colonies.

(*)Tlders, loneS— iiO— lil.

56 BIOGMkPfllB

Solvant une preBcription rigowreiise de dos Ms militaires, Decaen dut comparaître devant an conseil degnerre» pour jmUfier la reddfdon de rne-de-France. Le résnitat de cette enquête ne pouvait que lai être fort honorable. Cet homme » qai avait vu Tor ruisseler dans ses mains » revenait pauvre et blessé ; car il avait encore payé de sa personne, en essayant de se défendre contre les Anglais : il avait dépensé, au profit de UBtatt ce qui eût été bien légitimement sa fortune. Il ne demanda, pour unique récompense de ses bons et loyaux services • que la confirmation des grades^ qu'il avait conférés à ses subordonnés. Napoléon, en accordant cette demande au ministre de la marine, i^ta oe bel éloge : • Celui-là n'a pas besoin de faveurs pour lalre son devoir » (1811, avril).

A peine rentré en France , il fut nommé , en rem* placeinent de Macdonald, au commandement de l'armée de Catalogne. Avec moins de S0,000 hommes, il réussite pendant plus de deux ans, non-seulement à se maJolapIr dans cette province, la plus belliqueuse de l'Espagne, la plus difficile à soumettre, tant à cause du caractère de ses habitants, que de la nature de son territoire ; mais encore il y fit re^ecter le nom français , par plusieurs beaux faits d'armes, et par les améliorerons qu'il apporta dans l'administration. <N>llgé de tenir des garnisons dans les places Importantes de Barcelone, de LérMa, de Tortose, de Tarragone, de Girone, de Figulères, et autres encore , et de les approvisionner par des convois souvent renouvelés, il devait, en -même temps, poursuivre les bandes nombreuses et aguerries des fameux partisans Compans , Roviro , Lascy , Milans ,

DU GfiNtRAt DECABN. 57

Broies > Manso, Saarsfield , et garder une vaste: étendue de côtes, ok les Anglais oe cessaient d'opérer des débarquements d'armes et de munitions (octobre*! 811).

A soyi arrivée dans cette province, où, en trois ans, s'étaient succédé trois maréchaux de France , le tiers de nos soldats était dans les hôpitaux , et ceux qui en sortaient, se trouvaient tellement affaiblis par les fièvres, qu'ils étaient de. long-temps incapables de servir activement. Aussi le général en chef ne pouvait mettre six miUe bayonnettes en campagne ; réduit à huit petites pièces d'artiilerie , dont quatre de montagne, privé presque totalement de moyens de transports, il n'avait pour toute cavalerie que trois cents chevaux , à peu près hors d'état de servir.

Tel était l'état des choses au moment où il entreprenait la tâche la plus difficile assurément de cette sanglante guerre d'Espagne, dans une province hérissée de montagnes, qui étaient comme autant de forteresses naturelles. Il avait ordre de prendre l'offensive , sans même attendre l'entière cessation des fièvres qui désolaient nos armées; de s'emparer d'Urgel et de Cardona (*) , de dissoudre les rassemblements d'insurgés ; enfin de soumettre et de pacifier un pays, dont tous les habitants, devenus soldats , et animés du douUe fanatisme religieux et politique, se soulevaient ^vec fureur contre nous.

Dans cette part importante que Decaen était appelé à prendre à la lutte insensée • désastreuse , engagée contre un peuple qui s'était montré allié généreux et

(*) Urgel, Tîlle au nord de la Catalogne , à quelque distance et sur

la rive droite de la Sègre. Cardona , au centra de la même province.

58 BIOGIAPBII

détotté, le plQsdHBdle n'était pas de vaincre l'ennemi, mais de l'atteindre. Une colonne se mettait-elle en mouvement, elle se trouvait attaquée sur ses flancs , sur ses derrières, par les guérillas, adversaires^ pour ainsi dire , insaisissables , ^ qu'on vit rarement tenir sur un champ de bataille, mais qui, par leurs attaques inopinées et continuelles, privaient de tout repos nos soldats, épuisés par les veilles et les fatigues. Trottvant toujours un refuge assuré chez l'habitant, ces insurgés se confondaient en un Instant avec la population civile, et disparaissaimit devant nos troupes, qui les poursuivaient en vain.

