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Ce fut à ce siège de Thionville que Montluc perfectionna l'art des sièges en imaginant de prolonger la tranchée tantôt à gauche, tantôt à droite, souvent des deux côtés à la fois, de manière à former des retours ou place» d'armes dans lesquelles on logeait des soldats destinés à soutenir les travailleurs. Voici en quels termes il explique son invention : Monsieur le maréchal de Strozzi « me laissa faire les tranchées à ma fantaisie, car nous les avions, au commencement commencées un peu trop estroictes à l'appétit d'un ingénieur. Je faisois de vingt pas en vingt pas un arrière coing, tantost à main gauche, tantost à main droicte : et le faisois si large, que douze ou quinze soldats y pouvoient demeurer à chacun, avecques arquebuses et allebardes. Et cecy faisois-je afin que si les ennemis me gagnoient la teste de la tranchée , et qu'ils fussent sautés dedans, que ceux qui estoient au rière coing les combatissent, car ceux des arrière-coings estoient plus maistres de la tranchée que ceux qui estoient au long d'icelle. Et trouvèrent monsieur de Guise et monsieur le mareschal fort bonne ceste invention (i). ».
Le siège de Thionville nous apprend encore qu'on employait alors, pour attaquer les places, des mineurs anglais (2).
« Montluc, à qui l'invention des boyaux tirés à droite
(1) Commentaires, page 204, l re colonne. Dans ma brochure intitulée : De la fortification à l'usage des gens du monde, Paris, 1844, page 30, j'ai cité le même passage d'après l'édition des Commentaires de 1594, deux tomes iu-12.
(2) Commentaires, page 211, colonne.
et à gauche de la tranchée , pour-la soutenir contre les sorties» fit attribuer le principal honneur de la prise de Thionville, fut chargé d'aller prendre Arlon, autre ville du Luxembourg. Le même génie eut le même succès : Montluc donna un rayon de plus à sa gloire, une place de plus à la France (1). »
Après le siège de Thionville, Henri II appréhendait pour Corbie menacée par les Espagnols. 11 s'agissait de porter secours à cette ville : on hésitait dans le conseil, on disputait, on croyait la chose impossible. Montluc propose de l'exécuter; on l'accable d'objections; il s'emporte : t en dépit des disputes et consultations, s'écrie-fcil, que le roi me laisse faire : je crèverai ou je le secourerai. » Et en effet, il fit marcher le secours avec une diligence extraordinaire et empêcha l'armée d'Espagne d'assiéger Corbie.
La défaite qne nous éprouvâmes à Gravelines, amena bientôt le traité de Câteau-Cambrésis (5 avril 1559), entre Philippe II et Henri II. Ce n'était pas un traité désavantageux pour la France : nous augmentions notre territoire de Calais et des Trois-Évêchés. Mais Montluc n'en juge pas ainsi : lui qui ne rêvait que plaies et bosses, qui aimait les rois « volontaires à conquérir i , ne pouvait être content de la paix. « Chascun, dit-il, peut juger que si la paix ne fust advenue, le père où les enfants eussent dominé toute l'Europe : le Piedmont seroit à nous , où tant de braves hommes se sont nourris ; nous aurions une porte
(1) Cours d'histoire militaire. Histoire militaire des Français , adoptée pour les écoles militaires. Paris, novembre 1813, tome II, page 417.
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en Italie , et peut estre le pied bien avant ; et n'eussions veu tout renversé sans dessus dessous. Ceux qui ont bravé et ravagé ce royaume, n'eussent osé lever la teste, ny remuer, ny seulement penser à ce qu'ils ont exécuté depuis (1) »
Montluc se démit alors de sa charge de colonel- général de l'infanterie , qu'il n'avait acceptée que malgré lui et qui lui avait attiré la mallegrâce de la maison de Montmorency. Il se rendit avec le roi de Navarre à Bayonne , et, de retour chez lui, trouva le brevet de capitaine d'une compagnie de gendarmes.
Montluc perdit beaucoup à la mort de Henri II, dont il avait su gagner l'affection : pendant le règne de François II, il « séjourna quelque temps à la Cour et voulut se donner de l'importance au milieu des intrigues qui la divisaient : mais le duc de Guise lui ayant rappelé assez durement qu'il n'était qu'un soldat , il se contenta du rôlo de serviteur aveugle de ce chef de parti. Aussi, dans ses mémoires , glisse-t-il entièrement sur un règne dont son orgueil avait souffert (2). »
Aussitôt la mort de Erançois II, Montluc fit ses offres de service à la reine-mère. « Je seray, lui dit-il, si soudain à cheval que vous me le commanderez ; » et il retourna en Gascogne. Mais son astre avait pâli, et les guerres religieuses de la France devaient lui être funestes en stygma-
(1) Commentaires, page Ml, 2 e colonne.
