‹ Biographie du général DecaenChapitre 3 sur 5 · DU GÉNÉRAL I»CAEN · texte numérisé non relu

DU GÉNÉRAL I»CAEN

des raisoDs auxquelles Decaeu ne savait pas rérister. Ses coDTictions forent ébranlées comme celles de tant d'autres , qui pensèrent alors que leur premier devoir était de voler au secours de la patrie en danger.

Il obéit donc à Tordre qu'il reçut , quelques jours après > d^aller se mettre à la tête du corps d'observa^ tion des Pyrénées-Orientales , et de prendre le commandement de la neuvième et de la dixième division militaire (29 mai).

Ne sembie-t-il pas que Decaen fût \qué à toutes les • missions difficiles ? A peine arrivé au poste où rappelait la confiance de f Empereur, il se vit en butte h la malveillance et aux récriminations des ennemis de Napoléon , qui , dans ces départements , formaient un parti puissant Ces exaltés portaient au demiei degré les préjugés et l'aveuglement de ceux de Bor« deaux, et prétendaient que si Decaen n'avait pas conservé cette ville au Roi , c'était parce qu'il ne l'avait pas voulu. A ces dispositiobs hostiles succédèrent des actes de violence » quand se fut répandue la nouvelle du désastre de Waterloo. On ameuta contre lui cette populace du midi > qui se signala , à cette époque , par des actes d'une fiS^ité sauvage (1815, 18 juin).

Le devoir d'un commandant n'était-il pas, avant tout, d'éviter que des Firançats ne périssent par les mains d'autres Français? Decaen se retira donc dans la citadeUe de Toulouse , et y resta jusqu'au moment où la publication des actes du gouvernement provisoire « et Tarrivée du maréchal Perignon lui apprirent que la puissance impériale était tombée pour toujours. Gomme H ne pouvait avoir ridée d'entrer en lutte contre une

dynastie pour laquelle se déclaraient les suffrages de la grande majorité des Français , 11 obtint et proclama Tadhéslon de son corps d'armée aux faits accomplis, et annonça sa soumission au ministre de la guerre. Ce ne fut pas sans avoir couru de grands dangers qu'il put revenir à Paris : il eût été infailliblement massacré à Montauban, sans Tintervention du maréchal Pérignon (ifijjlllet).

Lorsque « dans une révolution , un parti qui croyait avoir conquis^ pour jamais la suprême puissance « s'en voit dépouillé y puis parvient à la ressaisir , il est bien rare qu'il se montre généreux envers ses adversaires ; car alors les amours- propres , violemment froissés > viennent ajouter leurs implacables ressentiments aux kaines, déjà si vindicatives , de l'esprit de parti Telle se trouva la position des royalistes après la défaite de Waterloo. Triste condition de l'humanité « et surtout de la nation française, de marcher toujours de réaction en réaction , de courir d'un excès à l'autre !

Decaen qui, depuis plusieurs mois, vivait loin des affaires, à Paris, fut arrêté vers la fin d'octobre > et incarcéré dans cette prison de l'Âbbaye , qui, déjà, à une autre époque , avait renfeiMK tant de victimes des fureurs politiques. Et cependant son nom ne figurait sur aucune des listes de proscription alors publiées. Que pouvait-on lui reprocher? D'avoir rendu Bordeaux contre la volonté de la duchesse d' Angoulême, et d'avoir abandonné cette princesse , dès les premières sommations de ses ennemis. A ce premier grief, s'ajoutait celui (tavoir voulu résister aux armes du Roi dans la citadelle de Toulouse (1815, octobre].

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a la vérité éBoncée par l'orateur romaiD {*), que les préjugés anéantissent les lumières de la raison, avait eu besoin de confirmation ^ le fait qui nous occupe « eût pu y servir de preuve : ne fallait-il pas que Ton se trouvât dans une de ces étranges circonstances , où les lois de la morale sont perverties » pour qu'on vit, dans la conduite de Decaen, matière à une accusation capl« taie? •

On ne pouvait encore prévoir d'issue prochalfle à cette injuste poursuite, lorsque Madame Decaen, femme aussi remarqual^le par son grand caractère q«e distinguée par son esprit (121, suggéra l'idée d'en appeler aux souvenirs de la princesse qu'on prétendait avoir été trabie. Cet avis devint le salut du noble prisonnier.

La déposition delà duchesse d'Angouléme ne pouvait qu'être favorable : le Roi reconnut lui-même que- la procédure ne reposait sur aucune base solide, puisque le seul chef d'accusation sérieux, celui d'avoir trahi la cause des Bourbons h Bordeaux , se trouvait détruit

Enfin parut une ordonnance de non-lieu, prescrivant la mise en liberté de l'accusé , et déclarant que les faits qui lui étaient imputés, se trouvaient compris dans l'amnistie du 12 janvier 1816 : vérité que l'on reconnais^t un peu tardi On sortait ainsi d'une monstrueuse injustice par un faux-fuyant (1817 , 23 février). , Depuis lors , Decaen vécut loin du monde et des affaires publiques, bornant sa société au cercle restreint d'un petit nombre d'amis. Sa vie privée fut celle d'un sage qui ne regrette rien. Après avoir conunandé les

(•) Prajudicata opinio judieium deUt, Cieéron.