La première opération importante dirigée par Decaen , fut le ravitaillement de Barcelone : entreprise aussi difficile que périlleuse, accomplie avec succès six semaine^ après son arrivée , et pour laquelle il n'avait pu disposer que de 5,000 hommes : c'était tout ce qu'il, avait alors de forces actives. Telle était la confiance des Espagnols dans leur supériorité numérique, et dans leur position sur les rives escarpées d'une rivière , que Lascy, qui les commandait, leur avait pronils le pillage du convoi , et avait déterminé les sommes qu'il paierait > pour chaque pièce d'artillerie, et pour chaque officier français prisonnier. La colonne française, habilement commandée par Lamarque , sons les ordres du général en chef, attaqua les ennemis avec tant de résolution , qu'elle les mit en ftdte , avec perte de 7 à 800 hommes, tandis que«Maurice^Mathieu^ sorti de Barcelone au-*devant du convoi, les surprenant luimême à rentrée d'un défilé où ils s'étaient embusqués, leur tuait encore 600 hommes. Au retour, Lamarque,

ou GâHitAL IMSCAEN. 59

avec sa . dlvisioo , fit q«el^(ue8 excursloos , et cbassa Feonemi de toutes ïeà positions où ï¥ le f eooodtra. Le résultat de cette eitpédition , ei^ôrement termiDée eo huit joirs , fut des plus favorables à nos armes : De^ eaen rouvrait par là , entre Flgulères où il avait son quartier-généraU et Barcelone» des commonicalioiis qoe les insurgés croyaient avoir interrompues à tout jamais. Aus^ reç«t-il , de la part de TËmpereur^ Tordre positif de renommer le même mouvement à des époques raf^ocbées (décembre).

Ainsi que le Ministre de la guerre en avait témoigné respérance^ le ravitaillement- de Barcelone n'avail été que le prélude de faits plus importants : en qoe^ues mois la face des affidres avait complètemqpt ctaattgé en Catalogne, autant par les mesures admktbtratives de Decaen^ que par ses travaux stratégiques. Les routes étaient rendues praticables; toute la côte était surveillée à partir des Pjrénées^ et des redoutes cobstmites pour assurer les communications par cette voie avec Barcelone. Les Anglais, cbassés du littoral, s'étaient vu enlever les lies de Las Alédas (*) , d'où ils dominaient Femboucbure du Ter, et ne pouvaient plus aborder* que sur quelques points isolés de la Basse-Catalogne. Une amélioration notable s'était dfailleurs produite dans la situation de Barcelone, où, en un mois, on vit larriver jusqu'à vingt-^eux de nos bâtiments « appor^ tant des ressources bien précieuses en approvisionnements de toute nature (1812).

Decaen , poursuivant vigoureusement ses avantages,

(*) Les Ues ou Oots de Las Médas, à remboucfaore du Ter, petit fleufe qui arrose le N. de la Catalogne, subdivisiou de Girone.

60 BIOGRAPHIB

malgré le peu de m&yens à sa disposition, fait ensoite triompher nos armes à Alta-Foailla (*) , où , de Faven même des ennemis » nos soldats s'hdliorèrent aatant par leur humanité que par leur bravoure ; à St-Felice-de- Caudines (**) , où il repoussa avec perte un corps nombreux , qui s'était proposé de surprendre les nôtres (janvier).

L'habile difection donnée à des forces si peu considérables, et les heureux succès qui en étaient la suite, valurent à Decaen de glorieuses distinctions : sa nomination de grand'croix dans Uordre de la Réunion , et, au mois de février suivant, le titre de comte de r Empire.

Et cependant ces premiers succès devaient êti'e surpassés par ceux que nous le voyons obtenir plus tard. En trois jours, il fait passer, de Girone (***) à Barcelone » un grand et riche convoi, qui ne fut pas même Inquiété dans sa marche : tant avait été salutaire l'impression produite par les beaux faits d'armes d'Alta-Fouilla , de St-Felice, et aussi par les défaites qu^il fit succes^vement éprouver ^ Milans , sous les murs de Mataro (***♦) , près d'Arens de Munt et de Sk-Céloni (*****).

(*) Alta-Fouilla (ou Fulla) , village et plateau sur la rive gauche du petit fleuve Gaya , dans le sud de la Catalogne. *

(•*) St-Felice-de-Caudines , dans le voisinage de Vique.

(***) Girone, ville. importante, chef-lieu de subdivision, sur^a rive droite du Ter.

(****) Mataro, ville et port de mer, au N.-E. de Barcelone.

(***•*) St-Céloni (ou Séloni) , vUlage au N. de Mataro; Arens de Munt, à VO.