(f) Biographie universelle, tome XXIX, 18*1, article de M. Foisset allié.
tisant à jamais son nom du titre de Boucher royaliste. C'est grand dommage.. Sans cela Montluc, devenu célèbre par maints exploits fameux , fût resté comme le meilleur type du guerrier français, au courage indomptable, à l'éloquence mâle, à l'esprit fécond en ressources, ne doutant de rien, un peu trop vantard , mais bon à tout, servant à pied et à cheval , comme artilleur et comme ingénieur, souvent heureux grâce à son opiniâtreté, toujours craint de l'ennemi, toujours utile à son pays.
En 1561, Montluc fut envoyé en Guyenne comme gouverneur, « avec patentes et permission de lever gens à pied et à cheval , pour courir sus aux uns et aux autres qui prendraient les armes. » On lui adjoigit, sur sa demande, deux conseillers de Paris, pour faire les procès; il craignait que ceux du pays ne fissent rien qui vaille (i). Il se rendit en toute hâte à son poste, et dirigea ses opérations de concert avec M. de Burie, qui était lieutenant de roi dans cette province.
Je ne veux pas suivre mon héros au travers des guerres religieuses, à jamais déplorables, qui remplirent les règnes des deux derniers Valois, dont la dynastie agonisait. Grand partisan de la maison de Guise, et « irréconciliable ennemi de la Faction des Princes (2), » Montluc déploya,
(1) Ces deux conseillers de Paris, qui se nommaient Compain et Girard, lui résistèrent cependant quelquefois. Voyez les Commentaires, page 237 , 2 e colonne.
(2) Histoire des guerres civiles de France, sous François 1T, Charles IX, Henri 1U et Henri IV, par Davila, traduction française de Baudoin, Paris, 1657, in-4°, tome II, page 250.
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en défendant la religion catholique, une fureur aveugle et une férocité au récit desquelles le cœur se prend d'indignation. Il semble, en le voyant souvent accompagné de deux bourreaux « bien équipés de leurs armes et surtout d'un marassau bien tranchant (1), » et faisant exécuter « sans sentence ny escriture, » qu'il se considérait comme le persécuteur né du parti huguenot. On a beau vouloir le juger au point de vue de son époque, il est impossible de l'absoudre, môme en mettant en parallèle la conduite du Baron des Adrets , ce fameux chef protestant qui rendait bien atrocités pour atrocités. Cette conduite de Montluc était une faute politique, car, comme le dit fort bien d'Àuvigny(2), « les intérêts du roi demandaient alors beaucoup de douceurs et de ménagements. » Il fallait réprimer et apaiser le parti qui attaquait le pouvoir royal pour détruire peut-être l'unité du royaume (5) : mais sévir aussi rudement, c'était pousser des gens au désespoir, c'était oublier que la persécution n'a jamais abattu une religion. Montluc dit, en terminant le livre iv de ses Commentaires • « Et commenceray à escrire les combats où je me suis trouvé durant ces guerres civiles, esquelles il m'a fallu ,
(1) Commentaires, page 232, 1" colonne.
(2) Les vies des hommes illustres de la France, t. XII, p. 341.
(3) Montluc rapporte une réponse qui peint bien l'opinion qu'avaient alors les huguenots sur la royauté. Quand on leur parlait au nom du roi : « Quel roy, disaient-ils , nous sommes les roys ; celuy-là que vous tes est un petit reyot de m.... ; nous lui donrons des verges, et luy donrons inestièr pour luy faire apprendre àgaigner sa vie comme les autres. » Commentaires, p. 232, colonne.
contre mon naturel, user non seulement de rigueur mais de cruauté. » Mais le contenu de ses trois derniers livres fait clairement voir que cet aveu de cruauté n'est qu'un moyen oratoire pour préparer le lecteur à ce qui va suivre. Montluc fait en effet parade de l'effroi qu'inspirait son nom (f), et dit naïvement qu'on reconnaissait par où il avait passé aux cadavres des huguenots pendus aux arbres : c'était une terrible manière de jalonner sa route ; mais cette manière présentait un immense avantage , car « un pendu estonnoit plus que cent tués (2). »
« Montluc, dit Brantôme, servit très bien le Roy en ses premières guerres civiles, aussi y gagna-t-il bien la pièce d'argent, et luy qui auparavant n'avoit pas grandes finances, se trouva à la fin de la guerre avoir dans ses coffres cent mille escus, dont pour ce ne voulut avoir la totale extermination des Huguenots, disoit-on, d'autant qu'il tenoit cette maxime, qu'il ne faloit jamais abattre du tout ou déraciner un arbre qui produisoit de beaux et bons fruits (3). » Ces paroles de Brantôme paraissent exagérées surtout quand on les compare au passage suivant des Commentaires, que l'on peut soupçonner à son tour d'exagérer en sens contraire. * Et quant à estre riche pour les biens, il y a cinquante ans que je commande, ayant esté
(1) « J'ay toujours eu un mauvais bruit de faire jouer de la corde. » Commentaires, p. «8, 1™ colonne. « U sembloit, quand ils oyoient parler de moy, qu'ils avoient le bourreau à la queue. » Idem, p. 444, 1» col.
(4) Commentaires, p. 454, colonne.
(») Vies des hommes illustres et grands capitaines français , Vie de M. de Montluc.