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armées , après avotr occupé dans l'Itide cette place émfaieDte, où sa fortune eût été aossi facile que légitime , 11 était revena paovre dans ses foyers. Mis prématnrém^t à la retraite par les lÉinIstres de la Restauration , il se vit cependant 5 comme autrefois Sallf, consulté par ce gouvernement , qui peut-être ne Taimak pas« mais qui ne pouvait lui refuser son estime. Dans une circonstance où il s'agissait de solder des dépenses laites précédemment dans nos colonies , les pièces à Tappui manquant , on paya sur sa parole , et d'après les notes produites par lui : tant était grande la confiance qu'on avait en sa moralité ! Que ôe fois encore, mais toujours sans morgue et sans orgueil, il aida de ses lumières et de ses conseils des hommes placés aux premiers rangs dans nos administrations ! E^imé pour son austère probité, il se faisait chétir de tous ceux qui le fréquentaient, par sa bonté, ](>ar l'égalité de son humeur douce et enjouée. Sans inquiétude pour lui-même , s'il en éprouvait pour les siens, sans doute il savait la renfermer au fond de son âme; car on le vit toujours exempt d^une tristesse que rien ne pouvait lui inspirer , quand ses souvenirs se reportaient sur sa vie passée. On l'aimait simple particulier, commeon l'avait honoré dans les dignités. Loin d'avoir conservé aucun ressouvenir de. l'ingratitude el des injustices dont il avait ressenti les tristes effets , il était indulgent dans ses jugements, et cette bienveillance ajoutait au charme de son entretien.

Plus d'une fois on tenta , mais en vain, de le faire sortir de l'obscurité dans laquelle il s'était renfermé. Sous le règne de Charles X> la députation de l'arron-

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dissement de Gaen hiifut offerte (1827)« n remercia les électeurs qui voulaient porter sur lui leurs suffrages; mais 5 qui le croirait? celui qui avait fait tant de grandes choses^ ne payait pas l'impôt nécessaire pour représenter sa ville natale dans nos assemblées délivrantes : son revenu en biens*fonds ne s'élevait pas à 800 francs , et il fallut que la révolution de 1830 vtnt abaisser le cens pour qu'il devint électeur : alors seulement 11 put être appelé à présider l'un des collèges de Paris (*).

Nous avons pu visiter, à Ermont, dans la vallée de Montmorency 5 la modeste demeurie, où il passa , dans une paisible solitude, treize années de sa vie, les plus heureuses peut-être pour un homme de son caractère. Dans un enclos de peu d'étendue, planté d'arbres fort touffus, et qui lui rappelaient sans doute les frais ombrages qu'a célébrés l'auteur des Etudes de la na^ ture, s'élève > non pas un château, mais une simple maison de campagne» Là, non loin des lieux où, dans un antre siècle , Catlnat se reposait aussi des travaux de la guerre , combien de fois il dut réfléchir , et sur le néant de la glofre humaine^ et sur les vicissitudes de tant de fortunes diverses qu'il avait éprouvées I

Noos avons reçu, d'un de ses vieux serviteurs, le touchant témoignage de l'affection sincère qu'éprouvaient bientôt pour lui ceux qui rapprochaient : témoignage précieux , confirmé par tous ses amis. L'aménité de ses moeurs, une sérénité d'âme que

(*) M. Charles Diipin, à la Chambre des députés > séance da 27 jaoTÎer 183^

n'avaient pa altérer les traverses de sa vie , inspiraient 4*abord l'estime et le respect , puis le pins profond attachement Son souvenir n*est pas près de s'éteindre dans cette vallée de Montmorency, dont tous les habitants le vénéraient

La Révolution de 1830 vint le tirer de la retraite où il s'était plu à vivre depuis ses malheurs , et le gouvernement de Juillet voulant profiter de ses lumières et de son expérience, lui confia la présidence de la commission instituée pour examiner les droits des officiers de l'armée impériale à de nouveaux emplois. Ce fut sans doute un avantage , pour ces braves disgraciés , d'avoir à produire leurs titres devant un homme aussi impartial que ferme et conciliant (1830).

Il fut également appelé à présider la commission de législation coloniale. De quels secours ne durent pas être ses profondes connaissances sur ce sujet, pour établir les nouvelles dispositions législatives , toujours si difficiles à déterminer, quand il s'agit des colonies (1831) 1

En acceptant cette double mission , où il pouvaft puissamment aider à l'administration de son pays, Decaen ne sortait pas de son caractère : ces fonctions étaient purement honorifiques.

Les nouveaux services que Decaen semblait appelé à rendre à sa patrie , devaient être bientôt terminés. Du fond de l'Asie s'avançait un fléau dont la marche capricieuse , la soudaine apparition , et les ravages , aussi destructeurs qu'inopinés^ mettaient en défaut les théories de la science et les procédés ordinaires de

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rart Sa fareor parut s'acharner , dans noire belle France ; sur d'Illustres victimes « et Decaen|fat au nombre de ces morts , dont la perte sera long-temps sentie (1832). .