DD GÉNÉRAL DBGABN. 61

Dans une marche sur Puycerda {*) » par la parfte M plus montagneuse de la province , 11 met en faite les bandes réunies tle Milans, de Manso, de Roviro et d'Eroles. Il remporte ensuite une victoire signalée au village de la Garrlga (**) , sur les meilleures troupes de l'Espagne, commandées par Lascy, qu'il força de renoncer au siège de Tarragone (mal ^ novembre).

Ce fîit une résolution bien bardle que celle qui fut prise par Decaen/à la même époque, de se tenir à Barcelone, avec dlx«halt cents hommes seulement, au qilUeu d'une population ennemie, de plus de 100,000 Ames, tandis que ftlaurlce-llathieii se dirigeait, à huit Journées de là , sur Balaguer {***) , pour faire lever le siégeFQe cette place , la plus Importante dû bassin de la Sègre : expédition qui, d'ailleurs, fut couronnée du succès le plus complet , et accrut l'influence des Français. Environné d'ennemis, en butte à de secrètes embûches, comme aux hostilités ouvertes, Decaen pouvait, peut-être mieux qu'un autre, s'exposer (et c'était la seconde fols) à des chances aussi terribles. Nous ne dirons pas qu'A eût FalTection des habitants : r Espagne alors ne pouvait rien aimer de ce qui tenait à la France; maisJl était aussi estimé qu'un chef ennemi pouvait Tétfe. Son administration, sévère et ferme, mais impartiale et juste; l'exacte discipline qu'il faisait observer à ses troupes;' sa loyauté*^ remplir tous ses engagements, avaient donné une Iraute

n Puyeetéà , viUe an N.-E. d^Urgë , è Textréme frontière. {**] La Garriga , liUage au N.-O. de Tarragone. (***) Balaguer, ville sur la rife droite de la Sègre, au nord-nordest deliérida.

69 mOGRAPHIB

idée de son caractère , et Inspiré une sorte de respect pour sa personne. Son désintéressement s'était égai%menl fait connaître en plus d'une renoontre: là, conune à rile^le-France « il avait abandonné aux autres officiers la part qui lui revenait dans la capture de quelques navires anglais > saisis sur les côtes ou dans les ports de la province.

La seconde année de son commandement lEiit marquée par le fait d'armes tout à la fois le plus brillant 01 le plus utile par ses résultats : ce fut la glorieuse bataille de Villafranca de Pennada {*) , gagnée sur les Anglo-Espagnols, qui assiégeaient Tarragone. Réuo) ^ Sucbet) il parvint par d'babiles manœuvres, à les éloigner de cette place, ruinée par tant d'atfikiues, et défendue, pendant plusieurs mois, par nos troupes avec une constance héroïque (1813 « juillet et août).

Sous une direction ferme et vigilante , le moral du soldat s'était relevé, en môme temps que son bien-être s'étaft accru. Gomme preuve de cette amélioration , nous ne pouvons citer un exploit plus admirable que celui de la faible garnison de RIpoll {**) : là , quatre cents bommes, sous le chef-de-batallion Nouguès , attaqués de nuit jet presque surpris par trois mille combattants aux ordres de Lascy/ repoussèrent vlc-^ toirieusement ces nombreux ennemis. De même, à Villafranca t on avait vu deux escadrons de nos hussards (du k\) mettre en déroute neuf cents chevaux angi;^s.

(*) V.ilafiranca de Pennada (ou Penades) , au N, de Tarragone ; la bataille dont il s*agil, est désignée quelquefois sous le nom de Tarri^ne.

{**) Ripoll, sur le Ter, au N. de Vique.

oc GtUtlAL DKGAEN. 6B

Cette bataille .de Vil|jifiraiica« rane des pifls importantes de toaie la guerre *d'£9agiie > f at t a dit im écrivain (*) , oemme on reflet de nos andens Uiom*plies, qui vint briller an n^ea de nos déaastires.

En Fain> surmontant des dlfficnltés inooles, Deeaen obtint encore un avantage conddérable à St «Privât, dans levoi^nage d'Olot {**). U nlem était paa des antres provinces d'Espagne, cfMume de celles de Catalogne et de Valence : sur presque tous les points > nos armées étaient battues, forcées à la retraite, et cbassées vers les Pyrénées» A mesure qu'elles rentraient en France, plusieurs corps se réunissaient les uns»aui antres , et l'armée de Catalogne eu^ ordre de se joindre à celle d'Aragon, sous le marécbal duc d'AlbuCéra (5 octobre.)

L'austère probité de Decaeible faisait redouter des dilapidateurs de la fortune publique ; mais le ixdàt suivant , dont l'aqthenticité nous est acquise , prouve à quel point il était estimé et chéri de ses subordonnée Son fils, officier de cavalerie, faisait une ronde au ûége d'Anvers (1833) , et conmie il apposait sa signature sur un rapport, quelques vieux officiers remarquèrent qu'il signait Deeaen. Ils lui demandèrent s'il était parent du général de ce nom. Quant il leur eut appris qu'il était son fils, il se vit comblé de félicitations et entouré d'égards, c Vous retrouverez ici , lui disaient^ ils, les officiers de l'armée de Catalogne. » Et ce fut à qui honorerait,, dans le fils, la mémoire si vénérée du père. Certes , on ne peut le nier , c'est là une bien glorieuse noblesse I

(*) La duchesse. d^Abrantès.

(**) Oloi, à ro. de Caslelollit

êk BIOGRAPHIE

Ce D^éCait pas seulement à ses subordonnés et à ses soldats» mais à la natfon même qu'il combattait , que Decaen avait fait sentir les blenfadts d'une administration toute paternelle. Un officier (*) qui &valt autrefois fait la guerre en Allemagne avec lui , traversait la Catalogne 9 au moment oti le vertueux capitaine allait en quitter le commandement. Il entendit plusieurs fols les Espagnols exprimer leur naïve reconnaissance au sujef de cet ennemi, dont l'équitable et sévère impartialité leur avait du moins épargné bien des maux, tt SI l'on pouvait, disaient-ils, faire un présent à un général français, 11 faudrait donner à Decaen une maâone couverte d'or. » Et cette bonne opinion, qu'il avait su Inspirer par sa justice et son intégrité, s'est conservée jusqu'à nos jours, comme une tradition pieuse ^ dans le souvenir des Catalans.

De retour à Parls^ Decaen reçut presque aussitôt l'ordre d'aller prendre le commandement en chef de l'armée de Hollande. Il devait défendre ce pays contre les forces toujours croissantes des puissances coalisées, contre les débarquements des Anglais, qu'il semblait destiné à retrouver partout, et contre les dispositions insurrectionnelles des habitants. Cette mission n'était pas seulement d'une grande difficulté, comme celle ■de Catalogne ; elle était impossible : l'armée de Hollande n'existait pas, et le pays n'offrait aucune ressource au commandant français pour en organiser une. Il ne rencontra dans les autorités locales qu'une hostilité sourde, qui^ pour être moins violente que la rébellion

(*) M. le colonel Le Prévost.

DD GÉNÉRAL IffiCAEN. 65

espagMle'9 emravait cependant toutes ses mesyre^ Jusque-là il avait commandé des armées actives ; le nouveau rôle qu'on lui confiait > convenait peu à son caractère. Rallier quelque débris de nos forces^ quelques corps administratif épars dans le pays : c'était sans doute une tâcbe au-dessous de son génie. Trop pdu courtisan, il osa dire ce qu'il pensait : on devait; écrivait-il, envoyer en Hollande. un délégué de l'autorité militaire, avec les pouvoirs convenables, et non un général en cbef , puisqu'il n'y avak pas d^rmée (181 S).

Cette franchise déplut: elle révélait une faiblesse que peut-être on ne sentait déjà que trop; l'irritation s'accrut^encore par suite d'une mesure à laquelle le général en cbef se vit obligé de recouilr.

n pourvut d^urgence aux plus pressantes nécessités; long-temps, mais vainemeni, il lutta contre cette force d'inertie qu'opposait à la domination étrangère un pays épuisé par la conscription , et ruiné dans son commerce, bnique source de sa prospérité; enfin il prit un parti dont il fut sévèrement blâmé : ce fut d'évacuer deux places , qu'il ne croyait pas pouvoir défendre , et de concentrer ce qui lui restait de forces sur Anvers^ dont les gigantesques travaux exécutés par Napoléon , avaient fait un ^arsenal de la dernière Importance pour liotre marine, et l'un des plus solides boulevards de notre empire.