Quand il tomba , conune foudroyé par one de cei^ attaques de ctioléta-^ôrbus > qui ^ en quelques minutes > faisaient, d'un corps r(dMiiHe et plein de vie » un noir et livide cadavre , les habitants le rapportèrent eux-mêmes dans cette demeure que nous avons décrite ; il en était sorti , quelques instants auparavant pour se rendre à une fêté ; tt n'y devait plus rentrer que pour aller au tombeau (S septembre).

L'affection qu'on lui portait, se manifesta dans ces moments suprêmes où l'honune ne peut plus inspirer à l'homme ni espoir » ni crainte. Outre jm nombreux cortège d'amis , la garde nationale de la vallée de Montmorency voulut l'accompagner , tout entière , à son dernier a^e, et, par son attitude calme et respectueuse 5 offrit à sa mémoire un éclatant hommage. Ce fat là toute la pompe de ses funérailles : pompe vraiment digne de lui , par sa noble simplicité !

Hâtons-nous d'ajouter qu'à sa mort , il ne laissait pas de quoi payer les frais de ses obsèques , et que l'Btat dut 7 subvenir (*) : comme si celui ^ dont toute la vie avait rappelé celle des Aristide , des ^Fabridus et des Gincbmatns , devait présenter encore ce trait de ressemblance avec ces grands hommes, éternel honneur de l'antiquité I

n M. le maréchftl SooU, à la Chambre des députés, le 37 mai i888.

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Nous D'avoss pu cootempkr sans on religieiUL attendrissement , dans le cimetière d'Ermont , parmi les sépoltares de villageois ignorés, cette pierre dépouryne d'ornements, sons laquelle reposent ses restes , et dont rinscription» aussi simple que modeste > rappelle, en quelques mois , le nom et les titres d'un homme qui fut Tune des gloires du pays.

Si nous mettons Decaen en parallèle avec les premien dificiers-généraux de Tépoque , son nom occupe une place honorable à côté de ceux de Jourdan , de IJesaix, de Goufién-St-Cyr, de Kléber , de Drouot. Il fut régal de ces grands hommes, par ses talents militaires et ses vertu» civiques ; Il surpassa la plupart d'entre eux par ses connaissances et son habileté en adndnistration. Nous le reconnaissons avec plaisir : si c'était une entreprise difficile que de célébrer le mérite et les vertus d'un tel homme , c'était aussi un grand encouragement^ et comme une bonne fortune, que celui qui est l'objet de nosr éloges, ait réuni trois genres de supériorité qu'il est si rare de rencontrer ensemble : un grand génie militaire , une vaste capacité adminis^ trative et des vertus civiques du premier ordre (*). On peut dire de lui le contraire de ce qu'on a dit de Thémistocle : il aima la gloire, mais il aima sa patrie encore plus que la gloire.

Si nous recherchons quel est celui des capitaines de l'andenne armée auquel il peut être comparé , nous trouverons une intéressante conformité entre sa destinée et celle du brave Ghevert Issus tous les deux de

(*) M. Gh. Dupin, à la Chambre des députés , 27 janvier 1834.

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parents pawms, or|»heliiis dès leor cafwiee^ ilsB'âevèrent Fan et l'autre aux iNneaierB AeBUeinrs pamd Iq^ dâCèisenrBde bt patrie. Si run e«t à valaere d'absqrdes et ridicBies préjugés de naissance, Taotre eut à surmonter des ot»tacIes et des dlQcQltés sans sonore- Sortis des rsy^ du peopie» som mew^ sans fortune,, Acms appui, chaque grade fuie pwr eum, le prù^ é^um actim d'éclat. Les droonstaqced les ayant fr^istrés également de la première des disettes miUtaires» w peut appliquer k Decaen ceqn'on a dit da )iôi?084e Yerdon : (^e seul tùre de maréchal de France a manqua, nom â $a gloire , mais à l'exemple de ceux qui le preur dront pour modèle (*)•

NoQs avons raconté» après l'avoir profondément méditée, la vie d'an capiu^ne dont on a dit» qu'il n'e3t pas une viUe qui ne fût fière de lui avoir donné le jour. Et cependant rien ne raiq>elie encore le sou*venir de Decaen dans les murs qui Font vu naître» Assurément,. la dté qu'U a illustrée, cpmptait déjà. un grand nombre d'bommes célèbres ; mais en eat^-ilun qui, s^rès uvol^ traversé, en y jouant uu réle im* partant , la plus terrible des révolutions , ait laissé une mémoire plus pure ? Est-il un reproche que Ton puisse justement adresser à cette glorieuse existence ? Et, lorsque Avranches a élemisé, par le broute, les traits de l'intrépide Walhubert, mort avec tant de dévouement dans les champs d'Austerlitz, sera-t-il dit que la seconde ville de Normandie ne consacrera

(*) Oo a cm poiiToir reproduire id quelqaes Idées simples et Uwduuites, eiprimées dans rioscripUon tumutaire de Chefert.

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