En arrivant aux quartiers français « Decaen avatt trouvé l'ennemi maître de presque toute la partie maritime de la Hollande sur les bouches de la Meuse et du Hhin. La population^ jusque alors calme et sou-

UOeiAPHIE

mise 9 ne déguisait plus soo averstoEpenr le gpnverne^ ment impériaL Peut-OD penser qu'on administrateur aussi liablle que Decaen y familiarisé avec les dangers et les^bstacles de tout genre , eût renoncé à défendre ces places, s'iUût vu quelque moyen de s'y maintenir? U ne commit donc pas la faute qui lui fut reprochée, de découvrir , sans y être forcé , cette partie de nos frontières. Sa résolution $tait plus que justifiée par d'impérieuses nécessités, et le fut mieux encore par les événements postérieurs. Le duc de Plaisance qui remplaça Decaen, sauva-t-il, plus que celui-ci, la Hollande ? Ne se vit-il pas bientôt contraint d'opérer sa retraite ?

Tout indispensable qu'elle était , la résolution prise par Decaen , excita le mécontentement de l'£mpereur^ qui fit examiner la conduite du général par une commission d'hommes compétents; m^s le résultat de cec examen fut tel, que Decaen se vit presque aussitôt Es^ipelé à un commandement

Le moment était venu où toutes les forces du pays, tous les talents devaient concourir à le défendre. Une déplorable fatalité pressait la marche des événements, et ces événements étaient pour nous des désastres. La France était menacée jusque dans son indépendance nationale. Aussi Decaen se garda-t-il de suiv}*e le cqqseil que lui donnait alors un ami, de se tenir quelque temps à l'écart, dans la prévi^on de la catastrophe qui devait bientôt terminer le règne de Napoléon , et d^s l'espoir qu'un autre gouvernement s'empresserait d'accueillir un officier illustré par tant d'honorables services. Son caractère, p^ein de droiture et déloyauté,

* ou GÉMiiAL O^AEN. 67

ne poayait se plier à aoe politique qui plaçait ses in*téréts personoets avant ceux de la France. Il voyait B«9 limilcis francliies par l!étranger, et l'invasion s'avancer de jour en jour plus menaçante; il réserva jusqu'à la fin ses services à la patrie (1813).

Le roi losepby nommé lieutenant-général de l'empire f n'avait pas oublié la belle conduite de Deeaen en Espagne : aussi ^ à la nouvelle de l'etttrée des An« glais à Bordeaux , il le chargea de réuidr dans le Midi un oorps de êfiOO bommes , qui , sons le nom d'armée de la Gironde , devait reprendre c^te ville, et a^éter » de ce cdlé ^ les progrès de Tennemi.. Sans doute , dans ce cmumandement , comme dans tous bs alitres^ il eât déployé les admirables ressources de son génie; mais» au moment oà il faisait ses dispositions poar.mavchorsnr Bordeauxja nouvelle de l'abdication de Fontainebleau ibu tout^à-conp changer la face de| affaires. Le 3 aviH, le duc d'Angouléipe prit possession et fiordeaon, au nom de Louis XVIIL Deeaen n'avadl dès» lors d'autre partie prendre que de traiter pohr le corps d'armée qu'il avait sous ses ordres : il conclut , onze jours après, une snspemion d'armes, avec le commandant de la division anglaise qui lui éMi opposée (181/i).

On nous pardonnera de mei^onner ces dates : elles sept une justification du reproche qu'on a ùUt au gé^^ néral , d# son empressement à se soumettre au nouveau gouvernement

La Restauration voulut s'attacher un officier d'une habileté et d'une fidélité aussi éprouvées. Louis XVIII , considérant combien ses services, quoique rendus sous

68 filOGRAPHIE

UD autre gouvernement^ avaient été utiles et glorieux, lui confia le commandement de la onzième division militaire , puis le promut au grade de grand'croix dans Tordre de la légion d'honneur (20 juillet).

Par sa vigilance , son activité et la sagesse de son administration» Decaen sut eAcore bien servir son pays^ pendant le court intervalle de paix qui s'écoula entre la première Restauration et la funeste époque dite des Gent-Jours.

On se rappelle la situation critique des Bourbons , au moment où se répandit, d'une extrémité de la France à l'autre y d'abord comme une sourde rumeur, puis coonne ces bruits sinistres, précurseurs. de la tempête , la nouvelle inattendue du débarquement de Napoléon : signal d'espoir et d'allégresse pour les uns; sujet d'inquiétude et d'effroi pour les autres. Ge retour latal; les vœui de Decaen ne l'avaient point appelé : c'est une vérité qu'attestent et les faits de l'époque, et te témoignage d'un respectable vieillard^^) , qui ttaX pendant quarante ans l'ami du général, le dépositaire de toutes j»es pensées. Decaen s'était sincèrement attaché au gouvernement du Roi; et la duchesse d'Asgoulôme, qui avait su comprendre la loyauté de son caractère , l'honorait de son estime.

Cette princesse , espérant conserver au parti du Roi les troupes de la 11% division, s'était rendue à Bordeaux, ville qui, la première, avait relevé l'^ndard de la monarchie des Bourbons. Le commandant voulait être fidèle au serment qui le liait à l'antique dyna^ie;

(*) M. Caille, avocat du barreau de Paris ; liomi^e du caractère le plus honorable , et compatriote du géuéral.

DU GÉNÉRAL DEGAEN. 69

et nous sommes bearenx de dire que , dans cette cir constance , sa conduite fut , de tout point , bonorable. Hais pouyait-il ignorer quel esprit animait ses soldats? Ne savait-il pas qu'aus^tOt que Glausel , chargé d'obtenir la soumission de Bordeaux , se présenterait , ils l'accueilleraient aux cris de Vive L' Empereur (1815) ! La population bordelaise était y il est vrai y bien disposée pour le gouvernement du Roi : une association s'était formée ; un corps de volontaires s'était organisé pour défendre la ville et la ducbesse d'Angouléme contre toute agression des partisans de l'Empereur. Dans un entretien qu'eut Decaen avec la princesse, celle-ci lui demanda s'il jugeait possible de se maintenir dans la vtile , en profitant de l'empressèment des Bordelais , et des bonnes dUpositions des troupes qu'on pourrait rallier. Le général s'efforça de convaincre la duchesse » qu'on ne devait pas compter sur l'obéissance des soldats, qui arboreraient les couleurs impériales , dès qu'ils apercevraient un drapeau tricolore. Quant aux foyalistes isolés de la garnison , il affirma qu'il croirait manquer à la fidélité qu'il devait à Son Altesse Royale » s'il lui dissimulait qu'on ne pouvait accorder créance à leurs protestations. Ces tristes prévisions ne se réalisèrent que trop : sur quinze cents qui s'étaient fait inscrire , très-peu se présentèrent à rinstant décisif, et Glausel entra à Bordeaux sans coup férir (3 avril).

Cependant il se trouvait là de ces hommes qui * avaient déjà fait commettre quelques fautes à la Restauration , et qui , plus tard , l'entraloèrent dans beaucoup d'autres. Ils avaient agi sur l'esprit de la

70 BiOGHAPHIE

princesse 5 en interprétant 5 suitant ieors pr^i^ré^ ia franchise et la sincérité dn général. Ils l'accusaient de tiédeur et d'éloigaeinent pour la cause du Roi; leur fâcheuse influence detait prévaloir. Aussi , quand vint le moment de quitter cette ville « où elle s'était flattée de rencontrer tant de dévouements , l'infortunée princesse remerdia Decaen , qui lui proposait de raccompagner , et qui avait soigneusement pourfu à la sûreté de son départ ; elle accorda une funeste préférence à ceux qui l'avaient trompée.

Decaen ^ aussitôt après sa capitulation avec le général Glausel , se mit eh route pour la capitale ; mais dans quelle perplexité d'esprit I La nuit même de son arrivée , il lut appelé aux Tuileries , pour rendre , au sujet des événements de Bordeaux, un compte qu'il avait d'abord refusé au ministre , dans la crainte que les motifs de sa conduite ne fussent mal appréciés, c Général , lui dit familièrement l'Empereur ^ on a eu bien de la peine à vous faire entendre raison à Bordeaux? --Sire , répondit Decaen , j'avais prêté serment au Roi, et j'aurais suivi partoutM'^Ma duchesse d'Angou* léme, si elle me l'eût permis. — Et vous auriez bien fait« réprit Napoléon^ en lui serrant la main; je vous en estime davantage ; mais il faut maintenant servir votre Empereur avec la même fidélité. » —Pour le déterminer^ Napoléon fit appel à son patriotisme tant éprouvé : « Si vous n'y consentez pas pour moi, lui dit-il , que ce soit pour votre pays , auquel vous avez toujours été si dévoué. Les puissances étrangères* viennent nous attaquer , et leurs intentions ne vont à rien moins qu'à démembrer la France. » C'étaient là •

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